LES TROIS SOMMATIONS
Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient, mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être 5 en visite au milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet ! . . . Après un roulement de tambour, le commissaire commen ait à marmotter quelque chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix s'en allait dans
io l'air, et on n'entendait que ça:
"Mn...mn...mn...M
Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations avant
15 d'arriver aux coups de trique. Aussi, la première fois, personne ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir vert, et à regarder de droite et de gauche
20 par cù il faudrait passer . . . Au troisième roulement, prrt ! c'était comme un départ de perdreaux, et des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de casquettes, et puis, là-bas derrière, les triques qui commençaient à
25 taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous donner de ces émotionslà. On en avait pour huit jours à raconter cela aux autres, et comme ils étaient fiers, ceux qui pouvaient dire:
30 "J'ai entendu la troisième sommation!. .. "
Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de sa peau. Figurezvous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plus tôt le second roulement, voilà 5 les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné sur moi et me serrait de si court de si court, 10 qu'après avoir senti deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu pareille illumination ... On me rapporta chez nous la figure fendue, et si vous 15 croyez que ça m'avait corrigé ... Ah ! ben (bien) oui, tout le temps que la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas de crier :
"Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de 2c commissaire qui nous a trichés... il n'a fait que deux sommations ! ' '
Alphonse Daudet, Contes du Lundi, Paris, Charpentier.
Note. — Le passé défini, employé par Alphonse Daudet dans la fin de ce conte, est aujourd'hui complètement mort dans le français parlé de la 25 région parisienne; il ne s'entendrait jamais dans la bouche d'un ouvrier parisien. L'auteur a été influencé sans doute soit par le langage