‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 2 sur 45 · LES MISSIONS DE L'AFRIQUE ÉQUATORIALE · texte numérisé non relu

LES MISSIONS DE L'AFRIQUE ÉQUATORIALE

Origine des missions de l'Afrique équatoriale. — Apostolat catholique sur le littoral africain. — Explorations dans le centre du continent. — L'association internationale africaine de Bruxelles.

Les missions de l'Afrique équatoriale sont nées, il y a quatre ans à peine, du mouvement providentiel qui dirige, surtout depuis la seconde moitié de ce siècle, vers le continent africain les efforts du monde civilisé. Ces missions en sont, en effet, comme la conclusion et le couronnement logiques.

Il suffît de jeter les yeux sur une carte de l'Afrique pour voir que toutes ses côtes, ont été successivement occupées et comme assiégées, dans ces derniers temps, parles nations de l'ancien monde et même du monde nouveau. Au nord, la France a conquis une partie des provinces barbaresques. A l'ouest, elle s'est emparée du Sénégal. La Tunisie, la Tripolitaine, l'Egypte ont renoncé à leur antique

6 PREFACE

piraterie et ouvert leurs ports aux vaisseaux de l'Europe. L'Amérique a établi sur les côtes de l'Atlantique la république dite de Libéria. L'Angleterre a créé au sud la grande colonie du Gap. Les Hollandais ont fondé les républiques d'Orange et du Transvaal. Enfin les traités conclus entre le sultan de Zanzibar et la Gronde- Bretagne assurent aux Européens la liberté des transactions, depuis la terre de Natal jusqu'à l'entrée de la mer Rouge.

Pendant que les nations chrétiennes formaient, avec leurs flottes et leurs armées, le blocus des côtes africaines. l'Église y développait ses légions pacifiques. Les fils de saint François sont dans la Tunisie, la Tripolitaine, l'Egypte, le pays des Gallas ; ceux de saint Vincent de Paul, dans l'Abyssinie; les Pères du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie, auZanguebar, au Congo, dans la Sénégambie, au Sénégal , partout où la charité et le dévouement héroïques que leur a inspirés leur saint fondateur peuvent faire aimer et bénir le nom catholique; les Missions Africaines de Lyon, sur les côtes meurtrières de la Guinée, au Cap, au Dahomey; celles de Vérone, établies par Mgr Comboni, dans les provinces récemment conquises du sud de l'Egypte; les Pères de la compagnie de Jésus, à Madagascar et au Zambèze; les Oblats de Marie, à Natal; le clergé d'Irlande et d'Angleterre, clans la colonie du Cap; celui du Portugal, au Benguela; celui d'Espagne, au Maroc; celui de France, en Algérie. En un, mot, aucun point des trois côtes que baignent la Méditerranée, l'océan Atlantique et l'océan Indien n'échappe à ce siège immense que la miséricorde divine semble préparer pour mettre un terme à la malédiction de la pauvre race de Cham; et on ne peut douter, à tous ces signes, que nous n'assistions à l'un de ces grands événements par lesquels la Providence change la face des nations.

Mais si les rivages de l'Afrique étaient tous occupés par les messagers de la bonne nouvelle, il n'en était pas de même de l'intérieur. Il semblait, au contraire, leur fermer obstinément ses routes. Des voyageurs isolés avaient essayé d'en pénétrer le mystère. Presque tous avaient payé de leur vie cette hardie tentative. C'est seulement depuis vingt années que le voile qui couvrait ces régions inconnues a été soulevé par des explorateurs plus heureux ou plus intrépides : Burton, Cameron, Speke, Nachtigal, Schweinfurt, et d'autres encore. Les noms de Livingstone et de Stanley sont sur toutes les lèvres , ma plume n'a pas besoin de les écrire. On s'est bientôt passionné pour les découvertes et le courage de ces voyageurs, et cet entraînement de l'opinion s'est traduit par' des actes d'une portée décisive.

Jusque-là toutes les tentatives sur l'intérieur de l'Afrique étaient

PREFACE

isolées. Chaque nation, chaque société savante, chaque individu agissait d'après ses vues propres. En 1876, à la suite de la publication des voyages de Livingstoùe et de Stanley, S. M. le roi des Belges conçut la pensée d'une Association internationale qui relierait et dirigerait tous ces efforts. Voici comment ce prince traçait lui-même à cette société le programme de son action : « Ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'ait pas encore pénétré, disait-il dans le discours d'ouverture de la première conférence, percer les ténèbres qui enveloppent des populations entières, c'est, j'ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès. 11 faut donc convenir, ajoutait-il, de ce qu'il y aurait à faire pour intéresser le public à cette noble entreprise et pour l'amener à y apporter son obole. Dans les œuvres de ce genre, c'est le concours du grand nombre qui fait le succès, c'est la sympathie des masses qu'il faut solliciter et savoir obtenir. »

Ainsi, en Europe, l'Association internationale africaine de Bruxelles se proposait de provoquer le concours de toutes les nations civilisées et d'obtenir leur contribution volontaire. Ce premier résultat a été immédiatement poursuivi. Des assemblées savantes, ou même politiques, des princes, et à leur tête le roi des Belges luimême, avec une générosité persévérante et vraiment royale, ont préparé le budget cle ce qu'ils appelaient une croisade contre la barbarie.

J'insiste sur ces points, quoiqu'ils puissent paraître au premier abord étrangers à mon sujet. Ils sont mon sujet même, car on ne comprendrait pas bien l'origine et l'organisation des missions de l'Afrique équatoriale, si on ne connaissait ces détails. C'est, en effet, pour ne pas se laisser devancer par des sociétés étrangères que le Saint-Siège a réglé, comme il l'a fait, ce qui concerne ces missions. Le champ d'action qu'il leur a tracé est exactement le même que celui qu'a déterminé, pour ses explorations, l'Association de Bruxelles. Ce champ est « limité, ce sont les termes mêmes du programme de cette société, à l'orient et à l'occident par les deux mers; au midi, par le bassin du Zambèze ; au nord, par les conquêtes du nouveau territoire égyptien et le Soudan indépendant. » Cette région, qui s'étend du 10e degré de latitude nord au 15e degré de latitude sud, est précisément, comme je le dirai tout à l'heure, celle où les missions de l'Afrique équatoriale sont établies.

L'Association de Bruxelles se proposait de créer tout d'abord, en Afrique, des centres d'exploration et d'influence, ou, comme elle les appelle, des stations scientifiques et hospitalières sur certains points plus importants.

PRÉFACE

« De ces stations (ce sont les propres paroles de la déclaration officielle de l'Association), les unes devront être établies en nombre très restreint sur les côtes orientale et occidentale de l'Afrique, aux points où la civilisation européenne est déjà représentée, à Bagamoyo et à Loanda , par exemple. Elles auraient le caractère d'entrepôts destinés à fournir aux voyageurs des moyens d'existence et d'exploration. Elles pourraient être fondées à peu de frais, car elles seraient confiées à la charge des Européens résidant sur ces points.

« Les autres stations seraient établies dans les centres de l'intérieur les mieux appropriés pour servir de bases aux opérations. On commencerait par les points qui se recommandent, dès aujourd'hui, comme les plus favorables au but proposé. On pourrait signaler, par exemple, Oujiji, Nyangwe, Kabébé, résidence du roi, ou un endroit quelconque situé dans les domaines de Muata-Yamvo. Les explorateurs pourraient indiquer plus tard d'autres localités où il conviendrait de constituer des stations de ce genre.

« Laissant à l'avenir le soin d'organiser des communications sûres entre ces stations, la conférence exprime surtout le vœu qu'une ligne de communication, autant que possible continue, s'établisse de l'un à l'autre Océan, en suivant approximativement l'itinéraire du commandant Cameron. La conférence exprime également le vœu que, dans la suite, s'établissent des lignes d'opération dans la direction nord-sud. »

Gomme je le dirai plus bas, ce sont ces mêmes points que les missionnaires d'Alger ont reçu la charge d'occuper, lorsqu'ils ne sont pas évangélisés déjà, comme ceux du littoral, par d'autres congrégations religieuses. La raison de cette identité de résolutions est toujours la nécessité pour l'Église de ne pas se laisser prévenir, dans ces régions neuves encore, mais qui bientôt devaient se trouver ouvertes aux influences de l'Europe.

L'Association internationale de Bruxelles, en effet, entreprenait avec une rare ardeur la réalisation de son programme. Des officiers de l'armée belge, des savants de la même nation répondaient à l'appel de leur roi, pour affronter tous les périls. Plusieurs ont déjà payé de leur vie leur courageuse initiative. Mais ceux qui tombent sont bientôt remplacés. Ce ne sont plus même des explorateurs isolés, ce sont des expéditions véritables. L'or n'est pas plus épargné que les hommes. Aussi, sous cette impulsion vigoureuse, une ligne non interrompue de stations s'établit à l'orient depuis Zanzibar jusqu'au Tanganika ; là les explorateurs belges ont fondé leur établissement central de Karéma, tandis qu'à l'occident Stanley remonte

PRÉFACE 9

le cours du Congo, en formant des comptoirs sur ses rives. Le jour est donc proche où les représentants de l'Association internationale africaine, venant, les uns de l'océan Atlantique, les autres de l'océan Indien, se rencontreront sur les hauts plateaux d'où sortent les sources des deux grands fleuves africains, le Nil et le Congo.

On ne peut le nier, c'est là une grande entreprise, plus grande encore que celles qui tendent à percer les continents pour rapprocher simplement les distances, car ici des peuples entiers, ensevelis dans la mort, seront appelés à la lumière et à la vie.

Mais cette œuvre , la conférence de Bruxelles ne peut la réaliser qu'à demi; elle ne peut, pour mieux dire, que la préparer. En ouvrant les routes de l'équateur africain aux explorateurs et aux marchands, elle les ouvre à l'Évangile, et ce sera là, sans qu'elle l'ait cherché, sa gloire immortelle. L'Association internationale africaine ne s'occupe, elle l'a solennellement déclaré, d'aucune religion. Comment le ferait-elle? Les membres qui la composent appartiennent à tous les cultes. La plupart même sont protestants. Plusieurs ont affiché la libre pensée. Sans s'opposer à la prédication du christianisme, en déclarant môme qu'ils accordent leur protection et leur concours matériel à ses envoyés, ils en font clans leurs projets abstraction complète, et annoncent qu'ils borneront leurs efforts à la science, au commerce et à l'industrie.

C'est dans ces termes qu'en 1877 la question de l'Afrique équatoriale se posa devant le monde chrétien et devant le Saint-Siège apostolique.

Pie IX et l'Afrique centrale. — Commencements de la société des Missionnaires d'Alger. — M. Girard et les trois premiers novices.

Pie IX était à la fin de sa longue carrière. C'était la dernière année de cet immortel pontificat qui avait vu « toutes les extrémités des choses humaines ». Le regard du vieux et saint Pontife se portait avec tristesse sur le monde catholique, où la haine de l'impiété semblait vouloir tout lui ravir, lorsque pour la première fois le cardinal Franchi , préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande , appela son attention sur les travaux de la conférence de Bruxelles et sur l'avenir nouveau qui se préparait pour les peuples de l'intérieur de l'Afrique. Pie IX en comprit sans peine toute l'importance. Il ne

PREFACE

s'agissait de rien moins que d'un pays presque aussi grand que l'Europe, et dont quelques-uns estimaient la population à cent millions d'âmes. Le chiffre pouvait sans doute être contesté ; mais on apprenait avec certitude que l'intérieur de l'Afrique équatoriale, jusque-là représenté comme un désert stérile et mortel, avait , au contraire, des populations denses et agglomérées, des richesses naturelles sans nombre, des paysages enchanteurs. En beaucoup de lieux, le climat était salubre et tempéré, grâce à l'élévation des plateaux, au voisinage de grands lacs et de hautes montagnes, quelquesunes couvertes .de neiges éternelles. Il était évident que, dans de semblables conditions, l'Afrique équatoriale allait être envahie, non moins évident que les protestants, qui avaient pris l'initiative et qui dominaient par le nombre dans la conférence de Bruxelles , allaient tenter de s'établir dans ces régions. Déjà les bulletins des sociétés évangéliques de Londres et de New-York annonçaient tout un plan de conquêtes et promettaient des subsides qui s'élevaient à plus de cinq millions par année : autant pour une seule mission que l'Œuvre de la Propagation de la Foi pour le monde entier.

Le grand Pape qui allait mourir, mais dont l'âme conservait toutes les ardeurs généreuses, comprit les dangers d'une telle situation. Il vit aussi l'obligation providentielle imposée au Saint-Siège d'y pourvoir sans délai; « car c'est à la vérité dont l'Église est dépositaire, disait-il, et non à l'erreur qu'a été dite la grande parole : « Allez et enseignez toutes les nations, et baptisez-les au nom du « Père, et du Fils et du Saint-Esprit. » Par son ordre, la Sacrée Congrégation de la Propagande s'adressait donc, vers la fin de 1877, aux chefs des principales missions de l'Afrique, pour leur demander des renseignements utiles à la réalisation des pensées du Saint-Père. Les prélats consultés, et j'avais l'honneur d'être de ce nombre, furent unanimes à reconnaître la nécessité de ces missions nouvelles et l'urgence de leur fondation dans les lieux où la Société internationale africaine allait établir, ses centres d'action.

Mais ici une grande difficulté pratique se présentait. Où trouver une société d'hommes apostoliques qui pût disposer, sur l'heure, du personnel et des ressourses nécessaires pour une mission si vaste et si périlleuse? Les congrégations déjà établies en Afrique ont chacune dïmmenses régions à évangéliser, et toutes leurs forces sont absorbées par les œuvres déjà commencées, ou qui s'imposent chaque jour à leur zèle. C'est ce qui fit penser à la plus humble et à la dernière venue des sociétés apostoliques du continent africain : j'ai nommé la société des Missionnaires d'Alger.

Beaucoup de lecteurs ignorent absolument son histoire, partagent

PREFACE

sur elle des erreurs plus ou moins accréditées, et la confondent souvent avec les Missions Africaines de Lyon. Puisque c'est notre petite Société que, malgré sa faiblesse, la Providence a choisie pour être l'instrument de ses desseins dans cette partie de l'intérieur de l'Afri- ' que, il n'est pas inutile d'en dire ici quelques mots.

La société des Missionnaires d'Alger a commencé il y a douze ans, en 1868. Elle est née, comme d'elle-même, des charges imprévues que nous imposait la terrible famine de 1867. Le clergé de la colonie, élevé dans la pensée qu'il ne lui serait jamais permis de nouer des relations, même de simple charité, avec les indigènes, n'avait pas appris leur langue; je cherchais donc vainement dans son sein des prêtres qui pussent se charger de la direction de nos asiles et de nos orphelinats arabes, et je regrettais de ne pas trouver une société d'hommes apostoliques qui pût venir à mon aide. Un jour que je méditais sur ces pensées, je vis entrer chez moi le supérieur de notre grand séminaire de Kouba, le respectable M. Girard, celui que le clergé algérien, formé tout entier par ses soins, appelait le Père éternel, à cause de sa vieillesse et de son aspect vénérable. Il soupirait, lui aussi, depuis son arrivée dans la colonie, c'est-à-dire depuis près de quarante années, après le moment où il serait enfin permis au clergé de s'occuper, avec toute la sagesse désirable, des indigènes de l'Afrique. Il lui semblait qu'en ouvrant par les armes de la France chrétienne les portes de ce grand continent, la Providence lui imposait l'obligation d'y porter la vérité et la justice, c'est-à-dire l'Évangile de Notre-Seigneur. 11 savait que je partageais ses pensées , et que c'était la seule espérance de les voir réalisées qui m'avait fait abandonner un siège épiscopal de France pour un diocèse de mission. Ce jour-là donc, ce vénérable fils de saint Vincent de Paul, cligne en tout d'un tel père, entrant chez moi avec trois élèves de son séminaire , me dit :

« Voici des jeunes gens qui viennent s'offrir à vous pour l'apostolat africain. Avec la grâce de Dieu, ce sera le commencement de l'œuvre que nous avons désirée. »

Je le vois encore courbant sa tête blanche, s'agenouillant avec ses trois séminaristes, et me demandant de bénir et d'accepter leur dévouement. Je les bénis, en effet, plein à la fois d'étonnement et d'émotion, car je n'avais été prévenu de rien, et cette offre, qui répondait à mes préoccupations du moment, me paraissait comme surnaturelle. Je les relevai, je les fis asseoir, je les interrogeai longuement; je fis, comme je le devais, toutes les objections possibles. Ils y répondirent, et mon consentement fut enfin donné pour un essai à titre d'épreuve.

PRÉFACE

C'est ainsi que l'œuvre a commencé bien humblement par les éléments en apparence les plus faibles : un vieillard déjà près de la tombe, trois jeunes gens, trois enfants, qui entraient à peine dans la vie.

J'étais incapable, je l'ai déjà dit, de m'occuper moi-même de l'œuvre de leur formation, et il fallait cependant, pour une vocation spéciale, les séparer du grand séminaire. La Providence me fournit tout elle-même en envoyant à Alger, pour y chercher un climat plus doux, deux saints religieux, morts tous les deux aujourd'hui. L'un appartenait à la Compagnie de Jésus , l'autre à la Société des Prêtres de Saint-Sulpice. Us me demandaient en ce moment même une occupation compatible avec leurs forces ébranlées. Je leur confiai nos trois séminaristes, dans une pauvre maison de louage située sur les hauteurs d'El-Biar, qui dominent Alger vers le sud. Là autrefois l'armée française, venant de Staouéli, força ce vieux nid de pirates musulmans à mettre fin à la lutte, et à ouvrir au monde civilisé les portes de la barbarie. Tel fut le premier noviciat. Je le rappelle , parce que je suis touché de voir réunis autour du berceau de nos œuvres africaines un fils de saint Vincent de Paul , l'apôtre de la charité, un fils de saint Ignace, l'apôtre de la foi, un fils du vénérable M. Olier, l'apôtre de la sainteté ecclésiastique, comme pour indiquer par avance à nos missionnaires les trois vertus les plus nécessaires à leur apostolat. Ces commencements durèrent une année. Depuis un autre religieux de la Compagnie de Jésus, un homme de Dieu, lui aussi, dont je n'écris le nom qu'avec vénération et reconnaissance, le R. P. Terrasse, actuellement socius du Provincial de Lyon, prit la direction du noviciat définitif. Enfin, après six ans, les missionnaires, dont la règle est aujourd'hui autorisée par le Saint-Siège et la Société reconnue par l'État, se gouvernèrent eux-mêmes par des supérieurs choisis dans leur sein , et sous mon autorité paternelle. Leur maison-mère est à la Maison -Carrée, près d'Alger.

Toutes les histoires ont leurs époques héroïques, aussi bien celles des sociétés religieuses que celles des sociétés humaines. Nos missionnaires sont encore dans ce temps-là. C'est l'observation que me faisait dernièrement un homme éminent, supérieur général d'une congrégation religieuse, qui prêchait une retraite à leur maisonmère. Il s'étonnait de la sévérité de leurs règles et du courage avec lequel elles sont suivies : dormir sur la terre nue ou sur une planche, être pauvrement vêtu, se contenter de la nourriture la plus grossière et la plus frugale, supporter les ardeurs du climat, maintenir au milieu de tout cela une régularité constante, persévérer

PREFACE

durant les huit jours de leurs exercices dans la prière et dans le plus absolu silence. « Voilà, me disait ce bon supérieur, — qui avait voulu se mettre à leur ordinaire, même au réfectoire, — ce que l'ardeur des premiers temps peut seule faire supporter. »

En 1877, époque où fut soulevée la question des missions de l'Afrique équatoriale, les orphelinats de l'Algérie voyaient chaque jour diminuer le nombre des enfants adoptés par nous et qui parvenaient à l'âge d'homme. Nous pouvions donc songer à d'autres œuvres.

Adresse au Saint-Père. — Création par S. S. Léon XIII de quatre centres de missions dans l'Afrique équatoriale. — Premier départ. — Mort du R. P. Pascal.

C'est dans ces circonstances que les prêtres de la Société voulurent mettre personnellement leur dévouement et leur vie au pied du Souverain Pontife. Ils le firent dans cette adresse qui n'est pas indigne des premiers temps de l'Église:

« Prosternés aux pieds de Votre Sainteté, les prêtres missionnaires soussignés, membres de la Société des Missions d'Alger, la supplient de leur accorder sa bénédiction paternelle.

« Ils viennent tous, Très Saint- Père, vous offrir leurs cœurs, leurs souffrances, leurs travaux, leur vie s'il le faut, pour les missions de l'Afrique équatoriale , pour défricher ce champ nouveau , redoutable sans doute à la nature, mais où, avec l'appui de Dieu, la grâce pourra faire de si abondantes moissons.

« Tous , Très Saint-Père , ils n'ont qu'un seul désir : aller, sur un signe de Votre Sainteté, se consacrer au salut de ces pauvres peuples infidèles , leur porter la parole de vie qu'ils n'ont pas encore entendue et mourir en les servant, sachant que ceux qui abandonnent pour Notre-Seigneur tout ce qu'ils ont sur la terre, recevront le centuple dès ici-bas en consolations et en grâces, et ensuite la vie éternelle.

« C'est dans ces sentiments, Très Saint-Père, que nous supplions Votre Sainteté d'agréer l'entier sacrifice que nous lui faisons de nos volontés, de nos personnes, de notre vie, pour le salut de la pauvre Afrique équatoriale. »

PREFACE

Parler ainsi, je le sais, n'est pas difficile ; mais lorsque les paroles sont suivies par les actes, lorsqu'on sait qu'en moins de deux ans sept d'entre ceux qui avaient signé cette lettre ont tenu ce qu'ils avaient promis et ont été les victimes de leur charité, en remerciant Dieu de leur mort comme d'une grâce ardemment désirée, on ne peut s'empêcher d'envier leur sort.

C'est au mois de janvier 1878 que deux missionnaires d'Alger furent chargés de porter à Rome l'expression de ces sentiments et d'y recevoir les ordres du Saint-Père. Mais déjà le Pontife, à l'appel duquel ils venaient répondre, était près d'obtenir la récompense de ses luttes et de ses vertus. Pie IX mourut au moment où il allait signer le décret, déjà préparé par la Propagande, pour la création des missions de l'Afrique équatoriale. Nous avons la confiance qu'il prie pour elles dans le ciel.

C'est Notre Saint-Père le pape Léon XIII qui, par un rescrit daté du 24 février, quatre jours seulement après son élection au Souverain Pontificat, réalisa le projet de son prédécesseur. Héritier de sa puissance, il le fut aussi de sa sollicitude pour les pauvres peuples de l'intérieur de l'Afrique. L'organisation ainsi commencée fut complétée par les décrets de la Propagande. Quatre centres de missions destinés à devenir dans la suite autant de vicariats apostoliques ont été ainsi successivement créés: le lac Nyanza, le lac Tanganika, Kabébé, capitale des États du Muata-Yamvo, et l'extrémité nord du cours du Congo. C'étaient les centres mêmes où les explorateurs Européens se proposaient de fonder leurs stations.

En même temps qu'il assignait un si vaste champ à leur zèle, le Souverain Pontife demandait à l'Œuvre de la Propagation de la Foi et à celle de la Sainte-Enfance de fournir à ces nouveaux apôtres les subsides nécessaires à leur long voyage , à leur premier établissement, ainsi qu'à l'adoption et à l'éducation de jeunes noirs infidèles.

C'est le 25 mars , un mois à peine après avoir reçu leur mission du Saint-Siège, que nos premiers missionnaires partirent pour Zanzibar.

Ils étaient au nombre de dix, à savoir :

Pour la mission du lac Nyanza :

Les RR. PP. Livinhac du diocèse de Rodez Girault » d'Angers

Lourde l » d'Arras

Barbot » de Bayeux

le Frère Amance » de Rodez.

PRÉFACE Pour la mission du Tanganika :

Les RR. PP. Pascal du diocèse de Viviers

Deniaud Dromaux Delaunay

Page 1