Un Paysage dam le Midi de la France
L'abbé Roche n'éprouvait aucune de ces douces sensations, tout se décolorait autour de lui, subitement le pays était devenu désert. Il se sentait cruellement isolé, et parfois il se surprenait à souhaiter la présence de cette société joyeuse et maudite que quelques jours auparavant il évitait avec tant de soin. Il reprit avec ardeur ses excursions dans la montagne, car il n'était point homme à céder sans combat aux préoccupations étrangères. Il voulut profiter des derniers beaux jours et revoir les chers endroits qu'il aimait tant. Il s'enfonça dans ces petits chemins encaissés où les torrents microscopiques chuchotent et se poursuivent parmi les pierres ; étincelants comme des filets d'argent, agiles, infatigables, on les voit se heurter contre un obstacle, jaillir en mille gouttelettes fines et se perdre tout à coup pour reparaître ensuite plus vivants, plus limpides et plus joyeux que jamais. Parfois, dans le creux d'une roche qui par hasard se trouve là, ces petits êtres réunissaient leurs eaux, et, se reposant un peu de leur longue promenade, se transformaient en un miroir transparent et pur où les arbres et le ciel se reflétaient tranquillement. Alors un oiseau, sautillant avec prudence, s'approchait lentement, buvait à petits coups rapides, et s'envolait bien vite dans les branches voisines, laissant le miroir frémissant et ridé.
De temps en temps, il revoyait une de ces maisonnettes en sapin rougeâtre à moitié cachées dans un bouquet de
noyers. Le foin déborde par les lucarnes, et sur le balcon, parmi la lessive qui sèche, des paniers cà volailles, des poignées d'herbes, des paquets de graine et des bottes d'oignon se balancent au bout de leur ficelle. Ici le four en briques avec son grand trou noir; là sont des tas de fagots où les poules vont pondre, le traîneau pour l'hiver, les échelles, les planches et tout le fouillis pittoresque des choses de la vie domestique. Dans le petit verger tout tacheté de soleil, sous les arbres courts et trapus, faits pour résister aux grands vents, de longs sapins creusés en forme de tuyaux, suspendus d'un arbre à l'autre, soutenus par des piquets, tout humides et suintants, conduisent l'eau d'une source voisine clans une auge en granit, rugueuse et grossièrement travaillée, mais tapissée de paillettes miroitantes qui étincellent à travers l'épais cristal. Une vache y boit lentement, tandis que ses gros yeux se ferment et que se gonflent ses amples flancs, et deux bambins réjouis, aux cheveux ébouriffés parsemés de brins de paille, boivent aussi dans le creux de leur main de l'autre côté de l'auge et rient à la bonne bête, qui semble leur dire : — Mes enfants, tout à l'heure nous plaisanterons, mais quand j'aurai fini. — Gustave Droz.
136 I RENCII l'Ro.SE READER.