Jean-1'aul-Fruh rie Richter
Contemporain de Goethe et de Schiller, aussi grand qu'eux peut-être, et non moins célèbre, il passe à juste titre pour l'écrivain le plus original de son pays et de son temps. Sa vie fut naïve, simple, candide et toute livrée aux études et aux rêveries de l'homme de lettres.
Voici une grande salle enfumée. Au milieu est un vaste poêle, avec deux niches propres à s'asseoir en hiver, pour y fumer, y sommeiller ou y rêver. Les solives noires sillonnent le plafond jaune ; des pigeons domestiques voltigent çà et là, en murmurant leur roucoulement mélancolique. 11 y a une petite table de bois blanc vers la droite et un large coffre de chêne tout à côté. L'homme assis à cette table c'est Jean-Paul, génie admirable, un Sterne si vous voulez, un Rabelais s'il vous plaît encore : quelque chose de plus ou de moins que tout cela, le plus original des écrivains modernes. Il est enveloppé d'une grosse redingote dont la boutonnière est ornée d'une fleur des champs. Observez ses traits, c'est une étude physionomique curieuse: rien ne s'y accorde, ils sont gigantesques et irréguliers ; le feu jaillit de ses yeux mal fendus ; et sur cette figure osseuse, vous trouvez un mélange de bonhomie et de fougue. 11 tire à chaque instant du coffre ouvert à ses pieds de petits morceaux de papier qu'il arrange et rattache bout à bout : citations, rêveries, extraits, recherches d'érudition, rognures, recoupes, amalgame de toutes ses études, fragments de mille couleurs, arlequinade savante, mystique, rêveuse, cynique, mélancolique. C'est ainsi qu'il compose ses ouvrages ! Et ses ouvrages ne seront pas oubliés.
Les Allemands l'ont surnommé l'unique. Ils ont raison. Son isolement est tel que, dans toutes les langues de l'Europe, pas une traduction de ses œuvres n'a été tentée. Mme, de Staël a esquissé son portrait littéraire ; on y remarque plus d'éclat que de fidélité. Lui-même s'en est plaint avec assez d'amertume. " Ah, madame I" s'écrie-t-il avec une bonhomie railleuse, " laissez moi barbare ; vous me faites trop beau."
Les traducteurs ont reculé devant ce phénomène complexe. Jamais on ne vit style pareil. C'est un chaos de parenth d'ellipses, de sous-entendus, un carnaval de la pensée et du langage. — PHTLARÈTE Chasles.
FRENCII PROSE READER. 47