‹ A French prose readerChapitre 88 sur 108 · H Emigration après la Guerre · texte numérisé non relu

H Emigration après la Guerre

A voir le nombre et l'empressement des fugitifs qui encombraient les chemins dans les derniers jours de septembre, on eût cru que la guerre avait recommencé, et qu'une nouvelle invasion chassait devant elle les populations épouvantées : invasion aussi réelle en effet et plus redoutable que la première, car personne ne peut cette fois en calculer la durée. Tous les trains qui aboutissent à la frontière française regorgeaient d'éaiigrants ; sur plusieurs points, l'affluence était si grande qu'il fallut à diverses reprises organiser des trains supplémentaires ; le 30 septembre, des milliers de jeunes gens traversaient encore ce qui nous reste de la Lorraine, fuyant à la dernière heure devant la conscription prussienne. Aux gares, les scènes douloureuses se succédaient ; des chefs de famille, des commerçants, de petits boutiquiers, confiaient leurs maisons, leurs intérêts, tout leur avoir, à leurs femmes, quelquefois même à de simples jeunes filles élevées par le malheur audessus de leur âge. Des fils se séparaient de leurs vieux parents sans savoir s'ils les reverraient jamais; les femmes pleuraient ; les lèvres serrées, les traits contractés des hommes disaient assez ce qui se passait au fond de leurs âmes dans ces heures cruelles. Comme il arrive au milieu des grands malheurs publics, des personnes qui ne se connaissaient point s'adressaient la parole et confondaient leurs tristesses. Un spectacle plus lamentable encore était celui des pauvres ménages de paysans entassés sur des charrettes

et couvrant les routes ; le père à pied conduisait l'attelage d'un pas résolu ; la mère, assise avec les enfants au sommet de la voiture, sur l'échafaudage branlant d'un chétif mobilier, regardait d'un air morne le vaste espace et l'horizon inconnu. Quelques-uns traînaient sur des brouettes le peu qu'ils possédaient. De tous ceux qui donnèrent alors à la France une preuve si touchante de leur attachement pour elle, il n'en est pas qui aient fait un plus grand sacrifice ni mieux mérité de la patrie que les cultivateurs d'Alsace et de Lorraine. On connaît l'amour du paysan pour la terre, on sait quels liens solides l'attachent au sol qu'il cultive, qu'il améliore par son travail et qu'il étend par l'économie. Son unique ambition est d'accroître son bien et de laisser à ses enfants un héritage augmenté par ses soins. Aucune de ces richesses réelles, aucune de ces espérances ne se transporte hors du village ; s'il y renonce, il perd tout, le mobile habituel de son activité et le principe même de son existence morale. Il s'est trouvé néanmoins parmi cette population laborieuse, âpre au gain, dure à la fatigue, possédée du démon de la propriété, un grand nombre de gens de cœur qui ont sacrifié leurs intérêts les plus chers, la passion de toute leur vie au plus pur sentiment de patriotisme.- ■

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