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A l'assaut des pays nègres

Depuis quelques années, il s'est produit en faveur de l'Afrique centrale un de ces prodigieux élans que l'on rencontre parfois aux grandes époques de l'histoire, et que la philanthropie seule est insuffisante à expliquer.

Livingstone avait dépeint depuis longtemps déjà les horreurs de; la traite, ces bandes d'esclaves enchaînés misérablement, et marquant de leurs ossements blanchis les mystérieux sentiers des grands lacs équatoriaux : mais la noble tâche entreprise par ce héros de la civilisation avait rencontré bien peu d'imitateurs.

Les missionnaires catholiques du Zanguebar, et à leur tête le regretté Père Horner, pleuraient de douleur en contemplant, à Zanzibar même, le marché humain qui s'y tenait sous les yeux de l'Europe entière, et dont l'abolition ne remonte pas encore bien loin. Combien ces cœurs dévoués auraient voulu aller planter la croix dans les sombres vallées de l'Ounyamouézi , et dire à ces frères ensevelis dans la mort : « Sortez de votre sommeil, et contemplez la lumière du Sauveur. »

L'Eglise, en mère sage et prudente, ne crut pas le moment venu de mettre la main à ce rude labeur. L'Épouse du Christ

ne peut se trouver en butte aux railleries des sectaires et se faire appliquer cette parole des saintes Lettres : Hic homo cœpit œdiflcare, et non potuit consummare. D'ailleurs il fallait des ressources immenses et une légion de nobles recrues toujours debout pour combler les vides occasionnés par les pacifiques combats de l'Evangile.

Pendant ce temps, un courageux Américain, Stanley, dont le nom personnifie la plus grande entreprise moderne, traversait l'Afrique de part en part, après avoir visité maints royaumes nègres, étonnamment peuplés, mais abâtardis par un grossier fétichisme et la plus honteuse polygamie.

Nous laissons Mgr l'archevêque d'Alger raconter, dans la lettre qui sert de préface à cet ouvrage, comment cet intrépide explorateur provoqua la formation d'une société internationale africaine, et comment aussi N. S. P. le Pape Pie IX daigna faire appel aux prêtres de la société de Notre-Dame des missions d'Afrique, d'Alger, pour l'évangélisation de ces pays barbares.

Des extraits de leur journal de voyage ont été publiés à différentes reprises; il restait à en former un tout capable d'édifier les lecteurs catholiques sur les difficultés innombrables de ce laborieux apostolat. Dans ce but, nous avons puisé, dans une volumineuse correspondance de quatre années, tous les faits intéressants dont le journal ne faisait qu'une mention incomplète, et nous les avons insérés dans le corps du récit. ,

De précieuses indications sur le caractère, les coutumes et les mœurs des peuplades de l'Afrique équatoriale, nous ont aussi été fournies par les caravanes subséquentes ; — elles n'ont pas été négligées.

Parfois nous avons invoqué, à l'appui des observations faites par les missionnaires, le témoignage de précédents explorateurs ; parfois aussi nous avons dû constater entre eux des divergences assez notables. Ceux-là n'ont écrit que par obéissance, et la simplicité de leur journal est un gage assuré de sa sincérité ; ceux-ci se sont peut-être trop laissés

entraîner par l'imagination et un enthousiasme de commande.

Pour l'orthographe des noms de villages, rivières et peuplades, nous nous sommes rapprochés autant que possible de celle déjà fixée par Livingstone, Cameron et Stanley. Il est bon cependant de noter que les mêmes lieux sont quelquefois désignés sous plusieurs appellations différentes ; c'est d'abord le nom même du chef, qui change malheureusement trop souvent ; puis un nom tiré des propriétés ou qualités de l'endroit, enfin un terme générique. Le Père Paiellan, ayant un jour interrogé quatre naturels sur le nom de leur bourgade, rapporte qu'il en reçut quatre réponses différentes. D'autres fois, tout en s'accordant assez sur les consonnes d'un mot, les nègres varient à qui mieux mieux sur les voyelles : ajoutons que l'orthographe anglaise, dont les voyelles n'ont pas un seul et unique son, fournit un nouvel élément de confusion ; et l'on comprendra sans peine qu'il soit facile de se perdre et de commettre quelques erreurs au milieu d'un tel chaos.

Livingstone terminait ainsi une lettre qu'il écrivait, le 1er mai 1872, de Tabora, au Neiv-York Herald : « Tout ce que je peux ajouter dans mon isolement est ce vœu sincère : Puissent les bienfaits du ciel descendre sur quiconque, Américain, Anglais ou Turc, aidera à faire disparaître l'esclavage, cette plaie saignante de l'humanité. » Bien que nous soyons intimement persuadés que le salut de l'Afrique ne viendra que par la croix, nous ne sommes pas injustes envers ceux qui travaillent, dans la sincérité de leur cœur, à sa régénération , et nous leur accordons hautement le tribut d'hommages et de reconnaissance auquel ils ont droit.

« Qu'un homme, dit Chateaubriand, à la vue de tout un peuple, sous les yeux de ses parents et de ses amis, s'expose à la mort pour sa patrie, il échange quelques jours de vie pour des siècles de gloire ; il illustre sa famille et l'élève aux richesses et aux honneurs. Mais le missionnaire, dont la vie se consume au fond des bois, qui meurt d'une mort affreuse,

sans spectateurs, sans applaudissements, sans avantages pour les siens, obscur, méprisé, traité de fou, d'absurde, de fanatique , tout cela pour donner un bonheur éternel à un sauvage inconnu... de quel nom faut-il appeler cette mort, ce sacrifice? »

« Voilà pourtant votre ambition, votre égoïsme, » s'écriait Mgr Lavigerie, en adressant ses adieux aux derniers missionnaires, « c'est de tomber inconnus pour la cause de la vérité, de la charité, de la civilisation, pour sauver ces pauvres âmes déchues , pour détruire les horreurs de l'esclavage. Et s'il en est qui succombent, d'autres viendront après vous; car nous jurons, la société des missionnaires et moi, de mourir tous jusqu'au dernier, plutôt que d'abandonner ces missions de l'Equateur; et ce serment, nous le tiendrons. »

L'élan est donné, à l'Europe catholique de le soutenir, et de répondre de plus en plus généreusement à l'appel du Souverain Pontife, pour cette nouvelle croisade contre la barbarie musulmane et la sauvagerie africaine.

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