‹ A French prose readerChapitre 47 sur 108 · Scènes de la Vie des Champs · texte numérisé non relu

Scènes de la Vie des Champs

Partout où le médecin était appelé, on accueillait admirablement les enfants.

Tantôt, ils arrivaient dans quelque ferme où, pendant que M. Eivals grimpait l'escalier de bois qui conduisait à la chambre, on les emmenait visiter les couvées, voir sortir le pain du four, traire les vaches à l'entrée de l'étable, ou bien dans un de ces moulins bâtis sur l'Orge, l'Yères, l'Essonne, semblables à d'antiques châteaux forts avec leur passerelle verdie et toutes ces moisissures d'eau qui font à leurs grands murs, à leurs pierres mal jointes, une vieillesse anticipée.

Quand les enfants avaient assez de ces grandes pièces blanches où la poussière de la farine monte continuellement dans la trépidation du plancher et des murailles, ils passaient des heures à regarder les palettes battant l'eau, les bouillonnements de l'écluse, et là-haut, sur la petite rivière emprisonnée, tranquille, assombrie des saules noueux, une basse-cour liquide, dans laquelle s'ébattaient des troupeaux de canards.

C'est une chose singulière que la maladie dans ces intérieurs de paysans. Elle n'entrave rien, n'arrête rien. Les bestiaux entrent, sortent, aux heures ordinaires. Si l'homme est malade, la femme le remplace à l'ouvrage, ne prend pas même le temps de lui tenir compagnie, de s'inquiéter, de se désoler. La terre n'attend pas, ni les bêtes non plus. La ménagère travaille tout le long du jour ; le soir, elle tombe de fatigue et s'endort pesamment. Le malheureux couché à l'étage supérieur, au-dessus de la chambre où la meule grince, de l'étable où beuglent les bœufs, c'est le blessé tombé pendant le combat. On ne s'occupe pas de lui. On se contente de le mettre à l'abri dans un coin, de l'accoter à un arbre ou au revers d'un fossé, pendant que la bataille qui réclame tous les bras continue. Autour on bat le blé, on blute le grain, les coqs s'égosillent. C'est un entrain, une activité, ininterrompus, tandis que le maître du logis, le visage tourné à la muraille, résigné, muet et dur, attend que le soir qui tombe ou le jour qui blanchit les carreaux lui emporte son mal ou sa vie. — Daudet.

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