Portrait de Thorbecke
Thorbecke était grand, maigre, laid, mais d'une laideur plus que rachetée par une physionomie de grand caractère. Le sourire légèrement sardonique qui errait ordinairement sur sa lèvre inférieure, un peu avancée, le feu concentré de son regard, son grand front mince et bombé, vrai symbole de pensée pénétrante et de travail opiniâtre, avaient rendu depuis longtemps ses traits populaires, si l'on entend par là reconnaissables entre tous. Quant à la popularité de sa personne, elle n'alla jamais loin. Quelque chose de sec et d'âpre repoussait aisément ceux qui ne pouvaient le connaître de près. Il aimait le pouvoir, et nous sommes loin de lui en faire un reproche ; où en serions-nous, si dans chaque pays il n'y avait pas des hommes supérieurs, assez ambitieux pour endurer toutes les fatigues, tous les ennuis des hautes positions, et persister malgré tout à diriger la politique nationale ! mais il lui arriva quelquefois de donner prise à l'accusation d'autocratie. Son désintéressement allait jusqu'à l'austérité. Arrivé pauvre au premier rang, il est mort pauvre, ne laissant à ses enfans qu'un nom honoré de tous. Grand travailleur lui-même, il exigeait beaucoup des autres, et, comme les hommes très occupés qui savent le prix du temps, il avait le commandement bref et les procédés parfois rudes. On a pu regretter, dans l'intérêt de son parti et de sa personne, qu'il ne sût pas mettre plus d'huile dans les roues. Les étudiants de Leyde, qu'il avait forcés de travailler et de penser comme personne avant lui, le désignaient par abréviation sous le nom de Thor. Lorsqu'il fut appelé à déployer ses talents sur une plus vaste scène, il fit toujours un peu l'effet du dieu germanique aplatissant son monde à coups de marteau.
C'était pourtant un homme plein d'abandon et de cordialité dans la vie privée. Les personnes admises dans l'intimité de ce simple intérieur disent qu'autour de la table à thé ou du bocal de maiwyn, thé et vin qu'il préparait lui-même avec le plus grand soin, on ne reconnaissait plus le Thorbecke austère et toujours sérieux de la scène publique. Il aimait la conversation enjouée, la provoquait lui-même, et s'amusait comme un enfant des historiettes, des bons mots, des petites nouvelles qu'on avait à lui narrer. — Albert Ré VILLE.
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