‹ A French prose readerChapitre 84 sur 108 · Mort de Cléopâtre · texte numérisé non relu

Mort de Cléopâtre

Eentrée au palais, elle se retire dans ses appartements, ordonne son bain ; après le bain, elle s'étend sur un lit de repos. Un homme alors se présente, portant un panier recouvert. Les gardes du vestibule l'interrogent ; il défait son panier, écarte les feuilles et montre au-dessous de belles figues. Les gardes admirent les fruits, il leur offre en souriant d'y goûter; eux s'excusent, il entre. C'est dans Shakspeare qu'il faut lire l'entretien de Cléopâtre avec l'homme au panier de figues ; la scène des fossoyeurs dans Hamîet reproduira plus tard ce mouvement, mais sans en dépasser l'effet tragique. Lui seul a le secret de ces étonnantes diversion?. Introduire le burlesque en plein pathétique, procédé qui semble des plus simples ; tous l'ont employé, combien ont réussi 1 C'est qu'en même temps que le génie il a la mesure, et sait à quel point il importe d'être rapide en de pareils contrastes, de n'y pas insister lourdement. Il pousse deux éléments l'un contre l'autre, de l'entre-choquement un éclair jaillit, il s'en tient là, et revient à son propos. Je prends pour exemple cette scène, ce campagnard de bonne humeur, moitié simple et moitié goguenard, témoin indifférent que le destin amène là, et qui traverse le plus effroyable des écroulements sans en avoir conscience. Bossuet n'inventerait pas mieux. "As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue sans faire souffrir ?" Le froid vous gagne en la voyant causer familièrement, cette grande reine, avec ce rustre. Vous ressentez quelque chose de sa

solitude, immense, horrible solitude, celle de l'être qui souffre et que tous ont abandonné !

Cléopâtre, ayant fini de déjeuner, prend une lettre écrite et scellée d'avance, et la mande à César ; puis elle congédie tout le monde, ne gardant auprès d'elle que ses deux femmes, Iras et Charmion, et les portes sont aussitôt fermées et verrouillées en dedans.

A peine restée seule, ses mains s'emparent du panier, fouillant parmi les figues, ravageant les feuilles. " Le voilà !" s'écrie-t-elle triomphante en apercevant l'aspic. La femme et le serpent une fois encore sont en présence ; leurs yeux dardent la flamme, se défient ; le serpent veut bondir, il hésite, retombe, s'enroule fasciné par ce regaid plus fort que le sien. Cléopâtre, du bout d'une épingle d'or de ses cheveux, l'irrite, l'enfièvre, l'affole. Enragée, la bête venimeuse saute sur elle et la mord au bras.

Tous ne s'accordent pas sur la manière dont mourut l'Égyptienne. C'est pourtant chez les anciens l'opinion la plus accréditée que l'héroïque femme eut recours au venin de l'aspic, moyen dès longtemps imaginé, mis à l'épreuve. — Henri Blaze de Burv.

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