Ronsard
Ronsard est bien le représentant complet de son époque : savant comme ceux qui l'étaient le plus, poète par l'érudition, qui est la seule muse de ce temps, et d'ailleurs aussi bien doué, si ce n'est mieux que les hommes éminents qui l'admiraient, sauf Montaigne et le Tasse, il a pourtant laissé une réputation moins solide que plusieurs d'entre eux, parce que la postérité ne juge pas les poètes sur l'étoffe ni sur ce qu'aurait pu valoir l'homme dans d'autres circonstances ou avec une autre direction, mais sur les écrits ; et ensuite parceque les Pasquier, les Scaliger, les de Thon, n'eurent pas un rôle au dessus de leur force, à la différence de Ronsard, qui voulut être Pindare, Homère, Virgile et Pétrarque tout à la fois, et qui ne fut pas même autant que Marot.
Exemple unique dans l'histoire de la poésie, d'un auteur que la gloire ou au moins la vogue, vint trouver d'elle-même comme un courtisan son roi, et qui n'a guère qu a se laisser faire ; exemple instructif, qui prouve que les hommes d'un vrai génie ne sont si attaqués et si méconnus quelquefois, dans le temps où ils vivent, que parce qu'ils sont si supérieurs à leur époque, et que, voyant plus loin qu'elle, ils n'en sont pas compris ; au lieu qu'un homme de talent, qui n'a du génie que l'apparence et les honneurs, est l'idole de son époque, parce qu'il en représente la mesure exacte, et, comme on dit en termes de science, la moyenne, qui n'est jamais du génie.
La vie de Ronsard fut celle d'un béat, d'un saint adoré dans sa niche, bien plus que d'un poète militant. Il mourut dans son prieuré de Saint-Corne, le 17 décembre 1585, ayant, dit-on, de légères inquiétudes sur la solidité de sa gloire, quoique son nom fût encore intact et qu'on pût dire de lui aussi qu'il avait été enseveli dans son triomphe. — ■
DÉSIRÉ NlSARD,