L ŒIL ET LA VISION I
renversement de la sensation. La rétine, ébranlée par un mouvement lumineux venant d'en haut ou d'en bas, nous transmet l'impression qu'elle reçoit, et nous la rapportons à la direction même des rayons qui frappent la membrane sensible. Il y a eu à ce sujet, dans les inter- 5 minables discussions des savants, une singulière confusion qui ne mérite plus aujourd'hui la peine d'être discutée.
Il est une autre particularité remarquable de la vision qui a vivement préoccupé les physiologistes: les deux 10 yeux dont nous sommes pourvus reçoivent chacun une image semblable des objets extérieurs, et cependant ces deux images produisent en nous une sensation unique. Ce n'est que dans des conditions exceptionnelles, et toujours anormales, que l'association des deux yeux donne 15 lieu à une double perception. Nous ne saurions1 aborder ici l'explication de cette intéressante question sans entrer dans des considérations physiologiques d'un ordre trop élevé pour trouver place dans cet exposé sommaire; nous devons nous borner à décrire rapidement quelques- 20 uns des phénomènes qui se rattachent à la vision binoculaire.
On remarque tout d'abord que cette impression unique exige, pour se produire, des conditions particulières dans la direction des deux yeux: ces conditions, nous les réa- 25 lisons instinctivement, mais nous pouvons aussi les faire varier à notre gré. Avec un peu d'attention, il est même facile de se convaincre que nous voyons double sans nous en douter,2 pendant toute notre vie, la plupart des objets qui nous entourent. 30
L'œil n'est pas immobile dans son orbite ; sous l'influence de muscles particuliers, il peut subir certains
déplacements qui le portent en dedans ou en dehors, en haut ou en bas. Ces mouvements nous permettent de diriger toujours l'axe optique vers l'objet que nous voulons voir nettement. Dans la vision binoculaire, les deux 5 yeux s'orientent spontanément de façon à1 faire converger leurs deux axes optiques vers l'objet considéré, et le point de croisement de ces deux axes jouit seul de la propriété d'être vu simple ; tout ce qui est situé en deçà ou au delà nous apparaît double.
10 Voici une expérience démonstrative à cet égard, qui n'exige aucun appareil spécial. Prenons deux corps peu volumineux, deux crayons, par exemple, et plaçons-les verticalement devant nos yeux, l'un derrière l'autre, à une certaine distance. Si nous fixons attentivement l'un
15 des deux crayons, le second nous apparaît double aussitôt ; on peut alternativement les dédoubler l'un ou l'autre, selon que l'attention se fixe sur le plus rapproché ou le plus éloigné.
Cet effet se manifeste nécessairement pour nous d'une
20 manière constante, et si, dans les conditions ordinaires, nous parvenons à nous débarrasser de ces illusions, c'est que l'habitude nous a appris à faire abstraction de ces images multiples, pour fixer seulement notre attention sur le point où convergent nos deux axes optiques.
25 Disons cependant que les directions voisines de ces axes jouissent aussi de la faculté de fusionner les deux impressions, de sorte que nous sommes capables de voir simples des surfaces d'une certaine étendue.
On a cru pendant longtemps que les deux images ré-
30 tiniennes étaient identiques, et l'on avait fondé sur cette hypothèse une ingénieuse théorie pour expliquer le fusionnement des deux impressions ; les choses sont loin
L HOMME TRIMITIF 149
de se passer ainsi. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à regarder un objet quelconque en fermant alternativement chacun des yeux ; on reconnaîtra sans peine que l'œil gauche voit un peu plus du corps sur la gauche, tandis que l'œil droit embrasse davantage sur la droite. Ce ne sont donc pas deux impressions identiques, mais bien1 deux impressions différentes, qui se combinent en une seule dans la vision binoculaire.
De tout temps les cavernes ont servi de demeure, de sépulcre ou de refuge aux hommes. Les auteurs an- 10 ciens nous parlent des troglodytes2 ou habitants des cavernes de l'Asie Mineure, de la Grèce et de l'Italie; Jules César3 nous rapporte qu'il fit enfermer dans des souterrains naturels les Gaulois qui le combattaient ; à l'époque des Dragonnades,4 les protestants persécutés se 15 sauvaient dans les cavernes, et, de nos jours encore, les habitants des forêts s'abritent souvent dans des grottes de pierre. Aussi n'y a-t-il pas lieu de5 s'étonner de l'accumulation d'ossements et de débris qui s'y rencontrent. * C'est ainsi que la caverne de Malet, dans les Cévennes,6 20 a offert un singulier amoncellement d'objets les plus divers. Des fragments de poteries romaines, une statuette d'un sénateur romain, des haches en silex poli et autres armes de pierre, appartenant à une civilisation bien antérieure, une véritable sépulture d'ossements d'hommes 25 et d'ours, des objets d'art de fabrication plus récente, des crânes d'ours placés les uns sur les autres en forme de pyramide, trouvés dans le même souterrain, ont ap-
paru successivement comme les sûrs témoignages des nombreux visiteurs qui l'ont parcouru à des époques différentes.
En 1833, le docteur Schmerling publia un ouvrage 5 important sur les cavernes situées aux environs de Liège ; l il explora chacune d'elles, et tous les ossements qu'elles renfermaient furent soumis à son examen. La pièce la plus curieuse de la collection de ce savant géologue consistait en la calotte d'un crâne2 trouvé dans la
10 caverne d'Engis, à plus d'un mètre de profondeur, dans une brèche osseuse non remaniée. La terre qui enveloppait ce crâne ne présentait aucune trace de modification ultérieure. La caverne de Lherme a aussi fourni à la science des dents, une omoplate et des os du bras
15 humain, mélangés avec des ossements d'ours, de lion, d'hyène des cavernes, enfouis dans une couche stalagmitique3 tellement résistante qu'elle se brise difficilement sous le choc du marteau.
La grotte d'Arcy, près d'Avallon4 (Yonne), étudiée
20 par M. de Vibraye, contenant dans son sein un nombre considérable de débris d'ours des cavernes associés à une mâchoire et une dent humaine emprisonnés dans une enveloppe résistante d'argile rouge, la caverne de Neanderthal,5 renfermant, sous une couche diluvienne6
25 d'une grande dureté, des os d'ours et un squelette humain, dont on put enlever, sans les briser, la calotte crânienne,7 la cuisse, l'humérus, un cubitus, une clavicule et quelques autres fragments recouverts de dendrites8 élégamment ramifiées comme de la mousse, sont
30 de forts et irrécusables arguments de l'antiquité de l'homme.
L'étude de kjœkkcnmœddings* ou débris de la cuisine
des peuples primitifs des marais tourbeux du Danemark, des habitants lacustres1 de la Suisse et de l'Italie, a surtout fourni à la science de précieux documents sur l'homme primitif.
Sur un grand nombre de points de la côte du Dane- 5 mark, on rencontre, à proximité de la mer, des accumulations de coquilles d'un volume très variable, qui atteignent quelquefois trois cents mètres de longueur sur2 une largeur de soixante mètres et une épaisseur de trois mètres. Çà et là ces amas sont disposés circulairement 10 autour d'un centre vide qui paraît avoir servi de lieu d'habitation.
Ces accumulations d'os et de coquilles, connues depuis fort longtemps, avaient d'abord été considérées comme des dépôts naturels; des observations récentes ont dé- 15 montré que l'homme seul avait pu constituer ces amas, incontestablement formés par les débris de sa nourriture. Aussi les Danois les ont-ils appelés kjœkkcnmœddings, ou amas de débris de cuisine. Des milliers de coquilles d'huîtres, de cardiums ou autres mollusques comestibles 20 s'y rencontrent de toutes parts ; des os de quadrupèdes, d'oiseaux et de poissons y sont entassés pêle-mêle ; des couteaux, des haches et d'autres instruments de pierre y sont répandus à profusion avec des fragments de poteries grossières, des outils de corne et d'os, du bois car- 25 bonisé et des cendres. En 1847, une commission, chargée d'étudier ces monticules de coquilles du Danemark, rassembla une magnifique collection formée de dix mille échantillons déterminés, d'animaux trouvés dans ces accumulations. Au milieu de coquilles se rencontrèrent de 30 nombreuses espèces d'animaux sauvages ; Vurus ou Bos primigenius3 est la seule espèce actuellement éteinte qui
s'y trouve ; les restes de castors et de phoques y abondent. Des os de daim, de chevreuil, de lynx, de loup, de renard s'y recueillent tout brisés, comme s'ils l'avaient été par un instrument destiné à leur enlever la moelle. 5 Les k j œkkenmœddings offrent, comme on le voit, le plus grand intérêt ; ils nous montrent, après quelques centaines de siècles, les débris des aliments qui ont nourri de rudes chasseurs, de hardis pêcheurs, dont le souvenir semblait devoir être à tout jamais perdu1 dans
10 les profondeurs du passé.
Les tourbières du Danemark sont pour nous la source de curiosités peut-être plus remarquables encore. Il n'est pas un. mètre carré de ces marais qui n'ait gardé2 des traces humaines; les ossements, les débris de toute
15 sorte qui s'y rencontrent, offrent aux savants d'inépuisables sujets d'étude'; la nature semble avoir pris soin de conserver ces vestiges afin de nous permettre d'en dévoiler l'origine. Les tourbières du Danemark, en effet, sont nettement formées de trois couches superposées qui
20 nous tiennent un différent langage et offrent à nos regards trois périodes de végétation ; la plus ancienne est la période du pin, complètement disparue aujourd'hui ; la deuxième est la période du chêne, actuellement très rare; la troisième période, enfin, est celle du hêtre, qui
25 étend encore ses rameaux épais sur le sol du nord. La tourbe a gardé les objets qui y sont tombés, et les fouilles qu'on y exécute y font voir trois musées bien distincts, changeant pour ainsi dire leurs collections à chaque période de végétation nouvelle. Les débris humains
30 manquent dans la première couche de la tourbe amorphe ; des armes de pierre et d'os se rencontrent sur la deuxième couche ; des armes et des ustensiles de bronze appa-
raissent enfin clans la région qni est plus rapprochée du sol. D'après ces observations, le premier cycle de l'histoire a été divise en trois âges par les savants danois.
i° Age de pierre. Pendant cette période, l'homme s'arme et se1 crée des outils en taillant les silex ou d'au- s très pierres ; le feu lui est déjà connu, comme l'attestent les cendres et le bois carbonisé (cet âge se subdivise généralement en deux époques distinctes : âge de la pierre brute, âge de la pierre polie) ;
20 Age de bronze. Durant cette deuxième période, 10 l'homme a découvert et travaillé des métaux; il sait unir le cuivre à l'étain et façonner des ustensiles et des outils précieux (des découvertes effectuées en Amérique nous permettent de parler d'un âge intermédiaire, Y âge de cuivre, pendant lequel les peuplades primitives employaient 15 ce métal, qui s'offrait directement à eux à l'état natif) ;
30 L'âge de fer vient en dernier lieu et nous offre le spectacle d'une industrie plus avancée. Cette période est un pas immense réalisé par l'humanité, qui découvre alors le verre, invente les monnaies et tire de son intel- 20 ligence la puissante conception de l'alphabet.
Ces termes pourraient impliquer des idées très fausses si on y attachait un sens trop absolu et si on supposait que la civilisation, caractérisée par l'emploi de ces diverses matières, était uniformément répandue à la sur- 25 face du globe. A ces époques reculées, il existait entre les différentes nations des caractères bien tranchés, comme de nos jours, où nous voyons d'immenses étendues de continents peuplées par des races de l'âge de pierre (intérieur du Brésil, etc.) en même temps que 30 l'âge de fer règne en Polynésie,2 et Y âge des armes à feu en Europe. Quoi qu'il en soit, cette division n'en
subsiste pas moins, comme l'ont confirmé les géologues de la Suisse, en mettant au jour une nouvelle espèce de monuments qui mérite toute notre attention.
On comprend que les premiers hommes, cherchant
s à se garantir de l'attaque des bêtes féroces ou des surprises d'un ennemi, aient construit dans les pays lacustres qu'ils habitaient des demeures sur pilotis. Grâce à leurs canots, ils pouvaient se transporter facilement sur tous les points de la côte, et en même temps leurs
io maisons leur servaient d'habitation de pêche.
Peut-être aussi obéissaient-ils à cet invincible attrait exercé par les eaux sur tous les peuples, en construisant, comme le font aujourd'hui les habitants de la Nouvelle-Guinée,1 des villages appuyées sur des pieux fichés
is au fond des lacs.
Les vestiges de ces mondes détruits sont assez nombreux pour qu'il soit possible de rebâtir par la pensée les cabanes lacustres de l'antique Helvétie. Un simple coup d'œil à travers l'eau suffit pour faire voir les pilotis
20 rangés parallèlement ou plantés en désordre, les poutres noircies, les toits représentés par quelques couches de roseaux et de paille. Les pierres des foyers, les vases d'argile, les amas de mousse qui servaient de lit de repos, les armes grossières en silex, tout se retrouve enfoui
as dans le limon du lac.
La vue de ces restes de maisons primitives cause un vif étonnement quand on songe aux outils grossiers, aux haches de pierre qui seules ont servi au travail de leur construction. Il fallait façonner des outils en
30 usant les pierres les unes contre les autres, et n'obtenir ainsi que de faibles ressources. Cependant les arbres étaient abattus, les troncs coupés, les poutres taillées
l'homme primitif 155
en pointe, les planches séparées, et bientôt les populations lacustres élevaient leur demeure au sein des eaux, les entouraient de palissades, d'esplanades ou de ■ quais en bois, sur lesquels ils s'embarquaient à bord de canots légers. Ils creusaient en outre des fossés sur les s rivages pour défendre leurs animaux domestiques des bêtes féroces ; ils élevaient leurs tombeaux et des monuments religieux sur les hauteurs et menaient de front la pêche, la chasse et la guerre. Ils cultivaient la terre et fie se servaient toujours que d'instruments d'os ou de 10 pierre. Quelle patience il fallait pour fabriquer ces outils ou ces armes, pour les emmancher, pour les réparer! La pierre ne pouvait être taillée que par la pierre ; on comprend difficilement comment ces infatigables ouvriers pouvaient donner le fini aux lames ou 15 aux pointes de silex, surtout quand ils s'attaquaient aux substances les plus dures, telles que le cristal de roche.
La hache et les outils de pierre ont joué un grand rôle dans l'industrie primitive : c'est par monceaux qu'on les retrouve dans les terrains quaternaires1 de tous les 20 pays et dans les lacs de la Suisse. Leur forme, leur aspect, diffèrent suivant les nations, et les haches suisses se distinguent par des caractères particuliers. Il n'y a là rien qui doive nous surprendre ; les géologues ont reconnu depuis longtemps que le niveau des connaissances 25 humaines n'était pas le même à la même époque dans les différentes régions de l'Europe. Le fleuve de la civilisation coulait alors avec une excessive lenteur, et des siècles s'écoulaient avant que le moindre progrès se propageât du midi de l'Europe dans les froides contrées du 30 nord.
La hache n'est pas la seule arme des lacustres ; les
flèches en silex, qui devaient être assujetties à l'extrémité de solides roseaux, se sont rencontrées en France, •en Angleterre, dans la Scandinavie1 et sur les bords du Mississipi. Le fond des lacs de la Suisse fourmille pars fois de cailloux aux arêtes vives, attestant que la fronde déjà connue était employée à lancer lès projectiles. Les lacustres, habiles dans l'art de la guerre, avaient imaginé des balles incendiaires formées de charbon et d'argile. Rougis au feu, ces boulets servaient à l'attaque ; lancés
10 sur les cabanes ennemies, ils en enflammaient le chaume; le feu ne tardait pas à gagner de proche en proche et à étendre ses ravages sur la colonie tout entière.
Malgré cet instinct guerrier, nous retrouvons dans l'intelligence rudimentaire de l'homme primitif l'instinct des
15 douceurs2 de la paix ; il aime aussi à goûter les bienfaits dont l'agriculture et l'industrie sont une inépuisable source. Témoins3 ces lames de silex, tranchantes et dentelées, ces couteaux et ces scies, ces meules à aiguiser, ces tranchets, ces aiguilles, qui ne sont plus les instruments de
20 la destruction, mais bien les véritables armes du travail. D'abord adonné à la pêche et à la chasse, comme l'attestent les débris de filets des lacs de la Suisse, l'homme ne tarde pas à se livrer à la culture ; il s'entoure d'animaux domestiques ; il boit le lait de ses troupeaux, se
2$ nourrit de leur chair, se revêt de leur dépouille. Il s'aperçoit que la terre ne refuse rien au labeur patient, qu'elle est généreuse envers celui qui sait lui* ravir les ressources dont elle abonde : immense progrès d'où découlent tous les autres. La culture des champs enfante
30 l'abondance, et permet à l'homme de goûter les fruits du repos. Il les consacre à la méditation ; ses bras cessent d'agir, mais sa pensée agit, l'intelligence s'éveille.
l'observation va1 se révéler, l'art et les sciences qui en dérivent ne tarderont pas à naître.
Mais que d'incertitudes, que de tâtonnements pour conquérir quelque invention, pour ajouter une pierre au monument du progrès ! Que de siècles ont dû s'écou- 5 1er avant que l'homme ait atteint le premier degré de la civilisation, avant que son intelligence lui ait permis de s'élever au-dessus des animaux, dont la supériorité a d'abord été manifeste ! Avant de savoir construire une demeure, l'architecture humaine a dû pendant longtemps 10 rester bien inférieure à celle dont l'industrie des abeilles et des fourmis lui offrait un précieux modèle. L'homme n'a eu d'abord d'autre asile que celui des rochers et des grottes naturelles.
Une fois que la paix a succédé à la guerre, les con- 15 ceptions de l'esprit engendrent sans cesse de nouveaux bienfaits ; le commerce ne tarde pas à prendre naissance à côté de l'agriculture. Des objets de provenance lointaine, la néphrite2 de l'ouest, l'ambre jaune de la Baltique,3 l'étain du Cornouailles,4 trouvés parmi les 20 débris des cités lacustres, sont le témoignage des échanges organisés avec les peuples navigateurs, peut-être avec les Phéniciens,5 qui, de si bonne heure, s'étaient imposé6 la tâche d'explorer la surface du globe. A l'aurore des civilisations, ces hardis marins bravaient déjà 25 les flots sur de simples barques et se jouaient des dangers de l'Océan ; ils savaient se rendre maîtres de la tempête, et ne craignaient pas de l'affronter pour marcher à la conquête de pays lointains.
Le germe de toutes les facultés de l'intelligence se 30 retrouve dans le cerveau de l'homme primitif; à l'apparition des sociétés, son esprit est déjà accessible à
I58 SCIENTIFIC FRENCII READER
l'imagination. L'homme paraît être né poète et artiste, et de nombreux échantillons de son art sont parvenus jusqu'à nous. A peine un outil grossier s'agite-t-il entre ses doigts, il l'emploie à la sculpture et au dessin ; quel-
S ques os, quelques morceaux de schiste ou de phyllade1 sont les premières, toiles qu'il ébauche. La nature lui sert de modèle, et il se plaît à représenter des têtes de poisson, d'ours, de cerf, d'aurochs ou de bouquetin. Il creuse intérieurement les bois de cerf et les transforme
10 en vases servant à boire; à défaut d'outils,2 il se sert de ses mains et façonne avec de l'argile mêlée de quartz les poteries dont nous retrouvons presque partout les nombreux débris, comme les précieux témoins de la céramique à son enfance. Un peu plus tard, la pâte est fa-
15 çonnée au tour, séchée sous l'action des rayons solaires, et produit des vases d'une forme analogue à celle des poteries modernes. Quelquefois, des anses d'une certaine élégance, des dessins d'un goût incontestable achèvent l'objet d'art. La forme de ces poteries varie suivant les
20 usages : amphores, vaisselle culinaire, vases aplatis destinés à être chauffés, rien ne fait défaut à ces antiques peuplades ; il ne leur manque que les inutilités ruineuses des âges postérieurs, que les mille riens dont le luxe moderne a su faire des objets indispensables.
25 Cependant l'homme ne s'en est pas tenu3 longtemps aux productions d'une industrie aussi naïve. Le besoin de se vêtir n'a pas tardé à dégénérer en besoin de se parer ; quant à la coquetterie, elle a dû naître avec la première femme. D'abord nu, l'homme se couvre de
30 peaux d'animaux rattachées par des fibres ligneuses, et dans la suite, les tissus succèdent à ces vêtements grossiers ; il relève ses cheveux avec des épingles en os,
charge sa poitrine de nombreuses dents d'ours et passe des bagues d'ivoire à ses doigts. Des dents de chien, de renard ou de loup, des rondelles de coquillages sont d'abord percées pour former des colliers, et plus tard, la compagne de l'homme, ne trouvant pas ces objets dignes 5 de rehausser ses attraits, se pare, après l'âge de pierre, d'agrafes, d'épingles, de colliers et de bracelets en bronze.
On ne sait pas ce que l'homme mangeait quand il est sorti des mains de la nature; on ignore s'il était herbivore ou Carnivore, mais il est certain que l'habi- 10 tude ou la nécessité l'ont rendu par la suite herbivore et Carnivore. Les débris de la cuisine du Danemark, nous donnent avec une précision absolue le menu des festins primitifs. L'huître comestible est le fonds de la nourriture des hommes antéhistoriques ; les poissons, les 15 crustacés vulgaires, les oiseaux aquatiques, les canards et les coqs de bruyère, qui paraissaient souvent encore à leur table, nous donnent une assez bonne opinion de leur instinct gastronomique. Ils mangeaient aussi la chair de l'urus ou boeuf primitif, du cerf, du chevreuil, 20 et du renne, et ne dédaignaient pas non plus la loutre, le phoque, le chat sauvage, le loup, le renard et le chien domestique. Les amas de coquilles du Danemark ne renferment pas de traces de céréales, ce qui nous donne à penser1 que le pain était inconnu aux peuplades 25 de ces régions. Les lacustres de la Suisse en faisaient certainement usage à la même époque : de nombreux débris d'espèces de céréales, entre autres de froment, sont là pour l'affirmer. Le lac Pfeffikon,2 dans la Suisse orientale, a enfin fourni à la science du pain carbonisé 30 et des débris de fruits de toute nature.
Nous ne voulons pas quitter la table de l'homme pri-
mitif sans constater qu'il soumettait à la cuisson la viande dont il se nourrissait ; les cendres, le charbon, les os carbonisés retirés des dépôts sous-lacustres et des amas de coquilles du Danemark sont là pour l'af- 5 firmer. Quelques cavernes, renfermant des débris d'aliments sans aucune trace de feu, nous permettent de supposer que certaines peuplades ont pu manger la chair crue, comme le font aujourd'hui les Abyssins1 et les Samoyèdes.2
io L'étude des dépôts sous-lacustres de la Suisse nous apprend que presque tous les antiques villages de ces temps reculés ont péri par la destruction et l'incendie ; que les fléaux de la guerre ont précédé les développements de la civilisation. Les peuples de l'Helvétie ont
is succombé sous les coups du plus fort, et les haches de pierre ont été brisées par les armes de bronze des nouveaux venus, qui se rendaient facilement maîtres des cités lacustres.
Les faits établis jusqu'ici nous enseignent les moeurs,
20 les habitudes des premiers hommes; mais peuvent-ils nous permettre de fixer une date réelle à leur apparition et de mesurer le nombre de siècles qui nous séparent de nos premiers ancêtres?
Sir Ch. Lyell, en s'appuyant sur des autorités sérieu-
25 ses, prétend que le Mississipi coule dans son lit actuel depuis mille siècles, et le docteur Dowler3 assure, d'après l'examen de poteries et de sépultures indiennes, que le delta de ce grand fleuve est habité par l'homme depuis cinquante mille ans.
30 Ces appréciations sont évidemment imparfaites ; il n'est pas douteux que les preuves manquent à leur appui. Les tentatives des géologues et des archéologues pour
l'homme primitif 161
estimer l'époque de l'âge de pierre, de bronze, sont aussi très incomplètes ; cependant elles méritent de fixer l'attention, et font espérer dans la suite des résultats précieux. Le calcul le plus consciencieux est celui qu'a fait M. Morlot relativement au delta de la Tinière,1 torrent 5 qui se jette dans le lac de Genève. Ce delta est formé de sable et de gravier, et la régularité de sa structure permet d'admettre une uniformité constante dans la cause de sa production. Sa forme est celle d'un cône aplati dont la structure intérieure a été mise au jour par les 10 travaux que nécessitait la construction d'un chemin de fer. Une tranchée pratiquée dans le sol a coupé à différentes profondeurs trois couches de terre végétale, dont chacune a dû former la surface du cône à des époques différentes. La première couche est de l'époque romaine 15 et contient des tuiles et des médailles, la deuxième renferme des poteries non vernissées et des objets appartenant à l'âge de bronze, la troisième enfin, qui se trouve à six mètres de profondeur, recèle dans son sein des morceaux de bois carbonisés, des poteries grossières, des 20 os brisés et un crâne petit et fort aplati. En admettant que la période romaine se place à seize ou dix-huit siècles en arrière, M. Morlot attribue à l'âge de bronze une ancienneté de 3,000 à 4,000 ans, et fait remonter l'époque de l'âge de pierre, en Suisse, à 5,000 ou 7,000 ans. 25
M. Troyon a fait d'autres calculs relatifs à l'âge de quelques pilotis de la Suisse, mais les raisonnements sur lesquels il prend un appui ne sont peut-être pas à l'abri de2 toute critique. La distance qui sépare notre époque du commencement de l'âge de pierre ne nous 30 est pas absolument connue; on peut affirmer toutefois qu'elle est considérable.
L'extrême ancienneté des restes humains dans les tourbières du Danemark apparaît encore d'une façon manifeste. Nous savons, en effet, que du temps des Romains, le sol du Danemark était entièrement couvert s de grandes forêts, où le hêtre régnait en maître. De nos jours, ces arbres étendent encore leurs rameaux sur le sol du nord, ce qui démontre que dix-neuf siècles ne paraissent avoir exercé aucune influence appréciable sur la végétation de ces pays. Avant lage de bronze,
io il n'y avait pas de hêtres dans ces mêmes régions, alors couvertes de chênes; pendant l'âge de pierre, enfin, le pin d'Ecosse étendait ses noirs ombrages sur le même sol, et ces antiques forêts étaient habitées par l'homme. Si l'on ne peut faire que de vagues conjectures sur le
15 nombre des générations de chaque espèce d'arbre qui couvre successivement le sol du Danemark, on peut arriver cependant à fixer un minimum déjà considérable. Si dix-neuf cents ans n'ont pas sensiblement modifié ces forêts, quelle série de siècles n'a-t-il pas fallu pour que le
20 pin ait cédé sa place au chêne, pour que le chêne ait disparu à son tour pour être remplacé par le hêtre?
L'étude des progrès de l'esprit humain ne nous apprend-elle pas encore que la civilisation marche d'autant plus vite qu'elle atteint un niveau plus élevé; ne
25 nous montre-t-elle pas, par exemple, l'énormité du temps qui a dû s'écouler entre le jour où les hommes isolés ne connaissaient pas l'art d'échanger leur pensée, et celui qui a vu naître l'alphabet? L'invention la plus simple est souvent celle qui a exigé la plus grande con-
30 tinuité d'efforts les mieux soutenus, et ce n'est certes pas en un jour que s'est développée l'antique civilisation de l'Egypte. César nous fait voir1 dans l'ancienne
l'homme primitif 163
Gaule tout un peuple de cultivateurs expérimentés, et tout un pays couvert d'abondantes moissons. Or, l'agriculture est une science de faits ; elle suppose de longues observations ; il a certainement fallu aux bommes une longue suite de siècles pour apprendre à devenir habiles 5 dans l'art de creuser un sillon.
Tout, en un mot, nous tient Je même langage sur la haute antiquité de notre espèce; si des chiffres exacts ne sauraient s'inscrire dans les annales de la science, si nulle réponse ne peut être faite à une question de me- 10 sure précise, il nous est permis de dire avec conviction que l'humanité est déjà bien ancienne.
Xous savons que l'homme vivait bien avant les temps dits historiques, selon les pays, et qu'il taillait et façonnait des outils et des armes en silex ; mais nous n'avons 15 rien vu jusqu'ici qui nous donnât sur sa constitution physique des détails précis. Les ressemblances nombreuses qui semblent rapprocher l'homme antéhistorique de quelques-uns de nos sauvages actuels ne pourraientelles pas nous conduire à penser que ces sauvages sont 20 peut-être les derniers représentants des peuplades qui couvraient autrefois la superficie des continents? Les lacustres de la Suisse, les premiers habitants du Danemark, n'auraient-ils pas été refoulés dans le nord par des envahisseurs moins arriérés? Les Lapons, chez lesquels 25 on retrouve encore le renne, ne seraient-ils pas les descendants des hommes de l'âge de pierre en Europe? Les analogies frappantes que l'on observe entre l'homme avant l'histoire, dévoilées par la paléontologie moderne, et certains sauvages actuels étudiés par les anthropolo- 30 gistes, ne doivent pas rester inaperçues. De même que le solitaire,1 le dronte,2 qui ont vécu dans les périodes
historiques et ont disparu sous les yeux même de l'homme civilisé, la race humaine des temps antérieurs ne seraitelle pas représentée de nos jours par les sauvages, qui tendent à disparaître de la scène du monde. La comparaison des crânes humains fossiles avec ceux des naturels qui habitent encore aujourd'hui quelques régions du globe, nous paraît donner grand poids à cette hypothèse.
Il y a un siècle, l'électricité n'était encore considérée que comme sujet de curiosité et d'amusement. Les
10 faits nombreux que l'on connaissait déjà restaient isolés les uns des autres. La machine que l'on savait construire servait seulement à répéter des expériences qui paraissaient d'autant plus extraordinaires qu'elles étaient moins comprises. Les hommes du monde, et
15 même les savants, sollicitaient la faveur d'être admis à ces sortes de spectacles. L'abbé Nollet,1 professeur des pages, Dufay,2 intendant du Jardin royal, et beaucoup d'autres, dont le principal soin était de varier continuellement la forme des expériences primitives pour
20 apercevoir quelques faits nouveaux, rassemblaient parfois leurs amis. Ils les réunissaient dans de grandes chambres vides et à demi, obscures. Des appareils étranges et ignorés attiraient les regards ; là, avec de minutieuses précautions et des réticences forcées, les savants et les
25 hommes du monde dissertaient sur l'électricité. On apprenait que de tous les objets, et du corps humain même, pouvaient jaillir des étincelles de feu ; l'assemblée entière recevait une secousse plus ou moins violente, que l'on
notions sur l'électricité 165
comparait aux formidables effets de la foudre. Lorsqu'on se retirait émerveillé de toutes ces choses, l'imagination surexcitée agrandissait tous ces phénomènes ; l'esprit, que rien n'arrêtait, se donnait carrière sur1 ces notions vagues et confuses ; et, en même temps, au dehors, dans la multi- 5 tude, se répandaient des croyances superstitieuses.
Un jour, dans une de ces réunions d'amateurs d'expériences électriques, se passa un fait étrange et qui eut les plus grandes conséquences.
C'était en 1790, à Bologne,2 dans le laboratoire de 10 Galvani,3 professeur d'anatomie à l'université de cette ville. Ce savant s'occupait en ce moment de l'étude des grenouilles ; quelques-unes, déjà dépouillées, avaient été placées sur la table de la machine électrique, et un des assistants s'amusait à faire tourner la roue et à tirer 15 des étincelles, sans se préoccuper des grenouilles. Quel ne fut pas 1 etonnement de tous lorsqu'ils virent, à chaque étincelle, les muscles de l'animal mort et dépouillé agités de violentes convulsions ! Galvani se mit aussitôt à étudier ce fait et à rechercher les conditions dans les- 20 quelles se produisaient ces secousses singulières.
Un physicien, qui aurait connu la théorie de la foudre, telle que venait de la donner Franklin,4 eût immédiatement expliqué ce fait et n'y eût plus pensé. Mais Galvani était surtout anatomiste, il ne connaissait pas l'explication 25 du choc en retour.5 Il poursuivit donc ses études.
Il voulut d'abord observer l'action de l'électricité de l'air sur l'organisme animal.
Un jour, le ciel étant nuageux, il suspendit à son balcon une grenouille dépouillée. Ce balcon était en fer, et 30 Galvani s'était servi d'un fil de cuivre. Quelle ne fut pas encore sa surprise quand il vit les muscles de ce cadavre
l66 SCIENTIFIC FRENCH READER
éprouver des contractions très violentes aussitôt qu'ils venaient de toucher le fer du balcon ! Ainsi donc, sans production apparente d'électricité, par cela seul que la grenouille, attachée avec un fil de cuivre, touchait le fer, 5 les contractions musculaires étaient bien plus énergiques que lorsque la machine électrique agissait. A la nouvelle de cette expérience, toute l'Europe savante partagea l'étonnement et l'émotion du professeur de Bologne. On comprenait que de là devait sortir bientôt
io quelque grande découverte.
Les savants se mirent à l'œuvre. Ils répétèrent l'expérience et en cherchèrent l'explication. Galvani prétendait que les muscles et les nerfs des animaux sont des réservoirs de fluides électriques. Isolés dans ces
15 organes, disait-il, les fluides ne peuvent se combiner que si un circuit métallique leur offre une route, et c'est cette combinaison des fluides qui produit les secousses. Les physiologistes applaudirent à cette théorie : la vie était expliquée ; l'électricité devenait l'agent qui
20 transmettait la volonté aux muscles. Hypothèse aussi séduisante qu'éphémère, car elle ne reposait que sur la conception de fluides électriques, mots vides de sens !
Pour reproduire l'expérience de Galvani, on enlève le
25 train antérieur de la grenouille ; en écorchant la partie abdominale, on met à nu1 les nerfs lombaires, deux filets blanchâtres qui suivent la colonne vertébrale ; puis, avec un arc formé d'une tige de cuivre et d'une tige de zinc, on touche à la fois les nerfs lombaires et les muscles de
30 la cuisse. A chaque contact, les muscles se contractent et s'agitent; on dirait que cette moitié d'animal reprend vie et veut sauter. Ces convulsions peuvent être ob-
notions sur l'électricité 167
servées quelques heures après que la grenouille a cessé de vivre.
Galvani, dans son explication, n'avait tenu compte que des nerfs et des muscles ; le circuit métallique n'était qu'accessoire. 3
Un professeur à Pavie,1 Alexandre Volta,2 reconnut, comme Galvani l'avait déjà fait du reste, que les contractions étaient très faibles quand le circuit était composé d'un seul métal. Il attribua donc le développement de l'électricité au contact de deux métaux différents, ou 10 du moins à la rencontre du métal avec les nerfs ou le muscle. C'est, affirmait Volta, seulement parce que deux substances différentes, quelles que soient du reste ces substances, sont en contact, qu'il y a dégagement d'électricité; la grenouille ne sert qu'à manifester ce 15 dégagement.
Un débat mémorable s'engagea alors entre ces deux savants. Chacun soutint son explication et voulut l'étayer sur des faits nouveaux. Et c'est ainsi que Volta construisit la pile, de toutes les découvertes modernes la plus 20 féconde en résultats.
Il avait édifié sa théorie : son esprit, absorbé par cette idée, y revenait sans cesse, cherchant le moyen de confirmer ses assertions par des preuves concluantes. Il était alors embarrassé par un fait dont il ne pouvait se 25 rendre compte. Il avait mis en contact deux disques, l'un de zinc, l'autre de cuivre, et sur chacun de ces métaux il avait reconnu la présence de l'électricité ; mais tous deux étaient électrisés de la même façon, tandis que, d'après sa théorie, ils auraient dû l'être3 de la 30' façon inverse.
Un jour, ainsi qu'il le dit dans ses lettres, il lisait un
l68 SCIENTIFIC FRENCH READER
journal. Malgré lui, son attention ne pouvait s'attacher à sa lecture, sa pensée se reportait sans cesse vers le phénomène inexplicable. Machinalement, ayant détaché un coin du journal et l'ayant mis à sa bouche, il lui vint 5 la fantaisie d'employer à son expérience ce petit morceau de papier humide. Obéissant à cette inspiration, il prit ses disques, et plaça le papier humide sur l'appareil qui lui servait à désigner la nature de l'électricité. La difficulté était vaincue, chacun des métaux était
io électrisé d'une manière différente.
Il comprit alors son erreur. Jusqu'alors, pour reconnaître l'électricité d'un disque, il le mettait en contact avec du laiton qui est du cuivre presque pur. Le cuivre touchant le laiton, deux substances semblables étaient en
15 contact; le zinc touchant le laiton, les deux métaux étaient différents, et le couple primitif, zinc-cuivre, était reproduit. Volta, qui croyait étudier chaque métal séparément, n'observait en réalité que le cuivre. Mais, en touchant le laiton par l'intermédiaire du papier humide,
20 il ne faisait pas intervenir un troisième métal, et rentrait dans les conditions exigées par sa théorie.
Dès lors, la pile était inventée. Volta prit une série de deux disques, en cuivre et en zinc, soudés l'un à l'autre. Il sépara ces couples par une rondelle de drap im-
25 bibée d'eau acidulée ; il les empila en les superposant. Les quantités d'électricité qu'il retira de cet appareil furent assez grandes pour produire des commotions et même des étincelles ; ces effets furent obtenus d'une façon continue, sans qu'on eût besoin de recharger con-
30 tinuellement la pile comme on devait le faire1 avec la machine électrique (1800).
Jusqu'au moment où Volta construisit la première pile,
notions sur l'électricité 169
on produisait l'électricité en quantité parfois très grande, mais toujours d'une manière très discontinue ; de sorte qu'on ne pouvait en tirer aucun avantage. Il était possible, à la vérité, d'en accumuler de grandes quantités dans des appareils spéciaux, qu'on nommait bouteilles de 5 Leyde1 ou jarres électriques ; mais le fluide, ainsi qu'on l'appelait encore, disparaissait tout entier aussitôt qu'on lui ouvrait un passage, et par suite ne pouvait pas être utilisé. A quel usage mécanique, par exemple, pourraiton employer une source qui fournirait 1 litre d'eau 10 d'heure en heure,2 si le réservoir, dans lequel on cherche à accumuler le liquide, présente une bouche d'écluse3 assez grande pour que toute l'eau disparaisse en un instant? Une force qui agit par intermittence et par choc* ne peut donner aucun travail utile; il est de toute né- 15 cessité5 que la machine reçoive du moteur un mouvement continu et constant. La pile de Volta, en permettant de produire une quantité d'électricité très faible, il est vrai, mais toujours renouvelée, devint immédiatement un des appareils les plus importants qui aient jamais été 20 découverts.
Toutefois, dans la disposition que Volta avait adoptée, la pile tarissait rapidement, semblable à une source d'abord très abondante, mais bientôt épuisée. On s'attacha donc à modifier ce générateur d'électricité, de 25 façon que le débit en pût devenir constant et continu. Un grand nombre de savants, Wollaston,6 Mûnch, Volta lui-même, cherchèrent à perfectionner la pile, en en changeant seulement la forme, tout en conservant les éléments primitifs : zinc, eau acidulée et cuivre. Mais ce 30 fut M. Becquerel7 qui, en 1829, parvint le premier à construire une pile débarrassée des nombreux inconvé-
nients de l'appareil primitif et présentant même de nombreux avantages. Cette découverte, remarquable au même titre que1 celle de Volta, dont elle est un complément indispensable, est naturellement revendiquée par s plusieurs physiciens. Il est cependant très établi que l'honneur doit en revenir à M. Becquerel, lequel, en partant d'idées théoriques très justes, trouva les vices de la pile de Volta, et, pour les corriger, construisit un nouveau modèle, que l'on appela aussitôt pile à deux
10 liquides ou à courant constant.
Dans une étude longue et minutieuse des différents phénomènes qui produisent l'électricité, M. Becquerel signala les actions chimiques comme étant un des plus importants, et il put même formuler cet axiome : Toute
15 action chimique est accompagnée d'un dégagement d'électricité. La théorie de la pile, telle que la faisait Volta, en prétendant que le contact seul des métaux différents produisait le courant électrique, était donc complètement fausse. C'est l'action chimique de l'acide sur le zinc qui
20 occasionne le courant ; telle fut désormais la véritable explication de la pile, sur laquelle les expériences de M. Becquerel, puis de M. de la Rive,2 de Genève, ne laissent plus aucun doute.
Chacun sait que, dans l'action corrosive de l'acide sul-
25 furique sur le zinc, un gaz, l'hydrogène, se forme et se dégage le long du cuivre. Ce gaz, produit en bulles excessivement fines, reste adhérent sur le métal, de sorte que bientôt le disque de cuivre est entouré d'une gaine aériforme, très mince, invisible, mais suffisante pour
30 empêcher le contact du métal et du liquide et arrêter l'action chimique. C'est là un des inconvénients de la pile de Volta. Au bout d'un temps fort court, le cou-
rant électrique diminue rapidement et cesse tout à fait; il faut alors démonter la pile, chauffer les disques pour enlever cette couche gazeuse, puis recharger l'appareil à nouveau.
Pénétré de ces défauts qu'il avait hien analysés, s M. Becquerel proposa de détruire l'hydrogène au fur1 et à mesure de sa formation. Il indiqua plusieurs moyens qui réussirent tous et qui aidèrent à en trouver d'autres plus pratiques et plus simples. La pile construite par M. Becquerel n'est pas restée, non plus que celle de 10 Yolta, tandis que, plus heureux que lui, la plupart de ceux qui ont suivi ses traces ont donné leur nom à des appareils dont on se sert encore. Il suffit pour le moment de savoir que le courant électrique est produit par l'action corrosive du vitriol sur le zinc, et que le gaz 15 hydrogène, dégagé dans cette action, est absorbé à travers un vase poreux par un second liquide dans lequel est placé le cuivre ou la substance remplaçant ce métal.
L'électricité à elle seule2 nous est inutile : ce qui nous intéresse, c'est la lumière qu'elle produit, c'est la dé- 20 composition galvanique3 qu'elle occasionne. De sorte que nous ne devons pas considérer l'électricité comme étant un agent indépendant et distinct, mais comme ayant emmagasiné de la force vive qu'elle rendra sous la forme que nous préférons. Comme nous ne pouvons pas ob- 25 tenir un effet quelconque sans nous soumettre à une dépense équivalente, nous pouvons dire que l'électricité est une sorte de travail disponible, avec lequel nous ferons quelques ouvrages particuliers.
Comparons donc les agents mécaniques ordinaires, 30 ceux qui nous rendent tant de services, et que nous connaissons bien, avec cette forme nouvelle de l'énergie dont
la nature est inconnue, mais dont les effets sont a peu près dépendants de notre volonté.
Pour qu'une source d'eau produise un effet mécanique utile, elle doit présenter deux qualités distinctes : il faut s d'abord qu'elle ait un débit suffisant, c'est-à-dire que l'eau arrive à la machine motrice en quantité assez grande pour agir sur cette machine; et il faut aussi que cette eau conserve le plus haut niveau possible. Ces deux qualités sont aussi indispensables l'une que l'autre. Que
10 ferait-on de 1 litre d'eau arrivant par heure à une grande hauteur? Rien, le niveau seul ne suffit pas pour obtenir un effet utile. De même que ferait-on d'une grande masse d'eau stagnante? Rien encore, la quantité ne suffit pas seule: et la mécanique nous apprend que le
15 travail que peut effectuer une masse d'eau est égal au produit de cette masse par la hauteur dont elle tombe.
De même une source de vapeur d'eau, c'est-à-dire l'eau qui bout dans une chaudière, doit présenter deux qua-
20 lités essentielles et distinctes : la vapeur doit être produite en assez grande quantité pour agir sur le piston de la machine; et elle doit en outre avoir une pression la plus élevée possible, pour produire la détente. Dans une vapeur, la pression dépend de la température, de
2$ sorte que plus la température est haute, plus la pression de la vapeur est élevée. Il faut donc considérer dans la vapeur deux choses : la quantité et la température. On ne peut faire aucun travail utile avec la masse de vapeur d'eau contenue dans l'air, puisqu'elle n'est pas à
30 la température suffisante ; on ne peut faire davantage aucun travail avec la vapeur d'eau qui se dégage d'une marmite bouillant sur le feu, bien que la température soit
assez élevée ; mais la quantité de vapeur produite n'est pas suffisante.
Ces deux éléments sont essentiels, et quand on établira une machine à vapeur, ou une machine hydraulique, il faudra calculer exactement la quantité de vapeur ou 5 d'eau qui sera constamment fournie, et la température ou le niveau dont cette vapeur ou cette eau tombera en produisant son travail.
Il est de même pour l'électricité: il faut qu'une source électrique présente les deux qualités essentielles, ana- 10 logues à celles que nous venons de trouver pour les agents matériels, et qui sont nécessaires pour la production d'un travail mécanique quelconque. Ces deux qualités particulières s'appellent, dans le cas de l'électricité, le potentiel et la quantité. Comme ces mots sont nouveaux, 15 il est utile de les expliquer avec quelques détails.
Le potentiel, qu'on appelle quelquefois le niveau ou la température électrique, est caractérisé par la longueur de l'étincelle. Un corps électrisé, qui serait capable, si on le déchargeait, de donner une étincelle de 1 millimètre, 20 est à un certain potentiel, connu, déterminé, et dont on trouve la valeur exacte dans les tables construites par divers savants, exactement comme une vapeur d'eau à 150 degrés est à une pression connue.
Mais si l'on regarde bien1 l'étincelle, on voit qu'elle 25 est tantôt brillante, blanche et en même temps sonore, éclatante ; tantôt au contraire elle est bleuâtre, à peine visible, et elle produit un crépitement à peine perceptible. Si la longueur de l'étincelle est la même, le potentiel est resté le même, quelles que soient la couleur et la sonorité 30 de la décharge. Par quoi diffèrent donc ces deux étincelles de même longueur? Elles diffèrent par la quantité
174 SCIENTIFIC FRENCII READER
d'électricité qu'elles mettent en jeu. Plus grande sera la quantité d'électricité qui aura passé par l'étincelle et1 plus brillante en même temps que plus sonore sera cette étincelle. Pour bien2 apprécier les effets d'un courant d'eau, il s faut connaître exactement la différence de niveau à laquelle l'eau est fournie et le débit de la source; mais ces éléments qui caractérisent la source ne sont pas suffisants ; il faut connaître encore différents éléments qui dépendent du canal amenant l'eau à. la machine: les pertes
io que ce canal fera subir au courant d'eau, le retard que l'eau éprouvera pour venir de la source au moulin, etc.
Nous avons déjà envisagé deux des éléments qui constituent le courant électrique. Mais il faut considérer aussi ce qui caractérise le canal qui amène l'électricité
15 jusqu'au point où elle fera son travail utile. La quantité d'électricité qui passe dans un canal est déterminée par la différence de niveau occasionnée par la source, et par la résistance que cette électricité éprouve de la part du canal, résistance qui est d'autant plus grande que le
20 fil est plus long, plus étroit, etc. . . . L'intensité du courant, mesurée par la quantité d'électricité qui passe, est donc reliée à la différence du niveau de la source et à la résistance du fil par une loi très simple, qui a été trouvée en même temps par Ohm3 en Allemagne et par Pouillet*
25 en France.
On peut considérer aussi dans un canal un élément particulier, la capacité, qui n'est autre chose que la quantité d'électricité que ce canal tout entier peut contenir à la fois. Tous les corps ont une capacité électrique ; mais
30 cette capacité n'est pas un élément fixe, invariable, constant pour un même corps. C'est là une des grandes difficultés des études sur l'électricité, et des mesures que
l'on est obligé de faire. La capacité d'un corps varie avec sa forme, et surtout avec les corps avoisinants: elle est plus grande quand les corps qui avoisinent le conducteur électrique se rapprochent et quand ils sont en rapport avec le sol. On voit tout de suite combien sont 5 compliquées les conditions dans lesquelles il faut se placer pour avoir des mesures précises et sûres.
Cette variation de la capacité électrique des corps avec les corps avoisinants, explique ce qu'on appelait autrefois la condensation électrique. On sait qu'un conden- 10 satcur, ou une bouteille de Leyde,1 est formé d'un plateau métallique isolé qu'on électrise, d'un autre plateau métallique qui est en relation avec le sol, et d'un disque de verre qui sépare les deux plateaux métalliques, tout en laissant leur distance très petite. On s'est aperçu depuis 15 longtemps que cet ensemble de corps peut recevoir une charge électrique bien plus forte que si le plateau était électrise seul ; et on avait édifié une théorie compliquée en inventant le mot condensation pour expliquer le jeu de cet appareil. Sans vouloir faire ici la théorie com- 20 plète des condensateurs, on voit que le plateau électrise, voisin d'un autre plateau relié au sol, possède une capacité électrique beaucoup plus grande; et par conséquent sa charge a considérablement augmenté.
La notion de capacité est essentielle à connaître pour 25 l'étude des câbles sous - marins et des lignes télégraphiques : car elle donne des indications très sérieuses sur l'état de la ligne, sur sa constance, et même sur sa résistance, etc.
Il y a deux sortes d'électricité, c'est-à-dire que les dif- 30 férents phénomènes qui distinguent les corps électrisés 'des autres corps se manifestent de deux façons diffé-
rentes. Que l'on frotte par exemple avec un morceau de laine un tube de verre ou un bâton de résine, les deux corps seront électrisés, ils attireront tous les deux des corps légers, barbe de plume, moelle de sureau, brin 5 de paille, etc. ; ils donneront l'un et l'autre la sensation d'un léger chatouillement sur la joue, et s'ils ont été fortement frottés, ils pourront produire une petite étincelle: ce sont là les phénomènes qui caractérisent les corps électrisés. Mais si l'on observe attentivement, on
10 verra que lorsqu'une boule de moelle de sureau a été suspendue à un fil de soie, pour qu'elle n'ait aucun contact avec les corps environnants, lorsqu'elle a été attirée et touchée par le bâton de résine, elle est aussitôt repoussée par cette même résine et au contraire fortement
15 attirée par le verre. Voilà donc un corps électrisé, puisqu'il a touché une substance électrisée elle-même, conservant son électricité, puisqu'il n'est en rapport avec aucun autre corps, et se conduisant différemment suivant l'objet qu'on lui présente: attiré par le verre, il est repoussé
20 par la résine; repoussé par le premier, il est de même attiré par le second. Ces phénomènes très nets ont été vus par les premiers observateurs. Ils pouvaient en donner telle explication qu'ils voulaient, puisqu'ils étaient réduits à faire des hypothèses.
25 On a donc supposé qu'il y avait deux sortes d'électricité, ayant quelques propriétés communes, et quelques manières d'être différentes. On a vu que les corps chargés préalablement d'une même électricité se repoussaient et que les corps chargés d'électricité différentes s'atti-
30 raient. Aussitôt on a fait je ne sais quelle1 hypothèse de deux fluides, libéralement doués de propriétés aussi commodes que nombreuses, auxquels on a donné des
noms comme s'ils avaient une existence réelle, l'un fluide positif, l'autre fluide négatif ; mais il ne faut pas oublier1 que ces fluides sont des substances fictives, et que ces mots ont été imaginés pour exprimer d'une façon moins abstraite le fait primitif pour lequel ils ont été in- 5 ventés.
Dans une pile quelconque, les deux électricités se produisent en même temps. Elles se séparent l'une de l'autre; et chacune d'elles vient s'accumuler en un point particulier, lequel est semblable à l'écluse fermant le 10 réservoir d'eau qui fait tourner le moulin. On a donné à ces points particuliers le nom de pôles. L'un est le pôle négatif, l'autre le pôle positif. Lorsqu'on réunit ces deux points par un morceau de métal, il s'établit entre eux un courant continu d'électricité. Quelle que soit la 15 nature du conduit métallique, quelle qu'en soit la forme ou la longueur, aussitôt que les pôles seront réunis, toujours le courant se produira. Mais si l'on coupe le fil qui forme le circuit, si on laisse un vide entre les deux bouts, le courant est interrompu et ce n'est plus qu'aux 20 extrémités mêmes du fil, lesquelles deviendront ainsi les pôles, qu'apparaîtra l'électricité. Ainsi donc, chose essentielle, il est nécessaire que les deux pôles d'une pile soient réunis métalliquement, pour que le courant électrique se produise, et pour que la pile fonctionne. 25
Ainsi développée et voyageant entre les deux pôles, l'électricité manifeste son existence par une série de phénomènes qui ont tous été soigneusement étudiés, et que l'on a transformés de façon à2 les rendre utiles aux hommes et à les accommoder à notre usage. En variant 30 à l'infini les conditions dans lesquelles se produisent ces manifestations du courant électrique, on est parvenu à
se rendre maître de quelques-unes d'elles, de sorte que l'on sait maintenant, à peu près, les dispositions les meilleures qu'il faut prendre pour faire apparaître tel phénomène plutôt que tel autre. On sait, par exemple, que
5 lorsque les deux pôles d'une pile sont très rapprochés,1 sans qu'ils se touchent, il jaillit entre eux une série d'étincelles faibles et bleuâtres, et cette étincelle, bien étudiée, transformée par des dispositions spéciales, rendue brillante au moyen de certains artifices, est devenue
10 la lumière électrique.