Ce qu'on croit prononcer n'est pas ce qu'on prononce
(Chr., p. 17)
Il y a peu de temps, nous avions chez nous un 5 jeune Portugais qui apprenait le français. Un jour, il demande à un de mes beaux-frères:
" Qu'est-ce que c'est donc que ce mot manfin que vous dites si souvent?
"Manfin? Je ne connais pas. Je ne crois 10 pas avoir jamais dit ça.
"Mais si, je vous assure, je l'ai bien entendu; vous le dites tout le temps."
Les choses en restent là pour l'instant. Mais le soir, mon beau-frère avait à peine commencé 15 une phrase, quand le Portugais l'arrête: "Vous venez de dire ce mot, manfin." Et mon beau-frère s'aperçoit qu'il avait commencé sa phrase par les mots mais enfin, que, sans s'en être jamais aperçu, il prononce souvent 20 manfin. — C'est ainsi que les étrangers nous apprennent quelquefois à mieux nous entendre.
Nous avions un jour à table le philologue danois bien connu Otto Jespersen. On parlait de la prononciation du français, et les uns disaient
qu'on prononçait toujours iy et non il, devant une consonne (i' vont, i' jouent), tandis que les autres déclaraient cette prononciation tout à fait inusitée parmi les gens instruits. Mon père surtout s'élevait avec force contre ce qu'il appelait 5 un vulgarisme affreux.
Après le dîner, M. Jespersen, qui ne cesse jamais d'observer même quand il discute, s'approche de mon frère aîné et lui dit:
— Eh bien, tu sais, ton père, il a dit : " Monsieur 10 Jespersen, ne les écoutez pas, i' n' savent pas ce quT disent!"
Jean Passy.