A. GÉRIN-LAJOIE A
vu jusqu'alors à Nicolet. Dès la fin de son année de belles-lettres, il versifiait avec une facilité étonnante. L'étude était devenue pour lui presque une fureur, selon sa propre expression, et il avait lu tout d’une haleine le Cours de littérature de Laharpe et plusieurs classiques français.
“Je passais tous mes jours de congé à lire ou à écrire des vers. Delille fut alors mon poète favori; sa sensibilité me faisait venir les larmes aux yeux. Je m’épris d’une amitié si vive pour ce poète que lorsque, plus tard, je lus le récit de sa mort, je ne pus m’empécher d’éclater en sanglots. Je passais une grande partie de mes récréations à rêver sous les arbres ou au bord des ruisseaux. J’adorais la nature et un des plus beaux spectacles pour moi était de voir coucher le soleil.
‘“ Pendant les vacances qui suivirent mon année de belles-lettres, j'avais rassemblé toutes mes pièces de poésie, et j’en avais formé un petit volume que je gardais comme les
yeux de ma tête. Je ne les avais jamais lues à qui que ce fût. J'étais à cet égard d’une discrétion singulière. J’en composais chaque jour, mais personne re les voyait.
‘A mon arrivée au collège, cette année, un écolier de mes amis m’annonça, pour premier bonjour, que son frère, prêtre à Québec, avait lu une de mes pièces de poésie pendant la vacance. Cette nouvelle fut pour moi comme un coup de foudre. Je m'informai, je pressai, j'interrogeai ; enfin j'appris que la pièce en question était un petit poème intitulé: Un déjeuner au coll? qe, dans lequel figuraient, comme acteurs, lusieurs écoliers que je désignais par leurs noms propres. La pièce était loin d’être achevée. Je frissonnais de tous mes membres, et mon désespoir et ma honte, J'allai sur-le- Champ détruire mon petit volume de Vers,
, dans
“Jurant, mais un peu tard, qu’on ne m'y prendrait
[plus, J'étais presque déterminé à ne plus faire
de vers. J’interrogeai longtemps pour savoir comment on avait pu mettre la main sur ce malheureux petit poème que je considérais comme la cause de mon déshonneur. J’appris, un an plus tard, que mon manuscrit avait été copié par un régent pendant la nuit, à la demande spéciale du directeur, qui voulait savoir comment je faisais les vers.
Ce régent en avait donné plusieurs copies à ges amis de Québec, de sorte qu’au bout de quelques mois, elle se trouvait connue de presque tous les anciens élèves de Nicolet, qui aimaient à y retrouver quelque chose des mœurs du collège.
“Ce premier contretemps que j'éprouvai en littérature eut l’effet de me faire étudier la prose avec plus d’ardeur.”
La biographie de Gérin-Lajoie que nous avons citée plus haut dit de lui en parlant de cette époque:
I] était à peine sorti de l’enfance que la muse de la poésie chantait à son oreille des
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vers qui coulaient de sa veine facile comme onde de la fortaine.
Outre une foule de pièces fugitives, il écrivit, à l’âge de dix-huit ans, sa tragédie canadienne, le Jeune Latour, qui fut repré:
sentée au collège de Nicolet, et imprimée plus tard dans le Répertoire national.
‘* Parmi bien des défectuosités, des inexpériences, il y a dans cette pièce des scènes bien frappées, des mouvements de passion qui surprenaent chez un adolescent, auquel le théâtre étaic complètement étranger, et qui n'avait eu sous les yeux que de rares modèles.
‘“ Le passage de M. Lajoie au collège de Nicolet a fait époque dans le passé de cette institution.
‘Un jour, durant le grand silence de l'étude, il entendit gronder le canon de Saint-Denis et de Saint-Eustache, les cris
lointains de la révolution de 1837 parvenaient jusqu’à son oreille. Les victimes de l’échafaud
pendaient à la corde fatale; et il vit passer sur le fleuve les déportés canadiens qu’on traînait enchaînés sur la terre d’exil. Alors il détacha sa lyre suspendue aux grands pins de Nicolet, et il chanta, en pleurant, cette naïve ballade, si émue, si touchante dans s simplicité, qu’elle est devenue la plus populaire de nos chansons canadiennes, puisque la Claire fontaine est d’origine française :
Un Canadien errant, etc.
‘ Partout où il y a des Canadiens errants (hélas! on en compte un demi - million!) la ballade du poète nicolétain retentir et rappelle aux exilés la patrie perdue. On l’a entendue fredonnée dans les rues de Paris, et elle a réveillé les échos des montagnes Rocheuses. Est-il un coin de l'Amérique du Nord où elle n’a pas été chantée ? ?”
Parmi les professeurs de Nicolet se trouvait un homme d’un rare esprit, d’une plus rare érudition, et d’un cœur plus rare encore,
l'abbé Ferland, l’aimable auteur de ces récits qui se nomment le Labrador, l Histoire de Gamache, la Gaspésie, etc.; sans parler d’une Histoire du Canada qui l’a placé au premier rang parmi nos annalistes. L'abbé Ferland, directeur des écoliers, fit de Gérin- Lajoie son ami plus encore que son élève:
il l’éclaira de ses conseils, l’'échauffa de son patriotisme et lui communiqua quelque chose de son désintiressement sacerdotal.
Ce fut sous ses auspices que Gérin-Lajoie fonda parmi les élèves, une Socicté littéraire ed de discussion qui existe encore à Nicolet, où elle a exercé la plus heureuse influence sur les études.
Il est assez curieux de lire dans quelle disposition d’esprit Gérin-Lajoie termina son cours classique. Aimé et admiré de ses condisciples, parmi lesquels il ne comptait que des amis, choyé de ses maîtres dont il était
l’orgueil, déjà signalé par les feuilles publiques comme une des espérances de l’avenir,
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pouvait-il échapper aux illusions, aux rêves de gloire et de fortune ?
“J'étais bercé d’espérances chimériques, je faisais des rêves ambitieux, je voulais servir mOn pays, lui consacrer une vie active et pleine d’un dévouement filial. Car, dès le moment que mon caractère commença à se développer, je sentis mon cœur battre au seul nom de patrie. Combien de fois, alors que je ne comptais encore que quinze ou seize ans, n’ai-je pas, le soir, dans mon lit, versé des larmes silencieuses sur le sort de ce pauvre Canada ! Oh! quelle sollicitude ses destinées excitaient dans mon jeune cœur!
Je l’aimais de l’amour le plus désintéressé, et tout enfant que j'étais, j’eusse volontiers sacrifié ma vie pour son bonheur. Pendant toutes mes études, je n’eus pas d’autre amante que cette chère patrie; mes chants ne roulaient que sur elle, mes poésies de toutes sortes lui étaient consacrées. Dès lors je me suis dit: j'embrasserai l’état qui nr'offrira
le plus de chance d’être utile à mes compatrioites, pendant les quelques années que j'aurai à passer sur la terre. Puis je bâtissais dans mon imagination un avenir qu’eût envié l’homme le plus indifférent. Ne connaissant rien du monde, je n’en étais que plus à l’aise pour bâtir des châteaux en Espagne. Mais pour la réalisation de tous mes rêves de jeune homme, je comptais sans la fatale nécessité de gagner sa vie. Oh! que l’on est heureux au collège d'ignorer ce que c’est que l’argent! Élevé sous ces toits paisibles dans l'ignorance ie toutes les choses de la vie, l'enfant se livre avec insouciance à ces jouissances de l'esprit qui constituent le bonheur le plus pur. Tout lui semble beau dans le monde, tout lui semble riant. O illusion! que ne dures-tu toujours !
“Cette fatale nécessité de travailler pour vivre a fait le tourment d’une grande partie de mon existence. Elle a ruiné ma santé, tué mon imagination. Avec quelque fortune,
j'eusse été hardi, actif, plein de gaieté et d’ambition ; sans argent, j’ai été timide, morose, n’osant rien entreprendre, craignant même de me montrer dans la société !
‘Maïs ce n’est pas ici le moment de raconter mes déboires. Le récit des premières années que j’ai eu à passer dans le monde fera connaître une partie des traverses que doit surmonter le jeune homme sans fortune qui veut étudier une profession.
‘ Mon cœur et mon esprit ont eu à passer par bien des phases différentes avant d’arriver où ils en sont aujourd’hui... sie
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Décidé à faire la conquête d’une robe d'avocat, Gérin-Lajoie profita de l’offre que Jui faisait un de ses anciens amis de collège, admis depuis quelques mois à la pratique de la loi à Montréal, de le prendre sous brevet, tout en le laissant libre d'employer à son gré les années de son stage, et il résolut d’aller d’abord passer deux ans aux États-Unis.
nn in nu pme 30 A. GÉRIN-LAJOIE ST ———
Son but principal était d’y étudier l’an-
glais et de gagner une somme suffisante pour lui permettre de continuer ses études légales ; mais beaucoup d’autres projets chimériques lui passaient par la tête. Par exemple, il devait au bout de quinze ou dix-huit mois, s’embarquer pour l'Europe où il s’appliquerait à étudier la politique et la littérature. L'idée littéraire marchait à côté de l'idée politique. À Paris, il étudiait le journalisme, puis il revenait au Canada, avec une vaste somme de connaissances en tous genres. Alors il fondait un journal français à Montréal ou à Québec et prenait une part active à la politique de son pays, en ne travaillant toujours que pour l’honneur et la gloire.
‘Je me complaisais, ajoute-t-il, dans ces rêves que mon défaut d'expérience me faisait croire réalisables.
“Pauvre écolier que j'étais! j’ignorais qu’il est mille fois plus difficile pour le jeune
homme instruit, mais pauvre et sans amis puissants, de gagner sa subsistance, qu’il ne l’est au manœuvre ignorant qui peut disposer du travail de ses bras.
“Je m'ouvrais avec complaisance à mes amis intimes et je leur détaillais tous mes projets ; je paraissais si heureux d’avance que personne n’osait me dissuader. Mes directeurs eux-mêmes trouvaient que c'était le meilleur parti que j'avais à prendre. J’avais même tellement exalté un de mes voisins d'étude qu’il me demanda comme une faveur de partir avec moi.”
On croirait peu à la réalité de ces imaginations, si Gérin-Lajoie lui-même n’en avait pas fait le récit; mais on s’étonne davantage de la naïveté et de l'inexpérience de ses directeurs qui l’encourageaient dans cette voie, et n’y trouvaient rien que de naturel et de possible.
On touche ici du doigt un des défauts de notre système d'enseignement, le manque de
mr
ce sens pratique qui est trop développé peutêtre chez nos voisins, mais ne l’est pas assez chez nous. La même lacune se faisait sentir au collège de Sainte-Anne à l’époque de notre cours classique. Sans doute les études s’y sont réformées depuis; ont-elles cependant pris une direction plus pratique, mieux en harmonie avec les exigences actuelles?
l’avenir le dira. Quoi qu’il en soit, nous aurons garde de nous ériger en censeur. Dans notre heureux pays, la moindre réserve sur certains sujets semble une témérité. Il faut toujours dire comme ce critique d’art en présence de la Transfiguration de Raphaël : ‘ Ici, on ne critique pas, on admire.”
“Je partis, raconte Gérin-Lajoie, de la maison de mon père le 13 août 1844, pour me rendre aux Éta::-Unis. J'avais quinze piastres dans ma bourse; n’ayant voulu accepter que cette somme, qui me suffisait amplement pour me rendre à ma destination, persuadé qu’une fois rendu, je n'aurais au’à
m'oflrir pour gagner autant et plus d’argent qu’il ne m'en faudrait pour subsister.
‘ Lorsque je fis mes adieux à ma famille, ra mère pleura beaucoup; et ce n’était pas sans raison. N'ayant aucune expérience de la vie, à peine âgé de vingt ans, je partais pour un voyage lointain, sans guide, sans protecteur, et presque sans argent. Cependant, tout rempli de mes projets chimériques, je partais le cœur gai.
‘Mon père vint me conduire en voiture jusqu’à la petite ville des Trois-Rivières, à six lieues de notre demeure, où je devais prendre le vapeur qui me conduirait à Montréal.
‘Cette petite ville, qui compte à peine quelques mille âmes, me parut immense. Je n'avais vu jusqu'alors que le village de ma paroisse et celui de la paroïsse de Nicolet où se trouve le collège. Le soir je me promenai dans toutes les rues jusqu’à ce que la fatigue ne me permît plus de marcher. En passant
dans une petite rue silencieuse, je fus surpris d'entendre chanter une des chansons que j'avais faites au collège. Je me détournai, et j'aperçus une jeune mère qui endormait son petit enfant sur ses genoux en chantonnant :
“ Un Canadien errant, etc.
“Jen éprouvai une sensation agréable ; c'était contre mon ordinaire, car généralement, chaque fois que j’entendais lire de mes vers ou chanter de mes chansons, je ressentais un malaise, un embarras inexprimable.
T1 faut qu'il y ait dans les mots, ou plutôt dans l’air de cette chanson quelque chose qui touche le cœur; car je l’ai entendu chanter en divers endroits du Canada et aux États-Unis.
‘“ Mon père, qui possède pourtant beaucoup de résolution et ne s’alarme pas inutilement, était cette fois tout nerveux. A minuit je lui serrai la main, je l’embrassai, et je m’embarquai pour Montréal.
‘ En passant à Sorel, je trouvai mon ami de collège, Vassal, qui s'était déterminé à partir avec moi, et qui m'aitendait sur le quai.
‘ C'était un cœur franc, généreux, chaud, plein de gaieté et de courage; et je n'étais pas fâché de l’avoir pour compagnon. Sa fortune était juste doubie de la mienne. Il emportait trente piastres au lieu de quinze. Il voulut tout de suite faire bourse commune ; mais je m'y refusai résolument, ne voulant pas me charger d'un trop fort capital.
‘“ Le 14 août, à sept heures du matin, nous débarquions tous deux sur les quais de Montréal. L'aspect de cette grande ville, les vastes magasins en pierre qui bordent les quais, les navires dans le port, et tous les édifices publics, églises, palais de justice, marchés, bourses, banques, qui dominaient au loin cette multitude de maisons qui se touchaïient et dont les rangées n'étaient séparées que par des rues étroites, le grand
nombre de personnes affairées qui allaient et venaient de tous côtés, tout cela, qui était nouveau pour moi, me jeta dans une espèce de trouble dont je ne pouvais revenir.
‘Je m'étais proposé de voir mon ami Loranger, avocat, qui devait me prendre en qualité de clerc à son bureau; maïs comment le trouver parmi cette foule et dans ce labyrinthe de rues? Après avoir erré quelque temps, je sentis le besoin de me retrouver au grand air, je souffrais déjà, j’étouffais dans cette atmosphère. Mon compagnon me proposa de partir de suite pour les États- Unis, et jy consentis sans songer que c'était folie de m'’éloigner ainsi de Montréal sans passer brevet, sans prendre conseil de personne ; je m'en repentis plus d’une fois durant mon court voyage.
“ Nous traversâmes à Laprairie, où nous prîmes le chemin de fer qui nous conduisit à Saint-Jean.
Dans l'après-midi, nous nous embarquà-
mes sur le bateau à vapeur qui devait nous débarquer à Whitehall, État de New-York.
‘ J’oubliais de dire qu'avant de laisser tout à fait la terre canadienne, nous eûmes à faire changer nos billets de banque américains. Deux Canadiens, habitant depuis plusieurs années les États-Unis, et qui, revenant de visiter leurs parents dans la paroisse de Saint-Pierre-les-Becquets, se trouvaient à monter sur le même bateau que nous, nous avertirent de prendre cette précaution.
‘ Nous nous rendîmes donc chez un agent de change américain, dont le bureau se trouvait tout auprès. Nous remîmes nos quelques piastres à cet agent qui s’empressa de nous donner en retour différents billets de banque, après avoir retenu l’escompte ordinaire.
‘‘ De retour au bateau, nos compatriotes canadiens, qui avaient plus d'expérience que nous, nous dirent que nos billets de banque ae valaient rien, et se donnèrent la peine de
venir avec nous chez l’agent de change, et l’obligèrent, en le pressant et le menaçant, de reprendre ses billets et de nous payer en or. Ce fut là le premier contretemps financier que nous éprouvâmes ; et ce n’était pas le dernier. Nos deux compatriotes qui voyagèrent avec nous jusqu’au lendemain matin, nous donnèrent à ce sujet des conseils et des recommandations qui nous furent bien utiles plus tard.
‘ La multiplicité des banques américaines, le grand nombre d’entre elles qui, chaque année, font banqueroute ou suspendent leure paiements, pendant qu’une partie de leurs billets sont en circulation, tout cela joint au manque d’honnêteté qui existe chez presque toutes les classes, et en particulier chez la classe marchande et les gens d’affaires, met à chaque instant le voyageur dans l’embarras et l'ex pose à se faire duper.
‘* Je ne me rappelle plus le nom du vapeur qui nous porta sur le lac Champlain
A. GÉPIN-LAJOIE 39
jusqu’à Whitehall, mais je le trouvais magnifique. Nous dûmes cependant, par économie, passer la nuit sur le pont auprès de nos valises.
‘“ J'avoue que ce genre de privation ne m'allait guère. Je préfère me priver de manger que de me priver de dormir. L’insomnie me donne le spleen. Et, cette nuïit-là encore, je ne pus fcrmer l'œil, je fus même légèrement affecté du mal de mer.
“ Le lendemain matin, un peu après le lever du soleil, nous étions à Whitehall:
nous touchions la terre classique de la liberté !
‘ Nous descendîmes à une vaste auberge tenue par un Canadien du nom de Benoît.
“On nous conseilla d’attendre jusqu’au lendemain matin pour continuer notre route, parce que les bateaux de l'opposition qui partaient ce jour-là de Whitehall pour Troy, transportaient les voyageurs pour la moitié du prix ordinaire.
‘“ Nous suivimes ce conseil; nous achetâmes nos tickets pour le lendemain et nous passâmes tout le jour à rire, badiner, et faire toute sorte de projets tous plus ou moins ridicules.
‘“ Le lendemaïn, au départ des steamboats, je me mis en quête de mon compagnou de voyage ; mais inutilement, il n’était nulle part. Ce ne fut qu’au bout d’une demiheure, et après le départ des bateaux, que je le trouvai dans une chambre à coucher, entre les bras de Morphée.
‘ Nous ne pouvions attendre plus longtemps et nous prîmes un autre bateau, où nous eûmes à payer de nouveau le prix de notre passage, ce qui, vu l’état de nos finances, n’était rien moins qu’agréable.
‘‘ A cette époque, le trajet de Whitehall à Troy se faisait par le canal appelé canal Champlain. Les bateaux étaient traînés par des chevaux qui longeaient les bords du canal. À chaque instant, nous avions à passer
sous quelque pont ; le conducteur criait bridge, et nous avions tous à nous prosterner pour éviter un choc trop brutal. Plus d’une fois, mon compagnon de voyage qui était généralement distrait, faillit se faire assommer.
‘Le mot bridge (pont), était du grec pour nous, et pour lui encore plus que pour moi. Notre ignorance de la langue anglaise, et notre curieuse manière de prononcer le peu de mots que nous connaissions, donna lieu, de temps à autre, à des scènes assez comiques.
‘ Chaque fois que mon compagnon avait à demander le prix de quelque objet, il demandait invariablement: How much do you pay? ce qui ne faisait pas du tout l'affaire des vendeurs. On se 110oquait généralement alors de lui et il avait le tort de se fâcher, quoiqu'il fût d’une nature très. pacifique.
‘ La colère était loin d’améliorer son anglais. De mon côté, je fus assez longtemps avant de pouvoir me faire donner du cidre,
parce que je prononçais toujours le mot à la française ceeder, au lieu de prononcer sayeder.
‘ Notre ignorance de la langue anglaise nous rendit cette journée ennuyeuse.
‘Il y avait sur le bateau quelques jolies Américaines dont le babil paraissait charmant, et qui étaient sans cesse entourées d’admirateurs. Dans d’autres cercles, composés d'hommes seulement, on s’amusait à parler politique, manufactures, agriculture, tarifs, esclavage, liberté, etc., et on pouvait voir par le ton des discoureurs que les discussions étaient très animées.
‘ Enfin, vers neuf heures du soir, nous arrivâmes à Troy. C’est une petite ville d’assez jolie apparence, et où résidaient un grand nombre de Canadiens- Français. Nous logeñmes dans un hôtel tenu par un nommé Joubert.
‘ Le lendemain matin, qui était un dimanche, nous entendîmes la basse messe
dans une charmante petite église, où nous eûmes le bonheur de voir un grand nombre de compatriotes.
‘ Après la :nesse, nous partîmes pour Albany, situé à environ deux lieues de Troy.
‘Notre véhicule était une diligence traînée par deux chevaux, avec des sièges pour six personnes.
‘ Nous nous trouvâmes assis en face d’une jolie fille, aux grands yeux noirs, que j'avais déjà vue sur le bateau de Whitehall. Elle s’aperçut facilement que nous sortions tout frais du collège, et elle parut s’amuser à nos dépens. Zlle prenait plaisir à nous lancer des œillades et à nous effrayer par une tenue et des manières qui n’indiquaient nullement la réserve d’une personne bien élevée.
‘ Tei encore mon compagnon, malgré sa bonhomie ordinaire, se fâthait tout rouge et menaçait de laisser la voivure.
‘ Mais cette contrariété, si c’en était une, fut de courte durée, puisqu’au bout d’une
heure nous étions au centre de la ville d’Albany, l’ancienne Orange des Français, et actuellement la capitale de l'État de New- York.
‘ Il faisait une chaleur accablante, et tout ce que nous pûmes faire fut de nous abriter sous le portique d’une grande hôtellerie, située sur le bord de l’eau et d’y attendre tranquillement le départ du vapeur qui devait nous conduire à New-York.
‘ À cinq heures du soir, nous nous em- barquâmes dans un vaste bateau à vapeur, ressemblant à un palais. Nous étions éblouis de tant de magnificence. Il était encombré de passagers. Comme les billets de première classe n'étaient que d’un écu, nous résolûmes de prendre chacun une cabine, afin, cette fois, de ne point passer la nuit blanche.
‘* Le trajet ne nous offrit rien d’extraordinaire, vu que la plus grande partie s’accomplit de nuit.
‘‘ A notre lever, le matin, nous éprouvâ-
mes encore un de ces petits contretemps qui ne sont rien pour les touristes ordinaires, mais qui sont des événements pour le pauvre jeune homme qui sent à chaque pas sa bourse s’amincir d’une manière effrayante.
En nous couchant, nous avions laissé nos bottes près de nos lits. Un domestique nègre les avait cirées et nous les présenta le matin en nous demandant à chacun un shilling ; un chelin ! c'était une somme exorbitante pour nous qui, au collège, faisions faire la même besogne pour deux sous. Nous nous rebiffâmes, protestant que la chose avait été faite sans ordre de notre part, et que la demande n’était rien moins qu’une exaction.
Cependant, comme la discussion devenait excessivement désagréable, nous finîmes par offrir une pièce de vingt-cinq cents, ce qui fut accepté de suite et sans hésitation.
‘“ Nous pensions avoir obtenu une réduction considérable. Ce ne fut que quelques jours plus tard que nous apprîmes que le
shilling de New-York ne valait que 124 cents, et qu’en conséquence, nous avions satisfait pleinement à la demande de notre cireur de bottes.
‘ Bien que nous ne mangions que juste assez pour ne pas laisser crier l’estomac, et que les comptoirs des auberges et des bar rooms n’eussent jamais eu l’honneur de faire notre connaissance, nos fonds diminuaient à vue d’œil, si bien qu’en arrivant dans la grande cité, nous crûmes prudent de n’aller pas loger à l’Astor House.
‘ On peut juger qu’au moins nous n’étions pas des chevaliers d'industrie, et que nous étions loin de nous faire illusion sur nos ressources pécuniaires.
‘ À la vue de New-York, de ce vaste amas de maison£ formant plusieurs milles de long, et contenant plusieurs mille âmes, nous sentîimes nos espérances se ranimer, noug disant que nous serions bien malheureux si, au milieu de cette immense population, nous ne trouvions pas à assurer notre existence,
‘ C’est pourtant là que commencèrent nos désenchantements et que s’écroulèrent les magnifiques châteaux en Espagne que nous avions construits.
‘“ Nous séjournâmes trois jours dans cette grande cité, et ces trois jours furent probablement les plus pénibles que j’aie eu à passer, pour la raison que jusque-là, je ne m'étais nourri que d'illusions et de chimères, et que je me vis transporté dans un monde tout différent de celui que j'avais rêvé. Ce fut un réveil affreux. Tomber tout à coup d’une campagne du Bas-Canada dans la ville de New-York, la première ville de l’Amérique, c’est un changement qui peut intéresser ceux qui ont le goût des contrastes ; mais pour l’écolier novice, s’y aventurer, sans ressource et sans expérience, c'était une imprudence, pour ne pas dire une folie. Qu'on se fasse une idée de notre position ! Nous étions au milieu de New-York, sans un seul ami, sans une seule connaissance. Avec cela, nous
n'avions pas la moindre recommandation, à part quelques certificats de respectabilité et de capacité signés par nos professeurs et les principaux magistrats de nos localités, dont les noms étaient du chinois pour les habitants de New-York !
‘““ Admettons aussi que notre extérieur n’était guère de nature à nous conquérir des admirateurs. J'avais l’air excessivement timide, et j'étais complètement dépourvu de manières. Quant à ma toilette, quoiqu'’elle fût assez propre, et suivant les dernières modes de ma paroisse, je ne jurerais pas qu’elle fût à la mode de New-York.
‘ C’étaient des détails que je croyais indignes de l’attention d’un homme sérieux, et il est probable qu’assez souvent pour l'œil exercé d’un dandy, ma mine devait friser le ridicule.
‘ Une toilette soignée, irréprochable, beaucoup d’assurance, des manières aisées, sont cependant partout des choses de la plus
grande importance pour celui qui se met en quête d’une situation.
‘* Nous prîmes logement dans une auberge d'assez modeste apparence, mais qui nous parut propre et respectable. Elie était tenue par un Allemand.
‘ Lorsque nous lui annonçâmes que nous étions Canadiens, il y eut presque un sourire d’incrédulité sur ses lèvres. On n'avait vu jusqu'alors que des Canadiens sans éducation; et nous reçûmes force compliments sur l'élégance et la pureté de notre langage.
# Cette auberge était assez près du débarcadère. Mais le cocher qui nous y avait conduits, avait eu le soin de nous faire accomplir un long circuit, afin de pouvoir nous extorquer une piastre. Je dois à la justice de dire que, pendant les trois jours que nous passâmes dans cette auberge, où le principal commis parlait très bon français, nous fûmes traités avec beaucoup d’égards et de libéralité.
‘ La table était bonne. Maïs un inconvénient grave à mes yeux, c’est qu’il n’y avait que deux ou trois grandes chambres à coucher, contenant chacune une demi-douzaine de lits, et que de cette manière, il fallait se résigner à dormir à côté de personnes qui nous étaient totalement étrangères.
‘ La seule chose que j'avais à faire pour gagner ma vie, était de donner des leçons de grammaire et de littérature.
“Je commençai par faire une visite au rédacteur du Courrier des États-Unis, que je connaissais de réputation. Je lui dis en peu de mots quel était mon cessein. Il me répondit avec beaucoup de politesse et de bienveillance, mais ne put me cacher qu’il me serait fort difficile de rencontrer ce que je cherchais. ‘“ New-York, me dit-il, est probablement, en Amérique, l’endroit où se trouve le plus grand nombre de Français inoccupés. Vous feriez mieux d’aller dans les campagnes environnantes.”
“Il finit cependant par me donner l’adresse d’un ancien professeur de français, dont j'ai oublié le nom (peut-être Gauvin), qui avait sa résidence sur la grande rue Broadway. Je m’y rendis immédiatement et fus reçu avec une aménité vraiment touchante. J’expliquai le but de ma visite. Ce professeur était un vieillard aux cheveux blancs, d’une apparence très respectable. Il m'écouta avec attention, me fit différentes questions pour s'assurer de l’étendue de mes connaissances, et me demanda de quelle partie de la France je venais ?
“Je m’enpressai de lui dire que j'étais Canadien et que je n’avais jamais reçu d’autre instruction que celle qui se donne dans nos collèges du Bas-Canada. Nous étions fiers de notre nationalité ; et chaque fois que l’occasion s’en présentait, nous la »roclamions avec emphase.
Il me parut surpris, et m’assura que je prononçais le français comme un Lyonnais.
Mais il me déclara que si je voulais réussir, je devais laisser croire que j'étais Français, parce qu’on ne croirait jamais, à New-York, qu’un Canadien pût enseigner la langue française.
‘ Ce bon vieillard m’encouragea beaucoup cependant et me fit entendre un langage bienveillant et presque affectueux, et à l'heure où j'écris, j’en ressens encore une vive reconnaissance.
‘ I1 m’adressa, à son tour, à un Dr Côté, qui venait comme moi du Canada, et qui donnait des leçons de français à un petit nombre d'élèves.
‘ Je vis ce dernier, et je n’eus aussi qu’à me féliciter de son accueil. Mais il ne put m'offrir aucun encouragement. Il me conseilla même de laisser New-York et de visiter les campagnes environnantes.
‘ Il m'’adressa toutefois à un prêtre françaîs du nom de Lafond ; ce dernier me ren-
LS
voya à un autre, et cet autre à un autre, et
tous s’accordaïent à me dire que mes efforts seraient inutiles, que les situations comme celle que je cherchais, étrient déjà encombrées, que je ferais beaucoup mieux de m’éloigner.
‘ Chaque soir, je revenais à mon logis, mort de fatigue, car la chaleur, à cette époque de l’année, était écrasante; mais mon esprit était encore plus fatigué que mon corps, j'étais complètement désillusionné ; l'inquiétude s’emparait de moi, et malgré toute ma lassitude, je ne pouvais dormir.
“ T1 faut avoir passé par une pareille situation pour comprendre ce qu’elle a de pénible.
‘ Mon compagnon désirait trouver une place de commis et cherchait de son côté pendant tout le jour. Maïs, chaque soir, nous revenions aussi tristes l’un que l’autre. Il ne savait pas l’anglais, et n’avait aucune expérience du commerce; on ne voulait même pas le prendre pour sa nourriture.
‘“ Je fus tenté, le troisième jour, d'offrir aussi mes services dans une maison de commerce ; j’entrai à cet effet successivement dans douze ou quinze magasins de livres; ayant une bonne mémoire, aimant beaucoup les livres, je pense qu’en peu de temps j'aurais pu faire un bon commis libraire.
‘ Mais on n’avait besoin de personne, et partout je fus rebuté. On me répondait généralement par un non très sec.
‘ Il est vrai que je devais avoir l’air bien peu propre à faire un commis. Ma tournure derrière un comptoir n'aurait certainement eu rien d’invitant.
‘ L’égoïsme qui régnait dans toutes les classes de cette population, nous glaçait.
C'était du nouveau pour nous, et du nouveau d’un genre terrible.
‘ Tout en faisant nos courses, cependant, nous pûmes observer un peu les curiosités de la ville. J’admirais beaucoup le Park et surtout la batterie, et j'aurais aimé pouvoir me promener à loisir sous ses frais ombrages.
‘“ Décidés d'aller chercher fortune ailleurs, nous partîmes de New-York dans un bateau à vapeur qui nous conduisit par la rivière de l’Est et le Sound de Long Island jusqu’à Stonington, petit village de l'État du Connecticut, où nous fîimes station. Ce village n’était pas assez important pour que nous pussions y trouver de l’emploi; mais nous y primes logement dans un hôtel respectable, et de là je visitai plusieurs villages voisins. Je fus partout accueilli aussi poliment que je pouvais m’y attendre; mais je ne trouvai d'emploi ni pour moi, ni pour mon ami. Mon titre seul de Canadien-Français, dont j'avais soin de me glorifier, suffsait pour me faire rejeter.
“Un ministre protestant, du nom de Wood, me fit un accueil tout à fait bienveillant et que je n'oublierai jamais. C'était un bel homme aui portait sur sa physionomie l'empreinte de la paix et du bonheur. Il savait assez de français pour comprendre mes
certificats. Il me fit dîner chez lui, me parla longuement de religion, de politique et me conduisit ensuite chez les principaux citoyens du village. Mais les jeunes demoiselles auxquelles je fus présenté, s’aperçurent bien vite que je ne pourrais guère enseigner autre chose que la grammaire et ne furent, par conséquent, nullement entichées de moi.
‘ Je retournais chaque soir à Stonington, et racontais à mon ami mes aventures de la journée. Il riait le plus souvent aux éclats et m’invitait à prendre un verre de quelque breuvage fortifiant. Pour lui, disait-il, chaque fois qu’il en prenait, il était ‘au-dessus de ses affaires.” Mais j'avais le dédain le plus prononcé pour les boissons enivrantes, et je préférais envisager ma situation de sangfroid.
‘ Lorsque j'avais quelque temps à moi, j'allais m'asseoir sur le bord de la mer, où je me livrais à mes rêves de poète. Je ré-
solus, un jour, de me rendre jusqu’à Providence, capitale de l’Etat de Rhode-Island, pour y tenter un dernier effort, mais j'étais déjà tristement désenchanté.
‘ Je me souviens encore que rendu à mon hôtel, je m’étendis sur un lit, et ne pouvant dormir, je me mis à lire les Aventures de Télémaque que j'avais avec moi; j'étais presque porté à envier son sort. Je n’aurais pas été fâché au moins de tomber tout à coup sous la protection d’un Mentor.”
En ouvrant le beau poème de Fénelon, Gérin-Lajoïe était amené malgré lui, comme on le voit, à faire des comparaisons entre son voyage d’aventures et les aventures de Télémaque. Il y avait également entre son caractère et celui de l’auteur, des traits de ressemblance qui expliquent sa prédilection pour le livre et l’admiration qu’il eut toujours pour le grand écrivain. Gérin-Lajoie avait toute la sensibilité et la douceur de Fénelon, avec quelque chose de son esprit chevaleresque et de sa nature poétique.
Il n'eut pas alors le bonheur qu’il souhaitait de rencontrer un guide comme celui de Télémaque, quoique peu d'hommes eussent mieux profité que lui de ses conseils; mais il s’étudia toute sa vie à acquérir see lumières, sa sagesse, sa prudence; et ceux qui l’ont connu de près savent jusqu’à quel point il s'était approché de ce beau modèle,
‘ Le lendemain, en me promenant dès le matin dans les rues de la ville, j’aperçus sur une porte le nom de ‘ Dr LeProhon.” Je connaissais le Dr Leprohon de réputation ; c'était un Canadien, neveu de notre ancien directeur au collège de Nicolet. Je frappai avec empressement à la porte, et je montai à l’ofice du docteur, où je le trouvai et me présentai sans plus de cérémonie. On ne saurait croire tout le bonheur que j’éprouvais à voir une figure canadienne, à presser la main d’un compatriote, après seulement quelques jours d’absence de la patrie. Je lui fis part de mes projets qu'il était en état
de comprendre, parce qu’il avait lui-même parcouru les mêmes sentiers.
‘ Je lui parlai de mon intention de passer en France.
—$i vous avez seulement cent louis dans votre poche, me dit-il, je vous conseille de traverser la mer.
“ Grand Dieu! si ces chiffres étaient pour quelque chose dans la balance de mes fonds, c'était en retranchant les deux zéros. Je ne voulus pas lui confier mes inquiétudes, mais je lui exprimai le désir d’apprendre l’anglais, tout en donnant des leçons de français. Alors il m’écrivit l’adresse d’un Canadien du nom de Fortin qui enseignaïit cette langue à l’université de Providence.
‘“ Je ne l’y trouvai pas; mais dans l’aprèsmidi, en longeant une des grandes rues, je vis un bel homme, mis avec beaucoup d’élégance, traverser tout à coup la rue et me demander d’un air gracieux si je n’étais pas un Canadien.
‘“ Je répondis que oui. C'était M. Fortin.
Ce compatriote avait autrefois pratiqué comme avocat à Québec.
‘ Il s’'empressa de m’inviter à entrer chez lui. Je lui fis part de mes intentions, mais il me déclara sans détour que j'avais fait une folie en quittant le Canada. Déjà il me connaissait un peu par ce que les journaux avaient raconté de mes exploits de collège, et il me dit que je n’avais aucune chance de succès aux États-Unis où les professeurs de français pullulaient.”
Ce franc parler aurait décidé Lajoiïe à rebrousser chemin si un sentiment d’amourpropre ne l’avait retenu. Il se rendit jusqu’à Boston, toujours en quête d’emploi, rencontrant toujours les mêmes rebuflades. Là il ne put y tenir davantage; il ne restait plus que quatre piastres au fond de son escarcelle. Son ami Vassal, plus persévérant que lui, était résolu à tenter fortune coûte que coûte. Gérin-Lajoie lui annonça sa résolu-
tion de retourner à New-York, et de là reprendre la route de Montréal dès qu’il en aurait les moyens.
A New-York, ses dernières démarches furent aussi infructueuses que les premières.
“ J'allai même. dit-il, offrir mes services au millionnaire Astor, qui me répondit qu’il avait déjà plus d'employés qu’il ne lui en fallait.
‘ Enfin, le pasteur Lafond m’adressa à un marchand français qui me renvoya à son tour à mon compatriote Robillard, jeune homme de Montréal, qui tenait une boutique d’agent de change quelque part dans Fulton street.
“Je me fis connaître à M. Robillard, je lui montrai ma tragédie que j'avais en manuscrit dans ma poche, et je le priai de m’indiquer quelque moyen de me procurer des ressources suffisantes pour me permettre de retourner à Montréal.
“Il me connaissait déjà un peu, ayant
l'habitude de lire l’Aurore des Canadas, qui avait parlé de moi avec beaucoup d’éloge.
Il m’offrit de me prêter deux piastres pour lesquelles il me fit signer une traite sur M. Barthe. Comme j'étais bien décidé de remettre cette somme aussitôt après mon retour, je consentis à cette transaction, sauf à m’excuser plus tard auprès de M. Barthe.
‘ Avec cette somme, et le produit de quelques livres que je vendis, je réussis à revenir à Montréal.
‘‘ On était au 30 août; mon voyage avait duré dix-sept jours. C’était bien court, maïs ces dix-sept jours avaient suffi pour chasser de mon esprit toutes les chimères qu’il avait nourries depuis plusieurs années.
‘ En débarquant du bateau qui m’amena par le lac Champlain jusqu’à Saint-Jean, mon premier soin fut de me rendre à l’église et d’y faire une prière. Jamais je n’avais prié avec autant d’onction et de ferveur.
‘ Malgré ma pauvreté et mon isolement,
je me sentais heureux, car je me retrouvais au pays; cependant, ce bonheur n’était que passager, car d’autres contretemps m’attendaient encore. .
‘# Pétais bien résolu de ne pas m'adresser à mes parents, qui auraient certainement fait les plus grands sacrifices pour me venir en aide, s'ils eussent pensé que j'avais besoin de leur secours. Maïs quoiqu’ils ne fussent pas pauvres, ils avaient tant d’autres enfants à établir, que je ne voulais plus qu’ils s’occupassent de moi.
‘ Ainsi j'étais seul, sans protecteur, sans argent. On peut juger de l’embarras de ma position, surtout si l’on songe que je venais de quitter le collège, et que jusqu'alors je
n'avais jamais eu à penser au lendemain.
Ajoutez à cela que j'étais timide, complètement dépourvu d’intrigue et toujours défiant -de moi-même. Mon apparence extérieure n’annonçait rien qui pût prédisposer en ma
faveur. J'avais à subvenir moi-même à mon
existence, c’est-à-dire à gagner au moins ma pension et mon entretien, tout en étudiant une profession libérale.
‘“ Je me rendis tout drcit chez mon ami Loranger, la seule personne que je connusse à Montréal. Il demeurait alors au n° 20, rue Sanguinet, dans une maison qui a été incendiée en 1849. Il avait avec lui toute sa famille, se composant de sa mère, trois frères et deux jeunes sœurs.
‘ Enfants de la même paroïsse, Loranger et moi nous avions été amis d'enfance, amis de collège; nous avions correspondu régulièrement. Il y avait entre nous sympathie de plus d’un genre, et s’il avait été riche alors, il m'aurait certainement épargné bien des embarras. Mais il faisait à peine luimême assez pour subsister, et il était trop pauvre et trop nouvellement établi pour pouvoir exercer la moindre influence sur ma Gestinée. Comme Mme Loranger gardait chez elle quelques pensionnaires, je fus ac-
cueilli au même titre, avec autant de délicatesse que d’empressement. Loranger, qui aimait beaucoup à rire, eut un plaisir infini à m'’entendre, le soir de mon arrivée, lui faire le récit de mes aventures. Il riait sans cesse aux éclats; et cette manière de prendre la chose me fit du bien, car elle m’aida à supporter mes revers avec plus de philosophie. Enfin, après avoir été pendant dixsept jours en butte à la froideur et à l’égoïsme, il me sembla me trorver de nouveau comme en famille, et ce fut du côté du cœur un grand soulagement.
‘ Je me rappelle encore combien le bruit des voitures, le mouvement des rues, et cette activité fiévreuse qui régnait dans la ville, me déplaisaient; déjà je soupirais après la vie paisible et poétique de la campagne.
‘Mon premier soin fut d’écrire à mes parents que j’éta‘s à Montréal, en parfaite santé et sur le point de commencer l’étude du droit. Je trouvai moyen de faire une
longue lettre sans dire un mot de mon expédition; de sorte qu’ils furent obligés de m'écrire pour me demander si j'avais été aux Etats-Unis. Mon but était de leur ôter toute inquiétude sur mon compte, quoiqu'il s’en fallût beaucoup que j’en fusse exempt moimême.
‘“ M. Barthe, alors rédacteur de l’Aurore des Canadas et qui avait asssisté, dans le mois de . juillet précédent, aux exercices littéraires du collège de Nicolet et y avait vu représenter ma tragédie, avait voulu à toute force la publier dans sor journal. Je crus donc l’occasion favorable, quoique je fusse loin de me faire illusion sur le mérite de mon œuvre; mais j'avais besoin de me faire connaître, et comme on m'’assurait que cette publication pourrait m'être utile, je consentis à me rendre au désir de M. Barthe, et je lui portai mon manuscrit. Il le reçut avec empressement, et dès le lendemain, il annonça à ses lecteurs qu’il allait enfin pouvoir livrer au
public cette production depuis longtemps désirée et dont il fit des éloges exagérés.”
Imprimée d’abord dans le journal, puis en brochure et dédiée à lord Metcalfe, alors gouverneur du Canada, cette pièce eut quelque retentissement et fixa davantage l’attention sur Gérin-Lajoïe. Lord Metcalfe lui fit même témoigner sa satisfaction par l’intermédiaire de M. D. B. Viger, chef de cabinet pour la province de Québec, et lui fit remettre la somme de vingt-cinq piastres avec l’expression de ses remerciements pour l'envoi des exemplaires que le poète lui avait adressés.
La lecture de cette tragédie nous laisse bien froid aujourd’hui; mais quand on se reporte au temps où Lajoie l’a écrite, quand on songe que cette œuvre est le premier effort sérieux d’un Canadien dans la voie des lettres, on comprend les éloges et les sympathies qu’elle a attirés à son auteur.
Dès lors ie nom de Lajoie figura au pre-
mier rang parmi le groupe de jeunes gens qui commençaient à s’agiter pour créer un mouvement littéraire.
L’émulation qu'avait excitée, à Nicolet, la fondation d’une société littéraire, lui donna l’idée d’une organisation du même genre à Montréal. A peine l’eut-il exprimée, que plusieurs jeunes gens vinrent lui demander son concours pour la mettre à exécution. Ce fut l’origine de l’Institut canadien de Montréal. Lajoïie en fut élu secrétaire-archiviste. Aucun membre ne prit une part plus active à son développement et aux discussions qui s’y livraient périodiquement.
Pendant les premiers mois de son séjour à Montréal et malgré les sympathies que ses talents avaient attirées sur lui, Gérin-Lajoie frappa en vain à toutes les portes pour trouver une situation qui lui fournît les moyens de subvenir à ses frais de pension. Sa garderobe était devenue tellement délabrée qu’il n’osait plus sortir dans les rues en plein jour,
et que lorsqu'il était forcé de le faire, il avait la précaution de suivre des rues détournées.
Enfin M. Duvernay, propriétaire de la Minerve, lui proposa d’entrer à la rédaction de son journal. Lajoie accepta avec empressement.
‘“ Après avoir été trois mois à chercher inutilement, je me trouvais heureux d’avoir au moins une place où reposer ma tête. Le travail intellectuel, quelque ardu qu’il fût, était pour moi une jouissance comparée aux inquiétudes, aux déboires que j'avais essuyés.
‘Je me livraï avec ardeur aux travaux de rédaction. Je traduisais, j’écrivais des correspondances, je corrigeais les épreuves : cette espèce d'occupation convenait à mes goûts, et je ne restais pas un instant oisif. La Minerve avait été fondée en 1827, par l'honorable A. N. Morin, alors étudiant en droit; et presque aussitôt transportée à M.
Duvernay. Elle s'était toujours distinguée
par ses opinions libérales et démocratiques.
En 1837, M. Duvernay avait été mis en prison pour avoir attaqué la constitution du conseil législatif; plus tard, durant l’agitation de 1837, lu Minerve devint l'organe du parti patriote, et lorsque l’insurrection éclata, la tête de son propriétaire fut mise à prix.
M. Duvernay s’expatria et ne revint qu’en 1842, époque à laquelle il reprit la publication de son journal. Le passé de la Minerve était bien propre à inspirer de l’enthousiasme à un jeune homme et je me trouvais honoré de travailler dans la même chambre où s'étaient assis successivement MM. A. N.
Morin, L. H. LaFontaine, etc.
‘* L'aspect du bureau n'avait pourtant rien de bien imposant. L’ameublement se composait d’une moitié de table rongée par le temps, tachée d’encre et pleine d’entailles de couteau. Cette moitié de table, longue de six pieds et appuyée sur le mur, nous serait ce pupitre commun, au propriétaire
et à moi; le propriétaire s’asseyait dans un fauteuil de bois et moi sur une chaïse empaillée.
‘Ce magnifique ameublement occupait un coin de l'imprimerie, c’est-à-dire d’une grande salle au troisième étage, dans laquelle se trouvaient réunis une trentaine de cases, la presse du journal et tous les accessoires nécessaires à une imprimerie. Une dizaine d'ouvriers typographes travaillaient avec nous.
‘“ Le but de M. Duvernay en plaçant son bureau dans cette chambre, était de tenir constamment ses ouvriers en respect. Mais le local exhalait une odeur d’encre de Chine détestable, l’atmosphère était saturée de la poussière des caractères de plomb, l’air, surtout vers le soir, y était vicié à tel point que j'en étais presque suffoqué. Pour toute bibliothèque, nous avions un dictionnaire de Boïste et un petit dictionnaire anglais. Mais je ne cherchais pas le luxe; tout était bon pour
moi, pourvu que je pusse me rendre utile et vivre.
‘M. Duvernay était un homme intelligent, mais sans aucune instruction classique ; il n'avait jamais pu apprendre l’orthographe. Il pouvait cependant écrire de petits faits divers, des nouvelles locales, des accidents, etc., mais il n’a jamais pu rédiger un article raisonné sur une question politique.
Toutefois, lorsqu'il s'agissait d’écraser quelqu’un au moyen d’injures, de personnalités insultantes, c’est lui qui se chargeait de cette besogne et il s’en tirait assez bien ; Duvernay avait un talent particulier pour cette tâche à laquelle malheureusement le commun des lecteurs donne trop d'importance.
‘“ À cette époque pourtant l’Aurore des Cunadus n’en cédait guère à la Minerve sous ce rapport. M. Barthe et M. Duvernay s'étaient attaqués et traités sans ménagement dans les co:onnes de leurs gazettes respectives, et, comme il arrive souvent dans les altercations
de cette nature, on passa d’un combat de plume à une lutte physique. Environ quinze jours après mon entrée à la Minerve, M.
Duvernay ayant rencontré M. Barthe dans la rue, l’assaillit à coups de canne. Aussitôt M. Barthe le fit arrêter par la police: M. Duvernay subit son procès devant les magistrats, plaida coupable et fut condamné à cinq louis d’amende et à quinze jours de prison.
Grâce aux efforts de ses avocats, cependant, ces quinze jours furent ensuite réduits à quatre. Cette affaire créa beaucoup d’émoi dans Montréal. Je visitai M. Duvernay en prison ; il était traité bien humainement et vivait même dans une espèce de confort ; mais l’idée d’être sous les verroux par le fait de la poursuite de M. Barthe le faisait pleurer de rage.
“ Le rédacteur en chef de la Minerve à cette époque, c’est-à-dire la personne chargée de la partie politique, était M. Phelan, avocat de Montréal. Il écrivait généralement un
article ou deux par numéro, et travaillait à sa résidence; il ne venait à l’établissement qu'une ou deux fois par semaine. M. Phelan était un homme de talent, auteur d’assez jolies poésies et d’un grand nombre d’excellents articles en prose publiés dans les colonnes de la Minerve. Maïs à l’époque où je l’ai connu, il paraissait indifférent et découragé. Il avait une dizaine d’enfants et son salaire était très modique; encore n’était-il payé qu’irrégulièrement.
‘ Je n avais pas été trois mois à l« Minerve que M. Duvernay rompit avec son rédacteur.
M. Phelan menaça de le poursuivre, mais finit par se désister. Plus tard, il tomba dans la plus profonde misère, et sa mère fut obligée d’aller supplier ses anciens amis de lui donner quelques chelins pour ne pas laisser ses enfants périr de faim.
‘M. Phelan fut successivement pourvu de plusieurs emplois dans les bureaux publics, mais son esprit trop fier et trop indépendant,
peut-être aussi son inconstance, ou son tempérament maladif, affaibli et capricieux, l’ont toujours empêché de les conserver. J’ignore ce qu’il fait aujourd’hui; mais il doit vivre misérablement. *
‘“ Le prote de l’établissement, à cette époque, était un Français du nom de Guittée, aujourd’hui propriétaire du Courrier de Saint- Hyacinthe. I] corrigeait les épreuves et surveillait la mise en pages. Maïs lorsque j’entrai au bureau de la Minerve, je fus chargé de cette partie de la besogne en même texps que des traductions.
‘“ Ainsi, au départ de M. Phelan, je me trouvai tout à la fois rédacteur, traducteur et correcteur d'épreuves, à moi seul je faisais
l'ouvrage que se partageaient mes trois prédécesseurs. Aussi je travaillais sans cesse, mais je me plaisais à ces fonctions, si j’ex-
* Toute cette première partie des mémoires de Gérin-Lajoie a été écrite en 1849,
cepte pourtant certaines parties, comme la traduction des annonces et la correction des épreuves qui m’ennuyaient un peu, parce qu’elles ne me fournissaient aucune idée nouvelle.
‘ Bientôt certains scrupules vinrent troubler quelque peu le contentement dont je jouissais. Je m’aperçus que je n'étais pas à la hauteur de ma mission de journaliste. A peine sorti du collège, je n’avais jamais approfondi aucune des connaissances qui composent la science politique, je n’avais, en outre, aucune expérience. Puis en examinant bien ma position, je ne voyais guère dl’espoir de l’améliorer. Il ne me restait pas un moment pour étudier, et je n’avais pas un seul livre qui pût m'aider à acquérir les notions nécessaires à celui qui veut traiter de l’administration de la chose publique.
‘ Cependant, malgré mon ignorance et mon défaut d'expérience, je tranchais toutes les questions avec l’aplomb d’un vieil homme
A. GÉRIN-LAJOIE d ÿ à
d'État ; j'en ai honte aujourd’hui; mais alors pourtant, je trouvais des hommes qui m'applaudissaient, des lecteurs qui m’admiraient.
‘ La Minerve pouvait avoir 1,500 abonnés, mais une moitié ne payait pas; les annonces constituaient la meilleure partie de son revenu. M. Duvernay me voyant si zélé se mit à croire, je suppose, que je travaillais comme amateur et ne me donnait que juste assez pour payer ma pension.
“ Au mois de juin, ma mère vint me voir chez mon ami Loranger; elle me questionna beaucoup, fit l'examen de ma garde-robe et ne tarda pas à s’apercevoir que j'étais loin d'être aussi prospère que je l’avais donné à entendre. Elle me laissa en partant une somme suffisante pour acquitter toutes mes dettes, qui pouvaient se monter à cinq ou six louis.
“Je me trouvai alors relativement riche et heureux. Je n’avais plus qu’à me livrer au
travail, sans inquiétudes, sans tracasserie, sûr de faire assez pour subsister convenablement.
‘ En mai 1845, je fus nommé secrétaire de la société Saint-Jean-Baptiste, qui comptait dans son sein la masse des Canadiens-Français de Montréal. Je continuai à l'être pendant plusieurs années; tous mes devoirs en cette qualité se bornaient à consigner dans un registre les minutes des délibérations de chaque séance. Mais au loin, cette nomination paraissait avoir de l’importance, et mes jeunes amis de Nicolet, en apprenant cette nouvelle, se laissèrent aller à de grandes démonstrations de joie en mon honneur.
‘ Ma société de prédilection à cette époque était celle que je rencontrais à l’Znstitut canadien ; je n’en manquais pas une séance ; je prenais une part active aux discussions et à toutes les délibérations; et malgré mes occupations de rédacteur de la Minerve, je trouvais moyen d'écrire de temps à autre des essais que j’y lisais les jeudis.
‘ Mon zèle et mes travaux me valurent l'honneur d'être élu président de cette 80ciété à l'élection générale qui eut lieu dans le cours de l’été.
‘“ Les deux grands incendies arrivés à Québec en juin et juiliet 1845, eurent l'effet d'interrompre un instant les discussions politiques. Mais l’antagonisme qui existait entre MM. D. B. Viger et LaFontaine continuaient à diviser le parti canadien-français. Le Canadien et l’Aurore des Canadas soutenaient le gouvernement ; {a Minerve et le Journal de Québec étaient les principaux organes de l’opposition; la Revue canadienne, devenue journal politique, s’était rangée avec ces derniers.
‘ La lutte était vive et personnelle, comme elle l’est malheureusement trop souvent dans ce pays. Avec les loups, je cherchais à hurler. Mais, en général, je préférais m'occuper des questions d'éducation, d’agriculture, d'industrie et de tous les sujets sur lesquels il existe généralement unanimité d'opinion.
‘ La bibliothèque de l’Znstitut s'étant grossie d’un bon nombre d’ouvrages, je pus, de fois à autres, et lorsque j’en avais le temps, lire et consulter les bons auteurs. Je fis certaines études de politique, de législation, d'histoire, d'économie politique. Mais j'avais déjà le défaut de vouloir trop embrasser.
‘ Ayant été réélu président de l’Institut au mois de novembre, je redoublai d’efforts pour me rendre utile, et il ne se passait presque pas une séance sans que je prisse part aux discussions.
‘ Depuis longtemps nous nous proposions de faire une séance extraordinaire pour célébrer l'anniversaire de la fondation de l’7nstitut. J'avais été chargé, comme président, de prier l’honorable A. N. Morin, ministre résignataire qui pratiquait alors comme avocat à Montréal, de faire ce jour-là une lecture devant les membres de l’Znstitut, sur un sujet de son choix. Cette mission qu’on m’imposait me donna occasion de voir de près cet
homme si distingué et si populaire, que j'avais appris à regarder avec respect dès mes premières années de collège. Je fus surpris de sa bonhomie, de ses manières simples; son extrême politesse me mettait - presque à la gêne. Il se rendit volontiers au désir de l’Institut et me dit que le sujet de sa lecture serait : l'éducation, ce qu’elle est et ce qu’elle devrait être. Elle fut prononcée le 17 décembre; et je terminai la séance par un discours qui fut beaucoup applaudi, principalement la partie qui contenait des allusions aux chefs politiques de cette époque, dont quelques-uns étaient présents. A la suite de cette réunion, plusieurs des membres s’emparèrent de moi et m’emmenèrent, malgré ma résistance, dans un hôtel où l’on but à ma santé, et à la prospérité future de Institut.
‘ Mes occupations multipliées qui absorbaient presque tous mes instants sans me permettre la moindre distraction, jointes au
défaut complet d’exercice, me fatiguèrent peu à peu et je tombai gravement malade de la jaunisse. Malheureusement j'étais, à cette époque, dans une maison de pension anglaise où l’on ne s’occupait guère des malades, et je fus très mal soigné. On était à la fin de décembre; le ïiroïd était intense et je n’avais pas de feu dans ma chambre. Je me couchais tout habillé, et malgré cela je grelottais dans monlit. J’ai tellement souffert alors que je ne comprends pas comment je n’en suis pas mort.
‘ Enfin, le 17 janvier 1846, sur la recommandation de mon médecin, je partis de Montréal pour me rendre chez mes parents.
Je fis ces trente lieues en diligence, dans l’espace d’une journée, par un froid de vingtdeux degrés. Chaque fois que se présentait un cuhot, je sentais la tête m'ouvrir et j'étais obligé de me la tenir à deux mains. J’arrivai chez mes parents à la nuit; personne ne m'attendait, on ignorait même que je fusse
malade. Ma mère était au lit depuis plusieurs jours; mais mon arrivée inattendue lui causa une telle émotion qu’elle fut complètement guérie; elle se leva et continua à rester debout.”
Les bons soins que Gérin-Lajoie reçut sous le toit paternel triomphèrent de la maladie.
Il profita de sa convalescence pour aller serrer la mzin de ses amis de Nicolet.
De retour à Montréal, le 17 février, il reprit la rédaction de la Minerve. La session s’ouvrit le 20 mars et ne fut close que le 9 juin suivant.
‘“ Je suivis les débats avec une grande assiduité; j'y trouvais beaucoup d'intérêt et c'était en même temps pour moi une excellente école. Je pus faire une étude attentive des affaires du pays et des hommes politiques qui guidaient les deux partis de la chambre. On distinguait du côté ministériel, MM. Draper, Viger, Sherwood, Daly, etc. ; du côté de l’opposition, MM. LaFontaine,
Baldwin, Taché, Morin, Chauveau, Cauchon, etc. La lutte était intéressante ; les discours de M. Alywin surtout faisaient fureur.
‘“ Je travaillai jour et nuit durant cette session, ayant à rendre compte fidèlement dans mon journal de tous lies débats législatifs ; j'étais, en outre, rédacteur et correcteur d'épreuves ; je travaillais en même temps poui l’Institut, quoique je fusse souvent indisposé, 1aais je me guérissais sans interrompre mes travaux.
‘“ Aujourd’hui que je considère les choses plus froidement, je comprends que cette continuelle tension d'esprit à dû faire à ima santé uu tort irrémédiable.” |
Les habitudes sérieuses de Gérin-Lajoie, son amour de la tranquillité, ses idées d’ordre et de moralité s’accommodaient mal de la vie d’hôtei, qui le mettait sans cesse en contact avec une foule de jeunes gens d’une vie plus ou moins dissipée et irrégulière.
‘A la än d'octobre de cette année, je reçus
la visite d’un M. Routhier, employé à la banque de la Cité. Il venait me demander si je consentirais à aller demeurer dans sa famille en me chargeant de donner à ses jeunes filles des leçons de littérature et de grammaire. J’acceptai cette proposition avec plaisir.
‘M. Routhier était veuf. C'était un homme d’un extérieur extrêmement respectable, âgé d'environ cinquante-cinq ans. Il avait quatre filles, dont la plus jeune pouvait avoir seize ans. Toutes étaient charmantes, d’une conversation agréable et bonnes musiciennes.
‘ Le père était un homme doux, bon, poli, gai et tout à fait agréable. Après avoir passé plusieurs mois dans sa maison, je ne lui ai pas découvert un seul défaut.
“ Je me trouvai là dans un paradis terres- :
tre. C'était justement ce qu’il me fallait, ce que j’eusse voulu trouver dès mon arrivée à Montréal. Après avoir travaillé tout le jour à mon bureau, je revenais à la maison où je
trouvais des visages riants, où j’entendais toujours quelques propos agréables, du chant ou de la musique. La plus parfaite harmonie régnait entre tous les membres de cette famille; jamais la plus petite querelle. Le soir, le père qui aimait la musique autant que moi, prenait son violon dont il jouait très bien, invitait quelqu’une de ses filles à l’accompagner, et il s’amusait ainsi pendant des veillées entières.”
Après les heures de classe que Gérin- Lajoie donnait à ses élèves, il se plongeait dans l’étude du droit avec autant d’ardeur que s’il n'avait pas eu d’autre occupation.
À part sa pension, qu'il gagnait chez M.
Routhier, son seul moyen d’existence était la rédaction de la Minerve, qui l’absorbait tout le jour et qui, cependant, était loin d’être rémunérative. Duvernay était un de ces hommes qui exigent le plus possible de leurs employés et les paient le moins possible.
Profitant de l’inexpérience de Lajoïe à son
arrivée à Montréal, sachant qu'il était sans ressources pécuniaires, il ne lui donna pour tout salaire que deux piastres par semaine :
encore oubliait-il souvent de les lui remettre. Lajoie, toujours timide et réservé, n’osait les lui demander. Duvernay ne doubla ce salaire que le jour où son rédacteur reçut d’un ami des offres plus avantageuses.
‘ Duvernay soutenait que c'était une chose damnable que le désir de faire des épargnes.
Souvent lorsque quelqu'un de ses ouvriers lui demandait de l'argent, en l’entendait s’'écrier ironiquement: ‘ Maïs auriez-vous par hasard la prétention de thésauriser ?” Thésauriser, ou faire des épargnes, c'était pour lui quelque chose d’extravagant, de monstrueux.
‘Vers ce temps sortit de Nicolet mon parent et ami Bellemare, qui songeait comme moi à gagner sa vie, tout en étudiant la loi. Je lui proposai de venir à Montréal, lui promettant, s’il ne trouvait aucune situation
convenable, de lui donner ma place de rédacteur de la Minerve. Ce sacrifice ne me coûtait pas, tant je désirais avoir la société d’un ami! De tous les jeunes gens que je connaissais à Montréal, la plupart n’avaient pas mon estime. Il me fallait un ami vertueux, lahorieux et intelligent. Or, toutes ces qualités, je les trouvais réunies dans mon ami Bellemare. Il ne croyait pas avoir les connaissances et l’habileté nécessaires pour la rédaction d’un journal, et mou offre parut d’abord l’effrayer. Mais après lui avoir promis de l’aider jusqu’à ce qu’il fût au fait de la politique et des nécessités du journalisme, il consentit à venir me rejoindre. Son arrivée à Montréal fut pour moi un jour de fête ; nous logeimes ensemble, nous ne nous quittions pas d’une minute, et pendant tout le temps qu’il fut garçon, nous fûmes liés comme les deux doigts de la main.
‘* Cependant, il ne me fut pas aussi facile que je l’avais pensé de quitter la rédaction