AL" R. P. SUPERIEUR GENERAL DE LA MEME SOCIETE
Tabora, le 8 septembre 1881.
Dans une de ses dernières lettres, S. E. M£r Lavigerie, notre vénéré Père, me recommandait d'étudier la possibilité d'un orphelinat pour les petits nègres dans FOunyanyembé, à mi-chemin de Bagamoyo au lac Tanganika. Cheik-ben-Nassib, frère du gouverneur arabe de ce pays, avait fait au R. P. Livinhac, lors de son passage à Tabora (décembre 1878), des ouvertures bienveillantes à ce sujet. Mais le R. P. Livinhac ne pouvait changer de lui-même le lieu de sa destination, et il se mettait en route quelques jours après pour le lac Victoria, où il dirige actuellement la belle mission de l'Ouganda.
Le meilleur moyen pour avoir des renseignements exacts étant toujours de les prendre soi-même, je résolus de faire le voyage de FOunyanyembé. Je le pouvais d'autant plus facilement que la station de M'dabourou était alors composée de quatorze missionnaires : six prêtres et huit auxiliaires.
Une occasion favorable pour passer sans péril le Mgounda-Mkali, affreux désert qui sépare M'dabourou de Tabora, se présenta bientôt : une caravane d'Arabes trafiquants de la côte, les courriers des Anglais et des chasseurs d'éléphants bien armés, envoyés par Mouini-
Mluana, notre gouverneur, allaient se mettre en route pour Tabora. Je résolus de partir avec eux et priai le Père Blanc de m'accompagner. Nous louâmes six pagazis pour porter notre modeste bagage, et le 25 juillet, fête de saint Jacques, apôtre, après avoir célébré le saint sacrifice, nous dîmes adieu à nos confrère de M'clabourou. Il avait été convenu entre nous que nous commencerions le jour même une neuvaine à saint Joseph pour le succès du voyage.
Arrivés à l'entrée du Mgounda-Mkali , qui commence de l'autre côté de la rivière, à moins d'une heure de notre tembé, nous trouvâmes la tête de la caravane en repos, attendant que tous les porteurs fussent réunis et formés en rangs serrés: précaution nécessaire, car les Rougas-Rougas, pillards de profession embusqués dans les fourrés, sont toujours à l'affût des traînards, qu'ils massacrent sans pitié.
Le Mgounda-Mkali est une immense forêt inhabitée, de deux cents kilomètres de large environ, car elle s'étend jusqu'à Toura, premier village de l'Ounyamouézi, dont l'Ounyanyembé n'est qu'un district. On l'appelle Mkali, qui signifie mauvais, parce que l'eau y est rare, les étapes très longues et les dangers nombreux.
La caravane ne tarda pas à s'ébranler et à défiler en bon ordre à travers les acacias épineux, qui nous firent plus d'une douloureuse blessure. Nous nous mêlâmes aux porteurs, fiers de nous recevoir dans leurs rangs, heureux nous aussi de recommencer notre vie de fatigues pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ; vie à la vérité bien monotone, le matin surtout, car d'ordinaire on ne voyage pas le soir; l'étape se fait d'un seul trait, sans halte, et sur la route rien ne vient raviver l'activité de l'esprit: c'est toujours la forêt terne et buissonneuse , sans aucune trace de vie humaine ou de cultures. Le gibier qui y abonde, éléphants, girafes, zèbres, buffles, antilopes, fuit à l'approche des caravanes et ne se laisse voir que très rarement. Les oiseaux eux-mêmes n'habitent guère que les lieux de campement, parce qu'ils y trouvent de l'eau. Aussi peu à peu les conversations tombent; et quand, après quelques heures de marche, la fatigue se fait sentir, il règne alors un silence éloquent d'un bout à l'autre de la caravane; chacun ne pense qu'à une chose : arriver au terme de l'étape.
Le soir, quand la fraîcheur a succédé au brûlant soleil du matin , la scène change. Les pauvres porteurs ont bu avec des feuilles d'arbres le hogui, mélange de quelques pincées de farine et»de beaucoup d'eau ; ils ont mangé Yougali, épaisse bouillie de mtama ou de sorgho qui fait le fond de leur alimentation journalière; leur cœur est gai, sans souci; ils fument, en chantant, le chanvre qui enivre
dans leurs énormes narguilés. La nuit vient, et mille feux s'allument au milieu des huttes du camp , éclairant de reflets mystérieux les arbres de la forêt. Autour des feux les groupes se forment, les conversations s'animent, les chants redoublent; puis, cédant au sommeil, chacun s'endort, content et tranquille. Les Rougas-Rougas n'attaquent jamais la nuit, et les feux suffisent pour tenir à distance lions et léopards.
Nous traversâmes le Mgounda-Mkali en six étapes, étapes bien longues surtout pour les pauvres por leurs. En effet, après une marche de sept à huit heures sous une charge de trente kilogrammes, je n'ai pas besoin de dire qu'ils arrivent au camp épuisés de fatigue, souvent les pieds enflés et les épaules en sang. Dans, le trajet depuis M'dabourou, malgré toutes nos précautions, la caravane eut deux hommes tués parles brigands.
La forêt est traversée, à deux étapes environ de M'dabourou, par un plateau élevé qui doit former la ligne de partage des eaux entre l'Océan et les lacs. On y arrive par de petites collines rocheuses qui offrent çà et là des entassements de granit à l'aspect le plus bizarre. Parfois on se croirait en présence des ruines de quelque château fort du moyen âge, ou de ces antiques menhirs qui jalonnent les landes de Bretagne.
A partir de ce point, on descend graduellement jusqu'à l'Ounyamouézi, dans des vallées de plus en plus basses. Alors aussi commence un changement dans la végétation. Les baobabs, si nombreux dans l'Ougogo, deviennent de plus en plus rares, et finissent par disparaître. Les buissons épineux font place à de jolis arbustes qui ne dépareraient pas nos parcs d'Europe. Je citerai notamment le lindo , dont l'écorce sert à faire des coffres de toutes grandeurs pour renfermer les vivres et les richesses de la famille.
La cinquième étape conduit au petit lac Tchaïa, au fond d'une vaste plaine fermée par une colline couverte de beaux arbres. Aujourd'hui les eaux de la masika qui vont s'y perdre sont desséchées, et des autruches paissent tranquillement où se jouaient, il y a quelques mois, des troupeaux d'hippopotames. C'est à une heure de ce lac environ qu'a péri l'infortuné Penrose (1879). Les débris de ses caisses sont encore épars sur le chemin. Nyongou, chef de brigands , la terreur du Mgounda-Mkali , où il a son repaire , averti par des traîtres Wagogo de l'arrivée de ce blanc avec de nombreux ballots d'étoffe, était venu l'attendre au passage. Les porteurs de Penrose s'enfuirent au premier coup de feu, selon leur lâche habitude, abandonnant leurs charges et leur maître aux mains des Rougas-Rougas. L'infortuné vendit chèrement sa vie, mais finit par
succomber sous le nombre. En passant auprès de son tombeau, nous nous rappelâmes que nous aussi nous avions été inquiétés à M'dabourou même par les satellites de Nyongou, et que, pour éviter un mauvais parti, nous avions dû quitter notre première habitation à la lisière de la forêt et nous installer sous la protection du tembé de Mouini-Mtuana, converti en citadelle.
J'ai dit que les éléphants abondent dans le Mgounda-Mkali; mais les indigènes leur font aussi une guerre acharnée. Nous comptions parmi nos hommes un chasseur qui en était à sa quarante-septième victime. Lorsqu'un naturel a la bonne fortune d'abattre une de ces bêtes , il lui coupe sur le pied une bande d'épiderme en forme de collier et la porte au bras. Il faut être adroit et audacieux pour attaquer l'éléphant. D'une finesse de sens extraordinaire , il devine un ennemi à grande distance, et si, par malheur, le chasseur vient à manquer son coup, c'en est fait de lui. L'animal blessé se venge aussitôt en l'écrasant contre les arbres de la forêt, ou en le broyant sous ses pieds. On demandait à un de ces tueurs d'éléphants pourquoi ils allaient toujours au moins deux ensemble; il répondit: « Il en faut toujours un pour rapporter le fusil de l'autre. » De fait, beaucoup sont victimes de leur audace. Ces nègres hardis attendent le passage de la bête sur une piste longtemps étudiée, se mettent sous le vent derrière une broussaille, et tirent à deux mètres au défaut de l'épaule ou à l'œil. Ils ont à cet usage de longs fusils, de fort calibre, pouvant recevoir double et triple charge de poudre et plusieurs grosses balles. D'autres le chassent à la flèche empoisonnée ; c'est moins dangereux, car l'éléphant sent à peine cette piqûre et continue son chemin. Le poison fait lentement son travail, et au bout de deux jours l'énorme bête finit par tomber. Les nègres , qui l'ont constamment suivie, l'achèvent à la lance.
Le long du sentier, dans la forêt, nous trouvâmes parfois d'énigmatiques monceaux de sable. Nos chasseurs d'éléphant ne manquèrent point d'y jeter en passant un peu de poussière. Ces monticules sont des tombeaux où ont été enterrées les têtes des éléphants tués à la chasse. L'éléphant, nous dit-on, est le roi de la forêt; on enterre sa tête par honneur, et les chasseurs s'assurent bonne chance en lui faisant du pied l'offrande d'un peu de sable.
Une chose à laquelle les indigènes prêtent aussi une grande attention pendant la marche, c'est le cri isolé d'un petit oiseau qui habite ces parages. Cet oiseau est pour eux l'éclaireur par excellence et la sentinelle la plus vigilante. Selon que son cri est calme ou précipité, il présage la paix ou la guerre. Quand nous l'entendions gazouiller paisiblement le matin, nos gens disaient: « Allons sans
crainte, l'oiseau dit : Bonne route, personne sur le chemin. Mais si son cri devenait inquiet et saccadé, nous n'aurions qu'à armer nos fusils, les Rougas-Rougas seraient proches. » Je leur demandai s'ils connaissaient aussi l'oiseau à miel.
« Oui, me répondirent-ils, mais il est trompeur et ne mérite qu'une médiocre confiance. Quelquefois il conduit à un nid d'abeilles, d'autres fois à la dépouille d'un éléphant mort; mais souvent aussi à un lion ou à quelque gros serpent. » Je donne ces renseignements pour ce qu'ils valent.
Enfin, à la sixième étape, nous sortons de la forêt et apercevons devant nous sur le flanc d'une colline le premier village de Toura. Son enceinte a la forme d'un tembé de l'Ougogo, mais l'intérieur est rempli de cases nombreuses et tellement serrées, qu'elles laissent à peine place pour passer. Évidemment la population est trop dense pour un si petit espace, et la crainte des Rougas-Rougas l'empêche seule de se répandre au dehors de l'enceinte protectrice. Les toits sont chargés de provisions de toute espèce fraîchement cueillies, et qui témoignent à la fois de la fertilité du sol et de l'activité des habitants.. Au moment où nous arrivons, tout le monde boit le pombé et forme de joyeuses danses pour fêter la fin des récoltes. On nous fit bon accueil, et le chef mit immédiatement à notre disposition une sorte de cour intérieure où il se trouva juste assez de place pour dresser notre tente. Je m'étais à peine assis pour prendre un légitime repos, que tous les danseurs faisaient cercle autour de notre installation et braquaient sur nous les regards les plus sympa thiquement curieux. J'eus le malheur de me lever un peu brusquement et causai ainsi une panique générale: ce fut une débandade instantanée. Suivit un grand éclat de rire, et tous revinrent en se moquant de leur peur. Bonne population, pensai-je, simple et franche; le contact musulman ne l'a pas encore corrompue. Ah ! qu'une chapelle catholique ferait bien au milieu de ces cases!
Toura compte deux gros tembés ou villages situés à deux kilomètres l'un de l'autre. C'est un centre assez important, parce que c'est le premier endroit depuis l'Ougogo, où les caravanes puissent renouveler leurs provisions; mais cette importance grandirait vite avec plus de sécurité. Un grand nombre de Wanyamouézi n'attendent pour venir s'y fixer que d'être délivrés de la crainte des Rougas- Rougas , et une station de missionnaires suffirait pour donner pleine confiance.
De Toura , où la caravane prit un jour de repos , on arrive en deux longues étapes, toujours en forêt, à Roubouga, district également fertile et qui compte cinq ou six villages bâtis comme ceux de Toura,
en forme de tembés. La population du village où nous avons campé me parut bien moins affable que celle de Toura. Du reste, il y a avec les Wanyamouézi une colonie de Zanzibarites musulmans, circonstance qui entraverait le rapide développement d'une mission. Le terrain de Roubouga produit en abondance du millet, du sorgho el du maïs; on y voit aussi des jardins dont les melons, les pastèques, les citrouilles et les concombres sont d'une beauté prodigieuse. Quelques bananiers aux larges feuilles ajoutent encore à la gaieté du paysage, et reposent les yeux fatigués de ne contempler sans cesse que les gommiers, les cactus et les mimosas du Mgounda-Mkali. J'ai ouï dire que ces lieux avaient été autrefois ruinés et saccagés par les brigands; sans doute la présence des Arabes leur aura rendu leur ancienne sécurité.
Le lendemain, 4 août, nous entrions à Rigoua, district semblable en tous points aux précédents. Enfin une longue étape de plus de huit heures nous mena à Casoui, premier village de l'Ounyanyembé. Devant nous s'étendait une magnifique plaine semée de gracieuses collines et de mamelons rocheux; au milieu se trouve la fameuse Tabora.
Ici cesse enfin la forêt, et autour de nous nous n'avons plus qu'un gras pays boisé seulement sur les hauteurs, pays bien différent de presque tous les districts qu'on traverse en venant de la côte. A vrai dire, l'Afrique équatoriale, de Ragamoyo à Tabora, n'est qu'une vaste forêt, au milieu de laquelle sont semés çà et là quelques coins habités et cultivés. Mais la quantité de terrain mise en culture est jusqu'ici très peu de chose, comparée à l'immense étendue qui reste inculte et déserte.
Casoui, comme du reste toutes les bourgades de l'Ounyanyembé, a, au lieu d'un tembé pour enceinte, une forte haie d'euphorbe. Les indigènes prétendent que ni les hommes ni les bêtes n'osent la traverser, le suc de l'euphorbe étant si vénéneux, qu'une seule goutte projetée dans l'œil suffit pour faire perdre la vue. A cause du même suc, qui est très abondant, cette défense a aussi l'avantage de ne pas craindre le feu. Les quelques portes qui y sont pratiquées se ferment la nuit et restent ouvertes pendant la journée. Ces portes primitives sont, comme celles des tembés, formées de poutres indépendantes les unes des autres et pivotant en haut sur une barre transversale. Le matin on les relève pour la sortie des troupeaux, et le soir on les abaisse et on les fixe en dedans avec des pieux en travers.
Le chef de Casoui nous fit quelques petits cadeaux de lait, de miel et de froment. Le lendemain, après deux heures et demie de
marche dans la plaine, nous entrions à Tabora : c'était le douzième jour depuis notre départ deM'dabourou. Nous avions franchi en cet espace de temps près de quatre cents kilomètres, et rencontré en chemin M. Roger, de la station de Karéma, fondée sur le Tanganika par l'Association internationale de Bruxelles; puis trois ministres protestants, dont deux de l'Ouganda, nous donnèrent de bonnes nouvelles du R. P. Livinhac et de ses confrères; enfin Abdallah-ben- Nassib, gouverneur arabe de Tabora, appelé à Zanzibar par le sultan Saïd-Bargache.
Tabora est bâtie sans plan bien arrêté. C'est plutôt une série de villages qu'une ville homogène. Elle s'étend sur une longueur de plus de deux kilomètres. Autrefois elle se bornait aux huttes du quartier Chemchem , appelé ainsi de la source qui s'y trouve. Puis les Arabes sont venus s'y établir, et l'ont développée jusqu'à ses présentes limites. Leurs maisons sont bien bâties en grosses briques séchées au soleil, avec portes et fenêtres. Elles sont crépies avec un sable calcaire qu'on trouve dans le pays , et qui remplace avantageusement le plâtre. Quelques portes sont chargées de très belles sculptures: ce fut pour nous une surprise non médiocre de trouver un tel travail si loin du monde civilisé. Les maisons ont toutes la même distribution. A l'entrée, une véranda où se tiennent les askaris (hommes d'armes); à l'intérieur, une belle pièce ouverte, avec fenêtre sur la véranda. C'est le barza où le maître reçoit les visiteurs et fait son commerce. En face, de l'autre côté de la porte, sont les magasins et le logement des askaris. Le barza communique, par une porte cachée, avec la cour intérieure, sur laquelle s'ouvrent les appartements de la famille. Les toits sont en terre; excepté chez les plus riches, qui ont de grands toits inclinés en paille, comme dans nos campagnes de France, mais descendant plus bas pour protéger les murs contre les pluies de la masika. Alentour sont groupées les huttes des esclaves, ainsi que les cases des Wangouana et des Wanyamouézi au service du maître.
Les Arabes sont là comme de petits rois, à peu près indépendants et maîtres absolus chez eux. Us ont à leur service un plus ou moins grand nombre d'askaris, comme autrefois les seigneurs féodaux. Ils ne s'en servent pas seulement contre Mirambo, l'ennemi commun, mais aussi dans leurs querelles privées. Leurs jardins sont plantés d'arbres fruitiers d'espèces nombreuses: manguiers, citronniers, bananiers, grenadiers, goyaviers, etc. On y voit même quelques cocotiers et quelques dattiers qui commencent à produire. Les champs donnent sans beaucoup de culture le manioc, le mtama, le maïs, la canne à sucre, le sésame, les arachides
et le froment. On dit ce dernier produit d'une excellente qualité ; mais, comme on le cultive par irrigation, la récolte est peu abondante. Il mûrit en septembre.
Au marché, qui se tient tous les jours un peu en dehors de la ville, on peut se procurer de la viande fraîche, des bananes, du riz, du beurre, des fruits, et tout ce qui tient au petit commerce. Le grand commerce d'ivoire et d'étoffes se fait à domicile, ou par des courtiers. Il en est de même pour les esclaves.
Mais ce qui fait surtout l'importance de cette ville, c'est qu'elle est le point unique de jonction entre la côte et les grands lacs. Il est, même impossible d'en établir d'autres , au moins depuis Zanzibar, parce que, les populations soit de l'Ousagara, soit de l'Ougogo, n'étant pas voyageuses, on ne peut trouver chez elles ni porteurs, ni courriers. C'est à Tabora seulement que les caravanes peuvent se former pour la côte ou les lacs ; celles même qui viennent du Karagoué et de l'Ouganda au nord, du Manyéma ou de l'Oujiji à l'ouest, de l'Oufîpa ou de l'Ourori au sud, convergent toutes à Tabora pour se réorganiser.
Tous ces avantages ont attiré dans la capitale de l'Ounyanyembé une population nombreuse, et en ont fait un centre considérable. Pour les mêmes motifs, une station de missionnaires à Tabora devient absolument nécessaire. C'est ici seulement que nous pouvons former un véritable trait d'union entre nos supérieurs majeurs et les missions des grands lacs. D'ici nous serons à même d'organiser des courriers réguliers pour les différentes stations, correspondant avec ceux nous venant de Zanzibar. Nous pourrons aussi trouver des porteurs pour leur envoyer au plus tôt les objets à leur adresse, et renouveler leurs provisions d'étoffes.
Aussitôt arrivé, je m'empressai de faire visite au docteur Van den Heuvel, représentant de l'association belge. Il nous donna, au sujet de l'orphelinat que nous venions fonder, les plus grandes espérances.
Le surlendemain de notre arrivée, nous allâmes saluer Cheik-ben- Nassib, frère du gouverneur arabe. Il demeure en ce moment à Kouikourou, gros village à une petite lieue au sud, et résidence du sultan des Wanyamouézi. Ordinairement il habite Kouihara, autre centre important à même distance au sud-ouest de Tabora; mais, en l'absence de son frère, parti pour la côte, il est obligé de remplir les fonctions de gouverneur par intérim. Il nous reçut avec courtoisie et nous introduisit cérémonieusement dans son barza. Nous y remarquâmes entre autres curiosités une grande glace de fabrique européenne, à boiserie dorée, mais qui avait beaucoup perdu de sa
première fraîcheur. Quand nous lui exposâmes noire intention de racheter des enfants esclaves pour en faire des hommes libres, et leur apprendre à bien vivre en servant Dieu, le visage du vieil Arabe s'épanouit :
« Bien! très bien! Des enfants, vous en trouverez ici beaucoup, j'en ai parlé à Vinhac (le Père Livinhac), mon grand ami qui est dans l'Ouganda; mais il ne voulut pas rester dans r'Ounyanyembé. Vous venez pour des enfants, c'est bon. Cheik-ben-Nassib est votre homme. Laissez-moi faire. Je vais parler au sultan, et il n'y mettra aucune opposition. Mais il faut aussi l'approbation de Saïd-Bargache; envoyons-lui un courrier exprès. Avant deux mois nous aurons la réponse. Elle sera bonne, s'il plaît à Dieu! alors nous commencerons. »
Je compris immédiatement pourquoi nos confrères de la seconde caravane avaient précédemment échoué dans la fondation du poste de Tabora. Ils n'avaient pas songé à faire vibrer la seule corde sensible dans le cœur d'un Arabe, l'intérêt, et se heurtant aux difficultés, semées comme à plaisir sous leurs pas par la jalousie des trafiquants, qui ne voyaient en eux que des rivaux pour le commerce, découragés de plus par la mort funeste de trois des leurs, victimes de la terrible fièvre africaine, ils durent secouer pour un temps sur cette contrée inhospitalière la poussière de leurs souliers, et rejoindre leurs confrères des grands lacs.
Les choses allaient changer de face. L'avidité du Cheik devenait l'instrument de la miséricorde divine. Cet homme a de nombreux enfants esclaves, beaucoup plus qu'il ne lui en faut pour le service de sa maison. Il voit dans un orphelinat une occasion toute naturelle de les changer pour de l'or, et c'est là évidemment tout le secret de ses dispositions favorables. 0 Providence de Dieu, qui daignez employer à votre cause les vices mêmes de vos ennemis I Puissiez-vous tirer de l'avarice de ce vieux fils de Mahomet la délivrance et le salut de beaucoup d'âmes !
Avant de prendre congé, nous fîmes présent à Ben-Nassib de quelques étoffes et d'un riche burnous d'Alger. Il nous dit d'écrire au Padri Mkubna Mkubna (Mer Lavigerie), pour lui demander un beau fusil et un revolver. Nous le lui promîmes, sachant bien que, sans cadeau , le succès était impossible.
Le lendemain 9 août, nous ne manquâmes pas d'aller nous présenter au sultan des Wanyamouézi. Nous fûmes reçus par ses premiers esclaves sous la véranda de son habitation, et on nous fit asseoir sur de vraies chaises européennes, richement garnies de poussière. Nous nous gardâmes bien d'y faire attention. Après quel-
ques minutes d'attente , lé sultan se présenta, suivi de ses gens. Il ne portait sur sa personne aucun signe distinctif de sa dignité : un pagne et une pièce de kaniki, comme en ont les Wanyamouézi de condition ordinaire, formaient tout son costume. Je me trouvais en présence d'un roi fainéant, comme les Arabes en ont maintenu partout où ils se sont installés, pour ne point blesser les susceptibilités des indigènes, mais dont l'influence est des plus restreintes. Il s'assit à côté de nous avec simplicité et accepta volontiers nos présents. C'est l'avantage le plus clair et le plus pratique de ses hautes fonctions.
Il nous dit être très content de nous voir venir dans l'Ounyanyembé, pour y faire du bien et instruire les enfants. Il serait toujours prêt à nous aider pour nos constructions et tous autres travaux qui seraient nécessaires. Pendant que nous causions, les Wanyamouézi, qui entraient dans la cour, venaient saluer leur sultan en s'inclinant et battant des mains devant lui. Ce pauvre chef est maladif. Son humeur paraît pacifique et bienveillante. Il ne semble pas homme à chercher querelle à ses voisins, et pense plutôt à se prémunir qu'à les attaquer lui-même. En ce moment il fait construire autour de sa résidence trois immenses enceintes circulaires. Avec celle qui existait déjà et l'inévitable haie d'euphorbes, il se trouvera retranché derrière cinq remparts, et pense pouvoir dormir en paix.
Nous sortîmes de Kouikourou en remerciant Notre -Seigneur du fond de l'âme des heureuses dispositions que nous avions rencontrées partout jusqu'ici. Le point important, en effet, était gagné : avec la faveur du sultan , nous avions celle des Wanyamouézi , et avec celle de Cheik-ben-Nassib, nous avions peu à craindre des autres arabes. Quant à l'approbation de Saïd-Bargache, elle nous semblait assurée. J'écrivis, en même temps qu'à Sa Hautesse, au consul de France, à Zanzibar, M. Ledoulx, pour le prier de vouloir bien user en notre faveur de son influence sur le prince. Le Cheik écrivit de son côté, et les courriers partirent le 12 du mois d'août.
Par la même occasion, j'envoyai un télégramme à Msr le Délégué, lui annonçant que nous nous établissions de suite à Tabora. J'informai par lettre Son Éminence des bonnes dispositions du sultan et de Cheik-ben-Nassib, et d'une proposition que venait de nous faire le Dr Van den Heuvel. Rappelé à la côte, il avait reçu l'ordre de vendre la propriété de l'association belge ; il nous proposait de l'acheter.
Cette propriété est au sud de Tabora, sur le chemin de Kouikourou, dans un site salubre, où le vent souffle toujours pur de la
montagne voisine, le docteur n'avait jamais ressenti les atteintes de la fièvre depuis qu'il y résidait. La maison est d'architecture arabe» selon le plan que j'ai donné plus haut. Bâtie depuis huit ans, elle est en très bon état de solidité et de propreté. Le local suffira pour un commencement de mission. De plus , il y a attenant environ deux hectares de jardin, avec arbres fruitiers, où le docteur cultive les légumes d'Europe. L'eau est abondante et à moins de quatre mètres sous terre. Enfin sur les limites s'étendent des terrains vagues que nous pourrons acquérir à mesure que nous en aurons besoin.
Le Père Blanc et moi considérâmes que , grâce à cette excellente acquisition , nous éviterions toutes les tracasseries qu'eut à souffrir, il y a deux ans, le regretté Père Ganachau. D'un commun accord nous résolûmes donc de ne pas laisser échapper cette occasion, et, le jour de la fête de la glorieuse Assomption de la très sainte Vierge, nous signâmes le contrat d'achat.
L'entrée en jouissance était immédiate , mais nous ne voulûmes pas nous installer dans notre nouveau logis avant le départ du docteur pour la côte. Nous continuâmes donc de résider à Baharin.
Entre temps nous allâmes voir aussi les cinq principaux Arabes de la localité , qui ont voix dans les conseils gouvernementaux. Ils firent tous assaut de politesses, comme ils font d'ailleurs à tous les blancs de passage dans l'Afrique équatoriale, et ils parurent extérieurement enchantés de nos projets. Nous ne nous faisons pas d'illusions sur ces marques de sympathie. L'Arabe est partout le même, très habile à cacher ses véritables sentiments sous d'amicales démonstrations. Nous espérons toutefois au moins nous faire tolérer, comme avait pu le faire le docteur Van den Heuvel depuis plusieurs années déjà. Nous n'avons aucune intention de faire du commerce, ni de déployer un grand appareil extérieur; nous nous contenterons d'élever de pauvres petits orphelins et de faire connaître et aimer Dieu par la parole et surtout par l'exercice de la charité: Quel sujet d'ombrage pourrions-nous offrir? Chez d'autres Arabes on aurait à craindre le fanatisme religieux; mais les musulmans du centre de l'Afrique ne ressemblent guère à ceux des côtes méditerranéennes ; il n'y a chez eux ni marabouts ni mosquées. Chacun se contente d'invoquer Allah en son particulier, et se soucie peu de faire des prosélytes.
Nous avions, dès les premiers jours, fait une autre visite. Sur la colline déserte qui avoisine notre résidence reposent quatre de nos confrères delà seconde caravane, morts des suites des fatigues et des privations d'un aussi long voyage à travers les marais, les forêts et les tribus barbares qui embarrassent le chemin.
Partie de Bagamoyo, sur le littoral de la mer des Indes, le 16 août 1879, cette caravane avait exécuté une des marches les plus rapides et les plus heureuses qu'on ait encore vues : aucune entrave, aucune perte d'hommes ni de bagages en deux mois et vingt jours. Mais c'est à Tabora que les épreuves attendaient les missionnaires. Dès le lendemain de leur arrivée, le Père Facy, ange de piété et de douceur, s'éteignait doucement sans avoir fait entendre une seule plainte, et sans que rien eût pu faire prévoir une fin aussi rapide. Trois jours après ce fut le tour du Père Ruellan. Cet intrépide et zélé missionnaire, dont les talents et la vertu donnaient les plus grandes espérances pour le salut des âmes dans ces barbares contrées, s'était offert de lui-même pour être la seconde victime. Son sacrifice fut accepté. Il fit sa dernière communion le matin du 21 novembre, et le soir, en recevant l'extrême-onction, il expira doucement au milieu de ses confrères éplorés. Un mois plus tard, le Père Soboul, qui avait bravé pendant dix ans le soleil du Sahara et de la Kabylie, se couchait aussi dans la tombe. Puis le 27 janvier 1880, une nouvelle fosse était creusée pour M. Van Oost, commandant des zouaves auxiliaires de l'escorte.
Leurs tombes sont intactes sur la montagne, à l'abri de rochers mêlés de buissons. Sur chacune d'elles se dresse une pauvre croix de bois avec le nom du missionnaire défunt. Nos yeux se mouillèrent de larmes au souvenir de ces chers confrères qui ont laissé après eux un si grand vide et de si vifs regrets. Mais qui connaît les impénétrables desseins de Dieu? Ne fait-il pas naître la vie de la mort? Il l'a fait au Calvaire. Il l'a fait de l'arène où sont tombés les martyrs et dans tant d'autres missions. Pourquoi dans sa miséricorde ne ferait-il pas aussi sortir de ces tombes le salut ? Oui , cette croix toute simple s'élève comme un signe d'espoir et de délivrance. Nous tombâmes à genoux, et nous fîmes une commune prière pour nos chers défunts. Puis nous descendîmes lentement cette colline où nous nous proposions de revenir souvent.
Cependant, depuis plus de quinze jours que nous étions à Tabora, nous n'avions pas encore payé notre tribut d'acclimatation : il fallut enfin subir la règle générale. Je fus pris de la fièvre du pays ; curieuse fièvre qui met dans la tête les choses les plus bizarres, et dont il faut avoir été atteint pour se faire une idée exacte. Parfois je me figurais avoir trois fièvres, et je me réjouissais de cette découverte, à la pensée que j'allais pouvoir facilement les vaincre en les attaquant une à une. Immédiatement je mettais parla pensée sabre au poing, et me voilà frappant d'estoc et de taille, au grand ébahissement du Père Blanc, qui s'évertuait à me persuader que j'étais
bien seul, et que personne ne songeait à me faire un mauvais parti. Une autre fois, pendant une forte transpiration, je voyais en moi deux personnes distinctes, l'une passive, l'autre active et toutes les deux se tenant des discours à perte de vue pour se convaincre. Puis les images devenaient si confuses , qu'il m'était impossible de les suivre et de les analyser.
Fléaux de Dieu, pensais-je, soyez les bienvenus! C'est quand on souffre qu'on est et qu'on se sent le plus missionnaire. C'est moins en prêchant et en faisant des miracles que Notre-Seigneur a sauvé le monde, qu'en souffrant la mort sur la croix. Les apôtres et les missionnaires qu'il a appelés à continuer son œuvre sont surtout appelés par lui pour souffrir à son exemple. Nos souffrances à nous, pauvres hommes pécheurs, sans doute ne sont rien; mais la sainte Église n'enseigne-t-elle pas qu'unies à celles de Notre-Seigneur, acceptées par lui comme siennes, et offertes par lui à Dieu le Père, elles acquièrent un mérite surhumain et possèdent une merveilleuse puissance de propitiation.
Ces pensées me consolaient et me donnaient presque de la joie à souffrir. Oui, Seigneur Jésus, il y a des délices à monter sur la croix à votre place, à y rester pour vous, à ajouter quelques épreuves aux vôtres pour la rémission de nos propres péchés et des péchés de tous ces pauvres peuples! Donnez- nous la sainte passion de la croix, comme vous avez fait à tous vos serviteurs, et nous vous gagnerons l'Afrique !
Le mois d'août touchant à sa fin, M. Van den Heuvel fît ses préparatifs de départ, comme il nous l'avait annoncé, et prit le chemin de Zanzibar. Le Père Blanc et moi quittâmes aussitôt Baharin pour venir prendre possession du tembé que nous avions acheté au docteur. Ce fut le 2 septembre que nous y fîmes notre entrée. Elle n'eut rien de triomphal et de brillant; la fièvre me taquinait un peu, et le Père Blanc, toujours perclus, dut s'y faire porter sur un hamac. L'air pur qu'on y respire et l'eau excellente qu'on y trouve achevèrent ma guérison en un clin d'œil. Depuis, la fièvre n'a pas reparu. Le rhumatisme de mon collègue fut plus opiniâtre. La flanelle et l'alcool camphré en eurent enfin raison peu à peu.
Déjà nous avons expérimenté la grande utilité du poste de Tabora pour les communications avec nos stations établies sur les grands lacs. Deux courriers, qui sans nous auraient passé par bien, des lenteurs, ont été expédiés sans délai à nos confrères du Nyanza et du Tanganika. Nous avons même pu envoyer à ces derniers quelques étoffes qu'ils ne pouvaient se procurer à Oujiji.
Déjà aussi nous avons commencé à former notre petite famille
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nègre, en rachetant plusieurs enfants que l'on promenait dans la ville comme des animaux en vente. En attendant qu'ils soient assez instruits pour recevoir le saint baptême, nous leur avons donné à l'avance les noms imposés par les. personnes qui ont daigné nous fournir l'argent de leur rançon. Nous aurons fréquemment occasion d'en racheter d'autres sans sortir de chez nous : ce sera la petite pêche à l'hameçon en attendant que l'autorisation de Saïd-Bargache soit arrivée de Zanzibar. Alors nous pourrons faire la grande pêche en haute mer: pêche qui n'aura d'autres limites que celles de nos ressources. Nous comptons sur la divine Providence et la générosité des chrétiens d'Europe.
Du reste les sommes nécessaires ne sont pas énormes: cent cinquante à deux cents francs suffisent pour le rachat et l'entretien d'un enfant pendant une année. Donc avec quinze à vingt mille francs nous pourrons fonder ici un orphelinat d'une centaine de beaux négrillons. Un côté très encourageant de l'œuvre, c'est que plusieurs de ces orphelins, que nous avons formés avec soin, pourront nous être d'un secours très utile dans notre apostolat, et que les autres auront la facilité de s'établir quand ils en auront l'âge, et de subvenir euxmêmes largement à leur entretien. La culture et l'industrie peuvent se développer ici avec tous les avantages désirables.
Je l'ai dit plus haut, l'Ounyanyembé est extrêmement fertile; mais avec l'irrigation, chose facile à obtenir, l'eau n'étant qu'à trois à quatre mètres de profondeur, on doublerait encore les récoltes. L'industrie offrirait aussi de belles espérances. La fabrication du savon, celle de la poterie vernie, du sucre, et particulièrement du fer, pourraient produire de beaux résultats; toutefois l'industrie que je signalerai de préférence est celle des cotonnades.
L'or et l'argent dans l'Afrique équatoriale, c'est l'étoffe; or la mine de cette précieuse monnaie, le coton, pousse ici spontanément et produit presque toute l'année même sans culture, quoique personne ne l'exploite. Chaque année de nombreuses caravanes vont chercher à la côte les cotonnades d'Angleterre et d'Amérique à grands frais et avec d'énormes bénéfices, alors qu'on pourrait utiliser le coton indigène. La raison en est que le nègre est trop peu industrieux pour le faire; et que les commerçants, Arabes et autres, ont tout intérêt à le laisser dans son ignorance. J'aurais donc intention d'employer une partie de nos enfants à la culture, à la filature et au tissage du coton. Nous pourrions, après quelques tâtonnements, réussir à confectionner une étoffe un peu grossière, mais solide, semblable à celle qu'on fabrique au Soudan. Elle plairait beaucoup aux indigènes, qui se plaignent toujours de ce que l'étoffe fournie
par les Arabes est trop mince et insuffisante pour lés couvrir. Elle soutiendrait, par cette raison, avantageusement la concurrence avec les étoffes étrangères, comme cela se voit encore au Soudan, où les grossiers tissus indigènes, malgré l'importation des tissus d'Europe, sont en grande faveur, et s'expédient à travers le Sahara jusqu'à R'damès et Tripoli.
Un homme peut vivre à Tabora avec un pende (lm, 60) d'étoffe par semaine: c'est ce que nous donnons à nos domestiques. Pour les pauvres, un pende fait jusqu'à vingt-cinq jours. Un enfant qui confectionnerait 1 mètre 60 d'étoffe en six jours serait donc en état de se suffire à lui-même. Les plus habiles pourraient essayer des étoffes plus fines et avec des bandes de couleur, semblables à celles de Mascate, qui se vendent trois fois plus cher que la meilleure cotonnade blanche: grâce à quelques notions de teinturerie, ils y arriveront facilement.
Quoi qu'il en soit, j'avoue que je n'ai pas encore assez l'expérience de la question pour prétendre l'avoir résolue d'ores et déjà : je me contente de la soumettre à mes vénérés supérieurs. Je les prie, si la solution est favorable, d'adjoindre aux prochaines caravanes des frères catéchistes formés spécialement dans ce but, capables de filer, de monter un métier et de le manœuvrer, connaissant aussi la teinturerie élémentaire. Nous pourrons cultiver autour de notre orphelinat l'indigo et J a garance, qui nous fourniront les principales couleurs.
Le courrier qui portera cette lettre à la côte passera par M'dabourou. J'en profite pour demander au Père qui dirige en ce moment la station de l'Ougogo de m'envoyer immédiatement un renfort de missionnaires. Notre fondation de Tabora, je n'en doute pas, sera accueillie avec joie par toutes les âmes pieuses qui s'intéressent à la conversion et au salut de l'Afrique.
Guillet,
Supérieur de l'orphelinat de Tabora.
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PRÉFACE
LES MISSIONS DE l'aFRIQUE ÉQUATORIALE
I. — Origine des missions de l'Afrique équatoriale. — Apostolat catholique sur le littoral africain. — Explorations dans le centre du continent. — L'association internationale africaine de Bruxelles 5
II. — Pie IX et l'Afrique centrale. — Commencements de la société des Missionnaires d'Alger. — M. Girard et les trois premiers novices (J
III. — Adresse au Saint-Père. — Création par S. S. Léon XIII de quatre centres de missions dans l'Afrique équatoriale. — Premier départ. — Mort du R. P. Pascal 13
IV. — Arrivée des missionnaires aux grands lacs équatoriaux. — Mission du Tanganika. — Mission du Nyanza. — Mtésa, roi de l'Ouganda. — Demandes de collaborateurs 16
V. — Deuxième caravane de missionnaires. — Les auxiliaires laïques. — Huit victimes. — Troisième caravane. — État actuel des missions de l'Afrique équatoriale 21
VI. — Difficultés de l'apostolat. — Mahométisme. — Protestantisme. — Polygamie. — Climat. — Indifférence religieuse des noirs. — Esclavage. — Énormité des dépenses 2i