Un Voyage ^Exploration an Mékong
Ce personnage a voulu d'ailleurs nous traiter en mandarins, et s'est permis de renvoyer, sans nous consulter, les porteurs de bagage dont nous avions loué les épaules, poulies remplacer, au moment de notre départ, par des corvéables mis en réquisition sur ses ordres. Nous nous sommes trouvés en outre escortés de cinq ou six petits chefs qui nous entouraient de soins, s'étudiaient à deviner nos désirs avant même qu'ils fussent formés, et ne nous laissaient seuls que lorsqu'il se présentait une occasion de boire. Ces hommes déguisaient mal leur qualité d'espions sous le masque de serviteurs empressés. Nous n'avions rien à cacher, et nous leur disions très haut que nous étions résolus à entrer dans Tali.
Le chemin continue d'être très accidenté. Les flancs des montagnes sont magnifiquement parés de buissons de camélias roses et de rhododendrons remarquables par leurs dimensions diverses et leurs nuances variées. Parmi ces derniers arbustes, les uns sont couverts de fleurs rouges qui se détachent sur le foud sombre du feuillage avec tant de vigueur que l'œil en est ébloui ; les autres ont des fleurettes touffues et blanches, d'une délicatesse exquise comme celle des azalées. Dans les plaines, les fleurs pâles du pavot, culture répandue sur d'immenses espaces, se balancent sur leur tige flexible et longue, charmant la vue et imprégnant l'air d'une senteur violente qui monte au cerveau. Les animaux eux-mêmes ne résistent pas, dit-on, au vertige ; les abeilles, par exemple, butinent avec rage sur ces sirènes végétales ; lorsque les pétales sont tombées et que l'homme a recueilli le poison pour lui-même, les abeilles, enivrées et blasées, dédaignent le suc des autres plantes et se laissent mourir d'inanition. Des rats qui avaient élu domicile dans une bouillerie d'opium ont été trouvés morts en grand nombre peu de jours après la clôture de cet établissement ; accoutumés à respirer les vapeurs exhalées des chaudières, ils ont cessé de vivre dès qu'elles leur ont manqué. Les chevaux et les porcs qui ont goûté aux pavots refusent toute autre nourriture, et dépérissent après la récolte de l'opium, saisissante image des périlleux enivrements de la vie ! — L. M. DE Carné.