‹ A. Gérin-Lajoie [microforme]Chapitre 3 sur 3 · EE · texte numérisé non relu

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de la Minerve; M. Duvernay tenait beaucoup à me garder, je lui coûtais si peu! il faisait toutes sortes d’objections à mon départ; me priait de continuer encore quelques jours.

me payait régulièrement, m’emmenait à sa chambre pour me faire prendre un verre de quelque liqueur, ce qu’il n'avait jamais fait auparavant. Il finit même par me faire présent d’une montre d’argent. Maïs enfin, mon ami Bellemare était avec moi depuis quinze jours, ‘avais un motif pour résister à toutes ces séductions. Il fallait bien décider, d’une manière ou d’une aatre, s’il allait me remplacer.

‘ Le 18 août, je présentai Bellemare à Duvernay, lui disant qu’il allait commencer à travailler à ma place et que si, au bout de quelque temps, il ne s’acquittait pas de sa besogne à la satisfaction du propriétaire de lu Minerve, je reprendrais @e nouveau la rédaction. Bellemare ne fit aucun arrangement avec Duvernay. A la fin de la première

semaine, il fut agréablement surpris de recevoir le prix de cinq semasnes ; il était loin de s'attendre à une pareille libéralité ; j'avais été moi-même plus d’une année avant de toucher autant d’argent. Cette somme était beaucoup plus qu’il ne fallait à Bellemare pour subvenir à ses premières dépenses.

Dans la suîte, il eut toujours le soin de se faire payer régulièrement chaque semaine, et de s’adresser à Duvernay chaque fois que celui-ci faisait semblant de l’oublier.

‘“ Duvernay, d’ailleurs, en fut bientôt satisfait et n’aurait pas voulu l’échanger pour moi.

‘“ Le travail auquel je fus assujetti pendant les deux années et demie que je fus rédacteur de la Minerve me força d’étudier la politique, de s'ivre attentivement les affaires publiques et d’acquérir beaucoup de connaissances que j’eusse dédaignées sans cela.

Muis, G'un autre côté, cette nécessité de compiler sans cesse, d'analyser, de traduire, de

recueillir une foule de petits faits divers, a pour conséquence de rendre un homme superficiel, de détourner son attention des matières sérieuses, en sorte qu’il se trouve après tout à n'avoir rien approfondi; il ressemble au Chrysologue dont parle J. B.

Rousseau,

Qui savait tout et ne savait rien.

‘ Si le temps que j'ai employé à écrire sur tant de sujets différents avait pu être appliqué à l’étude d’une branche spéciale de connaissances, mon travail m’eût été certainement plus utile. L’habitude d'écrire à la hâ‘: et au jour le jour nuit beaucoup au style. Cn s’habitue à écrire sans aucun soin, et ce défaut ne peut plus guère disparaître.

‘ Pour un autre raison, mon séjour à /& Minerve m'a moins servi que je ne me l’étais imaginé d’abord. M. Duvernay qui, quoique simplement propriétaire, tenait cependant à passer pour rédacteur, me tint toujours dans

l'ombre autant qu’il lui fut possible. Il est vrai qu'après deux ans et demi passés exclusivement dans cet emploi, je devais nécessairement être un peu connu ; mais jamais M. Duvernay ne m’a publiquement reconnu comme rédacteur. Un avantage incontestable pourtant que j'ai retiré de ma carrière de journaliste, a été de me mettre souvent en contact avec les premiers hommes du pays, j'ai pu ainsi faire la connaissance et acquérir l'amitié de MM. LaFontaine, Morin, Taché, etc., ce qui m’a été d’une grande utilité par la suite.

‘Ma passion pour le journalisme me faisait tout supporter. M. Duvernay n'aurait pu trouver personne pour faire le travail que je faisais à moins de trois cents louis par an; et quand je songe que, durant les deux années et demie dont je parle, je n’ai pas reçu en tout la moitié de cette somme, je crois que beaucoup de personnes me dispenseront de reconnaissance.

‘ Pendant tout ce temps, je re suis pas entré une seule fois dans un restaurant ou dans un café; je ne crois pas avoir dépensé un cu pour mes menus plaisirs; jamais je n'ai été ni aux soirées ni aux théâtres, lorsqu'il me fallait faire l’achat d’une carte de spectacle. N'ayant que les vêtements absolument nécessaires, je n'aurais pas été en état de sortir dans la société, quand même j'en aurais eu le goût.

‘ Ma carrière eût pu être bien différente si ma fortune m'’eût permis de fréquenter les salons, de me faire des amis, et de rechercher ces rapports sociaux qui sont totjours si avantageux aux jeunes gens qui veulent réussir dans le monde, et surtout dans le monde politique.

‘“ À ma sortie de la Minerve, ayant queiques épargnes, je me livrai de tout cœur à l'étude du droit. Mais voilà qu’un jour la rumeur d’une prochaine dissolution de la chambre législative commença à circuler

Gans le public. Pour moï, qui, durant toute ma carrière de journaliste, avais combattu sontre le gouvernement qui déjà menaçait ruine, cette nouvelle était bien de nature à me causer de l’émotion. En effet, la politique vint m’absorber de nouveau.

‘Mes amis me proposèrent de me rendre dans le comté de Saint-Maurice, où le solliciteur général de l’administration Sherwood (M. Turcotte) devait se présenter. J'étais chargé d'empêcher, par tous les moyens possibles, l'élection de Turcotte.

‘ Je partis pour Machiche le 4 décembre, Le lendemain, qui était un dimanche, je fis un long discours à la porte de l’église.

‘“ On parlait depuis quelque temps, dans le comté de prier l’honorable L. J. Papineau, arrivé de France depuis deux ans et dont le nom était encore extrêmement populaire parmi les Canadiens-Français, de se porter candidat. À mon départ de Montréal, M. La- Fontaine m'avait dit que le parti libéral

serait flatté d’avoir M. Papineau pour un de ses champions; mais qu’il était sûr que celui-ci ne consentirait jamais à rentrer dans la vie publique.

‘* M. Turcotte voulait se servir de ce nom populaire pour se faire accepter des électeurs ; mais je m’efforçai de déjouer son dessein er me joignant sans hésiter à ceux qui proposaient M. Papineau. Je convoquai à Machiche une assemblée de tout le comté; j'y rédigeai et fis accepter une série de résolutions condamnant sans réserve l’administration du jour, et priant M. Papineau, s’il partageait ces sentiments, de se laisser porter candidat pour la représentation du comté.

“ J'appuyai ces résolutions d’un long discours. M. Turcotte lui-même ne voulut pas y faire d’opposition, quoique sa conduite fût condamnée par les résolutions de l’assemblée.

‘Une députation fut envoyée à M. Papineau, et à la surprise d’un grand nombre, il se rendit aux vœux du comté et publia son

adresse aux électeurs. Elle ne contenait rien qui ne fût parfaitement en harmonie avec les idées politiques de x Minerve. Le but de ma mission était donc rempli, et je revins à Montréal.

‘ La session s’ouvrit le 25 février et se ferma le 23 mars. Le ministère fut renversé.

et MM. LaFontaine et Baldwin appelés au pouvoir.

‘€ A près la session, l’honorable A. N. Morin, qui avait été nommé orateur de l’assemblée législative, me dit qu’il aurait bientôt besoin d’un secrétaire, et que si, en attendant, je voulais étudier l’anglais et me mettre en état de faire sa correspondance dans les deux langues, il m’emploierait et me donnerait un salaire convenable.

‘ Pour cela, il me fallait interrompre encore les études que j'avais commencées, Mais, réflexion faite, j’acceptai et je fermai mes livres de droit.”

Vers ce temps un grand changement

s’opéra dans les sentiments de la jeunesse de Montréal. L’unanimité qri avait régné jusque-là parmi les Canadtens-Français n’existait plus. Un parti s'était formé parmi les jeunes gens, et un petit journal fondé l’année précédente par M. G. Batchelor, puis acheté par M. J.B. E. Dorion, leur servait d’organe. Ce petit journal s’appelait l’Avenir ; il s’agrandit plus tard, et durant les années 1848, 1849 et 1850, rédigé par un comité de collaboration composé d’une quinzaine de jeunes gens les plus habiles de l’Institut, il joua un rôle important dans la politique du pays.

Dès les premiers mois de son existence, il déclara la guerre à la Minerve et cette guerre ouverte a duré jusqu’à ce qu'il ait cessé d'exister.

Cependant l’honorable L. J. Papineau, élu représentant du comté de Saint-Maurice, et qu’on avait entièrement oublié dans les nouveaux arrangements ministériels, manifestait des sentiments d’opposition à la politique

suivie par le grand parti canadien-français dont MM. LaFontaine et Morin avaient été les chefs depuis l’union des Canadas.

Cette opposition, d’abord contenue durant la courte session de 1848, devint bientôt ouverte et même violente. En avril et mai, sous prétexte de répondre à des lettres qu’on lui adressait, il publia deux ou trois articles qui prirent le nom de manifestes, dans lesquels il insultait sans ménagement la majorité de la chambre et particulièrement son chef, M. LaFontaine. Alors la Revue canadienne, à son tour, attaqua M. Papineau, mais le fit peutêtre avec trop de violence. Le parti de jeunes gens qui depuis quelque temps désait abandonne: le drapeau de M. LaFontaine, se rangea aussitôt aux côtés de M. Papineau.

J'avais toujours admiré les talents oratoires de M. Papineau, je ressentais une espèce de vénération pour ce vieil athlète politique, et rien ne me brisa le cœur comme la nécessité de m'éloigner de lui. Mais il n’y

avait pas à balancer, il fallait ou se déclarer ouvertement contre M. Papineau, ou déserter le parti LaFontaine-Morin, qui se composait de la presque totalité des Canadiers-Français, et sous la bannière duquel j'avais marché et combattu depuis ma sortie du collège. Dans cette alternative, je ne pouvais hésiter un instant, et je ne cachai pas mes sentiments.”

Une grande fermentation régnait dans les esprits, et de l’arène politique les divisions descendirent jusque dans la vie privée. Des haïnes personnelles éclatèrent avec une violence inouïe, même dans l’enceinte paisible de l’Institut canadien, dont Gérin - Lajoie était le président. Il y eut scission et les élections des officiers qui se firent peu de temps après furent marquées par des scènes déplorables, dont l’âme sensible et pacifique de Lajoie fut profondément affectée.

‘ Au dehors, l’opposition de Papineau s’accentuait de jour en jour. Dans une démons-

tration politique qui eut lieu dans le comté de Saint-Maurice, on invita le grand agitateur à prendre la parole; il fut écouté attentivement ; mais d’autres orateurs ayant voulu lui répondre, des gens ivres, partisans aveugles de Papineau, les firent taire par leur tumulte. Je tentai à plusieurs reprises de parler, mais chaque fois des cris assourdissants étouffèrent ma voix. On me reprochaïit surtout de venir combattre M. Papineau, après l’avoir proposé moi-même comme représentant du comté six mois auparavant.

On ne pouvait comprendre que sa politique fût moins acceptable au peuple de la province en 1848, qu’elle ne l’avait été en 1847. On se refusait à croire qu’il cherchât à diviser le parti canadien-français, comme c'était pourtant malheureusement le cas. Ce ne fut que dans une assemblée tenue quelques jours plus tard à la Rivière-du-Loup que je pus à loisir expliquer ma conduite, et faire entendre pourquoi, après avoir été naguère admi-

rateur ü: M. Papineau, je me trouvais forcé de me séparer de lui et de son parti. Je parlai, je crois, avec modération et je fus cette fois écouté avec une attention parfaite.”

Les violences auxquelles se livrèrent à cette époque les hommes extrêmes des deux partis achevèrent de dégoûter Lajoie de la politique. Comme il venait d’être reçu avocat, il ouvrit un bureau, mais il était pauvre à tel point qu'il avait à peine de quoi se vêtir. Sa timidité naturelle s’en était accrue, et il se sentait porté plutôt à fuir qu’à rechercher l’approche des clients. Ajoutez à cela une conscience honnête jusqu’au scrupule.

‘ Malgré, dit-il, le soin que je prenais de ne pas sortir de ma retraite, quelques personnes cependant vinrent à moi; mais les récits qu’elles me faisaient étaient bien propres à me dégoûter de la profession. L’un voulait satisfaire une rancune, un autre cherchaïit naïvement quelque moyen de faire attendre ses créanciers. Je répondais que je ne me chargeais pas de ces sortes d’affaires.”

On devine facilement qu'avec de pareilles dispositions, Gérin-Lajoie ne pouvait pas faire fortune au palais. Il ne tarda pas à le comprendre et profita de la première issue pour en sortir. Nommé payeur au ministère des travaux publics, puis traducteur au parlement, il ne sortit plus guère des emplois et il fit bien. C’est là qu'avec ses aptitudes, il pouvait se rendre le plus utile à son pays. Gérin-Lajoie était un rêveur; il était trop homme de pensée peur être homme d’action. La vie d’employé, en lui ôtant les soucis du lendemain, devait le rendre à cette liberté d’esprit qui était pour lui la source de tant de jouissances.

Après le rêve d’une existence à la campagne qu’il caressa jusqu’à la fin, aucun genre de vie ne convenait mieux à son carac ère.

La régularité des heures de bureau satisfaisait ses goûts d’ordre et de tranquillité. Les loisirs qu’elle lui laissait lui permettaient de donner libre carrière à ses idées spécula-

tives et à s’abandonner tout entier à son amour de l’étude.

Lajoie n’était cependant pas alors sans . ambition; il n'avait pas été insensible aux invitations que des journaux lui avaient faites de solliciter un siège au parlement.

On en trouve des traces dans les lignes suivantes, écrites le 24 janvier 1849. Elles révèlent en même temps la droiture des intentions de cet homme de bien.

‘ Dans toutes les discussions politiques auxquelles j’ai eu part, soit dans les journaux, soit ailleurs, je n’ai jamais pris une décision sans avrir réfléchi longtemps; ce qui fait que jusqu’aujourd’hui, je n’ai eu à me répentir d'aucune de mes démarches, ni de mes opinions politiques. Lorsqu'il me faut choisir entre deux partis, ce que je considère par-dessus toutes choses, c’est le bonheur du peuple.

‘ Entré bien jeune dans les luttes du journalisme, j'ai aimé la vie publique. J’en

suis un peu désenchanté, depuis que la discorde s’est mise parmi mes compatriotes, et que je les vois se déchirer à belles dents. Je suis tenté d'attendre un meilleur ordre de choses pour rentrer dans la carrière.

‘ Mon désir maintenant est de rester tranquille et d’étudier jusqu’après trente ans, hormis que des circonstances particulières ne viennent changer ma détermination. Il est si difficile en politique de prévoir ce qui arrivera, qu'il serait imprudent de fixer longtemps d’avance la marche à suivre.

Mais si jamais j’entre dans la vie publique, ce sera plus par devoir que par inclination.”

Gérin-Lajoie n’envisageait pas avec moins de désintéressement et de raison les devoirs de la vie privée que ceux de la vie publique. Il balança longtemps avant de se décider à se marier et il en donne les raisons; ces raisons semblent plutôt celles d’un vieillard que celles d’un jeune homme de vingt-quatre ans.

Il plaçait au premier rang le devoir de la piété filiale. Après les sacrifices que ses parents avaient faits pour lui, il se croyait obligé de leur aider dans l’éducation de leur nombreuse famille. Il le fit en effet, et il est beau de voir les sages avis dont il accompagnait ses offrandes pécuniaires. Il était devenu le conseiller des siens et ceux-ci n’entreprenaient rien d’important sans le consulter. Plusieurs de ses avis sont consignés dans ses Mémoires, et sont autant de témoignages de son jugement précoce.

A plusieurs reprises il proposa à son père et à sa mère d'abandonner leur terre à l’un de leurs enfants, et de venir passer le reste de leurs jours avec lui, promettant que de leur vivant il ne se marierait pas afin de leur assurer une vieillesse indépendante et tranquille. Leur bonheur eût été le sien, et il n’eût fait que deux parts de sa vie: l’une à ses parents, l’autre à l’amitié.

On a vu quelle place occupait dans cette

amitié son compagnon d'étude Bellemare, dont, à la date du 12 février 1849, il saluait le retour après une longue absence.

‘Mon ami Bellemare est arrivé de Baltimore pour me remplacer au bureau de {a Minerve, où j'étais rentré pendant son absence. J’en suis doublement heureux. Je pourrai désormais re livrer avec plus de loisir aux études sérieuses et semer pour récolter plus tard. Je ne prévois guère encore ce que je pourrai faire pour ce pauvre pays qui a tant besoin de nous! peut-être la pauvreté m’empêchera-t-elle de me dévouer jamais tout entier à son service. Que la volonté de Celui qui veille sur les destinées humaines soit faite! Maïs en attendant, je veux étudier pour fortifier ma raison, former mon jugement et agrandir le cercle de mes connaissances. Si mon pays n’en profite pas un jour, j'aurai au moins la satisfaction d’avoir travaillé en pensant à lui.

‘Il est probable que quand je serai prêt à

jouer un rôle actif, le Canada sera en république ; je dois donc étudier les institutions républicaines et suivre attentivement le progrès des idées démocratiques dans le morde.

La solitude où je vis favorise la réflexion, je mettrai donc à profit mes moments de loisir, ayant toujours devant les yeux la maxime si vraie que le temps perdu ne se recouvre jamais.

‘“ Je caresse depuis quelque temps le projet de m'acheter une terre à la campagne, aussitôt que j’en aurai les moyens. L'état paisible du cultivateur me sourit toujours. Je l’ai déjà dit, je ne pourrai jamais être qu’un avocat, ou un journaliste, ou un cultivateur. D’après la manière dont j'envisage la chose aujourd’hui, je suis porté à croire que l'exercice de ma profession, qui ne m'a jamais plu, pour une infinité de raisons, ne me procurerait pas le bonheur. La carrière du journaliste pour laquelle je me sens beaucoup plus de penchant, est ingrate et stérile.

Le sort le plus désirable me paraît donc être celui du cultivateur instruit, qui n’est pas forcé de travailler lui-même du matin au soir; mais qui, après avoir passé une partie du jour dans sa bibliothèque, va dans son champ diriger les travaux de sa ferme et prendre un exercice salutaire ; qui à son retour s’entretient avec des voisins instruits sur les affaires publiques. Car je pense que, pour qu’à la longue cette vie des champs ne devienne pas ennuyeuse, il faut être entouré de quelques amis éclairés qui sachent nous comprendre et nous répondre. Il faut même, je crois, pouvoir se donner certains plaisirs de luxe, de ceux que nous avons en ville, tels que la musique, le chant, etc. On peut, par ce moyen, se délasser très agréablement de ses travaux champêtres, et couler des jours heureux dans l’innocence et la tranquillité.

‘Voilà pourquoi je projette d’aller m’établir d’ici à peu d’années dans la paroisse de

Nicolet, entre le port Saint-François et le collège, pour être près des steamboats qui vont aux grandes villes, et du collège où j'aurai probablement toujours des amis éclairés et vertueux. Voilà pourquoi aussi je projette, avant de me rendre dans ce lieu, de m'attacher quelque jeune personne aimable ét sensible, qui possède la musique et qui ait, comme moi, des goûts simples et champêtres. Mais laissons faire le temps.

27 septembre 1849.

‘On ne parle depuis quelques jours que d’un changement du siège du gouvernement. * Cette question se décidera dans le courant de la semaine prochaine. On dit que Toronto sera probablement la future capitale. En quelque lieu que soit porté le siège du gouvernement, il faudra bien que je l’y suive.

* A la suite des émeutes et de l'incendie du Parlement à Montréal.

Il y a aujourd’hui plus de neuf mois que je suis copiste au bureau des travaux publics. Depuis cinq mois, j'ai fait en outre le service de payeur dans les townships de l'Est et sur la rivière Chambly. Si mon salaire était élevé à Æ£200 par an, il est probable que je conserverais cette place pendant plusieurs années. Les hommes de profession gagnent si peu! D'ailleurs, comme avocat, je suis certain que je ferais à peine assez d'argent pour vivre et que l'inquiétude que me causeraient les affaires dont j'aurais la gestion ruinerait ma santé en peu de temps. J'aimerais étre homme de loi, mais à n'avoir pas à me reposer pour vivre sur les gains de cette profession. Il me semble que, avec un peu de bonne volonté, on pourrait empêcher une grande partie des procès ; et on le doit en conscience. Je ne conçois pas de rôle plus honorable que celui d’un homme indépendant sous le rapport de la fortune, qui consacre son temps à la noble tâche

d'obtenir justice pour ceux qu'il croit injustement lésés.

‘Je sais que la vie de bureau, ou plutôt que le métier de copiste n’est pas fait pour développer les facultés, et exercer le jugement. C’est une besogne routinière qui rend souvent incapable d’aucun autre emploi.

Pour échapper à cet inconvénient, je continuerai à étudier des matières sérieuses, telles que le droit, l’économie politique, l’histoire, la théologie, etc. etc.

‘: J'ai fait des épargnes depuis que je suis employé. Je suis riche déjà d’une cinquantaine de louis. La vie paisible et peu dispendieuse que je mène convient à mon caractère, mais je sens cependant qu'ici je ne suis pas à ma place.”

28 septembre 1849.

“Depuis que mon caractère a commencé à se développer et à prendre de la consistance, il y a toujours eu deux hommes en

moi: l’un d’eux, tranquille, insouciant, ami de l'obscurité et ne souhaitant rien de plus que l’aurea mediocritas d’Horace; l’autre, plein d’énergie, d'enthousiasme, d’ambition, désirant les honneurs, les dangers, la gloire du monde. Ces deux hommes si opposés commencèrent à se faire connaître au dedans de moi, dès mes premières années de collège: depuis ils ont combattu sans cesse l’un contre l’autre, sans qu'aucun des deux ait remporté une victoire définitive sur son adversaire. L'homme ardent et ambitieux parut, pendant plusieurs années, gagner du terrain, et s’il eût eu quelque fortune à sa disposition, peut-être aurait-il commandé en maître. Maïs, pauvre comme j'étais, sans ami, sans soutien, sans protection, il m’a bien fallu briser avec mes idées de gloire et d'avancement ; la misère m’abattit, mais non pas complètement, et l’homme paisible et indifférent finit par triompher, du moins en apparence. Je me trouvai avec un salaire

annuel certain, insuffisant pour satisfaire le moindre désir d’ambition, mais capable de contenter les appétits modérés d’un philosophe de mansarde. Depuis ce temps, j'ai vécu dans une complète insignifiance. Je cherche les moyens d’être heureux. Mais il ne faut pas encore dire que l’homme doux et insouciant ait établi son empire. Non, comme dans presque toutes les altercations de ce monde, les deux adversaires se sont fait des concessions mutuelles, voilà tout.

‘ Comment dois-je employer les années que Dieu m'’accorde ? La nature me répond de chercher le bonheur. Mais comment me le procurer? Voilà le grand point. Pour qui a été élevé dans des principes de religion, et même pour celui qui croit à une religion naturelle et qui n’est pas tout à fait épicurien, la satisfaction de tous ses désirs sensuels ne saurait le rendre heureux. Pour pouvoir goûter un bonheur durable, il faut qu’il puisse se dire, à chacune de ses actions :

je crois remplir mon devoir et m’acquitter de ce que je suis appelé dans mon état à faire ici-bas. Il est impossible d’être malheureux lorsqu'on agit par de tels motifs; si l’on rencontre des obstacles, si l’on est désappointé, si l’on travaille inutilement, au moins on a la consolation de se dire: ‘* j’ai fait ce que je devais faire,” et on vit sans remords; au milieu des passages les plus difficiles, on goûte la paix du cœur. Mais pour celui que l'ambition, l’avarice, etc., agite ou tourmente, quelle consolation peut-il avoir, lorsque ses efforts sont sans succès, ou qu’il éprouve quelque cruel désappointement? Aucune, il faut qu’il ronge en silence son dépit, ou qu’il se suicide. Je dis donc que pour être heureux sur la terre, l’homme doit avoir dans toutes ses actions un but qu’il croit conforme à sa destinée. Là-dessus il doit consulter son jugement.

‘ Maintenant, doit-on se détacher tout à fait de ses semblables, et vivre comme un

égoïste en ne pensant qu’à se rendre la vie agréable? Non, un homme qui adopte ce genre de vie ne saurait vivre heureux, parce qu’il doit avoir des reproches à se faire. Il ne peut toujours éviter de penser que son devoir l’obligeait à se rendre utile à ses semblables, que chacun doit travailler à soulager les maux de l’humanité, et à répandre autant de bonheur que possible autour de soi.

S'il se croit capable de s'acquitter d’une charge qu’on voudra lui imposer, il est cou- pable s’il la refuse. Les hommes sont sujets à tomber dans les excès. Tel qui ne voit pas jour à s'élever aux honneurs, renoncera tout à coup à la vie publique et se cloîtrera loin des yeux du monde. Ce n’est pas ainsi que doit agir un véritable philanthrope, ni un vrai patriote. Un homme qui ne cherche que le bonheur de ses semblables et qui agit par vertu, ne se rebute pas, il ne boude pas, il tâche de faire du bien malgré l'opposition qu'on pourrait lui susciter, parce qu’il sait

qu’il n’en aura point de remords, et que peut-être on reconnaîtra un jour qu'il avait raison...

12 octobre 1849.

‘ J'en suis revenu à mon projet d’aller vivre. à la campagne, aussitôt que possible. Mais auparavant je veux me marier. Il me semble me voir sur les bords de la rivière de Nicolet, ayant une coquette demeure, une jolie femme, musicienne, des amis, dignes de ce nom, une belle et bonne terre que je cultiverai avec succès, etc., etc. Ah ! si j'étais cultivateur!.. L'on ne s’enrichit pas en appauvrissant les autres, comme font quelquefois les avocats, les médecins et les marchands.

On tire ses richesses de la terre ; c’est l’état qui semble le plus naturel à l’homme. C’est en même temps l’état le plus favorable à la santé, parce qu’il offre au corps un exercice suffisant, et que le travail en plein air est toujours extrêmement salubre. Les culti-

vateurs forment la classe la moïns égoïste, la plus vertueuse de la population. Mais elle a besoin d'hommes instruits qui puissent servir ses intérêts. Le cultivateur instruit a tout le loisir nécessaire pour faire le bien, il peut servir de guide à ses voisins, conseiller l’ignorant, soutenir le faible, le défendre contre la razacité du spéculateur. Le cultivateur éclairé et vertueux, est, à mon avis, le plus beau type de l’homme.

31 décembre 1849.

‘ Encore une année de passée sur le monde !.. Il est toujours intéressant, au dernier jour d’une année, de jeter un coup d’œil en arrière, de mesurer ce qu’on a fait, ce qu’on aurait pu faire, de rassembler un instant devant soi toutes les : circonstances qui peuvent avoir quelque influence sur nos destinées, de considérer les modifications qu'ont subies nos idées, les démarches que nous regrettons, l'expérience que nous avons

acquise, et les progrès que nous avons pu faire dans la voie de la vertu ou du perfectionnement intellectuel.

‘“Qu'étais-je, il y a un an, à même époque ?

‘ Sous le rapport moral, les changements qui se sont opérés chez moi ne me paraissent pas sensibles. Mes idées religieuses n’ont pas changé. Cependant je croïs me sentir plus de force et une détermination plus vive pour faire le bien et pratiquer la vertu. Il me semble voir, sous un jour plus frappant, le néant des choses humaines, la frivolité de tout ce qui attache les hommes à la terre, la folie d= l’ambition, de la cupidité; la vie de l’homme public n’a plus d’attrait pour moi, l’obscurité d’une vie paisible me paraît offrir beaucoup plus de jouissances et de vrai Lonheur. L’idée du devoir me domine continuellement, je suis enclin à croire qu’il y a plus de véritable bonheur à suivre cette idée qu’à satisfaire tous les caprices, toutes les chimères qui nous occupent sans cesse.

‘ Cette idée du devoir dans l’homme politique doit être la source de mille jouissances journalières durant le cours de sa vie ; elle doit surtout lui épargner ces désappointements amers qui font blanchir la tête de l’ambitieux.

“Je ne crois pas que je sois appelé à me mêler de politique avant que le Canada soit annexé à l’Union américaine, époque que je désire de tout mon cœur et que je saluerai avec enthousiasme, comme l’aurore d’un beau jour. *

‘ Je suis devenu très tolérant en politique, et si mes opinions ne changent pas, je ne crois pas que l’on puisse jamais m’accuser de violence ou de fanatisme. J’ai appris à respecter les idées de chacun. Îl est si difficile d’être certain qu’un autre a tort.

* Les idées de Gérin-Lajoie se sont bien modifiées ‘ depuis

30 décembre 1850.

“Jai quitté, le premier juin dernier, la charge que j’occupais sous le gouvernement. J'ai visité Québec que je voyais pour la première fois et d’où je suis revenu enchanté tant des mœurs de la population qui me plaisaient infiniment que des beautés grandioses et pittoresques de la nature qui m’enthousiasmaient.

‘Contre mon attente et sans la moindre démarche de ma part, M. Bourret, assistant commissaire des travaux publics, est venu m'offrir un emploi dans son département.

Après avoir réfléchi mûrement pendant une semaine et m'être consulté avec plusieurs amis, j'ai accepté la proposition. Me voilà donc secrétaire des arbitres provinciaux, charge créée par la loi de la dernière session.

‘* Depuis le mois de mai, je pensionne avec mon ami Bellemarre et je vis assez heureux. Il y a là un joli enfant, qui a quatre

mois à peine, et qui est un de mes plus doux amusements. Je l’aime presque autant que s’il m'appartenait. J’ai toujours aimé les enfants à la folie. En m’amusant avec eux, je songe souvent au bonheur qu'il y a d’être père, et je fais des projets de mariage. L’an dernier, je m'étais proposé de me marier durant l’année 1850, et pourtant je ne suis pas plus avancé aujourd’hui que je ne l’étais alors. J’en suis encore à faire des projets pour l’année 1851 qui ne se passera pas, j'espère, sans que je les exécute.

‘ J'ai employé mes heures de loisir, depuis quelque temps, à rédiger un petit ouvrage qui contient les éléments de notre droit public et que j'ai intitulé: ‘ Catéchisme politique.” Je fais imprimer cette brochure par M. Louis Perrault. J’ignore comment elle sera reçue du public, Elle ne peut froisser les sentiments de personne. Dans tous les cas, je suis sans inquié*‘ude, ne comptant pas sur cette publication pour améliorer ma po-

sition sous le rapport pécuniaire, ni sous le rapport purement social.

‘Je n’ai jamais si bien connu que depuis peu combien je suis inconstant et irrésolu ; quelle manie j'ai pour les projets qui semblent même les plus chimériques. Prévoyant que mon emploi dans le département des travaux publics devra cesser vers le milieu de l’été prochaïn, je me suis mis à songer à ce que je pourrais faire après cela. Je n'ai pas conçu moins de cinq ou six différents plans... Ma. depuis près de trois semaines, j'en ai un en tête que je n’exécuterai probablement jamais, mais qui m’a tant occupé que je ne puis m'empêcher de le confier au papier.

‘‘ Ce serait d’aïler en Europe et de m'établir à Paris. Je pourrais y gagner quelque argent en qualité de correspondant de certains journaux français du Canada. Je pourrais aussi commercer sur les livres, partie que j'entends assez bien. J’enverrais des li-

vres à Montréal et à Québec pour y être vendus, etc. En même temps, et c’est là mon grand but, j'étudierais la littérature, les sciences et les arts, au sein même de cette capitale du monde civilisé. Quel enthousiasme s’emparerait de mon âme à la vue de la patrie si célèbre de mes ancêtres! car, pour moi, j'ai presque toujours vécu dans ce petit coin de l’Amérique, naguère encore couvert de forêts et la proie des nations barbares.

“Je sais bien que ce projet n'offre pas un avenir bien brillant et qu’en le mettant à exécution je devrais me résigner à demeurer pauvre, mais je me dis: Je n’amasserais, à la vérité, aucune richesse, mais mon opinion, d’après ce que j’ai pu connaître du monde, est que la richesse ne contribue en rien au bonheur de l’homme.

‘ Je ne puis pourtant pas dire que cette vie aventureuse et, en quelque sorte, sans but soit propre à procurer le bonheur. Mon caractère ue pourrait peut-être pas s’y faire; j’ai tou-

jours souhaité les plaisirs du cœur; le foyer domestique a toujours eu des attraits infinis pour moi; la perspective de la félicité que je goûterais en vivant dans l’obscurité avec une femme et quelques enfants me ravit par avance. Ces plaisirs du cœur me semblent presque aussi indispensables que les plaisirs de l'esprit. Mais comment me les procurer ces plaisirs du cœur? J’ignore quand je serai devenu assez riche pour me marier. Dans ma position actuelle, tenir ménage serait beaucoup trop dispendieux pour mes moyens.

Je craindrais tant de mettre une femme dans l'embarras ou la pauvreté, que je ne pourrais me résoudre à l’épouser avant d’avoir un revenu assuré de deux à trois cents louis par année, encore ce revenu serait-il assez mince, s’il n’augmentait pas à mesure qu’augmenterait la famille. Ce revenu, je ne l’ai pas et ne l’aurai peut-être jamais.

‘ J'aime l'étude du droit, maïs la chicane et les procès m’ennuient excessivement. Avec

cette disposition et mon peu de talent pour me faire payer, je ne crois pas que je puisse gagner assez pour faire vivre une famille convenablement. Ma sensibilité invincible me rendrait également malheureux ; la perte d’un procès contre mon attente, me désappointerait tellement qu’elle me rendrait la vie amère. Je suis beaucoup plus sensible à la perte qu’éprouvent d’autres personnes qu'à celle que j’éprouve moi-même, et si je perdais un procès par un défaut de connaissances légales, je ne pourrais plus vivre heureux, si je ne remboursais à mon client tout ce qu’il aurait ainsi perdu par ma faute. Ce ne serait que justice. Ces raisons ont beaucoup de poids pour m’engager à renoncer pour toujours à cette profession pour laquelle je vois bien que je ne suis pas né.

“ Je suis enclin à croire qu’une vie obscure et retirée me conviendrait bien mieux. Hier matin je m’éveillai de bonne heure et, pendant que tout était encore dans le silence, je

me formais en imagination un genre de vie des plus attrayants. J'étais employé au titre permanent avec un salaire fixe de deux à trois cents louis par année. Nous étions à Québec, je m'étais marié à Mlle X, une jeune Irlandaïse de talents remarquables et dont les écrits m'ont souvent fait verser des larmes, car elle est poète et littérateur distingué. Je la connais de vue ; j'aime sa figure, mais je ne connais rien de ses qualités. Cependant je m’imaginais être marié à cette charmante personne, et là-dessus je me construisais tout un plan de vie. Je me levais matin, je déjeunais à neuf heures avec ma femme, j'allais à mon bureau depuis dix heures jusqu’à quatre, et, pendant ce tempslà, elle, de son côté, travaillait et lisait. A quatre heures, nous dînions ensemble, après quoi nous allions faire une promenade et prendre l'air, ou bien elle me jouait quelques airs de musique et me chantait quelques chansons. Ensuite je lui demandais ce

qu’elle avait lu dans la journée, et nous parlions de littérature, de poésie, etc. Oh ! quelles belles chimères! Mais ce genre de vie a pourtant des attraits réels, et c’est probablement le plus propre à procurer le bonheur.”

Montréal, 20 mai 15°2.

‘Me voici de retour de Boston où j’ai séjourné plusieurs mois pour apprendre l’anglais. Je m'occupe maintenant à mettre par ordre, en français,mes impressions de voyage et les notes que j'avais prises en anglais durant mon séjour aux États-Unis.”

Gérin-Lajoie avait l’intention de publier ces notes dans la Minerve; maïs son irrésolution habituelle lui fit ajourner, puis abandonner ce projet. Ce manuscrit que nous avons sous les yeux formerait un volume considérable, et offre une étude approfondie des institutions américaines, principalement de celles du Massachusetts, le plus ancien com-

me le plus remarquable des États de l’Union.

La situation politique, sociale, religieuse, commerciale et industrielle du peuple américain y est appréciée avec autant de justesse que d’impartialité.

Le travail auquel Gérin-Lajoiïe se livrait pour rédiger ces notes sur les États-Unis, n'avait pas interrompu l’étude psychologique qu'il faisait sur lui-même dans ses Mémoires. Le; loisirs dont il jouissait alors lui permettaient même de s'appliquer avec plus de soin à cette espèce de vivisection où il mettait à nu toutes les fibres de son âme. Cette occupation était devenue pour lui une habitude, et il trouvait un plaisir délicat à se regarder ainsi mentalement, et à s’observer comme dans un miroir.

A la date du 24 mai, il écrivait:

‘ J’emploie une partie de mon temps à étudier l’économie politique, l’histoire, la littérature, etc., etc.

‘Je sens cependant toujours un vide au

dedans de moi, et je voudrais bien être en état de me marier !... je soupire chaque jour après cet heureux instant !…

‘Un jeune homme demandait un jour à Aristote s’il pensait qu’il ferait bien de se marier. ‘Mariez-vous, dit Aristote, vous le regretterez; restez célibataire, vous le regretterez aussi.”

‘“ Je vois que cette réponse était assez juste. Bien que je me sois décidé à me marier après mûre réflexion et que je préfère cette vie à l'existence isolée et ennuyeuse du célibataire, cependant je sens bien que je ne pourrai m'empêcher de jeter, de temps à autre, un regard de regret sur mon indépendance perdue.

‘Ce qui me fatiguera surtout durant tout le cours de ma carrière, c’est qu’il me faudra suivre un genre de vie qui me déplaît. Dans

la classe à laquelle j’appartiens, il faut mal-

heureusement sacrifier chaque jour à la vanité ; c’est le mobile de toutes les actions;

je crois qu’on pourrait facilement calculer que la moitié des dépenses d’un ménage, parmi les gens de notre condition, est consacrée à la satisfaction de la vanité. Dans le choix d’une demeure et d’un ameublement, on ne se borne pas à chercher le confort et une élégante simplicité, il faut quelque chose de beau, de brillant, qui frappe les yeux du visiteur et donne une grande idée de vos ressources pécuniaires. Il faut que votre table soit couverte d’un surcroît de choses inutiles, que des boissons de toute sorte puissent être offertes aux amis qui vous visitent.

‘Pour votre toilette, il est nécessaire que vous ayez ce qu’il y à de mieux, c’est-à-dire, ce qui coûte le plus cher, et que vos habits soient confectionnés par les premiers tailleurs ou les premières modistes. Esclavage que tout cela !...

“Je suis revenu à Montréal le 25 juin 1854, et n’en suis reparti que le 1er septembre, pour Québec. J'ai passé ces neuf se-

maines chez mon ami et cousin Bellemare, à son petit cottage de la rue Sanguinet. Cette maison est pour moi la plus charmante solitude du monde. La dame de céans est douce, bonne, prévenante, et j'aime beaucoup sa société. Son petit enfant, Alphonse, maintenant âgé de quatre ans, est intéressant et amusant, quoique ypétillard comme tous les enfants de son âge. Une petite fille âgée de six mois, commence aussi à être très aimable par ses rires, ses joies et ses fantaisies.

‘ Un petit jardin attaché à la maison m'occupait une partie de la journée; je sarclais les carrés et les plates-bandes, j’émondais les arbres fruitiers, je faisais la guerre aux chenilles, je mangeaiïs des fruits, cerises de France, framboises, groseilles, ou bien je me promenais dans les allées, mon livre à la main, ou les mains derrière le dos, m’abandonnant à la rêverie, et respirant avec délices l’air frais et embaumé de la campagne. Le petit Alphonse accourait presque

toujours à moi, sautant, gambadant comme un jeune agneau, me montrant, tantôt des cerfs-volants qui se perdaïent dans les nues, tantôt des nuages qu’emportait le vent, tantôt un arc-en-ciel dont les couleurs lui faisaient pousser toutes sortes d’exclamations.

Ses petites questions enfantines m’amusaient beaucoup, et quelquefois m’embarrassaient.

Les allusions qu’il ne manquait jamais de faire, en regardant le ciel, à son petit frère Oreste mort en mai 1853, me touchaient quelquefois jusqu'aux larmes.

‘ Dans les jours de grande chaleur, je passais généralement l’après-midi à lire dans la cour à l’ombre, sur la verdure. Cette cour, composée de tout l’espace d’un lot à bâtir, est belle et couverte de gazon. Je m'’étendais à l’aise dans une chuise berçante, et je lisais à loisir. Mme Bellemare venait généralement s'asseoir sur le seuil avec son panier à ouvrage, et nous causions. Par intervalle, je lui lisais le journal, ou quelques pages d’un

roman ou d’un ouvrage historique ; ou bien nous parlions des nouvelles de la ville.

‘Je n’ai pas lu autant que j'aurais pu le faire durant cet espace de temps. Je tenais à me reposer l'esprit, étant convaincu par expérience que le travail trop soutenu de la pensée nuit à la santé. Cependant j'ai pu lire l'Histoire du Canada de Garneau que je n'avais pas encore lue, plusieurs romans de Balzac, Adolphe de Puibusque, Benjamin Constant, Spurzheim sur l'Éducation, Fowler sur la Physiologie, et nombre d’autres. J'ai commencé un long prospectus de journal (qui ne paraîtra probablement jamais). Ma passion pour le jeu d’échecs m'a fait perdre bien des heures. Je n’ai pas été deux jours de suite sans jouer une, deux et trois parties.”

L’estime dont jouissait Gérin-Lajoiïie lui valut, en 1855, une position lucrative et permanente: celle de traducteur à l’assemblée législative.

‘ La question, écrivait-il alors, qui a produit la plus grande sensation parmi les employés, et je pourrais dire aussi parmi les membres du parlement, a été celle du siège du gouvernement. Après de longs débats, la chambre a décidé, à une assez faible majorité toutefois, de recommander au gouverneur de faire transporter les bureaux publics à Toronto pour quatre ans. Les membres du district de Québec, en vue d’avoir à leur tour dans quatre ans le gouvernement à Québec, ont tous voté pour le système alternatif, source de dépenses énormes et d’inconvénients de toute sorte. A l’heure où j'écris ces mots, le gouvernement canadien est rendu à Toronto.

‘ Je prenais un vif intérêt à cette question, et quand le résultat de la discussion me fut annoncé (vers 3 heures du matin), je soupirai comme un criminel condamné à quatre années d’exil. J’eusse préféré Montréai à

toute autre ville; maïs ce que je désirais

avant tout, c'était la permanence, fût-ce même à Toronto; car une fois établi quelque part pour y passer sa vie, on peut s’entourer d'amis, deveair propriétaire, et travailler enfin à se rendre la vie aussi agréable que

possible, ce qui n’est guère réalisable lorsqu'il vous faut, au bout de trois ou quatre ans, vous séparer de vos voisins et amis et des lieux auxquels peut-être vous commenciez à vous attacher, pour transporter vos pénates à une distance de deux cents lieues ! Système absurde et qui prouve ce que peut

faire faire l’égoïsme de localité.”

ler juin 1855.

“ J'ai quitté Québec aujourd’hui pour revenir à Montréal; je suis parti armes et bagages, et le cœur gai; car je ne sais trop pourquoi je ne préfère pas Québec; j'aime pourtant sa nature grandiose, ses points de vue, ses promenades publiques; et je me

souviendrai toujours des moments heureux que j’ai passés à me promener sur la Plateforme, ou dans le jardin du Fort, ou sur les glacis de la citadelle, ou encore dans la Grande-Allée. Les beautés de Québec et de ses alentours portent à la rêverie, et si j’eusse été encore possédé de la manie des vers, j'aurais dû me sentir inspiré plus d’une fois.

“Ce qui me fait préférer Montréal à Québec, c’est que j'y ai des personnes que j’aime, quelques amis de collège que je revois avec plaisir, des amis politiques ; c’est ici que j’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse ; et quelque soit le lieu où m'appelle la Providence, Montréal ne cessera jamais d’occuper une place dans mes plus chers souvenirs.

“ Je vins loger tout droit à la maison de mon ami Bellemare. Je lui apportais la nouvelle de sa nomination à la charge d’inspecteur du revenu, nouvelle dont M. Cartier, le secrétaire provincial, avec qui j'étais venu

en steamboat de Québec, m'avait fait part, avec permission de la communiquer à mon ami. La vue de sa femme et de ses deux enfants me réjouit le cœur. Sa belle petite fille Mathilde, alors âgée de 16 mois, me fit des caresses comme si elle se fût souvenue de moi. Je goûtais d’avance le plaisir de cette vie de famille, que je faisais contraster avec la vie froide et ennuyeuse des maisons de pension. Je revoyais avec bonheur le jardin avec ses arbres et ses ombrages, la grande cour et son tapis de verdure où j'avais coutume de passer mes jours d’été à lire ou à écrire, tout en causant avec Mme Bellema.e qui s’occupait de travaux d’aiguille, pendant que les deux enfants folàtraient autour de nous.

‘“ Je lis beaucoup moins que par le passé, mais j’observe et réfléchis beaucoup plus, et je crois gagner au changement. La réflexion, chez un homme de bon sens et consciencieux, a des résultats plus avantageux pour

lui que la plupart des lectures qu’il pourrait faire, sans compter que sa santé doit en être meilleure. Je jouis d’une excellente santé ; depuis ma nomination comme traducteur, je n’ai pas eu une minute d’indisposition. J’attribue cela en partie à l’absence de toute inquiétude sur mon sort à venir et à l’équilibre que j’ai tâché d’établir entre l’exercice de toutes mes facultés intellectuelles et physiques. Sous le rapport hygiénique, je n’ai pas encore ce qu’il me faut, et j’ai des projets que j'espère pouvoir effectuer plus tard. Le manque de gymnase à Montréal m’a fait souvent soupirer ; et si je devais demeurer toujours ici, je prendrais certainement des mesures pour en faire établir un.

‘Je m'observe sans cesse, et l'étude de moi-même est pour moi une occupation quotidienne. Les ouvrages qui m'intéressent le plus aujourd’hui sont ceux qui traitent de physiologie, d'anatomie, de phrénologie, et

de tout ce qui se rattache à l’union du physique et du moral chez l’homme. Peut-être suis-je un peu enclin à ce qu’on appelait autrefois le matérialisme ; maïs toute l’influence que je suis porté à accorder au physique sur les facultés intellectuelles et morales, ne m'empêche nullement d’apercevoir en toute chose la main d’un créateur.

‘ Les idées religieuses m’intéressent aussi plus que par le passé, et je me réjouis d’avance dans l'espoir que la religion pourra consoler mes vieux jours. J’ai acheté dernièrement une Bible illustrée, et j’en lis quelques pages de temps à autre.

‘ Une autre distraction non moins agréable pour moi et beaucoup moins fatigante, c’est celle que je prends avec les enfants, De temps en temps je joue avec Alphonse dans la cour, ou je l’emmène faire une promenade avec moi quelque part en dehors de la ville; je prends plaisir à le voir gambader et courir. Mais la petite Mathilde me

cause une joie plus deuce; il est impossible d’aimer plus une enfant que je ne l’aime ; je la fais parler, je la fais sauter, je l’asseois sur mon épaule, je la fais rire; elle est intelligente et comprend tout, et les moments que je passe avec elle sont les plus heureux de la journée.”

Toronto, 24 septembre 1856.

‘ La session qui s’est ouverte le 14 février, ne s’est close que le premier juillet. Elle a été longue et orageuse. Un assez petit nombre de lois ont été adoptées; maïs en revanche la chambre s’est occupée de questions importantes, telles que celles du siège du gouvernement, de l’aide à accorder au grand réseau de chemins de fer actuellement en construction, et de trois ou quatre votes de non confiance dans l’administration du jour.

Les séances se sont presque toutes prolongées fort avant dans la nuit. Ce système

établi depuis longtemps, et dans plusieurs pays, de prendre la nuit pour le temps des débats, me semble absurde, et m’a toujours souverainement déplu. A part cet inconvénient, j'aime assez le temps des sessions, surtout à Toronto, parce qu’il donne occasion de revoir des figures amies, et que les mesures qui se discutent présentent toujours quelque intérêt pour celui qui n’est pas encore tout à fait indifférent sur les destinées de sa patrie,

‘ Mon temps s’est donc passé assez agréablement dans cet intervalle, d'autant plus que je me suis trouvé durant tout ce temps avec des amis et des compatriotes: MM. Étienne Parent, Prévost, McDonald (de Cornwall), Lachevrotière, Glackmeyer, ete.”

Ce fut dans le cours de cette session que, sans aucune demande de sa part, Gérin- Lajoie fut nommé bibliothécaire au parlement. Aucune position ne pouvait mieux rencontrer ses goûts.

Toronto, septembre 1856.

‘* Lorsque je porte mes regards sur mon passé, écrit-il, et que je vois devant moi toutes les vicissitudes de ma petite existence, les phases de gêne pénible et d’inquiétudes morales que j'ai eu à traverser, les regrets que j'ai formés, les souhaits que j'ai faits, je devrais certainement me jeter à genoux pour remercier Dieu de m'avoir conduit où je suis aujourd’hui. Par un bienfait de la Providence, je me trouve précisément dans la position qui convient le mieux à mes goûts et que je puis occuper avec le plus d'avantage; j’acquiers chaque jour de nouvelles connaissances, ce qui à toujours été une passion pour moi; je ne me rouille plus À copier ou à traduire les idées des autres, comme je faisais lorsque j'étais dans le bureau des travaux publics ou des traducteurs.

Je puis employer chaque minute de ma

journée à mon perfectionnement intellectuel, écrire, analyser, compiler, critiquer, lire, et enfin réaliser le rêve de ma vie, le rêve de presque tous les jeunes gens qui aiment l'étude et la littérature.

‘ Et croira-t-on que malgré tout cela, je me suis surpris quelquefois faisant de nouveaux projets? Cette vie tout intellectuelle, me dis-je, est contraire aux lois de la nature, elle détruit l’équilibre qui doit exister entre toutes les facultés. Que me sert d’avoir à ma disposition un si grand nombre de livres que je ne puis lire? Une petite bibliothèque d’une centaine de volumes, d’ouvrages choisis serait infiniment préférable. Aujourd’hui je suis comme ces gourmands qui se trouvent devant une table chargée d’une multitude de mets différents et qui voudraient goûter de tout. Ma passion pour la lecture est insatiable, et quand je vois que même en empioyant à lire attentivement tous les instants d’une longue vie, je ne

pourrais lire la meilleure partie de ce que je voudrais lire (car presque tous les sujets m'intéressent), je suis porté au découragement, et alors je désirerais plutôt me voir dans les bois avec une petite bibliothèque que je relirais sans cesse, et dont chaque volume serait pour moi comme un ami intime.

‘ La vie des champs m’a toujours plu, et maintenant que je ne puis désirer autre chose, et que les circonstances ne me permettent pas de réaliser ce rêve, je m'y livre plus que jamais, tant il est vrai qu’il faut que chacun ait son dada, comme disait Diderot. Il me semble qu’en travaillant en plein air plusieurs heures tous les jours, en laissant reposer ma tête pour donner de l’exercice à mes muscles, mon intelligence n’en serait ensuite que plus active, et je reprendrais mes travaux d’esprit avec bien plus de vigueur. J’ai étudié beaucoup la physiologie et l’hygiène depuis quelques années,

et tout ce qui a rapport à la santé du corps et de l'esprit m'occupe tellement que je me demande souvent si je ne suis pas hypocondriaque. Si toutefois je suis attaqué de cette manie, au moins je ne le suis pas au point de me croire malade. Depuis plusieurs années, je n’ai jamais eu recours au médecin.

Toutes mes inquiétudes sur ma santé se bornent aux précautions hygiéniques, et c’est pour cela que je désirerais tant trouver les moyens de respirer le bon et grand air de la campagne auquel j'ai été habitué dès mon enfance, de prendre chaque jour un exercice convenable, et suspendre en même temps les opérations fatigantes du cerveau.

« M. Étienne Parent, assistant-secrétaire de la province, avait passé l’hiver de 1856 dans la même pension que moi; mais il n’avait pas encore sa famille avec lui. Il partit vers la fin de mai pour aller la chercher à Québec, et comme la maison qu’il avait louée à Toronto n’était pas tout à fait

ee

prête, il fut obligé de venir pour quelques jours se loger à la pension Lewis, avec toute sa famille. Cette famille se composait de la mère, de trois jeunes filles dont l’aînée . n'avait pas encore dix-huit ans. Ces jeunes demoiselles sortaient toutes du couvent, et elies avaient l’air modeste et timide qu’ont la plupart des jeunes filles qui entrent dans le monde... L’aînée, dont j'avais déjà entendu parler, comme d’une jeune fille d’esprit et de talent, attira particulièrement mon attention, et, dès le lendemain de leur arrivée, leur père m’ayant demandé de leur faire visiter la bibliothèque, j’acceptai cette proposition avec le plus vif plaisir. Je m’aperçus en examinant les livres avec mademoiselle Parent, qu’elle partageait absolument mes goûts pour la lecture, et surtout pour la poésie; je fus surpris en même temps des connaissances qu’elle déploya :

je n'avais aucune idée qu’on donnât dans nos institutions de femmes une instruction

aussi variée. Si je fus enchanté de ses connaissances et de son goût, elle ne parut pas moins l'être des trésors que renfermait la bibliothèque. Elle ne cessait de répéter que j'étais dans un paradis terrestre, et prétendait que je devais être l’homme le plus heureux du monde... Peut-être lisait-elle déjà dans mes yeux une affection que je cherchais à refouler au fond de mon cœur. Car malgré toutes les bonnes qualités qu’il me semblait voir chez elle, la grande différence d’âge existant entre nous, m’empêchait de donner cours à mes sentiments, et je voulais me contenter de voir en elle une aimable enfant, une jeune fille spirituelle, intéressante, dont je désirais le bonheur, sans prétendre pouvoir le faire moi-même.

“Nous ne fûmes pas longtemps cependant sans avoir occasion d’entrer dans certaines explications.”

9 juillet.

‘* Je suis allé ce soir chez Mille Parent dans l'intention de faire une promenade avec elle ; je vis qu’elle m’attendait, elle fut prête en deux minutes, et après avoir dit quelques mots à son père, nous partîmes.

‘C'était une de ces soirées où il semble que toute la terre se livre aux plaisirs de l’amour; une brise tiède tempérait l’atmosphère, et comme une légère ondée était tombée le matin, une douce fraîcheur s’élevait de la terre, l’air était embaumé par l'odeur des fleurs des jardins, des feuilles des arbres dont presque toutes les rues sont bordées.. Je goûtais intérieurement un bonheur calme et sans mélange ; Joséphine manifestait une joie d’enfant et semblait ge retenir pour ne pas sauter et courir. Avec son petit chapeau de paille à grands bords, sans autre ornement que ses attaches de ru-

ban, son petit ruban rouge autour du cou, son ajustement simple et de bon goût, elle était charmante, et j’avoue qu’à côté d’elle, et en présence de toutes les autres magnificences de la nature, je me sentais ému, et il fallait me prendre le cœur à deux mains, pour ne pas laisser éclater mon enthousiasme.

‘Tout en conversant, nous gagnâmes une espèce de monticule, d’où nous pouvions apercevoir le soleil couchant, et nous nous arrêtâmes pour contempler ce beau et grand spectacle.

“J'ai toujours aimé à assister au coucher du soleil. Ce soir-là, tout l’occident semblait ‘une mer de feu, et je me rappelai involontairement la belle description du Génie du christianisme :

Lx SOLEIL COUCHANT SUR LA MER.

“ Le globe du soleil prêt à se plonger dans “ les flots apparaissait entre les cordages du

‘navire au milieu des espaces sans bornes.

‘On eût dit, par le balancement de la poupe, ‘‘ que l’astre radieux changeaïit à chaque ins- ‘tant d'horizon. Quelques nuages étaient ‘‘jetés sans ordre dans l’orient, où la lune ‘montait avec lenteur; le reste du ciel était ‘pur. Vers le nord, formant un glorieux ‘‘triangle avec l’astre du jour et celui de ‘la nuit, une trombe brillante des couleurs ‘du prisme, s'élevait de la mer comme un ‘pilier de cristal supportant la voûte du “ ciel.”

‘ Ensemble nous nous rappelâmes cette belle pièce de Lamartine, intitulée /’Jsolement :

Souvent sur la montagne à l’ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil tristement je m’assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds. Etc., etc., etc.

‘ En récitant diverses strophes que nous savions par cœur, nous nous laissâmes aller

à parler longtemps du grand poète, idole des femmes, et on peut dire de tous les cœurs sensibles. Nous récitâmes aussi quelques strophes de cette autre pièce :

Le soir ramène ie silence.

Assis sur ces rochers déserts, Je suis dans le vague des airs Le char de la nuit qui s’avance.

Doux reflet d’un globe de flamme,

Charmant rayon, que me veux-tu ?

Viens-tu dans mon sein abattu

Porter la lumière à mon âme?

Etc., etc., etc.

‘* La magnifique méditation intitulée Les Étoiles, nous revint aussi à la pensée; car il n’est presque pas une pièce de ce barde sublime qui ne dise les beautés de la nature, les mystères et les charmes de la nuit.

‘ De Lamartine nous passâmes à Victor Hugo: le Soleil couchant, dans les Feuilles d'automne ; les Nuits d'été, dans les Rayons et les Ombres ; et plusieurs autres poésies furent

rappelées tour à tour. Je pensais bien à une autre pièce du même poète intitulée: Hier la nuit d'été, dans les Chants du crépuscule, mais je n’osais en parler de peur d’y trouver des allusions à l’état de mon âme. Cette pièce commence ainsi :

Hier la nuit d’été qui nous prêétait ses voiies, Était digne de toi, tant elle avait d’étoiles.

Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme, Car tu me regardais avec toute ton âme!

J'aurais pu réciter toute la pièce avec enthousiasme, car tous les sentiments qui y sont exprimés répondaient à ceux de mon cœur.

‘* Je récitai aussi quelques strophes d’Ossian, entre autres, {Hymne du soir, Danthula, commençant par ces mots:

Ainsi qu’une jeune beauté Silencieuse et solitaire,

Des flancs du nuage argenté La lune sort avec mystère.

“Je pris occasion de faire connaître à Mlle Parent l’histoire des poésies d’Ossian, et de lui indiquer l'influence qu’elles avaient exercée sur les vers de Lamartine. Lamartine lui-même qui l’avait lu beaucoup dans sa jeunesse, s’eu est assimilé le vague et la réverie.”

Peu de temps après cette promenade dont Gérin-Lajoie s’est complu à retracer les impressions, il était engagé avec celle qui devait être sa compagne jusqu’à la fin de sa vie.

A la suite de son mariage, qui eut lieu le 26 octobre 1858, Gérin-Lajoie a consigné dans son journal quelques remarques qui font voir une fois de plus l’esprit d’observation qu’il apportait dans toutes les circonstances de la vie.

‘ Les six semaines qui avaient précédé l’époque du mariage, avaient été employées en préparatifs, quoiqu'il eût été décidé d’avance entre nous de faire les choses de la manière la plus simple possible.

‘ Mais le mariage parmi les personnes de notre classe est toujours une affaire de vanité; ce qu’on appelle le trousseau de la mariée occasionne toujours beaucoup de trouble et de dépenses. On en parle sans cesse dans la famille, surtout parmi les femmes; chacune veut donner son opinion ; les discussions sur les graves questions de toilette ne se terminent que le jour de la bénédiction nuptiale.

‘ Pour moi qui me mariais par pure inclination et qui, dans l’union que je désirais contrecter, n’avais en vue que les jouissances du cœur, tous ces détails me fatiguaient.”

Quelque temps après, à la suite d’un bal auquel il avait assisté, Gérin-Lajoie écrivant à un ami, se laissait aller à une fine critique du monde frivole.

‘Tu n’as pas d'idée du supplice auquel sont condamnés les oreilles et l’esprit d’un homme qui se trouve au milieu de trois ou

A. GÉRIN-LAJOIE 155 Sec ed CE RÉ ET D SE EE Eden ème ét duns Nné

quatre femmes, la veille ou le lendemain d’un bal. C’est un déluge de paroles à propos de chiffons, de dentelles, de quadrilles, de polkas, de redowa, de scottish, etc.

‘f D'abord, avant le bal, tu n’entends que dissertations, discussions continuelles sur les intéressants sujets suivants : ‘ Quelle robe vais-je mettre? Ma robe rose ou ma robe blanche? Quelle robe vas-tu mettre, toi?

Vais-je mettre mon épingle? Non, ne la mets pas.—Oui, je vais la mettre, etc.” Ces assommantes conversations durent non seulement des heures, mais quelquefois des journées, et même des semaines, lorsqu'il s’agit des grands bals.

‘“ Et après le bal, donc.—Il n’y a pas à résister, il faut. prendre la fuite. Elles ont tout vu, tout remarqué, non les phrases spirituelles échappées à leurs partenaires, mais la toilette des autres danseuses. Celle-ci avait une magnifique robe de velours; cellelà une robe de soie blanche; Mme D. sa

vieille robe jaune, Mme N. portait encore sa robe de noces, Mlle avait un beau bouquet.—As-tu remarqué Mile M.? comme sa robe lui faisait mal. Les hommes même n’échappent pas à l'examen de ces dames :

la veste de celui-ci, son col, ses bottines, et jusqu'à sa chemise, tout subit la critique.

Puis vient l’histoire des danses, chacune fait l’'énumération de ses partenaires, discutant les défauts et les qualités de chacun, puis passent en revue tous les autres danseurs ef danseuses de la soirée.

‘Vous êtes heureux à la campagne d’ignorer ces petites misères. Parmi vous les seules distinctions qui règnent sont fondées sur le degré de respectabilité, sur l’âge, sur le caractère. Le prêtre et les personnes aux cheveux blancs sont pour vous les seuls personnages devant lesquels tous les autres s’inclinent, tout le reste vit sur un pied d'égalité.

‘Aucun pays n’est plus franchement démocratique que ne le sont les campagnes du Bas-Canada.

‘Que j’envie votre sort !

‘Chaque fois que j’assiste à des soirées ennuyeuses comme celle d’hier soir, mon esprit s'envole dans nos campagnes reculées ; je joue en imagination une partie d'échecs avec le curé, ou je me promène dans mes champs ou mon jardin, sans craindre le contact du vice prétentieux, de la morgue hautaine. Là, j’aime tous ceux que je rencontre, parce que je sais que tous sont francs et droits, que tous me veulent du bien. Là, je ne suis pas tenu à dire des fariboles aux femmes pour les amuser, je n’ai pas même besoin de faire ce que l’on appelle de la galanterie, c’est-à-dire, flatter et mentir, en répétant à toutes ces dames frivoles un certain nombre de phrases banales; tout mon devoir envers le sexe se borne à être poli sans affectation, et à parler bon sens comme lorsque je m'adresse aux hommes.”

On n’a pas oublié le système absurde des capitales alternatives imposé en 1855 par la

législature des Canadas- Unis. Conformément à ce régime, le siège du gouvernement fut de nouveau transféré à Québec en 1859.

Cette ville et le Bas-Canada en tirèrent cependant plus d'un avantage.

La présence de la classe d'hommes intelligents, actifs et instruits qui gravite autour du gouvernement communiqua à la capitale une impulsion qui s’est accentuée surtout en littérature.

Parmi la population canadienne-française les esprits étaient préparés à ce mouvement.

Le haut enseignement qui s'était donné sur divers points depuis le commencement du siècle avait répandu le goût des lettres. Il ne fallait que la rencontre de quelques-uns des meilleurs esprits pour créer une révolution intellectuelle. La présence du gouvernement à Québec en devint l’occasion. C’est alors que furent fondées deux revues qui ont fait époque dans nos annales littéraires, les Soirées canadiennes et le Foyer canadien. Plusieurs

des hommes de lettres qui prirent part à la création de ces deux revues étaient attachés au gouvernement.

Aucune idée ne pouvait sourire davantage à Gérin-Lajoie. Il se rappelait l’émulation qu'avait fait naître au collège de Nicolet, la fondation d’une société littéraire, dont il avait été le principal organisateur, et celle de l’Institut canadien de Montréal à laquelle il avait pris une part si active. Il y voyait le raffermissement de notre n:tionalité par l’attachement plus ferme à la langue française, et peut-être la naissance d’une littérature canadienne dont l’idée faisait alors sourire les sceptiques. Dans les discussions assez vives qui se livraient à ce sujet, il répétait souvent avec son vieil ami et son collaborateur, l’abbé Ferland : ‘ Si nous ne pouvons fonder une littérature, nous aurons toujours ce que nous pouirons. N'est-ce pas assez pour donner de l’émulation à tous les vrais Canadiens ? ”

Sans doute qu’il ne prévoyait pas, et surtout qu’il n’osait espérer l’immense progrès qui s’est fait depuis, et dont il a été témoin avant de mourir. [Il ne prévoyait pas que :

vingt ans plus tard notre littérature serait un fait accompli, que les auteurs ne se compteraient plus parmi nous, que nos compatriotes d’origine anglaise reconnaîtraient hautement notre supériorité sur ce point, que la France accueillerait cette jeune littérature comme un fleuron de sa couronne intellectuelle, que l’Académie la couronnerait dans la personne du plus français, si ce n’est du plus canadien de nos poètes. Sans voir de si loin, Gérin-Lajoïe avait foi dans l’avenir; et il ne se trompait pas.

Lorsque éclatèrent entre les imprimeurs et les collaborateurs des Soirées canadiennes les difficultés qui engagèrent ceux-ci à fonder une nouvelle revue, ce fut Gérin-Lajoie qui fit accepter pour cette publication, le nom de Foyer canadien, titre qui dans sa pensée avait une double signification facile à saisir.

Aucun membre du comité de direction dont il faisait partie n’y apporta un concours plus constant et plus efficace. Il ne reculait pas devant les tâches les plus ingrates et les plus ennuyeuses, telles que la correction des épreuves et la correspondance, dont le fardeau retombaït tout entier sur les directeurs. Sa collaboration nous a valu un des travaux les plus importants qui aient été publiés dans l’une et dans l’autre de ces deux revues, et un des livres les plus francheñent canadiens que notre littérature ait produits, Jean Rivard.

Les Mémoires de Gérin-Lajoïe nous livrent le secret de cette conception. N’ayant pu réaliser dans sa vie cet éternel rêve de Cincinnatus à la charrue, dont l’image séduisante fuyait toujours devant lui comme le mirage du désert, il a voulu l’incarner dans

une œuvre de prédilection, la revêtir d’une

forme tangible dont l'apparition fût une jouissance pour lui-même et un encourage-

ment pour les plus vaillants de ses compatriotes, les défricheurs des bois. Ceux qui ont cherché dans Jean Rivard un roman à sensation se sont condamnés d’avance à ne pas le comprendre. L'idée d'écrire un roman n’est pas venue à sa pensée; il a même eu soin d’en avertir ses lecteurs. Il a voulu simplement mettre en relief le meilleur type du colon canadien, l’homme instruit qui se fait conquérant de la forêt et travailleur du sol.

Les Mémoires de Gérin-Lajoïe sont remplis de passages où il exprime ses idées sur la culture de la terre et sa prédilection pour ce genre de vie. L'état d’agriculteur lui semblait le plus normal, le plus rationnel qui soit au monde, celui qui se prête le mieux au développement physique, intellectuel et moral de l’homme. La vie du colon surtout, de ce hardi bûcheron qui commence par s'ouvrir une terre dans les bois et qui ensuite en tire sa subsistance en enrichissant son

pays, lui paraissait grande et noble entre toutes, et digne d’envie.

Gérin-Lajoïe qui avec son patriotisme ardent, avait creusé toute sa vie le problème de notre avenir national, avait mieux compris qu'aucun autre l'importance de cette devise des Canadiens-Français: ‘ Emparonsnous du sol.” C’est là qu’ voyait la solution du problème. ‘Ce travail, disait-il, le plus obscur de la nation, en est le plus fécond. Il n’a de comparable en puissance que celle de la marée montante, calme, invincible, qui envahit ses rivages. Il a reconquis et assuré à la race française une partie du territoire que les armes lui avaient fait perdre. Qui peut dire où il s’arrêtera ? ”

Cependant l’admiration et l'attrait que cette rude mais salutaire existence inspiraït à Lajoie, le mérite et la dignité qu’il y voyait, ne lui en dissimulaient pas les difficultés, ni les fatigues, ni les misères. Il les avait approfondies, au contraire, avec cet esprit de ré-

flexion et cette sûreté de jugement qui distinguent ses écrits. Le plus utile de tous les: états en est le plus pénible. Aucune classe de notre société n’est plus exposée au découragement, aucune n’est plus souvent délaissée. L'âme sensible et patriotique de:

Lajoie en était profondément émue, et il s'était bien souvent demandé comment il pourrait apporter sa part de sympathie à cette classe si nombreuse et si intéressante de ses compatriotes ; comment il pourrait leur faire entendre une parole de consolation et d'encouragement, un cri du cœur qui leur inspirât la persévérance en les relevant à leurs propres yeux, et en ranimant leur espoir. Il aurait voulu aussi augmenter leur nombre et accroître leur influence en détournant des villes où ils végètent, une partie des jeunes gens qui sortent de nos collèges; il aurait voulu leur mettre une hache à la main, les conduire sur les frontières de nos paroisses, et leur dire: ‘ Faites comwe vos

“pères ; taillez-vous un domaine comme ce- “Jui qu'ils se sont créé et sur lequel vous ‘avez vécu. C’est ici que vous servirez le “mieux votre pays et vos intérêts; que vous “acquerrez le plus d’indépendance et de ‘bonheur. ” Voilà toute la pensée de Jean : Rivard, le défricheur et l’économiste. Il était difficile de trouver un plus beau sujet, et plus utile, plus capable de tenter un esprit élevé et une âme généreuse. Aucun de nos écrivains n’était mieux doué et mieux préparé que Gérin-Lajoie pour le traiter.

Un pareil travail exigeait une variété de connaissances peu commune ; la maturité du talent et l’expérience pratique. Lajoïe les avait acquises, et il les a mises admirablement à profit dans cette étude du colon ‘canadien où il le suit pas à pas depuis son ‘premier coup de hache dans la forêt, à travers toutes les phases de sa vie de défricheur, ‘jusque dans sa carrière d’économiste, alors que, devenu riche et heureux, chef d’une

charmante famille, placé à la tête de ses concitoyens dont il se montre le meilleur conseiller, il est élu député au parlement et qu’il prend une part active aux affaires de son pays.

Un des grands mérites de l’auteur de Jean Rivard est d’avoir su rendre son livre inté-

ressant sans sortir de la réalité, sans avoir eu recours à aucune de ces situations qui pe se rencontrent pas dans notre vie sociale et qui ne servent qu’à amuser l’imagination.

Jean Rivard est un héros que l’on peut coudoyer dans la rue, qui existe sous plus d’un nom dans nos campagnes et que bien des lecteurs ont désigné après avoir lu le beau livre de Gérin-Lajoie. Devenu populaire aujourd’hui, Jeun Rivard a recueilli, dès son apparition, les suffrages des meilleurs juges dont le nombre n’a fait que s’accroître.

Je plan du livre est bien conçu, le style sobre, naturel et correct. On a pu lui re-

procher une certaine prolixité, quelques détails trop peu importants dans la vie du :défricheur; mais ces légères taches ont disparu dans une nouvelle édition où l’auteur a refondu tout l’ouvrage et lui a donné sa forme définitive. Avec une habileté rare, il ,a su le mettre tout à la fois à la portée de l'intelligence humble, et à la hauteur de l'esprit cultivé; l’un et l’autre y trouvent l’utile dulci d'Horace, un sujet d'agrément et de réflexion. N'est-ce pas le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un livre et d’un auteur ? Sans y penser, Gérin-Lajoïie s’est peint luimême dans Jean Rivard, avec son âme exquise, son patriotisme, son honnêteté, sa droiture, son désintéressement, en un mot tel que ses Mémoires nous le révèlent, le meilleur des hommes. Jean Rivard est le premier livre canadien qui ait obtenu les honneurs ‘de la reproduction en France. Un bon nom- ‘bre des lecteurs du Monde de Paris où il a paru en feuilleton, ne soupçonnaient pas

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avant de l’avoir lu qu’il pût exister une littérature française de ce côté-ci de l’Atlantique.

Gérin-Lajoie a reçu de son vivant la plus douce récompense qu’il pouvait ambitionner:

il a vu son livre donné en prix dans nos collèges, dans la plupart de nos écoles primaires, et répandu jusque dans la chaumière du colon, où sa lecture a déjà fait une partie du bien qu’il souhaitait, où elle continue à délasser les esprits et à ranimer les courages.

Si aujourd’hui le bon Gérin-Lajoie voyageait à travers nos paroisses nouvelles, il éprouverait, en plus d’un endroit, quelquesunes de ces suaves et intimes jouissances dont il parle dans ses Mémoires, lorsque, passant un soir dans une rue déserte des Trois- Rivières, il entendit une jeune mère de famille, assise dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte, fredonner le Cunadien errant en endormant son enfant. Il entendrait encore les couplets de sa mélancolique chanson s’en-

mes ——————— A. GÉRIN-LAJOIE 169 ns

voler de quelque manssrde; et pour compléter son bonheur, il verrait, sous le même toit, plus d’une figure épanouie attentive à la lecture de Jean Rivard.

Cependant, quelles que soient les qualités que l’auteur a déployées dans cet ouvrage, il faut bien avouer qu’il n’y a mis qu’une part de lui-même, qu’il n’a guère révélé que le côté pratique, utilitaire de son talent. Ceci nous conduit à une observation plus générale.

Au point de vue purement littéraire, Gérin- Lajoie a-t-il tenu les promesses de son jeune âge? A cette question nous devons répondre:

certainement non.

Aucun de nos écrivains n’a montré un talent plus précoce, n’a donné tout d’abord de si belles espérances; aucun n’est arrivé plus vite à la notoriété. Il était encore sur les bancs du collège, lorsque les feuilles publiques, avec un enthousiasme qui nous fait sourire aujourd’hui, mais qui s'explique, l’acclamèrent comme notre futur Racine.

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Cependant, dès le début de sa carrière, on le vit s'arrêter soudainement, hésiter, puis s'engager dans une voie tout autre que celle qu’il avait rêvée et qu’on lui croyait destinée. Il n’est peut-être pas un seul de nos écrivains auquel s'applique d’une manière plus frappante cette réflexion de Crémazie: ‘ Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques ; maïs il en a été pour eux comme, dans certaines années, pour les fruits de la terre. La gelée est venue qui a refroïdi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent d'hiver qui glace les esprits étincelants, c’est le res angusta domi dont parle Horace, c’est le pain quotidien.”

Quand, à force de travail ingrat, Gérin- Lajoïe eut acquis ce pain du jour, le poète en lui était mort, la muse qui l’avait inspiré g’était envolée pour toujcurs.

Un auire homme cependant était né en lui, Au lieu du poète, nous avons eu le prosateur

—….…—…—…—…——— ren arem ns,

élégant et facile, l’économiste excellent. L'art a été immolé à l’utile. Lequel des deux eft été préférable? A vingt ans, nous aurions incliné vers l’art, mais aujourd’hui ?.…

Gérin-Lajoïie a laissé en manuscrit une Histoire de l'établissement du gouvernement responsable en Canada, qu’il a écrite à la demande de plusieurs membres du parlement.

Nous sommes en état d’en parler et de l’apprécier, quoique nous ne l’ayons pas actuellement en main, car nous avons eu le privilège d’en entendre la lecture de la bouche de. l’auteur lui-même, il y a quelques années. Les inotifs qui l'ont empêché de livrer cette Histoire au public peignent bien la bonté de caractère et la délicatesse des sentiments de Gérin-Lajoiïe. Il était occupé à y mettre la dernière main, lorsqu'il reçut une lettre de L. P. Turcotte, l’auteur du Canada sous l’Union, qui le priait de retarder la publication de ce manuscrit pour ne pas nuire à la vente de son livre qui venait de paraître.

Lajoie remit son manuscrit dans sa serviette et ne l’en sortit plus. C’est une perte pour l’histoire de notre pays, car l’ouvrage est resté inachevé. Il y manque cependant peu de chose, et s’il était complété par une plume exercée, je suppose par M. Gérin, frère de Lajoie, ce serait un excellent récit de l’établissement du gouvernement responsable en

». Canada, et une réponse triomphante à l’in- Ÿ juste Histoire des quarante dernières années,

de 3. C. Dent.

Dans l’étude humoristique dont j'ai cité un passage au commencement de cette biographie, j'ai essayé de résumer les transformations qu'avait subies le caractère de Gérin- Lajoïe dans la seconde période de sa vie.

‘Il y a deux parts dans la vie de Gérin- Lajoie. L'homme d’aujourd’hui n’est pas l’homme d’autrefois.

‘ Autrefois, c'était le poète, avec ses rêveries, avec ses chansons, avec ses enthousiasmes; C'était le journaliste qui écrivait

————— """ A. GÉRIN-LAJOIE 173 —————— "|" Varticle militant, chargé à mitraille, qui * baranguaït les électeurs sur la place pu- blique.

= “ Aujourd’hui, c’est l’homme de cabinet, * calme, silencieux, méditatif, un livre de phi- - losophie ou d'économie politique à la main, : cherchant quelque nouveau moyen d'amener le progrès et le bonheur parmi les hommes; ou, mieux encore, c’est le père de famille, heureux au foyer domestique, entouré de sa femme et de ses enfants, ayant toujours sur les lèvres une bonne et utile leçon, un conseil sage, un service à proposer pour faire plaisir à un ami, tout cela arrosé du vieux vin de la gaieté française.

‘ V’utile a, peu à peu, envahi le domaine ‘ de la poésie.

‘ Cependant Gérin-Lajoïie cultive encore, dans un coin de sa pensée, quelques fleurs d’illusion ; il bâtit des châteaux en Espagne. Il a surtout un rêve qu’il caresse, qu’il choye, qu’il espère réaliser tôt ou tard.

‘ Il voit, tout là-bas, dans une campagne retirée, paisibe, ni trop loïn ni trop près du village, une jolie ferme bien cultivée. Sur la ferme, une maison proprette, ni trop grande ni trop petite, avec des arbres alentour, un jardin et un verger.

‘Un petit vieillard, à cheveux grisonnants, parcourt ce domaine, s’occupe d’améliorations, consulte ses voisins, leur parle de la récolte, d’un nouveau système plus économique de drainage ou d’assolement.

‘ Lorsqu'il traverse la cour, les pigeons descendent du colombier, et viennent s’abattre autour de lui; un essaim de poules accourent manger, en caquetant, une poignée de grain qu’il leur jette, tandis que le coq, fièrement perché sur la clôture, chante à tuie-tête son Canadien errant.

‘ Un beau soleil chaud de juillet ou d’août réjouit cette scène champêtre, douce comme une idyl: 2.

‘ La laitière passe parmi les vaches, et s’en

——————— "Te

mn ne ei Lu retourne à la maison portant deux chaudières plein: : de lait jusqu’au bord et ecuvertes de deux doigts d’écume que les enfants enlèvent avec leurs mains.

“Le petit vieillard caresse, en passant, sa génisse de race ayrshire qui se frotte tranquillement le dos le long de la barrière; il interroge les moïssonneurs qui arrivent devant la grange avec une charrette ployant sous les gerbes de blé, dont il écrase entre ses mains quelques épis pour s'assurer qu'ils sont beaux et ‘ons.

“Enfin, content de sa journée, il va s’asseoir sur sa galerie, et regarde, en souriant, le soleil se coucher, tout rouge, derrière le coteau.

“ Est-il nécessaire de dire que ce petit vieillard, c’est Gérin-Lajoïe en personne?

‘ Excellent homme ! Si tout le monde était pon et parfait comme lui, on verrait reparaître l’Éden sur la terre.”

La fin de l’année 1865 inspirait à Gérin-

Lajoie, sur la mort de quelques-uns de nos hommes publics, des regrets que le pays partageait avec lui. Il parle d’abord des ennuis que lui avait causés le changement de siège du gouvernement.

“L'année 1865 qui vient de finir a été remarquable pour moi à vlus d’un titre. Le trait le plus saillant a été mon émigration de Québec à Ottawa, laquelle, avec le déménagement de ia bibliothèque du parlement, a presque absorbé tout mon temps durant les trois derniers mois de l’année. Les soins de ce déménagement et les démarches que j'ai faites pour notre installation à Ottawa, toutes choses incompatibles avec mes goûts et mes aptitudes, tout cela m'a fait vieillir de plusieurs années. Je crois réellement que c’est ce qui fait en grande partie que mes cheveux commencent à grisonner.

‘Il faut dire aussi que j’ai eu durant l’année plusieurs peines de cœur qu’il me

sera difficile d'oublier d'ici à longtemps. J'ai perdu plusieurs des hommes qui m’avaient fait le plas de bien et auxquels j'étais le plus attaché, entre autres l’abbé Ferland (dont j'ai écrit la biographie pour le Foyer canadien), l'honorable A. N. Morin et sir Étienne P.

Taché, deux hommes dent j'avais été le secrétaire intime pendant quelque temps, et qui m’avaient toujours montré un intérêt tout particulier.

“Peut-être le temps n’est pas éloigné où j'irai rejoindre ces anciens amis.”

Gérin-Lajoie a toujours été sous l’impression qu'il ne vivrait pas jusque dans un âge avancé. Sans pouvoir s’en rendre compte, il s'attendait à être frappé un jour ou l’autre de paralysie. Atteint une première fois, environ deux ans avant sa mort, il y a succombé le 4 août 1882, jour anniversaire de sa naissance.

Lors de la création de la Société royale qui eut lieu peu de mois avant sa mort, on pré-

texta l’état de sa santé pour omettre son nom dans la liste des membres qui fut soumise au marquis de Lorne.

Gérin-Lajoie fut très sensible à cette injustice, non qu’il tînt pour lui-même à cet honneur auquel, du reste, aucun de nos écrivains n'avait plus de titre que lui; mais pour sa famille qui y aurait vu un juste hommage offert à ses talents et aux services qu’il avait rendus aux lettres canadiennes.

'ette ingratitude n’a eu pour effet que de relever davantage Gérin-Lajoie dans l’estime publique ; son mérite était au-dessus de pareillesdistinctions,etilauraitfaithonneuràlanouvelle société plus qu’à lui-même en y entrant.

La vie de Gérin-Lajoie se résume tout ertière dans la devise qu’il s’était choisie: Plus d'honneur que d’honneurs. Cette existence sans tache a été un enseignement autant que ses écrits; et son nom sera toujours associé à ceux des hommes qui parmi nous ont bien mérité de la patrie.

Québec, le 15 septembre 1884.

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