Signes précurseurs d'un Orage au Mexique
Le lundi soir arriva, lourd, chaud, accablant. De gros nuages noirs, chassés par le vent nord-est, venaient depuis le matin se heurter contre les cimes de la Cordillère, et, trop lourds pour s'élever davantage, s'amoncelaient audessus de la riante vallée de la Perle. L'électricité chargeait l'air de son fluide invisible, agaçant les gens nerveux, surtout les femmes. Vingt fois dans la journée, j'avais été appelé par mes clientes ; elles se plaignaient d'éblouissements, d'impatiences, de terreurs secrètes, d'envie de pleurer: désordres de l'organisme qui devaient dh-paraître avec l'orage formidable dont nous étions menacés.
De temps à autre, un éclair emplissait mon cabinet d'une lumière blanche, éblouissante. Je prévoyais un coup de tonnerre, et je prêtais l'oreille afin de suivre la direction du son ; mais les éclairs, toujours silencieux, se succédaient en se teignant de rouge. Deux beaux xylophages que j'avais récoltés la veille et piqués sur ma table se débattaient furieux. Les points lumineux qui ornent le corselet de cet insecte et le font rechercher comme parure par les dames mexicaines brillaient avec une intensité extraordinaire. Existait-il donc un rapport entre l'électricité et les organes phosphorescents de mes deux coléoptères ? J'allais tenter une expérience, lorsque je me souvins qu'Evornia m'attendait.
Je sortis ; il faisait nuit. Les éclairs, à chaque minute, embrasaient l'horizon. Orizava, ses dômes, ses maisons,
ses clochers, ses montagnes, apparaissaient soudain comme en plein soleil. Lorsque j'atteignis la place de Saint-Jeande-Dieu, deux nuages combinèrent si bien leur électricité qu'une femme qui marchait devant moi se jeta à genoux. Je saisis ma montre, une détonation sèche ébranla les montagnes. Or, le son parcourant trois cent quarante mètres par seconde, je pus calculer que le fluide électrique avait dû s'abattre à quatre mille cinq cents mètres du lieu où je me trouvais ; mais où, dans quelle direction ? Les sens nous trompent, il leur faut une longue éducation poulies tenir en garde contre l'erreur. Ce n'est ni un sot ni un naïf que l'enfant qui veut prendre la lune ; son œil encore inexpérimenté la lui montre sur le même plan que ses hochets. Aussi c'est toujours en vain que j'ai tenté de faire comprendre aux Indiens que le son peut être réfléchi comme la lumière, et de leur expliquer ainsi le phénomène de l'écho. Peine perdue ! On m'a traité d'imposteur, tandis que les imposteurs sont les sens. Un jour, traversant avec Ayotepetl (Tortue de Pierre) les gorges de la Sierra de Quichtlan, l'écho répéta un sifflement lancé par le célèbre chef apache. — Quelqu'un est là, me dit-il en arrêtant son cheval et en me regardant avec méfiance. — Lucien Biart.