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Rome et Constantinople

Si le nom de Rome commandait toujours le respect, Rome elle-même avait cessé d'être le centre de l'univers. Ce n'était plus de Rome que partaient les idées élevées et fécondes ; ces idées venaient plus que jamais de l'Orient.

Héritier d'une longue série d'augustes et de césars, Constantin ne pouvait, ni ne voulait, eu fondant Constantinople et le bas-empire, répudier complètement les souvenirs de Rome. Rome fut officiellement le type de cette création politique. On constata que sur les bords du Bosphore, comme sur ceux du Tibre, s'élevaient sept collines. Les chefs-d'œuvre de l'art furent transportés à grands frais d'Athènes, de Rome même à Constantinople ; les personnages les plus distingués émigrèrent comme les chefsd'œuvre. On établit des jeux de cirque, des distributions gratuites de blé. Rome conservait son grenier, l'Afrique ; Constantinople eut le sien, l'Egypte. Grâce à cette libéralité, on eut un démos, une plèbe, plus turbulente, moins politique que celle de Rome, parce qu'elle était hellénique ou, pour être plus exact, pélasgique. Aussi bien on répudia les noms de Thraces, de Mysiens, de Phrygiens, pour adopter celui de Romains. Les Byzantins oublièrent volontiers les Léonidas, les Périclès, pour ne songer qu'aux Scipions et aux Césars. La nouvelle Rome eut son capitole, sa curie, son sénat. Ce sénat, syndétos, privé de toute influence politique, devint la grande école de la diplomatie, science toute byzantine, qui procédait directement de la

théologie, et lui empruntait toutes ses subtilités comme toutes ses ressources.

Néanmoins Constantinople ne put pas être dès le premier jour une cité homogène ; elle fut incapable tout d'abord d'imprimer au monde une direction bien déterminée. Des nuées de Romains et de Grecs, de courtisans et d'ecclésiastiques, s'y pressaient autour de l'empereur, ourdissaient mille intrigues opposées, et empêchaient ainsi le développement d'un plan régulier. La transition de l'ancien au nouvel ordre de choses commandait une extrême prudence. Si Constantin réservait toutes ses faveurs aux ministres du christianisme, il restait lui-même le souverain pontife du paganisme. Si dans ses actes officiels il n'invoquait plus Jupiter et Apollon, il n'invoquait pas encore Jésus-Christ. Pour ne heurter aucune opinion religieuse, il rendait hommage, d'une manière abstraite et peu compromettante, à la Divinité. Ces prêtres chrétiens qui l'approchaient, il constatait avec effroi leurs profonds dissentiments. Peu versé dans la théologie, bien que très mystique, il hésitait à se prononcer entre Arius et Athanase. De quel côté se trouvait l'hérésie1? d'où partait le schisme? Voilà les questions qu'il se posait. — Ludovic Drapeyron.

78 — Jeannin et Henri IV.

De toutes les négociations dans lesquelles Jeannin fut engagé, il n'y en a pas de plus délicate et où il se soit mieux montré à son avantage que celle qu'il dut poursuivre durant deux années et demie pour amener la paix entre la Hollande et l'Espagne sur une base favorable aux intérêts de la France. En l'année 1607, Henri IV. apprend tout à coup (pie les provinces-unies, lasses de la longue guerre qu'elles soutiennent contre l'Espagne, sont prêtes à signer la paix à la seule condition que leur indépendance sera reconnue. Grand émoi d'Henri IV., qui, voyant déjà l'Espagne libre de ses mouvemens, redoute que cette liberté ne se retourne contre lui et ne détruise l'œuvre de son règne. Il était donc dans l'intérêt du roi que les provinces-unies continuassent la guerre, ou du moins qu'elles ne fissent la paix qu'à des conditions dictées par lui. La question se présentait fort complexe et fort embrouillée. Il était difficile en effet de persuader aux provinces-unies qu'elles devaient continuer la guerre pour servir les intérêts de Henri IV., et si, par impossible, on les amenait à cette résolution, il était évident qu'une telle docilité de leur part impliquerait pour le roi l'obligation de les soutenir. Or c'était ce que le roi ne voulait pas ; il était trop fin politique pour aller se jeter dans un péril infaillible, afin de se préserver d'un péril problématique. Dans une telle situation, Jeannin était le négociateur désigné d'avance à la sagesse et à l'expérience du roi. Ce n'était pas un négociateur absolu, impérieux et

tranchant qu'il fallait ici, c'était un négociateur patient, prudent, incapable d'incartades, passé maître en fait de subtilités juridiques, de distinctions, d'arguties diplomatiques, et que l'ennui de voir chaque jour casser sous ses doigts les fils de cet écheveau embrouillé ne rebutât ni ne mît jamais hors de lui-même. Supposez par exemple Villeroy ta la place de Jeannin, et il n'est pas douteux qu'avec le caractère hautain, la netteté de décision et l'arrogance de ton que nous révèlent ses dépêches, les négociations n'eussent été bien vite compromises et rompues. En outre ce n'était pas un grand seigneur qu'il fallait envoyer auprès de ces opulents bourgeois des provinces-unies, dont Barneveldt était alors, à la sourde colère du prince Maurice, l'âme et l'organe, c'était un homme de leur trempe et de leur condition, qui pût leur parler comme à des égaux et qui eût pour eux la déférence amicale, familière, bien intentionnée, qu'on a toujours pour ses pairs, qui en un mot connût d'instinct, comme par savoir de naissance et expérience de consanguinité, les moyens de leur résister et de les séduire. Or nul parmi les conseillers du roi ne réalisait mieux ce personnage que Jeannin. Un tel choix dans de telles circonstances est un de ces mille détails auxquels nous reconnaissons la fine sagesse et l'admirable esprit politique de Henri IV. — Emile Montégut.

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