‹ A French prose readerChapitre 58 sur 108 · Les Amis · texte numérisé non relu

Les Amis

Dans le cercle plus ou moins étendu de nos relations, nous distinguons fort bien des autres nos vrais amis, ceux dont les pensées rencontrent les nôtres sans les chercher, ceux que nous aimons pour eux-mêmes et dont nous nous sentons aimés, ceux dont la rencontre nous épanouit, auxquels nous tendons la main avec une vraie joie, qui nous manquent quand nous restons quelque temps sans les voir. Parfois, le sentiment qui nous unit à eux est instinctif comme l'amour, né d'une subite rencontre de sympathie. Plus souvent, il a une lente origine. Il viendra, par exemple, d'une longue fréquentation, commencée peut-être tout simplement grâce aux hasards du voisinage, qui peu à peu est devenue une habitude, où les angles de chacun se sont adoucis par le frottement régulier, dans laquelle des confidences ou des services mutuels ont introduit l'estime et la reconnaissance, qui, d'abord presque indifférente, s'est changée en un commerce agréable, puis indispensable. Ou bien encore l'amitié naîtra de l'exercice d'une même profession, par suite d'une communauté d'intérêts, d'idées, de travail.

En effet, quelque mauvaise opinion qu'on puisse avoir des hommes, il faut pourtant reconnaître à leur honneur que la profession est presque aussi souvent entre eux un trait d'union qu'une cause de concurrence, de haine et de jalousie. Je parle, bien entendu, des professions qu'on aime, qu'on a librement choisies, qu'on ne pratique pas par nécessité ou par ambition, mais par goût naturel, parce qu'on trouve à les pratiquer la satisfaction de besoins et d'aspirations qu'on porte en soi, parce qu'elles sont le but vers lequel notre activité se dirige d'instinct et sans effort. L'amour qu'on a pour sa profession rejaillit sur ceux qui l'exercent et qui l'honorent, et si leur personne s'impose à votre estime ou si la sympathie que vous avez éprouvée pour eux se double d'admiration, ils prennent bien vite rang parmi vos vrais amis. J'imagine que cette " amitié professionnelle" ne se rencontre pas seulement dans les carrières libérales ; elle y est pourtant, je crois, plus fréquente que clans les autres. Dans le monde des lettres, en tout cas, elle n'est pas rare. — Edouard Kod.

70 FRENOH TROSE READER.

62. — La Reine Elisabeth et Sir James Melvil. Sir James Melvil, envoyé l'an 1564 par Marie Stuart, reine d'Ecosse, à sa bonne sœur Elisabeth d'Angleterre, donne l'historique suivant de la manière dont il fut reçu. " Sa majesté commença par me demander comment s'habillait ma souveraine, quelle était la couleur de ses cheveux, et laquelle des deux avait, à mon sens, la taille la mieux faite ? Ki i suite elle voulut savoir à quoi la reine Marie occupait son temps. Je répondis que la reine, au moment où je l'avais quittée, revenait de chasser dans les highlands, mais que, lorsque les affaires lui en laissaient le loisir, elle aimait beaucoup à se distraire en jouant soit du luth, soit du virginal. — Et joue-t-elle bien 1 — me demanda Elisabeth. Je répliquai : — Oui, très bien pour une reine. — Le même jour, après dîner, lord Hunsden me conduisit dans une paierie dérobée pour entendre jouer sa majesté, assurant qu'il agissait ainsi de son propre mouvement et sans y être autorisé. Après avoir écouté quelques instants, je soulevai la tapisserie qui servait de portière, et, voyant que la reine me tournait le dos, je pénétrai dans la chambre, et continuai à prêter l'oreille. Elisabeth jouait remarquablement bien. Sitôt en m'apercevant elle s'arrêta, parut d'abord un peu surprise, se leva et vint à moi en me menaçant gracieusement de la main comme pour me donner une tape. — J'ai pour habitude de ne jamais jouer devant les hommes, me dit-elle ; je ne joue que lorsque je suis seule et pour dissiper la mélancolie. — Je tâchai de m'excuser de mon mieux, je parlai de la cour de France, où j'avais longtemps séjourné et où de pareilles licences ne sont point mal vues, et j'ajoutai que j'étais prêt à me soumettre humblement à telle peine qu'il plairait à sa majesté de m'inm'ger. Elle s'assit alors sur un coussin, et, comme je m'agenouillais par terre à ses pieds, elle insista pour me faire aussi m'asseoir. Ce n'était point tout. Elle voulait avoir mon opinion sur son talent, et que je lui disse si je trouvais que c'était elle ou ma souveraine qui jouait le mieux. La position devenait délicate ; je m'en tirai en lui donnant le prix." Ce trait prouve une chose, que dans toute reine il y a une femme, et qu'en dépit des siècles et des climats, toutes les rivalités de femmes se ressemblent à l'endroit de la curiosité. — Henri Blazk de Buky.

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