L'Enéide
Au temps où Virgile écrivait, c'est encore dans ces contrées de l'Asie qu'on allait chercher d'autres croyances pour rajeunir le polythéisme épuisé. Le poète évitait donc tous les reproches en n'attribuant d'autre conséquence à la victoire des Troyens que l'introduction de quelques cultes nouveaux ; c'est aussi ce qu'il a fait. Dès lors, il ne peut plus y avoir de doute sur le caractère véritable de son ouvrage. S'il est vrai qu'Énée n'apporte avec lui que ses dieux en Italie, et qu'il n'ait d'autre projet que de les y établir, le poème qui chante sa pieuse entreprise ne peutêtre qu'un poème religieux.
]1 me semble que tout s'explique dans ce poème, que les difficultés disparaissent ou s'atténuent quand on se pénètre du dessein véritable de l'auteur. Par exemple, beaucoup d'admirateurs de Virgile se sont parfois reproché de prendre trop d'intérêt à Turnus, et de faire en secret des vœux pour lui. Il est sûr qu'au point de vue humain sa cause paraît la plus juste ; mais, quand on se souvient que l'Enéide est un poème religieux, on est au contraire forcé d'avouer que le droit est du côté d'Énée. Ce droit n'est pas tout à fait celui que sanctionnent les lois humaines, qui résulte d'une longue possession ou repose sur des titres écrits. C'est celui qui vient de la volonté divine, appuyée sur l'autorité des prêtres, exprimée par la voix des devins et les réponses des oracles. " L'olympe m'appelle," dit quelque part Énée, et il dit vrai. Il arrive en Italie muni d'ordres réguliers des dieux. Cette terre que Turnus et les Latins lui disputent sous prétexte qu'elle leur a toujours appartenu, elle lui est donnée par le ciel ; il en a la preuve en bonne forme. Depuis son départ de Troie, les oracles se succèdent sans interruption pour lui apporter les ordres de la destinée ; tous les dieux ne semblent occupés qu'cà diriger sa course. Virgile a bien raison de dire, quand son héros commence son voyage, " qu'il livre sa voile au destin." Ce sont les destins qui le mènent sans qu'il sache bien où il va. Ils le conduisent dans le pays où il doit s'établir, et le remettent dans sa route toutes les fois qu'il s'en est écarté. Voilà quels sont ses titres de propriété sur le royaume et sur la fille de Latinus. — Gaston Boissier.
Q6. — La Toscane agricole.
En descendant le long de ces pentes, on rencontre, à mesure qu'on s'approche du fond des vallées, des districts plus cultives, où l'œuvre de la nature frappe moins les yeux que le travail de l'homme. L'aspect des Apennins toscans a quelque chose de moins sauvage et de plus humain que le versant opposé qui s'étend dans les duchés de Parme et de Modène : la nature est plus florentine et plus riante, les cimes ont moins d'élévation, les pentes sont moins abruptes, les pâturages ont plus de fraîcheur, les plateaux et les vallons plus d'habitants ; il y a plus de richesse agricole, plus d'industrie et partant plus de bien-être. A chaque saillie, l'on rencontre des hameaux et des cultures variées ; l'on voit les différents climats et les diverses productions se succéder par échelons. C'est la petite culture qui domine dans ces parties mitoyennes des montagnes, et aussi, ce qui vaut mieux encore, la petite propriété. Le sol est divisé à l'infini ; la plupart des habitants possèdent une maisonnette et une étendue de terrain qui n'est souvent pas supérieure à un demi-hectare, mais à laquelle ils consacrent tous leurs loisirs et toutes leurs épargnes. Rien n'est saisissant comme ces cultures modestes et réduites. Arthur Young lui-même, l'apologiste par excellence de la grande propriété, ne put toujours se défendre d'une admiration involontaire pour ces cultures parcellaires que l'on rencontre dans certains pays de montagnes. " J'ai été frappé, dit-il, en traversant les Cévennes, de voir un grand amas de rochers enclos et planté avec un soin industrieux ; chaque interstice porte un mûrier, un olivier, un amandier, un pêcher ou quelques pieds de vigne répandus ça et là, de sorte que le tout forme le plus bizarre mélange d'arbres et de rochers qui se puisse imaginer. Je fus surpris de rencontrer un système d'irrigation très avancé. Je passai ensuite dans des montagnes escarpées parfaitement cultivées en terrasses. Il y a ici une ardeur pour le travail qui a balayé toutes les difficultés et revêtu tous les rochers de verdure. Ce serait insulter au bon sens que d'en demander la cause. La propriété seule peut faire de pareils miracles. Assurez à un homme la possession d'une roche nue, et il en fera un jardin." — Paul Leroy Beaulieu.