‹ A French prose readerChapitre 65 sur 108 · Lord Byrom · texte numérisé non relu

Lord Byrom

Un an avant de se marier, lord Byron écrivait dans son journal : " Si je suis sincère avec moi-même, chaque page devrait réfuter et contredire la page précédente." Cet esprit violent et malade, mais trop clairvoyant et trop fier pour se tromper ou pour se flatter, savait mieux que personne de quel tissu de contradictions se composait son existence. Amitié, amour, plaisir, succès, gloire, tout avait pour lui son prix à certaines heures, mais sans qu'aucune impression fût assez durable pour le préserver du dégoût et de la satiété. Les êtres qu'il aimait le mieux, auxquels il avait donné, dont il avait reçu le plus de témoignages d'affection, il les abandonnait ou les voyait partir sans un regret, quelquefois même avec joie, comme si leur éloignement le délivrait d'une importunité. Tout jeune, il fuyait volontairement son pays, sa mère, sa sœur, ses amis, pour entreprendre un périlleux voyage. Au bout de deux ans, le retour le laissait aussi indifférent que le départ l'avait trouvé froid. Un jour, il s'enfermait dans sa chambre, écrivait du matin au soir, fiévreux, agité, en proie au démon poétique ; le lendemain, las de l'activité de la pensée, il ne se souciait plus que d'exercer ses muscles que de fatiguer son corps ; à le voir nager, monter à cheval, boxer, faire des armes, tirer le pistolet, on l'eût pris pour le moins poétique des sportsmen. Toute une semaine il vivait de biscuit et de soda-water ; puis tout à coup, mourant de; faim, il se gorgeait de nourriture et vidait en un seul repas trois bouteilles de

bordeaux. Rien de plus inégal que son humeur : avec ses amis, plein de verve, de gaîté, de saillies, il imaginait les plaisanteries les plus bouffonnes et les plus imprévues ; personne ne savait mieux que lui animer une causerie du soir, égayer un souper jusqu'aux premières lueurs du matin. Se montrait-il au contraire en public, au milieu d'un cercle nombreux, il affectait une indifférence hautaine et glaciale, il se drapait dans la sombre mélancolie de Childe- Harold, du Giaour, du Corsaire, avec le secret espoir d'étonner la foule et d'être assimilé par elle à ces personnages mystérieux que son génie rendait populaires. Il y avait sans doute beaucoup de parti-pris et de mise en scène dans cette attitude désespérée ; c'était un rôle étudié pour la circonstance; lui-même se moquait dans l'intimité de ses airs tragiques, " excellent moyen, disait-il, de tenir à distance les importuns." — A. Mézières.

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