Le Gentilhomme de la Steppe
La nuit (Hait venue. Une seule chandelle éclairait faiblement, Tchertakhanof avait cessé de marcher en long et en large. Il s'était assis, le visage enflammé. Tantôt il tenait ses yeux troubles obstinément fixés sur le planche]-, tantôt il les dirigeait non moins obstinément sur la fenêtre. 11 se levait, versait de l'eau-de-vie, la buvait, se rasseyait et restait immobile de nouveau. Seulement sa respiration devenait plus rapide et son visage plus coloré. Une décision semblait mûrir en lui, décision qui avait commencé par l'effrayer, mais à laquelle il semblait s'habituer de plus en plus. Une seule et même pensée s'approchait lentement et in cessament de son esprit ; une seule et même image se dessinait de plus en plus distinctement devant ses yeux. Et dans son cœur, sous le flot d'une lourde et biûlante ivresse, à l'irritation de la colère succédait déjà un sentiment de cruauté. Un méchant sourire apparaissait de temps en temps sur ses lèvres. — Allons, il est temps, dit-il enfin d'un ton indifférent et presque ennuyé, comme eût fait un homme d'affaires ; — assez lambiné comme cela !
Il avala son dernier verre d'eau-de-vie, décrocha du mur au-dessus du lit son pistolet, le même pistolet qu'il avait déchargé sur Mâcha, le chargea soigneusement, mit quelques capsules dans sa poche, et se dirigea vers l'écurie.
Le gardien courut à lui dès qu'il le vit ouvrir la porte. — C'est moi, lui cria t-il ; ne me vois-tu pas? Va-t'en. — Le gardien se retira de quelques pas. — Va te coucher dans ton lit, cria de nouveau Tchertakhanof. Qu'as-tu à garder ici ? Le beau trésor en effet !
Il entra dans l'écurie. Malek-Adel ... le faux Malek- Adel était couché sur sa litière. Tchertakhanof le poussa du pied : — Lève-toi, rosse ! — Puis il détacha le licou de la mangeoire, jeta par terre la couverture, et après avoir brutalement retourné dans sa stalle le cheval obéissant, il le fit sortir dans la cour et de la cour dans les champs, au grand étonnement du gardien, qui ne comprenait pas pourquoi le seigneur s'en allait ainsi dans la nuit, menant en laisse un cheval sans bride. Il eut peur de le questionner, mais il suivit son maître des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu au tournant de la route qui conduisait au bois voisin. — Ivan Tourguénef.
FRENOH PROSE READER. 59