DE LA TROISIEME CARAVANE
Saint-Joseph de M'dabourou, 28 juin 1881,
Mon bien cher Père ,
Vous devez être impatient de recevoir quelques détails sur notre voyage et notre installation clans l'Afrique équatoriale. Grâce à la protection du père nourricier de Jésus , sous le vocable duquel nous avons voulu placer notre mission , tout s'est passé le plus heureusement du monde.
Ce n'est que le 6 janvier, jour de l'Epiphanie de Notre-Seigneur, que les préparatifs de notre caravane ont pu être terminés , et que nous avons dit adieu aux bons Pères du Saint-Esprit, pour établir notre camp en dehors de Bagamoyo, à Chamba-Gonéra, de traditionnelle mémoire. Ce jour-là, nous eûmes notre première messe solennelle sous la tente. Avec quelle ferveur nous unîmes nos faibles voix à celle de toute l'Église catholique, pour implorer la conversion de ces pauvres gentils, dont les rois Mages furent les heureuses prémices ! Gomme nous appelions de tous nos vœux la complète réalisation de ces paroles du roi-prophète : « Les Éthiopiens se prosterneront devant le Sauveur; les rois de Tharsis, d'Arabie, de Saba, et les îles lointaines lui offriront des présents ; tous les princes de la terre l'adoreront; toutes les nations, toutes les tribus, se rangeront sous ses lois et chanteront sa gloire : Fiat, fiât ! »
Il faut tout le flegme et le sang-froid d'un Hindi pour organiser les caravanes : chacun des Wanyamouézi que vous enrôlez comme porteur exige une bonne heure de patience héroïque. Il commence par soulever les ballots l'un après l'autre, prend celui qui lui semble le moins pesant, et, le plaçant sur ses épaules, fait le tour du campement. Revenu à son point de départ, il assure que la charge est trop lourde, en prend une autre qu'il essaye de la même manière et dépose pour une troisième , jusqu'à ce qu'enfin il se décide non plus pour un ballot, mais pour des caisses. Jamais un Européen, nouvellement arrivé surtout, ne parviendrait à garder le calme et la présence d'esprit nécessaires dans ces sortes d'occasions.
Je passe sous silence les mille incidents du voyage; ils sont d'ailleurs invariablement les mêmes : chutes dans les marais , difficultés avec les porteurs, atteintes de la fièvre, etc.; le journal de la première caravane, dont nous avons presque toujours suivi l'itinéraire, a dû vous édifier complètement sur ce point. Nous avons eu cependant un ennemi de plus , mais dont nous n'eûmes garde de nous plaindre, la pluie; elle était si impatiemment désirée par tous ces pauvres noirs, affamés par une désolante sécheresse!
A la nuit, nous faisions chaque jour la prière en commun, au milieu du camp, devant notre tente. Les pagazis, groupés autour de nous, nous contemplaient avec un religieux silence; on eût dit qu'ils priaient avec nous; espérons que cela viendra un jour! Il y a de la ressource dans le Mouézi ; peu intelligent et têtu à l'excès , nous aurons de la peine à le soumettre au joug de l'Évangile; mais une fois chrétien, il pratiquera et conservera sa foi avec la ténacité qui lui est propre.
J'ai hâte de vous dire aussi combien ces pauvres noirs aiment la musique. Un jour de mauvais temps, pour chasser l'ennui que nous occasionnait une halte forcée, je me mis à chanter quelques airs de 'France, en m'accompagnant sur l'harmoniflûte. En un clin d'œil tous les pagazis furent autour de moi. Assis sur les talons, la tête penchée en avant, ils retenaient leur souffle pour mieux entendre, et ne rien perdre de tant de beautés. Les sons brillants de l'instrument les émerveillaient, et de longs éclats de rire accueillaient la fin de chaque morceau. « Encore, maître ! encore ! » tel était le cri unanime. Je déclarai. à la fin que je ne jouerais plus, mais que la musique continuerait toute seule. Je pressai alors le bouton d'une boîte à musique, et je m'éloignai, laissant nos nègres dans la stupéfaction la plus complète.
Chez eux rien n'est simple comme l'instrument de musique dont ils se servent pour égayer leurs loisirs ; l'arc qu'ils portent avec
eux en fait tous les frais. Ils en ramènent la corde vers le centre avec quelques fibres de cocotier, jusqu'à ce qu'elle soit fortement tendue. Les mêmes fibres servent à fixer à Parc un morceau de calebasse destiné à renforcer le son, et c'est tout. Le virtuose qui doit s'escrimer sur cette guitare presse la calebasse sur sa poitrine, et, armé d'une petite baguette, frappe successivement la corde audessus et au-dessous des fibres du cocotier. Lacorde au-dessous donne les vibrations de la basse; au-dessus, selon la pression des doigts elle fait le chant. Le résultat est assez étonnant. Le ménestrel de notre caravane, jeune homme d'une vingtaine d'années, à la figure douce et sympathique, jouait de son arc avec une vraie passion, et accompagnait fort bien ceux de ses compagnons qui chantaient. Le rythme de leurs airs est comme ceux de tous les peuples enfants, sans beaucoup de variété, et en général dans les tons mineurs.
Nous trouvâmes Simbamouéni dans le même état que les Pères de la première caravane; mais la fille de Kisabengo n'y tient plus sa cour : elle s'est retirée à Mohalé, où se paye une sorte de droit de passage.
Dans l'Ousagara, nous prîmes un jour de repos chez M. le capitaine Bloyet, installé à Condoua depuis sept mois. Il nous reçut avec la cordialité la plus franche et mit tout chez lui à notre disposition. Ce brave Breton fait construire aux frais de la Société de géographie de Paris, qu'il représente, une vaste maison moitié indigène, moitié européenne ; elle est presque terminée et comprend de nombreuses chambres, tant pour le personnel de la station que pour les voyageurs de passage. M. Bloyet nous confirma les détails horribles, contenus dans le journal des Pères de la seconde caravane, sur les mœurs des tribus avoisinantes. Chez elles, quand un homme meurt, c'est toujours l'effet d'un charme. On fait alors venir le sorcier, qui, après différentes incantations, désigne une personne de la localité comme étant cause du trépas qui vient de se produire. Le pauvre accusé ne peut ni se défendre ni s'enfuir; saisi par mille mains, il est au plus vite entraîné hors du village et brûlé vif. La chose est encore bien plus atroce si c'est un chef qui vient à trépasser: pour garder la tombe de ce tyran, outre la demi-douzaine de femmes que l'on brûle avec lui, on attache quatre hommes aux quatre coins de la fosse, et pour les empêcher de fuir on a soin de leur trancher les tendons des pieds. Ces malheureuses victimes restent donc clouées sur la tombe du maître jusqu'à oe que la mort la plus affreuse vienne mettre un terme à leurs souffrances. Les hommes du monde qui ne croient pas à l'influence de la religion chrétienne prétendent que ces usages monstrueux ne cesse-
ront qu'avec le dernier des nègres; mais nous, missionnaires, nous avons foi dans l'avenir, et nous espérons que ces ombres de la nuit infernale se dissiperont à la clarté du vrai Soleil de justice.
En arrivant à Mpouapoua, je croyais trouver au moins un village : il n'y a que quelques tembés épars dans la plaine. Ce lieu n'a d'importance que par sa position à l'entrée de l'Ougogo. Toutes les caravanes venant de la côte y passent invariablement ; aussi a-t-on parfois de grandes difficultés à s'y procurer des vivres. L'établissement qu'y a fondé la Société des missions de Londres ne nous a pas paru en grande voie de prospérité; mais la présence habituelle des blancs a toujours cela de bon qu'elle tient à distance les Rougas- Rougas, et entretient les communications avec le littoral.
Enfin nous traversons l'Ougogo sans trop d'incidents fâcheux; je ne cite pour mémoire qu'une scène de vieille sorcière (la mère du grand sultan de Mvoumi, je crois), que nous avions lue déjà dans le journal du Père Deniaud : la représentation spéciale dont nous fûmes gratifiés, quoique parfaitement réussie, n'eut, à son grand désappointement, aucun effet sur les cordons de notre bourse, et le 5 mars nous arrivions sur les bords de la M'dabourou.
Celte rivière, qui emprunte son nom au district, était alors presque à sec; mais, au dire des indigènes, elle roule un volume d'eau assez important une bonne partie de l'année. En tous cas, un trou peu profond creusé dans un lit sablonneux suffît en tout temps pour puiser de l'eau. Non loin de là se trouve le quartier impérial de Mouini-Mtuana, représentant du sultan de Zanzibar: c'est un immense tembé de deux cent quatre-vingts pas de longueur sur cent quarante de largeur; au centre est bâtie l'habitation du chef, et tout autour celles de ses compagnons de fortune.
Mouini-Mtuana est un nègre d'une cinquantaine d'années, natif de Ragamoyo, et ayant voyagé une grande partie de sa vie dans l'intérieur. Saïd-Bargache l'avait choisi, il y a quelques années, pour fonder une station dans le Pori, qui sépare M'dabourou de Tabora , et où les caravanes sont sans cesse exposées aux attaques des Rougas-Rougas. L'expédition réussit, et un village fut établi sur le chemin de Toura par notre conquérant, qui lui donna son nom. Puis survint une querelle entre lui et Mlewa, sultan usurpateur de M'dabourou. Mouini-Mtuana fit alors alliance avec les gens de M'Kondoukou, et, après trois mois de lutte, finit par battre Mlewa, à qui le dernier coup fut porté principalement par les Européens de toute nation qui se rendent chaque année à Tabora. Depuis cette époque, Mouini-Mtuana a abandonné son premier village dans la forêt pour venir se fixer à M'dabourou, dont il s'est constitué le wali
(gouverneur), rétablissant le successeur légitime du dernier sultan, un bon vieux qui se contente de son titre sans en exercer les fonctions.
Mouini-Mtuana, pour lequel nous avions des lettres de recommandation signées de Saïd-Bargache lui-même, nous fît le meilleur accueil, et nous fît installer dans son propre tembé, jusqu'à ce que nous eussions choisi, parmi les nombreuses maisons des environs, celle qui nous conviendrait le mieux. Hélas ! nous fûmes bien péniblement impressionnés par les ruines et la désolation de la dernière guerre. La plupart des tembés à l'est sur la route de Khokho sont incendiés et les champs abandonnés. Les habitants se sont réfugiés dans les tribus voisines et craignent de rentrer chez eux, malgré les promesses pacifiques du gouverneur.
Notre première installation se fît dans un tembé sur la lisière de la forêt, à une demi -heure de Mouini-Mtuana; malheureusement l'eau manquait aux environs; il fallut bientôt songer à un autre emplacement sur les bords de la rivière. Nous y étions à peine depuis quinze jours qu'une avalanche de Rougas-Rougas, commandés par Niongou, l'allié de Mirambo, se répandit sur le territoirequi sépare Khokho de M'dabourou. Notre maison n'était pas fortifiée, nous n'aurions pu résister vingt-quatre heures. Il fallait donc revenir de force au point de départ chez Mouini-Mtuana. Voyant en tout cela le doigt de Dieu, nous avons fait construire à cinq cents mètres d'ici un tembé qui nous sert de refuge, et où nous pourrons commencer sous peu, s'il plaît à Dieu, notre chère mission.
Je ne vous ai pas parlé de la disette qui a régné toute cette année, par suite du manque de récolte dans l'Ougogo. Elle nous a contraints de requérir des vivres jusqu'à Tabora, qui est à une dizaine de journées de marche de M'dabourou. C'est M. l'abbé Guyot qui s'est chargé de nous ravitailler par ce moyen. Hier était la fête du Sacré- Cœur de Jésus, nous avons solennisé de notre mieux un si grand jour. Notre chapelle est encore inachevée et très pauvre , hélas ! mais Notre-Seigneur est missionnaire avec ses missionnaires et pauvre avec eux. Le soir nous avons eu feu d'artifice; Mouini- Mtuana y est venu avec plusieurs des siens, tous musulmans comme lui. L'admiration de ces pauvres gens était à son comble, surtout quand nous leur avons déclaré qu'en tout cela il n'y avait pas l'ombre de sortilège.
La santé des Pères est bonne, celle des auxiliaires également; ils sont pourtant un peu plus que nous sujets à la fièvre. Nous attendons de jour en jour, de Monseigneur, l'ordre de nous fractionner pour fonder à Tabora une procure pour nos missions et un
orphelinat de petits nègres. La place vraie de ces établissements est forcément à Tabora , d'où les communications avec la côte et les grands lacs sont plus faciles et plus régulières que partout ailleurs ; M'dabourou pourra rester une simple station de mission , et , pour peu que les indigènes reviennent occuper leurs tembés , les ouvriers évangéliques y trouveront de quoi exercer surabondamment leur zèle.
En terminant, mon Révérend Père, je me recommande beaucoup à votre souvenir devant Dieu. Dans l'Afrique équatoriale comme ailleurs et plus qu'ailleurs, notre œuvre se heurtera à une multitude d'obstacles; on ne peut les diminuer et les surmonter que par la prière : Dieu, qui veut la conversion de l'Afrique, se laissera toucher par nos supplications communes.
Agréez, etc.
M. MÉNARD 1 Prêtre missionnaire de l'Afrique équatoriale.
1 Au mois d'octobre suivant, ce courageux missionnaire se rendait à Tabora pour aider les PP. Guillet et Blanc dans la fondation d'un orphelinat. Il y est mort le 13 mai 1882, épuisé par la fièvre.