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Promenade nocturne d'un Homme inquiet

Cet endroit désert, peuplé durant le jour par les chèvres, était le soir absolument solitaire, et l'abbé Roche aimait à y errer tandis que les étoiles apparaissaient au ciel, et que les bruits du village s'éteignaient peu à peu. A ne juger que par les apparences, on pourrait croire que notre curé était bien peu logique et conséquent avec lui-même en se promenant de ce côté-là. Cependant il n'en agissait ainsi que pour vaincre plus sûrement ses sens trop impressionnables ; il voulait les babituer à rester en repos devant ces murailles dont la vue devait réveiller le souvenir des émotions qui les avaient troublés. Il promenait donc sa bête comme on promène un chien, la tenant en laisse et le fouet à la main. C'était une punition qu'il lui infligeait.

Dans ce ravin pittoresque et accidenté au fond duquel le ruisseau de Grand-Fort, grossi par les sources, se transformait en petit torrent tapageur, il y avait un endroit où le curé venait souvent s'asseoir. C'était une sorte de plateforme étroite, suspendue, pour ainsi dire, dans l'espace. On était là au milieu d'un chaos de roches éboulées et de troncs d'arbres à moitié déracinés par les pluies d'hiver et les bourrasques d'automne. Lorsque la lune éclairait, on y avait une vue splendide ; à gauche, on apercevait par une échappée une partie de la vallée brumeuse, pleine de vapeurs blanchâtres, laiteuses, immobiles, qui faisaient songer aux profondeurs de l'océan. En face et au-dessous de soi, parmi les formes fantastiques des châtaigniers noueux et tordus, on découvrait, de l'autre côté du ravin, le vieux manoir avec ses longues tours tapissées de lierre sombre, ses toits pointus recouverts d'ardoises bleuâtres et brillantes où la lumière du soir se reflétait en un long trait d'argent. Sur la terrasse, autour des orangers, on voyait la lueur vacillante des cigares, et de temps en temps on entendait le rire des fumeurs assourdi par la distance et le murmure du torrent. Souvent aussi, l'ombre d'une femme encapuchonnée, entortillée dans une grande sortie-de-bal, venait se joindre à ces messieurs. Le curé observait tout cela tranquillement, sans exprimer par ses mouvemens la moindre émotion ; mais il se mordait durement les lèvres lorsqu'à la silhouette du fantôme il reconnaissait la comtesse. — Gustave Droz.

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