PRÉFACE
C'est une charmante famille, bien française — et mieux, bien parisienne — son cachet — cachet exquis — porte son initiale, un G majuscule, un G paré d'une plume de littérateur ; c'est d'abord l'aïeul, mort depuis un demi-siècle, entré tout entier dans l'immortalité: Gavarni ; ce sont les deux petits enfants, prodigues et prodiges : Guillaume et Gerbault, tous deux bien viveurs...
pardon, bien vivants, que les petites femmes ont perdus — ou, pour mieux dire... sauvés ; c'est enfin le papa Grévin, jovial et bon dessinateur, mort il y a vingt ans, toujours présent à nos yeux, avec sa figure réjouie, son béret en arrière, sa pipe recourbée fumant au coin de ses lèvres bonnes et malicieuses à la fois, retroussées par un sourire de franc aloi, Grévin dont nous nous occupons aujourd'hui. Grévin! ce mot, c'est toute une époque. — plus qu'une époque, qui passe et dont le souvenir s'efface — c'est un type classé, un genre dorénavant classique.
Ses canotiers en maillots barrés blanc et bleu ont fait place aux automobilistes vêtus de peaux de bêtes ; le monocle a cédé l'œil aux lunettes énormes, la casquette remplace le chapeau de paille aux bords rabattus, au cône pointu... turlututu... les corsets plats ont succédé aux poitrines bombées, les femmes ne portent plus de résilles ni de fausses croupes — au moins si développées — elles ont une autre tournure, les gommeux, plus nombreux, se singularisent moins, l'ami de ChoseUe a remplacé l'amant d' Amanda, tout cela n'est plus, mais tout cela a existé, pendant de longues années, et les types de Grévin, dans un temps, vaudront ceux de .Joseph Vernet.si cotés à présent: les cocodettes et les pschutteux, seront des Merveilleuses et des Incroyables ; il faut quelques années encore pour que le ridicule du démodé devienne le curieux de l'Histoire. Mais ce qui n'a pas vieilli, c'est la facture .alerte, priniesautière, simple, souple, sincère du croquiste merveilleux, c'est l'esprit, malicieux sans rosserie, spirituel sans méchanceté, inépuisable sans effort, du maître humoriste que fut Grévin. Par là, comme souvent par ses attitudes, ses compositions à deux personnages de gestes sobres, liés sans complexité à la légende, il s'apparente à Gavarni, il en descend en droite ligne, et s'il est moins amer, c'est qu'il avait meilleur appétit, s'il est moins profond, c'est qu'il avait moins le loisir de creuser, forcé par la vogue d' éparpiller d'une main hâtive et généreuse le nombre incalculable de ses « 1^'antaisics ».
Bien qu'il soit proche de nous, on se fait de Grévin une idée un peu défigurée:
c'est l'homme des petites danseuses et des cocodettes ; non, il ne faut pas oublier ses légendes, il faut se souvenir qu'il a touché — juste — à tout.
Grévin n'ira pas au Louvre; qui irait-il faire dans cette galer...ie ? il a du reste un musée qui porte son nom, comme il y a un musée Guirnet ; ce musée, lieu de plaisir, justement à la mode ne le rappelle pas plus que la collection des chinoiseries n' évoque l' image de l'excellent faiseur de bleu; il a aussi sa galerie, c'est la collection du Journal Amusant.
Là, pendant de longues années, Grévin a publié toutes ses Fantaisies... c'est à cette mine précieuse, feuilletée toujours avec plaisir, que nous avons puisé les images de ce recueil. Tout Grévin y est, avec son esprit et sa. verve. A son coup de plume alerte s'ajoutait un coup de pinceau clair, simple, coloré; nous n'avons pu rappeler que le trait de la plume et le trait de l'esprit, mais le Journal Amu sant est là qui, pieusement, conserve l'œuvre entière et intacte.
Cet album aura peut-être le mérite de mieux faire connaître, ou plutôt de ramener le jugement de notre époque à une meilleure compréhension de Grévin : ceux qui V oublieraient verront leur ingratitude ; pour ceux qui l' ignoraient, ce sera une révélation ; peut-être enfin que certains humoristes actuels feront la grimace en voyant que les quelques légendes spirituelles qu'ils ont pu inscrire sous leurs médiocres dessins sont tout entières à peine déformées dans le bon et grand Grévin qui fut — et restera — un maître humoriste français.
JÉROME Doucet.
FANTAISIES PARISIENNES