SO CALEMBOURS ET DEVINETTES
Je suis* ce que je suis*; je ne suis* pas ce que je suis f. Si j'étais ce que je suis f, je ne serais pas ce que je suis $.
L'ombre.
Pourquoi les menteurs sont-ils cuits? 5
Parce qu'ils ne sont pas crus.
Un monsieur qui rentrait chez lui très tard dans la nuit, était arrivé sur la place de la Bourse, lorsqu'il se voit assailli par trois hommes de mauvaise mine, dont l'un lui met un revolver 10 devant la figure, en lui disant: "La bourse ou la vie!" Et le monsieur, sans se troubler: "Mon bon ami, la Bourse, c'est ce grand monument que vous voyez là, avec des colonnes. Quant à la vie (l'avis), si j'en ai un § à vous donner, c'est 15 de quitter celle || que vous menez, car autrement vous pourriez bien la || perdre sur l'échafaud."
* être. t suivre. J être. § un avis. || la vie.
2i. Bataille des Pyramides
(Chr., p. 105)
On approchait du Caire, et là devait se livrer la bataille décisive. Mourad-Bey y avait réuni la plus grande partie de ses Mameluks, dix mille à peu près. Ils étaient suivis par un nombre 5 double de fellahs, auxquels on donnait des armes, et qu'on obligeait de se battre derrière les retranchements. Il avait rassemblé aussi quelques mille janissaires ou spahis, dépendants du pacha, qui, malgré la lettre de Bonaparte, s'était laissé
10 entraîner dans le parti de ses oppresseurs. Mourad-Bey avait fait des préparatifs de défense sur les bords du Nil. La grande capitale du Caire se trouve sur la rive droite du fleuve. C'était sur la rive opposée, c'est-à-dire sur la gauche,
15 que Mourad-Bey avait placé son camp, dans une longue plaine qui s'étendait entre le Nil et les pyramides de Gizeh, les plus hautes de l'Egypte. Voici quelles étaient ses dispositions. Un gros village, appelé Embabeh, était adossé au fleuve.
20 Mourad-Bey y avait ordonné quelques travaux,
conçus et exécutés avec l'ignorance turque. C'était un simple boyau qui environnait l'enceinte du village, et des batteries immobiles, dont les pièces, n'étant pas sur affût de campagne, ne pouvaient être déplacées. Tel était le camp 5 retranché de Mourad. Il y avait placé ses vingtquatre mille fellahs et janissaires, pour s'y battre avec l'opiniâtreté accoutumée des Turcs derrière les murailles. Ce village, retranché et appuyé au fleuve, formait sa droite. Ses Mameluks, au 10 nombre de dix mille cavaliers, s'étendaient dans la plaine, entre le fleuve et les pyramides. Quelques mille cavaliers arabes, qui n'étaient les auxiliaires des Mameluks que pour piller et massacrer dans le cas d'une victoire, remplissaient !5 l'espace entre les pyramides et les Mameluks. Le collègue de Mourad-Bey, Ibrahim, moins belliqueux et moins brave que lui, se tenait de l'autre côté du Nil, avec un millier de Mameluks, avec ses esclaves et ses richesses, prêt à sortir du 20 Caire, et à se réfugier en Syrie, si les Français étaient victorieux. Un nombre considérable de djermes couvraient le Nil, et portaient toutes les richesses des Mameluks. Tel était l'ordre dans lequel les deux beys attendaient Bonaparte. 25
Le 3 thermidor (21 juillet), l'armée française se mit en marche avant le jour. Elle savait qu'elle allait apercevoir le Caire et rencontrer l'ennemi. A la pointe du jour, elle découvrit enfin à sa gauche, et au delà du fleuve, les hauts 30
minarets de cette grande capitale, et à droite, dans le désert, les gigantesques pyramides, dorées par le soleil. À la vue de ces monuments, elle s'arrêta comme saisie de curiosité et d'admiration.
5 Le visage de Bonaparte était rayonnant d'enthousiasme; il se mit à galoper devant les rangs des soldats, et leur montrant les pyramides: Songez, s'écria-t-il, songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent. On s'avança
iod'un pas rapide. On voyait, en s'approchant, s'élever les minarets du Caire, on voyait fourmiller la multitude qui gardait Embabeh, on voyait étinceler les armes de ces dix mille cavaliers, brillants d'or et d'acier, et formant une ligne
15 immense. Bonaparte fit aussitôt ses dispositions. L'armée, comme à Chébreïss, était partagée en cinq divisions. Les divisions Desaix et Reynier formaient la droite, vers le désert; la division Dugua formait le centre; les divisions Menou et
20 Bon formaient la gauche, le long du Nil. Bonaparte, qui, depuis le combat de Chébreïss, avait jugé le terrain et l'ennemi, fit ses dispositions en conséquence. Chaque division formait un carré; chaque carré était sur six rangs. Derrière étaient
25 les compagnies de grenadiers en pelotons, prêtes à renforcer les points d'attaque. L'artillerie était aux angles; les bagages et les généraux au centre. Ces carrés étaient mouvants. Quand ils étaient en marche, deux côtés marchaient sur
3° le flanc. Quand ils étaient chargés, ils devaient
s'arrêter pour faire front sur toutes les faces. Puis quand ils voulaient enlever une position, les premiers rangs devaient se détacher, pour former des colonnes d'attaque, et les autres devaient rester en arrière, formant toujours le 5 carré, mais sur trois hommes d profondeur seulement, et prêts à recueillir les colonnes d'attaque. Telles étaient les dispositions ordonnées par Bonaparte. Il craignait que ses impétueux soldats d'Italie, habitués de marcher 10 au pas de marche, eussent de la peine à se résigner à cette froide et impassible immobilité des murailles. Il avait eu soin de les y préparer. Ordre était donné surtout de ne pas se hâter de tirer, d'attendre froidement l'ennemi, et de ne x5 faire feu qu'à bout portant.
On s'avança presque à la portée du canon. Bonaparte, qui était dans le carré du centre, formé par la division Dugua, s'assura, avec une lunette, de l'état du camp d'Embabeh. Il vit 20 que l'artillerie du camp, n'étant pas sur affût de campagne, ne pourrait pas se porter dans la plaine, et que l'ennemi ne sortirait pas des retranchements. C'est sur cette prévision qu'il basa ses mouvements. Il résolut d'appuyer 25 avec ses divisions sur la droite, c'est-à-dire sur le corps des Mameluks, en circulant hors de la portée du canon d'Embabeh. Son intention était de séparer les Mameluks du camp retranché, de les envelopper, de les pousser dans le Nil, et 3°
de n'attaquer Embabeh qu'après s'être défait d'eux. Il ne devait pas lui être difficile de venir à bout de la multitude qui fourmillait dans ce camp, après avoir détruit les Mameluks. 5 Sur-le-champ il donna le signal. Desaix, qui formait l'extrême droite, se mit le premier en marche. Après lui venait le carré de Reynier, puis celui de Dugua, où était Bonaparte. Les deux autres circulaient autour d'Embabeh, hors
io de la portée du canon. Mourad-Bey, qui, quoique sans instruction, était doué d'un grand caractère et d'un coup d'œil pénétrant, devina sur-lechamp l'intention de son adversaire, et résolut de charger pendant ce mouvement décisif. Il
15 laissa deux mille Mameluks pour appuyer Embabeh, puis se précipita avec le reste sur les deux carrés de droite. Celui de Desaix, engagé dans des palmiers, n'était pas encore formé, lorsque les premiers cavaliers l'abordèrent. Mais
20 il se forma sur-le-champ, et fut prêt à recevoir la charge. C'est une masse énorme que celle de huit mille cavaliers galopant à la fois dans une plaine. Ils se précipitèrent avec une impétuosité extraordinaire sur la division Desaix. Nos braves
25 soldats, devenus aussi froids qu'ils avaient été fougueux jadis, les attendirent avec calme, et les reçurent, à bout portant, avec un feu terrible de mousqueterie et de mitraille. Arrêtés par le feu, ces innombrables cavaliers flottaient le long
3° des rangs, et galopaient autour de la citadelle
enflammée. Quelques-uns des plus braves se précipitèrent sur les baïonnettes, puis, retournant leurs chevaux et les renversant sur nos fantassins, parvinrent à faire brèche, et trente ou quarante vinrent expirer aux pieds de Desaix, au centre 5 même du carré. La masse, tournant bride, se rejeta du carré de Desaix sur celui de Reynier, qui venait après. Accueillie par le même feu, elle revint vers le point d'où elle était partie; mais elle trouva sur ses derrières la division Dugua, 10 que Bonaparte avait portée vers le Nil, et fut jetée dans une déroute complète. Alors la fuite se fit en désordre. Une partie des fuyards s'échappa vers notre droite, du côté des pyramides ; une autre, passant sous le eu de Dugua, alla se 15 jeter dans Embabeh, où elle porta la confusion. Dès cet instant le trouble commença à se mettre dans le camp retranché. Bonaparte, s'en apercevant, ordonna à ses deux divisions de gauche de s'approcher d'Embabeh pour s'en emparer. 20 Bon et Menou s'avancèrent sous le feu des retranchements, et, arrivés à une certaine distance, firent halte. Les carrés se dédoublèrent; les premiers rangs se formèrent en colonnes d'attaque, tandis que les autres restèrent en carré, figurant 25 toujours de véritables citadelles. Mais au même instant, les Mameluks, tant ceux que Mourad avait laissés à Embabeh, que ceux qui s'y étaient réfugiés, voulurent nous prévenir. Ils fondirent sur nos colonnes d'attaque, tandis qu'elles étaient 3°
en marche. Mais celles-ci, s 'arrêtant sur-lechamp et se formant en carré avec une merveilleuse rapidité, les reçurent avec fermeté, et en abattirent un grand nombre. Les uns se re- 5 jetèrent dans Embabeh, où le désordre devint extrême; les autres, fuyant dans la plaine, entre le Nil et notre droite, furent fusillés ou poussés dans le fleuve. Les colonnes d'attaque abordèrent vivement Embabeh, s'en emparèrent, et
io jetèrent dans le Nil la multitude des fellahs et des janissaires. Beaucoup se noyèrent; mais comme les Egyptiens sont excellents nageurs, le plus grand nombre d'entre eux parvint à se sauver. La journée était finie. Les Arabes, qui étaient
15 près des pyramides, et qui attendaient la victoire, s'enfoncèrent dans le désert. Mourad, avec les débris de la cavalerie, et le visage tout sanglant, se retira vers la haute Egypte. Ibrahim, qui de l'autre rive contemplait ce désastre,
20 s'enfonça vers Belbeïs, pour se retirer en Syrie. Les Mameluks mirent aussitôt le feu aux djermes qui portaient leurs richesses. Cette proie nous échappa, et nos soldats virent pendant toute la nuit des flammes dévorer un riche butin.
25 La bataille nous avait à peine coûté une centaine de morts ou blessés; car si la défaite est terrible pour des carrés enfonces, la perte est nulle pour des carrés victorieux. Les Mameluks avaient perdu leurs meilleurs cavaliers par le feu ou par
3° les flots. Leurs forces étaient dispersées, et la
possession du Caire nous était assurée. Cette capitale était dans un désordre extraordinaire. Elle renferme plus de trois cent mille habitants, et elle est remplie d'une populace féroce et abrutie, qui se livrait à tous les excès, et voulait 5 profiter du tumulte pour piller les riches palais des beys. Malheureusement la flottille française n'avait pas encore remonté le Nil, et nous n'avions pas le moyen de le traverser pour aller prendre possession du Caire. Quelques négociants fran- 10 çais qui s'y trouvaient furent envoyés à Bonaparte par les cheiks, pour convenir de l'occupation de la ville. Il se procura quelques djermes pour envoyer un détachement qui rétablît la tranquillité, et mît les personnes et les propriétés 15 à l'abri des fureurs de la populace. Il entra le surlendemain dans le Caire, et alla prendre possession du palais de Mourad-Bey.
Adolphe Thiers, Histoire de la Révolution française, Paris, Jouvet.
22. La garde nationale pendant les premiers jours du siège de Paris
(Chr.,p. 113)
Paris était un camp. Il n'était personne, jeune ou vieux, qui ne se fût fait inscrire dans la 20 garde nationale. Jamais je n'ai mieux appris à connaître et à apprécier le caractère de la bour-
geoisie parisienne qu'en voyant fonctionner cette institution de la garde nationale. Là éclatait à plaisir et ce goût d'indépendance frondeuse, qui touche à l'indiscipline, et cette honnêteté de 5 sentiments, voisine de la grandeur, et ce courage tout plein de bonhomie narquoise, qui n'aurait qu'un pas à faire pour être de l'héroïsme, ce mélange inouï de qualités moyennes et de défauts tempérés, qui composent le bourgeois. Ce qui
io surnageait encore, c'est la bonne humeur, la gaieté saine et forte, cette gaieté que nous avons héritée des Gaulois nos ancêtres, et qui est la marque indélébile de notre race.
On a rendez-vous le matin, au lieu ordinaire
J5de réunion de chaque compagnie. Les zélés et les novices arrivent à sept heures précises, heure militaire! 'car les vrais soldats n'en connaissent pas d'autre. Les malins commencent à déboucher entre sept heures et demie et huit heures de toutes
20 les rues adjacentes. Ils se sont tous lestés d'une soupe bien chaude ou d'un café brûlant, préservatif recommandé par le comité consultatif d'hygiène contre les brouillards inquiétants du matin. A huit heures, on est tous en tas. Il
25 s'agit de se débrouiller. Les officiers courent et crient. On se forme tant bien que mal en deux lignes; chacun rentre son ventre ou tend son jabot. On se numérote. C'est là qu'éclatait aux yeux les moins clairvoyants ce qui fut long-
30 temps le vice de la garde nationale. À côté
d'un vieillard à barbe blanche, un jeune homme presque imberbe; plus loin, un bon gros père dont la vaste bedaine trottait menu sur deux petites jambes; d'honnêtes visages de bourgeois pacifiques mêlés à des figures martiales d'anciens 5 soldats; beaucoup de lunettes, qui témoignaient de myopies fâcheuses; des nez rouges qui accusaient la complaisance des marchands de vin; c'était le plus étrange tohu-bohu de physionomies disparates qu'on pût imaginer. 10
On arrive au bastion vers onze heures. C'est l'heure du déjeuner. Les uns tirent des profondeurs d'un inépuisable havresac les provisions entassées par la ménagère; d'autres se jettent sur la cantine; d'autres se répandent dans les 15 auberges des environs. Les bouteilles succédaient aux bouteilles, les tournées aux tournées, et les galons ne défendaient pas toujours celui qui les portait, des lamentables conséquences de ces stations chez les marchands de vin. 20
Il n'y aurait eu qu'un moyen de préserver les hommes de ces hasards, c'eût été de les astreindre, même par contrainte, à un travail épuisant. La besogne ne manquait pas: remuer la terre, construire des casemates, dresser des abris, con -25 duire des charrois, il y avait tout à faire. Mais point. On se promenait d'un bout à l'autre de la journée, tout le long des tentes où l'on devait se réfugier le soir. Quelques-uns jouaient au bouchon; d'autres au whist ou au piquet. Beau- 3°
coup flânaient en groupe, ou lisaient le journal, ou dormaient au soleil.
Pas d'autre corvée que la garde! De jour, par le superbe soleil d'automne, les deux heures de 5 faction étaient vraiment délicieuses. Il vint plus tard des temps de pluie battante et de neige fondue, qui furent moins agréables. On y grelottait, sous la vaste capote du soldat, pris de froid jusqu'à la moelle des os. Mais à cette époque,
10 c'était un plaisir.
Je me vois encore, sur le terre-plein du rempart, où l'on m'avait mis en sentinelle. Du haut de cette espèce d'observatoire, la vue erre sur un paysage admirable, et derrière ce poudroiement
15 lumineux, qui flamboie sur les extrêmes limites de l'horizon, dans un lointain obscur, on cherche, par la pensée, le noir fourmillement des casques ennemis. On n'est point troublé dans sa rêverie par l'ombre d'une crainte. Le danger
20 n'existe pas encore. Cette image de la vie militaire, sans les effrois qui l'accompagnent ordinairement, la nouveauté de la situation, la beauté sévère du paysage, ce regard vague dont on enveloppe l'horizon, les deux mains appuyées
25 sur le canon du fusil ; le qui-vive des sentinelles, qui vous rappelle de temps à autre à la réalité, tout cela émeut et charme. On sent comme un mystérieux plaisir à être témoin d'événements si prodigieux qu'aucun siècle n'en aura vu de pareils,
30 et à pouvoir dire qu'on y a contribué pour sa
faible part ! On fait de l'histoire, et de la grande, et c'est une jouissance qui n est pas commune.
La faction de nuit était plus dure. Que de coryzas, que de bronchites, que de rhumatismes nous avons rapportés de ces nuits aux remparts! 5 On couchait encore sous les tentes, les casemates n'étant point achevées. La tente est pittoresque, mais elle a le tort grave, pour de bons bourgeois, d'être peu confortable et très fraîche, et il n'est pas toujours aisé de dormir sur de la paille! 10
Quelquefois on quitte la tente et va faire un tour. Le ciel est plein d'étoiles et la nuit d'une sérénité admirable. On voit à l'est l'horizon qui blanchit doucement, et finit par se colorer en rose vif. A travers la brume indistincte du 15 matin, passent, comme des ombres, les vieilles femmes qui apportent de grandes gamelles, et, sur des tréteaux improvisés, distribuent au plus juste prix et la soupe à l'oignon et le café noir. On boit son bol debout, autour d'un feu de bi-20 vouac, qu'on vient d'allumer sur la route, tout en échangeant avec les camarades quelques phrases de bienvenue.
La diane a sonné; le camp s'éveille. Tous les gardes nationaux sortent, les yeux chargés de 25 sommeil, dans des tenues impossibles. L'un s'est enveloppé dans une vaste robe de chambre et se promène gravement, la pipe à la bouche, dans cet accoutrement peu guerrier; l'autre disparaît sous une vaste couverture d'où la tête 30
émerge par un trou rond. Les plaids d'Ecosse, les pardessus américains en caoutchouc, les peaux de bêtes roulées à la taille, les manteaux qu'on rejette sur l'épaule à l'espagnole, tous les cos- 5 tûmes les plus invraisemblables se sont là donné rendez-vous. Et quels visages! tous fatigués par une nuit d'insomnie! On est morne, atîaissé, et les dents claquent lugubrement! Une demiheure se passe, il n'y paraît plus! l'esprit a re-
io monté les ressorts de la machine, et l'on rentre gaillardement, au son du tambour et du clairon mêlés, dans la grande ville, qui a dormi une nuit paisible, tandis qu'on veillait sur elle.
La gaieté ! la gaieté ! Je ne saurais trop insister
15 sur ce point, qui est si caractéristique! Elle n'a jamais été, même aux plus cruels jours d'affliction, sérieusement mise en déroute. Elle est la forme essentiellement parisienne, dont s'enveloppent ici toutes les douleurs, même les plus cuisantes;
20 toutes les besognes, même les plus sévères. Jamais la consigne ne fut plus respectée tout à la fois et plus (passez-moi l'expression), et plus blaguée que par le garde national parisien. On s'en moquait, et on la faisait exécuter avec une
25 bien plus rigoureuse exactitude que n'eussent fait de véritables soldats, que l'habitude a rendus plus coulants.
Ces souvenirs resteront parmi les meilleurs et les plus amusants que nous ayons emportés du
30 siège. La garde nationale eut plus tard occasion
d'en recueillir qui furent héroïques; mais le moment n'était pas encore arrivé des beaux dévouements et des sacrifices suprêmes. La garde aux remparts et la police à l'intérieur formaient tout son service. 5
Cette police se compliquait alors d'une foule de détails dont la postérité ne se doutera guère. Qui s'imaginerait qu'une de ses plus sérieuses occupations fût, pendant les premiers jours du siège, la chasse aux espions prussiens ! Il faut 10 connaître Paris pour comprendre à quels excès peut se porter une idée fixe, chez cette population bouillante. Il y eut une semaine ou deux où toutes les têtes furent à la lettre tournées et renversées par cette préoccupation de l'espionnage 15 ennemi, préoccupation terrible, qui avait fini par tourner en folie. On voyait des espions partout. On arrêtait à tort et à travers les plus honnêtes gens du monde, qui avaient grand 'peine à se soustraire aux fureurs de la foule ameutée. On 20 les conduisait au poste le plus voisin, où ils se faisaient reconnaître, et recevaient des excuses. Malheur à qui parlait avec l'accent alsacien! il était sûr de son affaire. La plaisanterie, comme il arrive toujours en cette ville, s'en était mêlée. 25 Les mystificateurs criaient au Prussien et se tenaient les côtes, en voyant la figure ahurie du pauvre diable, appréhendé au collet. Un débiteur, pressé dans la rue par un tailleur ou par un bottier indiscret, le désignait à haute voix 30
comme espion, et se sauvait en riant de tout son cœur.
Parfois, le soir, on voyait se former lentement des groupes de nez tendus en l'air; le groupe ne 5 tardait pas à devenir foule. Qu'est-ce qu'on regardait avec cette attention ? . . . Une lumière qui brillait au quatrième étage, et se promenait de chambre en chambre. Une lumière! à dix heures du soir! au haut du toit d'une maison!
io ce ne pouvait être que des signaux ... Ce sont des signaux . . . Tenez ! voyez-vous le reflet vert ? . . . Et les commentaires allaient leur train... "Je connais le portier, sa femme est Prussienne, elle cache des espions, cela est sûr...
*5 ils veulent livrer Paris..." La garde nationale arrivait, une escouade s'emparait du concierge tremblant et montait avec lui sous les combles. Là, on trouvait presque toujours une honnête famille cousant ou lisant sous la lampe fidèle . . .
20 "Mais ces mouvements de la lumière qui passait d'une fenêtre à l'autre?
"C'est que nous étions allés chercher quelque chose dans l'autre chambre.
"Et le reflet vert?
25 "C'est que notre papier de tenture est en effet de nuance verte."
Un jour, ou plutôt un soir, un objet extraordinaire dont la couleur passait du rouge au vert et au bleu, sous la lumière d'une bougie,
3° qu'on voyait se promener avec des allures
inquiétantes, ameuta tout un quartier, qui, ne pouvant s'expliquer ce phénomène, parlait de saccager et de brûler cet observatoire. On fit invasion dans le domicile, et derrière la fenêtre on trouva, sur son perchoir, un perroquet empaillé, 5 sur qui se jouaient les rayons d'une bougie en mouvement.
Le grave Journal des Débats conta le lendemain, d'un ton de bonhomie narquoise, cet épisode de l'espionomanie. Ce fut le coup de grâce. Lesio folies chez nous ont cela de bon, c'est qu'elles sont courtes, si elles sont vives. Celle-là passa vite, et l'on ne songea plus aux espions que pour arrêter les vrais, ces misérables de la dernière classe qui, sous prétexte d'aller en maraude, 15 sortaient de Paris avec un sac qu'ils devaient rapporter plein de choux ou de pommes de terre, et donnaient aux ennemis nos journaux et les brins de renseignements qu'ils pouvaient attraper de côté et d'autre. 20
Francisque Sarcey, Le siège de. Paris {Impressions et souvenirs), Paris, Lachaud.