PART II
Conte turc
Il y avait une fois à Bagdad un pacha, Ali, fort
aimé du sultan, fort redouté de ses sujets. C'était un vrai musulman. A l'aube du jour, il étendait un tapis à terre, et, le visage tourné vers la Mecque, il faisait pieusement ses prières. Ses dévotions ache- s vées, deux esclaves noirs lui apportaient la pipe et le café. Ali s'installait sur un divan, les jambes croisées, et restait ainsi tout le long du jour. Boire à petits coups du café d'Arabie, fumer lentement du tabac de Smyrne, dormir, ne rien faire et penser lo moins encore, c'est ainsi qu'il gouvernait. Chaque mois, il est vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au trésor impérial un million de piastres. Ce jour-là, Ali, sortant de sa quiétude ordinaire, appelait devant lui les plus riches mar- 15 chands de Bagdad et leur demandait poliment deux millions de piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, s'arrachaient les cheveux et juraient en pleurant qu'ils n'avaient pas un sou. Sur quoi Ali, sans cesser de prendre son café, les faisait 20 bâtonner sur la plante des pieds jusqu'à ce qu'on lui apportât cet argent qui n'existait pas. La somme comptée, le fidèle administrateur en envoyait
la moitié au sultan et jetait l'autre moitié dans ses coffres, puis il se remettait à fumer. C'était le modèle des pachas.
Après la pipe, le café et l'argent, ce qu'Ali aimait 5 le mieux, c'était sa fille, Charme-des-Yeux. Aussi nonchalante que belle, Charme-des-Yeux ne pouvait faire un pas sans avoir auprès d'elle trois femmes toujours prêtes à la servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette, une esclave jaune
lo lui tenait le miroir, une esclave noire l'amusait par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Lire, réfléchir, broder, faire de la musique, ce sont là des fatigues que Char7ne-des-Yeux avait soin de laisser à ses servantes. Quand on est belle, jeune,
15 riche et fille de pacha, on est née pour s'amuser, et qu'y a-t-il de plus amusant et de plus glorieux que de ne rien faire?
Il n'y a point ici-bas de bonheur sans mélange: Ali en fit l'expérience. Un jour d'impôt, le vigilant
2o pacha, moins éveillé que de coutume, fit bâtonner par erreur un Grec protégé de l'Angleterre. Le battu cria; c'était son droit; mais le consul anglais, qui avait mal dormi, cria plus fort que le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que
25 le consul. On hurla dans les journaux, on vociféra au parlement. Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le sultan, et, ne pouvant se débarrasser de l'Angleterre, dont il avait peur, il voulut au moins se débarrasser du pacha, cause innocente de tous ces
30 ennuis. La première idée de Sa Hautesse fut de
faire étrangler son ancien ami; mais Elle réfléchit que l'exécution d'un musulman donnerait trop de joie à ces chiens de chrétiens. Aussi, dans sa clémence, ordonna-t-Elle de jeter le pacha sur une plage déserte et de l'y laisser mourir de faim. 5
Par bonheur pour Ali, son successeur savait par expérience que la volonté des sultans n'est pas immuable. Il se dit qu'un jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle lui serait reconnaissante d'une clémence qui ne lui coûtait lo rien. Il se fit amener en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques piastres, et leur dit que, si le lendemain on les retrouvait dans la province, il les ferait étrangler ou décapiter, à leur choix. Ali le remercia de tant de bonté. Une 15 heure après, il était parti avec une caravane qui allait en Syrie. Le soir même on proclam.a dans les rues de Bagdad l'exil du pacha; ce fut une joie universelle. Aussi le mois suivant, quand le nouveau pacha, qui avait la main un peu lourde, demanda 20 deux millions et demi de piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter, trop heureux d'avoir enfin échappé au brigand qui, durant tant d'années, l'avait pillé impunément.
Sauver sa tête est une bonne chose, mais ce n'est 25 pas tout: il faut vivre. En arrivant à Damas, Ali se trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait de faim. Que faire en cette extrémité? Mendier? Cela était indigne d'un personnage qui avait eu un peuple à ses genoux. Travailler? 30
Ali avait toujours vécu noblement, il ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent, c'était de faire bâtonner les gens; mais pour exercer en paix cette industrie respectable, S il faut être pacha et avoir un privilège du sultan. Un jour qu'il n'avait pas mangé, et que Charmedes-Yeux ne pouvait quitter la natte où elle était couchée, Ali, rôdant par les rues de Damas, conmie un loup affamé, aperçut des hommes qui char-
lo geaient des jarres d'huile sur leur tête et les portaient à un magasin, à quelque distance. A l'entrée du magasin était un commis qui payait à chaque porteur un sou par voyage. La vue de cette petite pièce de cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se
15 mit à la file, et, montant un étroit escalier, reçut en charge une énorme jarre, qu'il avait grand 'peine à tenir en équilibre sur sa tête.
Ali descendait lentement, pas à pas, quand, à la troisième marche, il sentit que la jarre penchait en
îo avant. Il se rejette en arrière, son pied glisse, il roule jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brisée en morceaux et des flots d'huile qui l'inondent. Il se relevait, quand il se sentit saisir par le commis de la maison.
«5 — Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour réparer ta stupidité et sors d'ici!
— Cinquante piastres ! dit Ali en souriant avec amertume. Où voulez-vous que je les prenne? Je
30 n'ai pas un sou.
Immédiatement, sur un signe du commis, Ali, saisi par quatre bras vigoureux, fut jeté à terre, ses pieds passés entre deux cordes, et là, dans une attitude où il n'avait que trop souvent mis les autres, il reçut sur la plante des pieds cinquante coups de 5 bâton aussi énergiquement appliqués que si un pacha eût présidé à l'exécution.
Il se releva tout sanglant, s'enveloppa les pieds de quelques vieux chiffons et se traîna vers sa maison.
Heureusement une bonne fermne qui, par hasard 10 ou par curiosité, avait vu sa mésaventure, le prit en pitié. Elle lui donna de l'huile pour panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques mesures de riz pour vivre en attendant la guérison, et ce soirlà, pour la première fois depuis son exil, Ali put 15 dormir sans s'inquiéter du lendemain.
Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa retraite forcée, Ali eut une idée lumineuse. «J'ai été un sot, pensa-t-il, un pacha n'a pas la tête forte; c'est aux bœufs qu'il faut laisser 20 cet honneur de porter les choses lourdes. Ce qui distingue les gens de ma condition, c'est l'adresse. Choisissons un état où je puisse étonner le monde par mes brillantes qualités et conquérir rapidement une honnête fortune.» 25
Sur ces réflexions, Ali se fit barbier.
Les premiers jours tout alla bien; le patron du nouveau barbier lui faisait porter de l'eau, laver la boutique, secouer les nattes, ranger les ustensiles, servir le café et les pipes aux habitués. Ali se tirait 30
à merveille de ces fonctions délicates. Si, par hasard, on lui confiait la tête de quelque paysan de la montagne, un coup de rasoir mal donné passait inaperçu. Mais un matin, en l'absence du patron,
5 il entra dans la boutique un grand personnage dont la vue seule était faite pour intimider le pauvre Ali. C'était le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tête en citrouille, l'œil inquiet et les dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le
lo crâne une mousse odorante, le bouffon, renversé sur son siège, s'amusait à pincer le nouveau barbier. Cependant le prudent Ali ne perdait rien de son sérieux; il faisait marcher son rasoir avec une régularité, une légèreté admirables, quand tout à coup
15 le bossu fit une grimace si hideuse et poussa un tel cri, que le barbier, effrayé, retira brusquement la main, emportant au bout de son rasoir la moitié d'une oreille.
Tomber à coups de poing sur Ali et l'étrangler
2o tout en criant à l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un instant. Par bonheur pour Ali, il fallut bien que le blessé songeât à son oreille, d'où jaillissait un flot de sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit à fuir dans les rues de Damas avec la
25 légèreté d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est pris, il est pendu.
Après mille détours, il se cacha dans une cave ruinée, et n'osa regagner sa demeure qu'à la nuit. Rester à Damas après un tel accident, c'était une
30 mort certaine; Ali n'eut pas de peine à convaincre
sa fille qu'il fallait partir, et sur l'heure. Leur bagage ne les gênait guère; avant l'aurore ils étaient arrivés à la montagne. Trois jours durant, ils marchèrent sans s'arrêter, n'ayant pour vivre que quelques figues des arbres du chemin, avec un peu d'eau 5 trouvée à grand'peine au fond des ravines desséchées.
A leur dernière halte, les fugitifs furent reçus par un brave paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalité. Après souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit de le lo prendre pour berger. Conduire à la montagne une centaine de chèvres et de moutons, ce n'était pas un métier difficile; deux bons chiens faisaient le plus dur de la besogne. Ah, qui n'avait que le choix de mourir de faim ou d'être pendu, se décida, sans trop 15 de peine, à mener la vie des patriarches. Le lendemain, il s'enfonça dans la montagne avec sa fille, ses chiens, ses moutons et ses chèvres.
Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couché sur le dos et fumant sa pipe, il 20 passait le temps à regarder les oiseaux qui tournaient dans le ciel. La pauvre Charme-des-Y eux était moins patiente: elle songeait à Bagdad, et ne pouvait oublier les doux loisirs d'autrefois.
Il y avait plus d'un an qu'Ali menait cette heu- 25 reuse vie dans la soHtude, quand, un matin, le fils du Pacha de Damas alla chasser dans la montagne. Il poursuivait un oiseau blessé, quand, au détour d'un rocher, il aperçut en face de lui une jeune fille qui, assise sur l'herbe et les pieds dans l'eau, tressait 30
sa longue chevelure. A la vue de cette belle créature, Yousouf poussa un cri. Charme-des-Yeux leva la tête. Effrayée de voir un étranger, elle s'enfuit auprès de son père et disparut aux regards du prince 5 étonné.
— Qu'est cela? pensa Yousouf. La fleur de la montagne est plus fraîche que la rose de nos jardins; cette fille du désert est plus belle que nos sultanes. Voici la femme que j'ai rêvée.
lo II courut sur les traces de l'inconnue aussi vite que le permettaient les pierres qui roulaient sous ses pieds. Il trouva enfin Charme-des-Yeux près d'Ali qui appelait à lui les chiens dont les aboiements furieux dénonçaient l'approche d'un étranger. You-
15 souf lui dit qu'il s'était égaré et qu'il mourait de soif. Charme-des-Yeux lui apporta aussitôt du lait dans un grand vase de terre; il but lentement, sans rien dire, en regardant le père et la fille, puis enfin il se décida à demander son chemin. Ali, suivi de
2o ses deux chiens, conduisit le chasseur jusqu'au bas de la montagne et revint tout tremblant. L'inconnu lui avait donné une pièce d'or: c'était donc un officier du sultan, un pacha peut-être? Pour Ali, qui jugeait avec ses propres souvenirs, un
25 pacha était un homme qui ne pouvait que faire le mal, et dont l'amitié était dangereuse.
En arrivant à Damas, Yousouf courut se jeter au cou de sa mère. Il fit un portrait merveilleux de la belle inconnue, déclara qu'il ne pouvait vivre sans
30 elle, et qu'il voulait l'épouser le lendemain même.
— Un peu de patience, mon fils, lui répétait sa mère; laisse-nous savoir quel est ce miracle de beauté; après cela nous déciderons ton père et nous le ferons consentir à cette heureuse union.
Quand le pacha connut la passion de son fils, il se s fâcha. Les filles riches et belles manquaient-elles à Damas, pour qu'il fût nécessaire d'aller chercher au désert une gardeuse de moutons? Jamais il ne consentirait à ce triste mariage, jamais!
«Jamais» est un mot qu'un homme prudent ne lo doit point prononcer dans son ménage, quand il a contre lui sa femme et son fils. Huit jours n'étaient pas écoulés, qu'ému par les larmes de la mère, par la pâleur et le silence du fils, le pacha cédait. Mais en homme fort qui s'estime à son juste prix, il déclara 15 hautement qu'il faisait une sottise et qu'il le savait.
— Soit, dit-il, que mon fils épouse une bergère, et que sa folie retombe sur sa tête; mais pour que rien ne manque à cette union ridicule, qu'on appelle mon bouffon. C'est à lui seul qu'il appartient d'ob- 20 tenir et d'amener ici cette misérable chevrière qui a jeté un sort sur ma maison.
Une heure après, le bossu, monté sur un âne, allait à la montagne, maudissant le caprice du pacha et les amours de Yousouf. Trois jours de fatigue 25 n'avaient pas adouci le bossu, quand il aperçut Ali, couché à l'ombre d'un arbre, et plus occupé de sa pipe que de ses chèvres. Le bouffon piqua son âne, et s'avança vers le berger avec la majesté d'un vizir.
— Drôle, lui dit-il, tu as ensorcelé le fils du pa- 30
108 A FEENCH READER
cha; il te fait l'honneur d'épouser ta fille. Donnemoi vite cette perle de la montagne, pour que je l'emmène à Damas. Quant à toi, le pacha t'envoie cette bourse et t'ordonne de quitter le pays, s Ali laissa tomber la bourse, et, sans retourner la tête, demanda au bossu ce qu'il voulait.
— Bête brute, répondit ce dernier, ne m'as-tu pas entendu? Le fils du pacha prend ta fille en mariage.
— Qu'est-ce que fait le fils du pacha? dit Ali.
lo — Ce qu'il fait? s'écria le bouffon, en éclatant de rire. T'imagines-tu qu'un si haut personnage soit un rustre de ton espèce? Ne sais-tu pas que le pacha partage avec le sultan la dîme de la province, et que, sur les quarante chèvres que tu gardes si
15 mal, il y en a quatre qui lui appartiennent de droit, et trente-six qu'il peut prendre à sa volonté?
— Je ne te parle point du pacha, reprit tranquillement Ali. Que Dieu protège Son Excellence! Je te demande ce que fait son fils. Est-il armurier?
20 — Non, imbécile.
— Forgeron?
— Encore moins.
— Charpentier?
— Non, non. C'est un grand seigneur. Entendsas tu, triple sot! Le fils du pacha est un noble personnage, ce qui veut dire qu'il a les mains blanches et qu'il ne fait rien.
— Alors il n'aura pas ma fille, dit gravement le berger; un ménage coûte cher, je ne donnerai jamais
30 mon enfant à un mari qui ne peut pas nourrir sa
femme. Mais peut-être le fils du pacha a-t-il quelque métier moins rude. N'est-il point brodeur?
— Non, dit le bouffon, en haussant les épaules.
— Tailleur?
— Non. S
— Potier?
— Non.
— Il est donc barbier?
— Non, dit le bossu, rouge de colère. Finis cette sotte plaisanterie, ou je te fais battre. Appelle ta lo fille, je suis pressé.
— Ma fille ne partira pas, répondit le berger.
Il siflfla ses chiens, qui vinrent se ranger auprès de lui en grognant.
Le bossu retourna sa monture, et menaçant du 15 poing Ali qui retenait ses dogues:
— Misérable! lui cria-t-il, tu sauras ce qu'il en coûte pour avoir une autre volonté que celle du pacha, ton maître et le mien.
Le bouffon rentra dans Damas. Heureusement r^o pour lui, le pacha prit la chose du bon côté. C'était un désappointement pour sa femme et son fils, pour lui c'était un triomphe.
— Vraiment, dit-il, le bonhomme est encore plus fou que mon fils; mais rassure-toi, Yousouf, un 25 pacha n'a qu'une parole.' Je vais envoyer dans
la montagne quatre cavaliers qui m'amèneront la fille; quant au père, je lui réserve un argument décisif.
* Un pacha tient toujours sa parole.
En disant cela, il fit gaiement un geste de la main, comme s'il coupait quelque chose devant lui.
Sur un signe de sa mère, Yousouf se leva et supplia son père de lui laisser l'ennui de mener à bonne s fin cette petite aventure. Sans doute le moyen proposé était irrésistible. Mais Charme-des-Y eux avait peut-être la faiblesse d'aimer le vieux berger, elle pleurerait; et le pacha ne voudrait pas attrister les premiers beaux jours d'un mariage.
lo — Fort bien, dit le pacha. Tu veux avoir plus d'esprit que ton père; c'est l'habitude des fils. Va donc et fais ce que tu voudras; mais je te préviens qu'à compter d'aujourd'hui je ne me mêle plus de tes affaires.
15 Ali reçut Yousouf avec tout le respect qu'il devait au fils du pacha; il le remercia de son honorable proposition; mais il fut inexorable. Point de métier, point de mariage. Le jeune homme comptait que Charme-des-Y eux viendrait peut-être à son secours;
20 mais Charme-des-Y eux était invisible; et la raison, c'est que le prudent Ali ne lui avait pas dit un mot du mariage. Depuis la visite du bouffon il la tenait soigneusement enfermée au logis.
Le fils du pacha descendit de la montagne, la tête
25 basse. Que faire? Rentrer à Damas, pour y être en butte aux railleries de son père? Jamais Yousouf ne s'y résignerait. Perdre Charme-des-Y eux? plutôt la mort! Faire changer d'idée cet entêté de vieux berger? Yousouf ne pouvait l'espérer.
30 Au milieu de ces tristes réflexions, il s'aperçut que
son cheval, abandonné à lui-même, l'avait égaré. Yousouf se trouvait à l'entrée d'un bois d'oliviers. Dans le lointain était un village; la fumée bleuâtre montait au-dessus des toits; on entendait l'aboiement des chiens, le chant des ouvriers, le bruit de s l'enclume et du marteau.
Une idée saisit Yousouf. Qui l'empêchait d'apprendre un métier? Était-ce si difficile? Charmedes-Yeux ne valait-elle pas tous les sacrifices? Le jeune homme attacha à un olivier son cheval, ses lo armes, sa veste brodée, son turban. A la première maison il raconta qu'il avait été dépouillé par des Bédouins, acheta un habit grossier, et, ainsi déguisé, il alla de porte en porte s'offrir comme apprenti.
Yousouf avait si bon air que chacun le reçut à 15 merveille; mais les conditions qu'on lui fit l'effrayèrent. Le forgeron lui demandait deux ans pour l'instruire, le potier un an, le maçon sk mois; c'était un siècle! Le fils du pacha ne pouvait se résigner à cette longue servitude, quand une voix 20 l'appela :
— Holà, mon fils, lui criait-on, si tu es pressé et si tu n'as pas d'ambition, viens avec moi: en huit jours je te ferai gagner ta vie.
Yousouf leva la tête. A quelques pas devant 25 lui, était assis sur un banc, les jambes croisées, un gros petit homme à la face réjouie: c'était un vannier.
— Vous êtes mon maître, dit Yousouf, en prenant
la main du vannier. Et si vous pouvez m'apprendre 30
112 A FKENCH READER
votre métier en deux jours, je vous paierai largement votre peine. Voici pour commencer.
Disant cela, il jeta deux pièces d'or à l'ouvrier étonné.
S Un apprenti qui sème l'or à pleines mains, cela ne se voit pas tous les jours; le vannier ne douta point qu'il n'eût affaire à un prince déguisé; il fit merveille. Et comme son élève ne manquait ni d'intelligence ni de bonne volonté, avant le soir il lui
lo avait appris tous les secrets du métier.
— Mon fils, lui dit-il, ton éducation est faite, tu vas juger toi-même si ton maître a gagné son argent. Le soleil se couche; c'est l'heure où chacun quitte son travail et passe devant ma porte. Prends cette
15 natte que tu as tressée et^cousue de tes mains, offre-la aux acheteurs. Ou je me trompe fort, ou tu peux en avoir quatre sous. Pour un début, c'est une jolie somme.
Le vannier ne se trompait pas; le premier ache-
20 teur offrit trois sous, on lui en demanda cinq, et il ne fallut pas plus d'une heure de débats et de cris pour le décider à en donner quatre. Il tira sa longue bourse, regarda plusieurs fois la natte, la critiqua, et enfin se décida à compter ses quatre
25 pièces de cuivre, l'une après l'autre. Mais au lieu de prendre cette somme, Yousouf donna une pièce d'or à l'acheteur, il en compta dix au vannier, et, prenant son chef-d'œuvre, il sortit du village en courant comme un fou. Arrivé près de son cheval,
30 il étendit la natte à terre, s'enveloppa la tête dans
son burnous et dormit du sommeil le plus agité, et cependant le plus doux, qu'il eût goûté de sa vie.
Au point du jour, quand Ali arriva au pâturage avec ses chèvres, il fut fort étonné de voir Yousouf installé avant lui sous le vieil arbre. Quand il aper- 5 çut le berger, le jeune homme se leva, et prenant la natte sur laquelle il était couché:
— Mon père, lui dit-il, vous m'avez demandé d'apprendre un métier; je me suis fait instruire; voici mon travail, examinez-le. ic
— C'est un joli morceau, dit Ali; qu'est-ce qu'on peut gagner à faire par jour une natte comme celle-là?
— Quatre sous, dit Yousouf, et avec un peu d'habitude j'en ferai deux au moins dans une journée. 15
— Soyons modeste, reprit Ali, la modestie convient au talent qui commence. Quatre sous par jour, ce n'est pas beaucoup; mais quatre sous aujourd'hui et quatre sous demain, cela fait huit sous,
et quatre sous après-demain, cela fait douze sous. 20 C'est un métier qui fait vivre son homme, et si j'avais eu l'idée de l'apprendre quand j'étais pacha, je n'aurais pas été réduit à me faire berger.
Qui fut étonné de ces paroles? ce fut Yousouf. Ali lui raconta toute son histoire; c'était risquer sa 25 tête, mais il faut pardonner un peu d'orgueil à un père. En mariant sa fille, Ali n'était pas fâché d'apprendre à son gendre que Charme-des-Yeux n'était pas indigne de la main d'un fils de pacha.
Ce jour-là on rentra les chèvres avant l'heure. 30
Yousouf voulut remercier lui-même l'homiête fermier qui avait reçu le pauvre Ali et sa fille; il lui domia une bourse pleine d'or, pour le récompenser de sa charité. Personne n'est libéral conune un 5 homme heureux. Charme-des-Yeux, présentée au chasseur de la montagne, et prévenue des projets de Yousouf, déclara que le premier devoir d'une fille est d'obéir à son père. En pareil cas, dit-on, les filles sont toujours obéissantes en Turquie.
lo Le soir même, à la fraîcheur de la nuit tombante, on se mit en route pour Damas. Avant la fin du second jour, on était arrivé. Yousouf voulut présenter sa fiancée à sa mère. Quelle fut la joie de la sultane, il n'est pas besoin de le dire. Après les pre-
15 mières caresses, elle ne put résister au plaisir de
montrer à son époux qu'elle avait plus d'esprit que
lui, et se fit une joie de lui révéler la naissance de la
belle Charme-des-Yeux.
— Par Allah ! s'écria le pacha, en caressant sa
20 longue barbe, vous imaginez-vous, madame, qu'on puisse surprendre un homme d'État tel que moi? Aurais-je consenti à cette union, si je n'avais connu ce secret qui vous étonne? Apprenez qu'un pacha sait tout!
25 Et il rentra dans son cabinet pour écrire au sultan, afin qu'il ordonnât du sort d'Ali. Il ne voulait pas déplaire à Sa Hautesse pour une famille proscrite. La jeunesse aime le roman dans la vie, mais le pacha était un honnne sérieux, qui voulait vivre et mourir
30 pacha.
Tous les sultans aiment les histoires, si l'on en croit les Mille et une Nuits. Le protecteur d'Ali n'avait pas dégénéré de ses ancêtres; il envoya tout exprès un navire en Syrie pour qu'on lui amenât à Constantinople l'ancien gouverneur de Bagdad, s Ali, vêtu en berger, fut conduit au sérail, et, devant une nombreuse audience, il eut la gloire d'amuser son maître toute une après-dinée.
Quand Ali eut terminé son récit, le sultan lui fit revêtir un manteau d'honneur. D'un pacha Sa ic Hautesse avait fait un berger; Elle voulait maintenant étonner le monde par un nouveau miracle et d'un berger Elle refaisait un pacha. Mais Ali se jeta aux pieds du sultan pour décliner un honneur qui ne le séduisait plus. Il ne voulait pas, disait-il, 15 courir le risque de déplaire une seconde fois au Maître du monde et demandait à vieillir dans l'obscurité, en bénissant la main généreuse qui le retirait de l'abîme où il était justement tombé.
— Dieu est grand, s'écria le sultan, et nous garde 2c chaque jour une surprise nouvelle. Depuis vingt ans que je règne, voici la première fois qu'un de mes sujets me demande à n'être rien. Pour la rareté du fait, Ali, je t'accorde ta prière; tout ce que je demande, c'est que tu acceptes un don de mille 25 bourses. Personne ne doit me quitter les mains vides.
De retour à Damas, Ali acheta un beau jardin, tout rempli d'oranges, de citrons, d'abricots, de prunee, de raisins. Bêcher, planter, arroser, c'était 30
là son plaisir; tous les soirs il se couchait le corps fatigué, l'âme tranquille; tous les matins il se levait le corps dispos, le cœur content.
Charme-des-Yeux eut trois fils. Ce fut le vieil Ali S qui se chargea de les élever. A tous il enseigna le jardinage, à chacun d'eux il fit apprendre un métier différent. Pour graver dans leur cœur la vérité qu'il n'avait comprise que dans l'exil, Ali avait fait mouler sur les murs de sa maison et de son jardin lo cette sage maxime: «Le travail est le seul trésor qui ne manque jamais.»
LA DERNIÈRE CLASSE Récit d'un petit Alsacien
Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à l'école, et j'avais grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier mot. Un moment, l'idée me vint de manquer la classe et 5 de prendre ma course à travers champs.
Le temps était si chaud, si clair!
On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice. Tout cela me tentait ig bien plus que la règle des participes; mais j'eus la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.
En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous sont venues 15 toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la conmiandature; et je pensai sans m'arrêter:
— Qu'est-ce qu'il y a encore?
Alors, comme je traversais la place en courant, le 20 forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria:
— Ne te dépêche pas tant, petit, tu y arriveras toujours assez tôt, à ton école!
Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout 25 essoufflé dans la petite cour de ^L Hamel.
D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu'on répétait très haut, tous ensemble, en se bouchant S les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :
— Un peu de silence!
Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu; mais justement ce jour-là tout
lo était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leur place, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand
iS calme. Vous pensez si j'étais rouge, et si j'avais peur!
Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :
— Va vite à ta place, mon petit Frantz; nous 20 allions commencer sans toi.
J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte
25 de soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui
30 restaient vides d'habitude, les gens du village assis
et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il tenait grand s ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.
Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous dit : lo
— Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine ... Le nouveau maître arrive demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de 15 français. Je vous prie d'être bien attentifs.
Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah! les misérables, voilà ce qu'ils avaient affiché à la mairie!
INIa dernière leçon de français! . . .
Et moi qui savais à peine écrire! Je n'apprendrais 20 donc jamais! Il faudrait donc en rester là! . . . Comme je m'en voulais maintenant du temps perdu,^ des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds 25 à porter, ma grammaire, mon histoire sainte, me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que jo ne le ver-
' Cojpmo je regrettai? le temps perdu.
rais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.
Pauvre homme!
C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il S avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi
lo comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait . . .
J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. C'était mon tour de réciter.
15 Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête.
20 J'entendais M. Hamel qui me parlait:
— Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni . . . Voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit: Bah! j'ai bien le temps. J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive . . .
25 Ah! c'a été le grand malheur de notre Alsace, de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire: «Comment! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue!» . . .
30 Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas en-
core toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.
«Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures, pour avoir quelques sous s de plus. Moi-même, n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé? ... lo
Alors, d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide, qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, 15 tant qu'il tient bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison . . . Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je 20 n'avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup. 25
La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde: France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la 30
classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, et quel silence! On n'entendait que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent; mais S personne n'y fit attention, pas même les tout petits, qui s'appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, conuiie si cela encore était du français , . . Sur la toitm-e de l'école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écou-
ic tant:
— Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi?
De temps en temps, quand je levais les 3'eux de dessus ma page, je voyais ]\I. Hamel immobile dans
15 sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école . . . Pensez! depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les
20 bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel crèvecœur ça devait être pour ce pauvre homme de
25 quitter toutes ces choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles! car ils devaient partir le lendemain, s'en aller du pays pour toujours.
Tout de même il eut le courage de nous faire la
30 classe jusqu'au bout. Après l'écriture, nous eûmes
la leçon d'histoire; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'ap- s pliquait, lui aussi; sa voix tremblait d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah! je m'en souviendrai de cette dernière classe . . .
Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis lo l'Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos fenêtres ... ]M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.
— Mes amis, dit-il, mes amis, je . . . je . . . 15 Mais quelque chose l'étouffait. Il ne pouvait pas
achever sa phrase.
Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put: 20
— Vive la France!
Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe:
— C'est fini . . . allez-vous-en.
Montfermeil est aujourd'hui un assez gros bourg, orné, toute l'année, de villas en plâtre, et, le dimanche, de bourgeois souriants. En 1823, il n'y avait à Montfermeil ni tant de maisons blanches ni
S tant de bourgeois satisfaits; ce n'était qu'un village dans les bois. On y vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. Seulement l'eau y était rare à cause de l'élévation du plateau. Il fallait aller la chercher assez loin,
lo C'était là la terreur de la petite Cosette. Cosette était utile aux Thénardier de deux manières, ils se faisaient payer par la mère et ils se faisaient servir par l'enfant. Elle leur remplaçait une servante. En cette qualité, c'était elle qui courait chercher de
15 l'eau quand il en fallait.
Dans la soirée de Noël, plusieurs hommes étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la salle basse de l'auberge Thénardier. Cosette était à sa place ordinaire, assise sur
20 la traverse de la table de cuisine près de la cheminée. Elle était en haillons, elle avait ses pieds nus dans des sabots, et elle tricotait à la lueur du feu des bas de laine destinés aux petites Thénardier. Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs.
25 Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'eût que huit ans, elle avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille femme.
Elle pensait donc qu'il était nuit, très nuit, qu'il avait fallu remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine. Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beau- s coup d'eau dans la maison Thénardier.
Tout à coup, un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra, et dit d'une voix dure:
— On n'a pas donné à boire à mon cheval.
— Si vraiment, dit la Thénardier. lo
— Je vous dis que non, la mère, reprit le marchand. Cosette était sortie de dessous la table.
— Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau; c'est moi qui lui ai porté à boire,
et je lui ai parlé. 15
Ce n'était pas vrai. Cosette mentait.
— Allons, reprit le marchand avec colère, ce n'est pas tout ça, qu'on donne à boire à mon cheval et que cela finisse!
Cosette rentra sous la table. 20
— Au fait, c'est juste, dit la Thénardier, si cette bête n'a pas bu, il faut qu'elle boive.
Puis, regardant autour d'elle:
— Eh bien, où est donc cette autre?
Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à 25 l'autre bout de la table, presque sous les pieds des buveurs.
— Vas-tu venir? cria la Thénardier.
Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. La Thénardier reprit: 50
— Va porter à boire à ce cheval.
— ]\Iais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.
La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la S rue:
— Eh bien, va en chercher!
Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous.
— Tiens, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras lo un gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de
quinze sous.
Cosette avait une petite poche de côté à son tablier; elle prit la pièce sans dire un mot, et la mit dans cette poche. Puis elle resta immobile, le seau à 15 la main, la porte ouverte devant elle.
— Va donc ! cria la Thénardier.
Cosette sortit. La porte se referma.
Cosette traversa le labyrinthe de rues désertes qui termine le village de Montfermeil. Tant qu'elle
20 eut des maisons des deux côtés de son chemin, elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement d'une chandelle; c'était de la lumière et de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à mesure qu'elle avançait,
25 sa marche se ralentissait comme machinalement. Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison, Cosette s'arrêta. Aller au delà de la dernière boutique avait été difficile; aller plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible.
3=> L'enfant jeta un regard lamentable en avant et
en arrière. Que faire? que devenir? où aller? Devant elle tous les fantômes de la nuit et des bois; derrière elle le spectre de la Thénardier. Ce fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la source et se mit à courir. Tout en 5 courant elle avait envie de pleurer.
Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait plusieurs fois le jom*. Elle ne regardait ni à droite ni à gauche, de crainte de voir ic des choses dans les branches et dans les broussailles. Elle arriva ainsi à la source.
Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait très noir, mais elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle chercha de la main gauche dans 15 l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source, rencontra une branche, s'y suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Pendant qu'elle était ainsi penchée, elle ne fit pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. La pièce de cd quinze sous tomba dans l'eau. Cosette ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l'herbe.
Cela fait, elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle fut bien forcée de s'asseoir. Elle 25 fenna les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais ne pouvant faire autrement.
Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet état singulier qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effraj'ait, elle se mit à compter à haute voix un, 30
deux, trois, quatre, jusqu'à dix, et, quand elle eut fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l'entouraient. Elle se leva. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle.
5 Elle saisit l'anse à deux mains, et fit ainsi une douzaine de pas; mais le seau était lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant, puis elle souleva l'anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un peu plus longtemps. Mais il fallut
lo s'arrêter encore. Après quelques secondes de repos, elle repartit. Cela se passait au fond d'un bois, la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'était une enfant de huit ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voj^ait cette chose triste.
15 Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et elle allait bien lentement. Elle pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se
2o mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit.
En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l'anse et la soulevait vigoureusement.
25 Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et debout, marchait auprès d'elle dans l'obscurité. C'était un homme qui était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet homme, sans dire un mot, avait empoigné l'anse du seau qu'elle
30 portait.
Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant n'eut pas peur.
L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque basse.
— ]\Ion enfant, c'est bien lourd pour vous ce que 5 vous portez là.
Cosette leva la tête et répondit :
— Oui, monsieur.
— Donnez, reprit l'homme, je vais vous le porter. Cosette lâcha le seau. L'homme se mit à cheminer lo
près d'elle.
— C'est très lourd, en cfTot, dit-il entre ses dents. Puis il ajouta:
— Petite, quel âge as-tu?
— Huit ans, monsieur. 15 L'homme resta un moment sans parler, puis il dit
brusquement :
— Tu n'as donc pas de mère?
— Je ne sais pas, répondit l'enfant.
Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre 20 la parole, elle ajouta:
— Je ne crois pas. Les autres en ont. I\Ioi, je n'en ai pas.
Et après un silence, elle reprit :
— Je crois que je n'en ai jamais eu. 25 L'homme s'arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l'enfant, faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l'obscurité.
— Comment t'appelles-tu? dit l'homme. 3°
■ — Cosette.
L'homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il saisit le seau, et se remit à marcher.
5 Au bout d'un instant, il demanda:
— Petite, où demeures-tu?
— A IMontfermeil.
Il fit encore une pause, puis il recommença:
— Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure lo chercher de l'eau dans le bois?
— C'est madame Thénardier.
— Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thénardier?
— C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.
15 — L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit. Conduis-moi.
— Nous y allons, dit l'enfant.
Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit:
— Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame 2o Thénardier?
— Non, monsieur.
— Est-ce que tu es seule?
— Oui, monsieur.
Il y eut encore une interruption. Cosette éleva 25 la voix.
— C'est-à-dire il y a deux petites filles de madame Thénardier.
— Et que font-elles, celles-là*^
— Oh! dit l'enfant, elles ont de belles poupées. 30 Elles jouent, elles s'amusent.
— Et toi?
— Moi, je travaille.
— Toute la journée?
L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme, et répondit doucement: s
— Oui, monsieur.
Elle poursuivit, après un intervalle de silence:
— Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse aussi.
— Comment t'amuses-tu? lo
— Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. Je n'ai qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que ça.
L'enfant montrait son petit doigt.
Ils atteignirent le village; Cosette guida l'étranger 15 dans les rues. Ils passèrent devant la boulangerie, mais Cosette ne songea pas au pain qu'elle devait rapporter.
Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras timidement: 20
— Monsieur?
— Quoi, mon enfant?
— Nous voilà tout près de la maison.
Un instant après, ils étaient à la porte de l'auberge.
Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de 25 côté à la grande poupée étalée dans la boutique voisine, puis elle frappa. La porte s'ouvrit. La Thénardier parut, une chandelle à la main.
— Ah! c'est toi, petite gueuse! Tu y as mis le temps! elle se sera amusée, la drôlesse! 30
— Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient loger.
La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable et chercha avidement des 5 yeux le nouveau venu.
— C'est monsieur? dit-elle.
— Oui, madame, répondit l'homme en portant la main à son chapeau.
Les voj^ageurs riches ne sont pas si polis. Ce lo geste et l'inspection du costume et du bagage de l'étranger firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. Elle reprit sèchement:
— Brave homme, je suis bien fâchée, mais je n'ai plus de place.
15 — Mettez-moi où vous voudrez, dit l'homme, au grenier, à l'écurie. Je payerai comme si j 'avais une chambre.
— Quarante sous.
— Quarante sous. Soit.
20 — A la bonne heure.
Cependant l'homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton, s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait
25 demandé le seau d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot.
L'homme considérait l'enfant avec une attention étrange.
30 Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être
été jolie. Elle était maigre et pâle; elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Toute la personne de cette enfant, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l'autre, son regard, son silence, son moindre geste exprimaient 5 et traduisaient une seule idée, la crainte.
Cette crainte était telle qu'en arrivant, toute mouillée qu'elle était, Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise silencieusement à son travail. 10
Tout à coup la Thénardier s'écria:
— A propos ! et ce pain?
Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voLx, sortit bien vite de dessous la table. 15
Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l'expédient des enfants toujours effrayés. Elle mentit.
— Madame, le boulanger était fermé.
— Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thénardier. 20 En attendant, rends-moi la pièce de quinze sous.
Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte. La pièce de quinze sous n'y était plus.
— Ah ça! dit la Thénardier, m'as-tu entendue? 25 Cosette retourna la poche. Il n'y avait rien.
Qu'est-ce que cet argent pouvait être devenu?
— Est-ce que tu l'as perdue, la pièce de quinze sous? cria la Thénardier, ou bien est-ce que tu veux me la voler? 30
En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à l'angle de la cheminée.
Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet, sans qu'on eût 5 remarqué ce mouvement. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée, tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La Thénardier leva le bras.
— Pardon, madame, dit l'homme, mais tout à lo l'heure j'ai vu quelque chose qui est tombé de la
poche du tablier de cette petite et qui a roulé. C'est peut-être cela.
En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant:
is — Justement, voici, reprit-il en se relevant.
Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.
— Oui, c'est cela, dit-elle.
Ce n'était pas cela, car c'était une pièce de vingt sous, mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle 20 mit la pièce dans sa poche, et jeta un regard farouche à l'enfant en disant: — Que cela ne t'arrive plus.
Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche.»
Cependant une porte s'était ouverte et Êponine 25 et Azelma, les filles de la Thénardier, étaient entrées. C'étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que paysannes. Quand elles entrèrent, la Thénardier leur dit d'un ton grondeur, qui était plein d'adoration: — Ah! vous voilà donc, 30 vous autres!
Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de son tricot, et les regardait jouer 5 d'un air lugubre.
Êponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'était pour elles comme le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans à elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes; lo d'un côté l'envie, de l'autre le dédain.
La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée, mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette, qui de sa vie n'avait eu une poupée, une vraie poupée, pour nous servir 15 d'une expression que tous les enfants comprendront.
Tout à coup, la Thénardier, qui continuait d'aller et de venir dans la salle, s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. 20
— Ah! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je vais te faire travailler à coups de martinet, moi.
L'étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier. 25
— Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la jouer!
Elle repartit aigrement:
— Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à rien faire. 30
— Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix.
S La Thénardier daigna répondre :
— Des bas, s'il vous plaît. Des bas pour mes petites filles.
L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:
10 — Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?
— Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours/ la paresseuse.
— Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?
iS La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant.
— Au moins trente sous.
— La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.
Le Thénardier crut devoir prendre la parole. 20 — Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.
— Il faudrait paj^er tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire.
25 — J'achète cette paire de bas, répondit l'homme, et, ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table, — je la paye. Puis il se tourna vers Cosette.
1 Elle a encore du travail au moins pour trois ou quatre grands jours.
— Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant.
Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans une boîte der- s rière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb.
Êponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. Elles venaient d'exécuter une opération fort importante; elles s'étaient emparées lo du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui était l'aînée, emmaillottait de guenilles le petit chat, malgré ses miaulements et ses contorsions.
Cosette s'était fait une poupée avec le sabre, et, 15 tout en la berçant, elle chantait à voix basse: ]Ma mère est morte! ma mère est morte! ma mère est morte !
Tout à coup elle s'interrompit. Elle venait de se retourner et d'apercevoir la poupée des petites 20 Thénardier qu'elles avaient quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.
Alors elle laissa tomber le sabre emmaillotté qui ne lui suffisait qu'à demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La Thénardier 25 parlait bas à son mari et comptait de la monnaie, Ponine et Zelma jouaient avec le chat, les voj'ageurs mangeaient, ou buvaient, ou chantaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n'avait pas un moment à perdre. Elle sortit de dessous la table 30
138 A FRIINCH READER
en rampant sur les genoux et sur les mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait pas, puis se glissa vivement jusqu'à la poupée, et la saisit. Un instant après elle était à sa place, assise, immobile,
5 tournée seulement de manière à faire de l'ombre sur
la poupée qu'elle tenait dans ses bras. Ce bonheur
de jouer avec une poupée était tellement rare pour
elle qu'il avait toute la violence d'une volupté.
Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur, qui
lo mangeait lentement son maigre souper. Cette joie dura près d'un quart d'heure. Mais quelque précaution que prît Cosette, elle ne s'apercevait pas qu'un des pieds de la poupée — passait, — et que le feu de la cheminée l'éclairait
iS très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Êponine : — Tiens ! ma sœur !
Les deux petites filles s'arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé prendre la poupée!
20 Êponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à la tirer i^ar sa jupe.
— Mère, dit l'enfant, regarde donc!
Et elle désignait du doigt Cosette.
Alors la Thénardier cria d'une voix que l'indigna- 25 tion enrouait:
— Cosette!
Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se retourna.
— Cosette! répéta la Thénardier.
30 Cosette prit la poupée et la posa doucement à
terre avec une sorte de vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle joignit les mains, et éclata en sanglots.
Cependant le voyageur s'était levé.
— Qu'est-ce donc? dit-il. S
— Cette gueuse s'est permis de toucher à la poupée des enfants!
— Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait avec cette poupée?
— Elle y a touché avec ses mains sales! pour- to suivit la Thénardier, avec ses affreuses mains!
Ici Cosette redoubla ses sanglots.
— Te tairas-tu ! cria la Thénardier.
L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit. Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profita 15 de son absence pour donner sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant les hauts cris.
La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portràt dans ses deux mains la poupée dont nous avons 20 parlé, et il la posa debout devant Cosette en disant:
— Tiens, c'est pour toi.
Cosette leva les yeux, elle avait entendu ces paroles inouïes: c'est pour toi, elle regarda l'homme, elle regarda la poupée, puis elle recula lentement, 25 et s'alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur.
— Eh bien, Cosette, dit la Thénardier d'une voix qui voulait être douce, est-ce que tu ne prends pas ta poupée? 30
Cosette se hasarda à sortir de son trou.
— Ma petite Cosette, dit le Thénardier d'un air caressant, monsieur te donne une poupée. Prendsla. Elle est à toi.
S Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. Son visage était encore inondé de larmes. Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en sortirait. Pourtant, l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et lo murmura timidement en se tournant vers la Thénardier :
— Est-ce que je peux, madame?
— Pardi ! fit la Thénardier, c'est à toi. Puisque monsieur te la donne.
15 — Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est à moi, la dame?
Tout à coup, elle se retourna et saisit la poupée avec emportement.
— Je l'appellerai Catherine, dit-elle. Puis, après 20 un silence.
— Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?
— Oui, mon enfant, répondit la Thénardier. IMaintenant c'était Éponine et Azelma qui re-
35 gaidaient Cosette avec envie.
Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit à terre devant elle, et demeura immobile, sans dire un mot, dans l'attitude de la contemplation.
— Joue donc, Cosette, dit l'étranger.
30 — Oh! je joue, répondit l'enfant.
Cet étranger, cet inconnu qui avait l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette, était en ce moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. Pourtant, il fallait se contraindre. Elle se hâta d'envoyer ses filles coucher, puis elle de- s manda à l'homme la permission d'y envoyer Cosette. Cosette s'alla coucher emportant Catherine entre ses bras. * ^f: *
Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari Thénardier, attablé près d'une chan- lo délie dans la salle basse du cabaret, une plume à la main, composait la carte du voyageur. Après un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thénardier produisit ce chef-d'œuvre:
Note du Monsieur du Xo. 1
Souper fr. 3
Chambre "10
Bougie "5
Feu "4
Service "1
Total fr. 23
— Vingt-trois francs! s'écria la femme avec un 15 enthousiasme mêlé de quelque hésitation. Il doit bien cela, c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.
Le Thénardier fit son rire froid, et dit:
— Il payera. Tu remettras la carte à l'homme. 20 Puis il sortit.
Il était à peine hors de la salle que le voyageur y entra.
142 A FEEXCH READER
Le Thénardier reparut derrière lui et demeuia immobile près de la porte, visible seulement pour sa femme.
L'homme portait â la main son bâton et son 5 paquet.
— Levé si tôt ! dit la Thénardier, est-ce que monsieur nous quitte déjà?
Le voyageur semblait préoccupé. Il répondit :
— Oui, madame, je m'en vais. Qu'est-ce que je lo dois?
La Thénardier, sans répondre, lui tendit la carte pliée.
L'homme déplia le papier, et le regarda, mais son attention était visiblement ailleurs.
15 — Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?
— Oh ! monsieur, répondit la Thénardier stupéfaite de ne point voir d'autre explosion, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de bour-
20 geois dans nos endroits! Si nous n'avions pas par-ci par-là des voyageurs généreux et riches comme monsieur! Xous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous coûte les yeux de la tête.
— Quelle petite?
25 — Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! Voyez-vous, monsieur, nous ne demandons pas la charité, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne gagnons rien et nous avons gros à payer. Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas besoin de
30 nourrir l'enfant des autres.
L'homme reprit, de cette voix qu'il s'efforçait de rendre indifférente et dans laquelle il y avait un tremblement:
— Et si l'on vous en débarrassait?
— De qui? de la Cosette? S
— Oui.
La face rouge et violente de l'aubergiste s'illumina.
— Ah, monsieur! mon ])on monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la, et soyez béni de la bonne lo sainte Vierge et de tous les saints du paradis!
— C'est dit.
— Vrai? vous l'emmenez?
— Je l'emmène.
— Tout de suite? 15
— Tout de suite. Appelez l'enfant.
— Cosette! cria la Thénardier.
— En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma dépense. Combien est-ce?
Il jeta un coup d'œil sur la carte et ne put ré- 20 primer un mouvement de surprise:
— Vingt-trois francs!
Il regarda la Thénardier et répéta:
— Vingt-trois francs?
— Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs. 25 L'étranger posa cinq pièces de cinq francs sur la
table.
— Allez chercher la petite, dit-il.
En ce moment le Thénardier s'avança au milieu de la salle, et dit: 30
— Quant à la petite j'ai besoin d'en causer un peu avec monsieur. Laisse-nous, ma femme.
La Thénardier sentit que le grand acteur entrait en scène, ne répliqua pas un mot, et sortit. 5 Dès qu'ils furent seuls, le Thénardier offrit une chaise au voyageur. Le voyageur s'assit; le Thénardier resta debout, et son visage prit une singulière expression de bonhomie et de simplicité.
— Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire, je lo l'adore, moi, cette enfant.
L'étranger le regarda fixement.
— Quelle enfant?
— Eh, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien, je parle franchement,
15 vrai comme vous êtes un honnête homme, je ne peux pas y consentir. C'est vrai qu'elle nous coûte de l'argent, c'est vrai qu'elle a des défauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches. Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. Elle n'a
20 ni père ni mère, je l'ai élevée. J'ai du pain pour elle et pour moi. Enfin il y a des choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom. Il faudrait au moins voir quelque méchant chiffon de papier, un petit bout de passeport, quoi!
25 L'étranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi dire, jusqu'au fond de la conscience, lui répondit d'un accent grave et ferme :
— Monsieur Thénardier, on n'a pas un passeport pour venir à cinq lieues de Paris. Si j'emmène
30 Cosette je l'emmènerai, voilà tout. Vous ne saurez
pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas où elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Cela vous convient-il? oui ou non?
Le Thénardier comprit qu'il avait affaire à quel- s qu'un de très fort. Il fit comme les grands capitaines à cet instant décisif qu'ils savent seuls reconnaître, il démasqua brusquement sa batterie.
— Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs. L'étranger prit dans sa poche de côté un vieux lo
portefeuille en cuir noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit à l'aubergiste:
— Faites venir Cosette. 15 Un instant après, Cosette entrait dans la salle
basse.
L'étranger prit le paquet qu'il avait apporté et le dénoua. Ce paquet contenait une petite robe de laine, un tablier, un jupon, un fichu, des bas de 20 laine, des souliers, un vêtement complet pour une fille de sept ans.
— Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.
Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de 25 Montfenneil qui commençaient à ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un bonhomme pauvrement vêtu donnant la main à une petite fille qui portait une poupée rose dans ses bras.
C'était notre homme et Cosette. 30
Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait.
Où? elle ne savait. Tout ce qu'elle comprenait,
c'est qu'elle laissait derrière elle l'auberge des Thé-
nardier. Personne n'avait songé à lui dire adieu, ni
S elle à dire adieu à personne.
Elle marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le ciel, puis elle regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était près du bon Dieu.
Un vieux pauvre, à barbe blanche, nous demanda l'aumône. Mon camarade Joseph Davranche lui donna cent sous. Je fus surpris. Il me dit:
— Ce misérable m'a rappelé une histoire que je vais te dire et dont le souvenir me poursuit sans s cesse. La voici :
Ma famille, originaire du Havre, n'était pas riche. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait pas grand'chose. J'avais deux sœurs.
Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous lo vivions, et elle trouvait souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et perfides. Le pauvre homme se passait alors la main ouverte sur le front, comme pour essuyer une sueur qui n'existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa dou- 15 leur impuissante. On économisait sur tout; on n'acceptait jamais un dîner, pour n'avoir pas à le rendre; on achetait les provisions au rabais. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes et avaient de longues discussions sur le prix d'un galon qui 20 valait quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et réconfortant, paraît-il; j'aurais préféré autre chose.
On me faisait des scènes abominables pour les 2 s boutons perdus et les pantalons déchirés.
Xlais chaque dimanche nous allions nous pro-
mener en grande tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le bras à ma mère. Mes sœurs, prêtes les premières, attendaient le signal du départ; mais, au dernier moment, on
S découvrait toujours une tache oubliée sur la redingote du père de famille, et il fallait bien vite l'effacer avec un chiffon mouillé de benzine.
Mon père, gardant son grand chapeau sur la tête, attendait, en manches de chemise, que l'opération
lo fût terminée, tandis que ma mère se hâtait, ayant ajusté ses lunettes, et ôté ses gants pour ne les pas gâter.
On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant, en se donnant le bras.
15 Elles étaient en âge de mariage, et on en faisait montre en ville. Je me tenais à gauche de ma mère, dont mon père gardait la droite. Et je me rappelle l'air pompeux de mes pauvres parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs
20 traits, la sévérité de leur allure. Ils avançaient d'un
pas grave, le corps droit, les jambes raides, comme
si une affaire d'une importance extrême eût dépendu
de leur tenue.
Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands
25 navires qui revenaient de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les mêmes paroles :
— Hein ! si Jules était là-dedans, quelle surprise ! Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le
30 seul espoir de la famille, après en avoir été la ter-
reur. J'avais entendu parler de lui depuis mon enfance. Je savais tous les détails de son existence jusqu'au jour de son départ pour l'Amérique, bien qu'on ne parlât qu'à voix basse de cette période de sa vie. S
Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, c'est-à-dire qu'il avait mangé quelque argent, ce qui est bien le plus grand des crimes pour les familles pauvres. Chez les riches, un homme qui s'amuse fait des bêtises. Chez les nécessiteux, un garçon qui lo force les parents à écorner le capital devient un mauvais sujet, un drôle!
Et cette distinction est juste, bien que le fait soit le même, car les conséquences seules déterminent la gravité de l'acte. 15
Enfin l'oncle Jules avait notablement diminué l'héritage sur lequel comptait mon père, après avoir d'ailleurs mangé sa part jusqu'au dernier sou.
On l'avait embarqué pour l'Amérique, comme on faisait alors, sur un navire marchand allant du ;c Havre à New-York.
Une fois là-bas, mon oncle Jules s'établit marchand de je ne sais quoi, et il écrivit bientôt qu'il gagnait un peu d'argent et qu'il espérait pouvoir dédommager mon père du tort qu'il lui avait fait. 25 Cette lettre causa dans la famille une émotion profonde. Jules devint tout à coup un honnête homme, un garçon de cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les Davranche.
Un capitaine nous apprit en outre qu'il avait loué 30
une grande boutique et qu'il faisait un commerce important.
Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait: «Mon cher Philippe, je t'écris pour que tu ne t'in-
5 quiètes pas de ma santé, qui est bonne. Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage dans l'Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te donner de mes nouvelles. Si je ne t'écris pas, ne sois pas inquiet. Je reviendrai
lo au Havre une fois fortune faite. J'espère que ce ne sera pas trop long, et nous vivrons heureux ensemble ...»
Cette lettre était devenue l'évangile de la famille. On la lisait à tout propos, on la montrait à tout le
15 monde.
Pendant dix ans, en effet, l'oncle Jules ne donna plus de nouvelles; mais l'espoir de mon père grandissait à mesure que le temps marchait; et ma mère aussi disait souvent:
20 — Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera.
Et chaque dimanche, en regardant venir de l'horizon les gros vapeurs noirs vomissant sur le ciel des serpents de fimiée, mon père répétait sa phrase
25 éternelle:
— Hein! si Jules était là-dedans, quelle surprise! Et on s'attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier:
— Ohé! Philippe.
30 On avait échafaudé mille projets sur ce retour
assuré; on devait même acheter, avec l'argent de l'oncle, une petite maison de campagne près d'Ingouville. Je n'affirmerais pas que mon père n'eût point entamé déjà des négociations à ce sujet.
L'aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans; 5 l'autre vingt-six. Elles ne se mariaient pas, et c'était là un gros chagrin pour tout le monde.
Un prétendant enfin se présenta pour la seconde. Un employé, pas riche, mais honorable. J'ai toujours eu la conviction que la lettre de l'oncle Jules, 10 montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la résolution du jeune homme.
On l'accepta avec empressement, et il fut décidé qu'après le mariage toute la famille ferait ensemble un petit voj'age à Jersey. 15
Jersey est l'idéal du voj-age pour les gens pauvres. Ce n'est pas loin; on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet îlot appartenant aux Anglais. Donc, un Français, avec deux heures de navigation, peut s'offrir la vue d'un peuple voisin 20 chez lui et en étudier les mœurs.
Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente, notre rêve de tous les instants.
On partit enfin. Je vois cela comme si c'était d'hier: le vapeur chauffant contre le quai de Gran- 25 ville; mon père, effaré, surveillant l'embarquement de nos trois colis; ma mère inquiète ayant pris le bras de ma sœur non mariée, qui semblait perdue depuis le départ de l'autre, comme un poulet resté seul de sa couvée; et, derrière nous, les nouveaux 30
époux qui restaient toujours en arrière, ce qui me faisait souvent tourner la tête.
Le bâtiment siffla. Nous voici montés, et le
navire, quittant la jetée, s'éloigna sur une mer plate
5 comme une table de marbre vert. Nous regardions
les côtes s'enfuir, heureux et fiers comme tous ceux
qui voyagent peu.
Mon père tendait son ventre, sous sa redingote
dont on avait, le matin même, effacé avec soin
lo toutes les taches, et il répandait autour de lui cette
odeur de benzine des jours de sortie, qui me faisait
reconnaître les dimanches.
Tout à coup, il avisa deux dames élégantes à qui deux messieurs offraient des huîtres. Un vieux mateiS lot déguenillé ouvrait d'un coup de couteau les coquilles et les passait aux messieurs, qui les tendaient ensuite aux dames. Elles mangeaient d'une manière délicate, en tenant l'écaillé sur un mouchoir fin et en avançant la bouche pour ne point tacher 20 leurs robes. Puis elles buvaient l'eau d'un petit mouvement rapide et jetaient la coquille à la mer.
Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela raffiné, supérieur, et il s'ap- 25 procha de ma mère et de mes sœurs en demandant:
— Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres?
Ma mère hésitait, à cause de la dépense; mais mes deux sœurs acceptèrent tout de suite. Ma mère dit, d'un ton contrarié:
30 — J'ai peur de me faire mal à l'estomac. Offre ça
aux enfants seulement, mais pas trop, tu les rendrais malades.
Puis, se tournant vers moi, elle ajouta:
— Quant à Joseph, il n'en a pas besoin; il ne faut point gâter les garçons. S
Je restai donc à côté de ma mère, trouvant injuste cette distinction. Je suivais de l'œil mon père, qui conduisait pompeusement ses deux filles et son gendre vers le vieux matelot déguenillé.
Les deux dames venaient de partir, et mon père lo indiquait à mes sœurs comment il fallait s'y prendre pour manger sans laisser couler l'eau; il voulut même donner l'exemple et il s'empara d'une huître. En essayant d'imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide sur sa redingote et j'en- 15 tendis ma mère murmurer :
— Il ferait mieux de se tenir tranquille.
Mais tout à coup mon père me parut inquiet; il s'éloigna de quelques pas, regarda fixement sa famille pressée autour de l'écailleur, et, brusquement 2c il vint vers nous. Il me sembla fort pâle, avec des yeux singuliers. Il dit, à mi-voix, à ma mère:
— C'est extraordinaire, comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble à Jules.
Ma mère interdite demanda: 25
— Quel Jules? . . .
Mon père reprit :
— Mais . . . mon frère ... Si je ne le savais pas en bonne position, en Amérique, je croirais que c'est lui. 30
Ma mère effarée balbutia :
— Tu es fou! Du moment que tu sais bien que ce n'est pas lui, pourquoi dire ces bêtises-là?
Mais mon père insistait :
S — Va donc le voir, Clarisse; j'aime mùeux que tu t'en assures toi-même, de tes propres yeux.
Elle se leva et alla rejoindre ses filles. ]\Ioi aussi, je regardais l'homme. Il était vieux, sale, tout ridé, et ne détournait pas le regard de sa besogne, lo Ma mère revint. Je m'aperçus qu'elle tremblait. Elle prononça très vite :
— Je crois que c'est lui. Va donc demander des renseignements au capitaine. Surtout sois prudent, pour que ce garnement ne nous retombe pas sur les
15 bras,^ maintenant!
Mon père s'éloigna, mais je le suivis. Je me sentais étrangement ému.
Le capitaine, un grand monsieur maigre, se promenait sur la passerelle d'un air important. 20 Mon père l'aborda avec cérémonie, en l'interrogeant sur son métier avec accompagnement de compliments :
— Quelle était l'importance de Jersey? Ses productions? Sa population? Ses mœurs? Ses couas tûmes? La nature du sol, etc., etc.
Puis on parla du bâtiment qui nous portait, VExpress; puis de l'équipage. Mon père, enfin, d'une voix troublée :
— Vous avez là un vieil écailleur d'huîtres qui
1 Traduire: sur les mains.
paraît bien intéressant. Savez-vous quelques détails sur ce bonhomme?
Le capitaine, que cette conversation finissait par irriter, répondit sèchement :
— C'est un vieux vagabond français que j'ai 5 trouvé en Amérique l'an dernier, et que j'ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre, mais il ne veut pas retourner près d'eux, parce qu'il leur doit de l'argent. Il s'appelle Jules . . . Jules Darmanche ou Darvanche, quelque chose comme ça, 10 enfin. Il paraît qu'il a été riche un moment là-bas, mais vous voyez où il en est réduit maintenant.
Mon père qui devenait livide, articula:
— Ah! ah! très bien . . ., fort bien . . . Cela ne m'étonne pas ... Je vous remercie beaucoup, 15 capitaine.
Et il s'en alla, tandis que le marin le regardait s'éloigner avec stupeur.
Il revint auprès de ma mère, tellement pâlo qu'elle lui dit: 20
— Assieds-toi; on va s'apercevoir de quelque chose. Il tomba sur le banc en bégayant :
■ — C'est lui, c'est bien lui!
Puis il demanda:
— Qu'allons-nous faire? ... 25 Elle répondit vivement:
— Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph «ait tout, il va aller les chercher. Il faut prendre garde surtout que notre gendre ne se doute de rien.
Mon père paraissait atterré. Il murmura: 30
156 A FKENCH READER
— Quelle catastrophe!
Ma mère ajouta, devenue tout à coup furieuse:
— Je me suis toujours doutée que ce voleur ne ferait rien, et qu'il nous retomberait sur le dos! Comme si on
S pouvait^attendre quelque chose d'un Davranche! . . . Et mon père se passa la main sur le front, comme il faisait sous les reproches de sa femme. Elle ajouta:
— Donne de l'argent à Joseph pour qu'il aille lo payer ces huîtres, à présent. Allons-nous-en à
l'autre bout, et fais en sorte que cet hoimne n'approche pas de nous !
Elle se leva, et ils s'éloignèrent après m'avoir remis une pièce de cent sous.
15 Mes sœurs, surprises, attendaient leur père. J'affirmai que maman s'était trouvée un peu gênée par la mer, et je demandai à l'ouvreur d'huîtres:
— Combien est-ce que nous vous devons, monsieur? J'avais envie de dire: mon oncle.
20 II répondit :
— Deux francs cinquante.^
Je tendis mes cent sous et il me rendit la monnaie. Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je regardais son visage, un vieux et 25 misérable visage, triste, accablé, en me disant :
— C'est mon oncle, le frère de papa, mon oncle! Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me remercia :
— Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur! avec l'accent d'un pauvre, qui reçoit l'aumône.
1 Ajouter: centimes.
MON OXCLE JULES 157
^les sœurs me contemplaient, stupéfaites de ma générosité.
Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda:
— Il y en avait pour trois francs?^ ... Ce n'est 5 pas possible.
Je déclarai d'une voix ferme:
— J'ai donné dix sous de pourboire.
Ma mère me regarda dans les yeux:
— Tu es fou! Donner dix sous à cet honm^ie, à 10 ce gueux! . . .
Elle s'arrêta sous un regard de mon père, qui désignait son gendre.
Puis on se tut.
Devant nous, à l'horizon, une ombre violette 15 semblait sortir de la mer. C'était Jersey.
Lorsqu'on approcha des jetées, im désir \'iolent me vint au cœur de voir encore une fois mon oncle Jules, de m'approcher, de lui dire quelque chose de consolant, de tendre. 20
Mais, comme personne ne mangeait plus d'huîtres, il avait disparu.
Et nous sommes revenus par le bateau de Saint- Malo, pour ne pas le rencontrer. ?*Ia mère était dévorée d'inquiétude. 25
Je n'ai jamais revu le frère de mon père!
Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent sous aux vagabonds.
* There was three francs' worth?
Paris était bloqué, affamé. On mangeait n'importe quoi.
Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les 5 mains dans les poches de sa culotte d'uniforme, M. Morissot, horloger, s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une connaissance du bord de l'eau.
Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot parlo tait dès l'aurore, une canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il prenait le chemin de fer, descendait à Colombes, puis gagnait à pied l'île Marante. A peine arrivé en ce lieu de ses rêves, il se mettait à pêcher; il péchait jusqu'à 15 la nuit.
Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme jovial, M. Sauvage, mercier, autre pêcheur fanatique. Ils passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants 20 au-dessus du courant; et ils s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre.
En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient; mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et 25 des sensations identiques.
Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil versait dans le dos des deux enragés pêcheurs 1.58
une bonne chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin: «Hein! quelle douceur!» et M. Sauvage répondait: «Je ne connais rien de meilleur.» Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer. 5
Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura : «En voilà des événements !» Morissot gémit: «Et quel temps! C'est aujourd'hui lo le premier beau jour de l'année.»
Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.
Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot reprit: «Et la pêche? hein! quel bon souvemr!» 15
M. Sauvage demanda: «Quand y retourneronsnous?»
Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une abvsinthe; puis ils se remirent à se promener sur les trottoirs. 20
Morissot s'arrêta soudain: «Une seconde verte, ^ hein?» M. Sauvage y consentit: «A votre disposition.» Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de vins.
Ils étaient fort étourdis en sortant. Il faisait 25 doux.2 Une brise caressante leur chatouillait le visage.
M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta: Si on y allait?
* Traduire: une seconde absinthe. ^ Le temps était doux.
— Où ça?
— A la pêche, donc.
— Mais où?
— IMais à notre île. Les avant-postes français s sont auprès de Colombes. Je connais le colonel
Dumoulin; on nous laissera passer facilement.
Morissot frémit de désir: «C'est dit. J'en suis.» Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments.
Une heure après, ils marchaient côte à côte sur la lo grand'route. Puis ils gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'un laisser-passer.
Bientôt ils franchirent les avant-postes, traveriS sèrent Colombes abandonné, et se trouvèrent au bord des petits champs de vigne qui descendent vers la Seine. Il était environ onze heures.
En face, le village d'Argenteuil semblait mort.
Les hauteurs d'Orgemont et de Sannois dominaient
20 tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à
Nanterre était vide, toute vide, avec ses arbres nus
et ses terres grises.
M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura: «Les Prussiens sont là-haut!» Et une 25 inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays désert.
«Les Prussiens!» Ils n'en avaient jamais aperçu,
mais ils les sentaient là depuis des mois, autour de
Paris, ruinant la France, pillant, massacrant, af-
30 famant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte
de' terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux.
Morissot balbutia: «Hein! si nous allions en rencontrer?»
IM. Sauvage répondit, avec cette gaieté parisienne 5 reparaissant malgré tout :
«Nous leur offririons une friture.»
IMais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence de tout l'horizon.
A la fin, ]\I. Sauvage se décida: «Allons, en route! 10 mais avec précaution.» Et ils descendirent dans un champ de vigne, profitant des buissons pom- se couvrir, l'œil inquiet, l'oreille tendue.
Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du fleuve. Ils se mirent à courir; et 15 dès qu'ils eurent atteint la berge, ils se blottirent dans les roseaux.
Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout seuls. 20
Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.
En face d'eux l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La petite maison du restaurant était close, semblait déserte depuis des années.
^I. Sauvage prit le premier goujon, Morissot at- 25 trapa le second, et d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au bout du fil : une vraie pêche miraculeuse.
Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet qui tremnait ù leurs pieds. Et 30
une joie délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps.
Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les S épaules; ils n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils ignoraient le reste du monde; ils péchaient.
Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se relo mettait à tonner.
M. Sauvage haussa les épaules: «Voilà qu'il? recommencent,)) dit-il.
Morissot, qui regardait anxieusement plonger
coup sur coup la plume de son flotteur, fut pris
is soudain d'une colère d'homme paisible contre ces
enragés qui se battaient ainsi, et il grommela:
«Faut-il être stupide pour se tuer comme ça.»
M. Sauvage reprit: «C'est pis que des bêtes.))
Et Morissot, qui venait de saisir un petit poisson, 20 déclara: «Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements.))
M. Sauvage l'arrêta: «La République n'aurait pas déclaré la guerre ...»
Morissot l'interrompit: «Avec les rois on a la 25 guerre au dehors; avec la République on a la guçrre au dedans.»
Et tranquillement ils se mirent à discuter les
grands problèmes politiques avec une raison saine
d'hommes doux et bornés, tombant d'accord sur ce
30 point, qu'on ne serait jamais libres. Et le Mont-
Valérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves, à bien des joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des cœurs de femmes, en des cœurs de filles, en des s cœurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus.
— C'est la vie, déclara M. Sauvage.
— Dites plutôt que c'est la mort, reprit en riant ISIorissot. lo
Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher derrière eux; et ayant tourné les }-cux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et 15 coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.
Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la rivière.
En quelques secondes, ils furent saisis, attachés, 20 emportés, jetés dans une barque et passés dans l'île.
Et derrière la maison qu'ils avaient cru abandonnée, ils aperçurent une vingtaine de soldats allemands. 25
Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français: «Eh bien, messieurs, avez-vous fait bonne pêche?»
Alors un soldat déposa aux pieds de l'oflîicier le 30
filet plein de poissons, qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit: «Eh! eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Écoutez-moi et ne vous troublez pas.
5 «Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous; c'est la guerre.
lo «Mais comme vous êtes sortis par les avantpostes, vous avez assurément un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce.»
Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agi-
15 tées d'un léger tremblement nerveux, se taisaient. L'officier i-eprit: «Personne ne le saura jamais, vous rentrerez paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est la mort, et tout de suite. Choisissez.»
20 Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche. Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière: «Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes! Vous devez avoir des parents?»
25 Le Mont-Valérien tonnait toujours.
Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop près des prisonniers; et douze hommes vinrent
30 se placer à vingt pas, le fusil au pied.
L'officier reprit: «Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus.»
Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit Morissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse: «Vite, ce mot d'ordre? 5 Votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'attendrir.»
Morissot ne répondit rien.
Le Prussien entraîna alors IM. Sauvage et lui posa la même question. 10
M. Sauvage ne répondit rien.
Ils se retrouvèrent côte à côte.
Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes.
Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur 15 le filet plein de goujons, resté dans l'herbe, à quelques pas de lui.
Un rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes. 20
Il balbutia: «Adieu, monsieur Sauvage.»
M. Sauvage répondit: «Adieu, monsieur Morissot.»
Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles tremblements.
L'officier cria: «Feu!» 25
M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s'abattit en travere sur son camarade, le visage au ciel.
L'Allemand donna de nouveaux ordres.
Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec »o
166 A PRENCH READER
des cordes et des pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts; puis ils les portèrent sur la berge.
Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes; deux autres saisirent M. Sauvage de la 5 même façon. Les corps, un instant balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d'abord.
L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se lo calma, tandis que de toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.
Un peu de sang flottait.
L'ofîicier, toujours serein, dit à mi-voix: «C'est le tour des poissons maintenant.»
15 Puis il revint vers la maison.
Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa, l'examina, sourit, cria: «Wilhelm!»
Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prus- 20 sien, lui jetant la pêche des deux fusillés, commanda: «Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux.»
Puis il se remit à fumer sa pipe.