Le Cid de l'Histoire
Il y a partout des hommes qui arrivent à leurs fins par des aventures ; ce qui est plus commun en Espagne qu'ailleurs, c'est l'aventurier de race ou l'aventurier épique, lequel n'a dans le fond d'autre dieu que son intérêt, mais réussit par ses audaces et par une sorte de générosité native à donner un air de grandeur à ses calculs, un vernis de gloire et de poésie à ses convoitises. Tel nous apparaît le héros favori de l'Espagne, le fameux Campeador, depuis que la critique l'a dérobé à ce nuage lumineux dont l'avait enveloppé la légende. Le Rodrigue qu'a célébré Corneille n'était que la vision d'un poète ; le vrai Cid de l'histoire fut un homme de proie que ses scrupules ne gênaient point, prêt à épouser toutes les causes, portant dans tous les camps l'inquiétude de son humeur et de son courage, tour à tour se battant pour son prince ou contre lui, servant le Christ ou Mahomet, et, si nous en croyons les chroniqueurs arabes, préférant un boisseau d'or au sourire de Chimène. Ses grands coups d'épée, la hauteur de son attitude, sa grandiloquence naturelle, ont tout racheté ; il avait reçu du ciel le talent de faire des mots, et la postérité se souvient des mots plus que des intentions. Le Romancero raconte que, pressé de partir pour une expédition et ayant besoin d'argent, il emprunta une très grosse somme à un Juif en lui donnant pour garantie un coffre plein de bijoux, qui, ouvert après son départ, fut trouvé plein de sable. A son retour, le Juif lui reprocha sa déloyauté. " Oui, c'était du sable, répondit-il magnifiquement ; mais ce sable renfermait l'or de ma parole." Le propos est beau, quoiqu'un peu léger.
Ce n'est pas faire tort à l'ombre du général Prim que d'avancer qu'il était, lui aussi, un héros à la conscience légère ; est-on tenu d'avoir plus de convictions, plus de principes que le Cid 1 " Savez-vous, disait un orateur de l'opposition, quel est le dieu du général Prim 1 Le hasard. Savez-vous quelle est sa religion 1 Le fatalisme. Savezvous quel est son idéal 1 II rêve de retenir à jamais le pouvoir dans ses mains ; c'est à cela qu'il rapporte et sacrifie tout. — Victor Cherbuliez.