Journal des Débals, 26 juin 1889 (dépêche de Rome
tique, et n'indiquent pas davantage une direction morale que cent autres thèmes analogues soumis par la tradition des humanistes d'Europe à l'inexpérience nécessaire de leurs jeunes produits. Les compositions pour la licence de gymnase sont particulièrement anodines. On proposera, par exemple, le récit d*an voyage d'aventures , « l'éloge d'un citoyen orné des plus belles et des plus austères vertus»; si Ton parle de Tltalie, ce sera comme on peut le faire à des enfants très jeunes encore, auxquels on ne demande pas autre chose qu'un peu de sentiment et d'imagination : « Pourquoi aimé-je mon Italie? Parce qu'elle est la terre où je suis né; parce que, sous tous ses aspects, elle est belle, et puis, pour ses gloires et ses malheurs; enfin, pour la même raison que chacun de nous aime sa mère. » (Gymnase E.-Q. Visconti, session de juillet 1888.)
Le ton change avec la licence de lycée. Il est donné par le ministère. Les jeunes gens qui composent ont dix-sept ou dix-huit ans. Demain, ils seront électeurs. On se préoccupe déjà de leurs tendances. On veut tàter l'opi-
nion de celte jeunesse qui grandit, et les sujets deviennent de vrais interrogatoires, je ne dis pas tous, mais quelques-uns.
A la session d'octobre 1880, ces deux devoirs, — le premier, si curieusement italien, — sont proposés au choix de l'élève :
« L'or n'est pas le nerf de la guerre; le courage, l'amour de la patrie, la discipline, font grandes les armées. Montrer par des exemples historiques la vérité de cette pensée. »
Ou bien : « La jeunesse est appelée l'espérance de la patrie. Que vous semble-t-il, aujourd'hui, que la patrie espère de vous? »
Le temps marche. D'autres ministres arrivent au pouvoir. La question se renouvelle, cette fois plus précise, et la voici, sous trois foi mes différentes, posée pendant trois années.
Session de juillet 1889 : « Souvenirs et espérances d'un jeune homme qui aime la famille, l'étude et la patrie. »
Session d'octobre 1887 : « Quelle part ont eue, dans l'unification de l'Italie, les poètes anciens et modernes, et toutes nos traditions littéraires? »
Session de juillet 1888: « Comment l'Italie, divisée pendant des siècles, est-elle parvenue à l'unité nationale? Quels sentiments et quelles résolutions inspire au jeune homme cette glorieuse renaissance de la patrie? »
Cette déclaration de principes, demandée en de telles circonstances et sous une pareille forme, ne me semble pas, je l'avoue, un procédé éminemment libéral, d'autant mieux que la majeure partie des candidats, à Rome du moins, a fait ses études dans les écoles privées, le plus souvent catholiques, ou simplement dans la famille. Et là, peut-être, sur une question aussi complexe, aussi brûlante que celle de l'unité italienne, tout le monde n'avait pas les mêmes idées que le ministre.
En 1887-1888, les lycées de Rome ont présenté soixante-douze candidats à la licence, dont soixante-neuf ont été reçus. D'autre part, les écoles privées et les écoles paternelles, — ce dernier mot comprend toutes sortes de méthodes hâtives ou fantaisistes, — en ont présenté cent vingt-sept, dont soixante-douze ont réussi et soixante- cinq échoué. Je me demande quel a été le sort des jeunes gens, — et il a dû s'en
trouver, — qui ont eu le rare courage d'exprimer une opinion ou seulement une réserve contraire au mandat impératif que contenait le sujet?
En revanche, je suis heureux de noter une innovation inspirée par un esprit tout différent de celui-là dans la composition des jurys d'examen.
Les élèves des lycées passent la licence dans le lycée même où ils ont été instruits. Les élèves des écoles libres demandent l'un des lycées de la ville, en s'adressant au proviseur de province (provveditore), fonctionnaire établi à la préfecture. Pour ceux-ci, M. Bonghi avait décidé qu'on adjoindrait au jury un professeur d'établissement libre. Le ministre actuel de l'instruction publique, M. Boselli, satisfait sans doute des résultats obtenus, a étendu la réforme à tous les examens de licence de lycée, quelle que soit l'origine de l'étudiant, qu'il vienne d'un établissement public ou d'un établissement privé, de sorte qu'aujourd'hui les jeunes Italiens subissent les épreuves correspondant à notre baccalauréat devant un jury qu'à la rigueur on peut qualifier de jury
mixte, composé du préside et de six professeurs du Ijxée, enfin d'un membre de renseignement libre désigné par le provveditore de la province. L'élément officiel y est prédominant, mais l'autre n'est pas exclu. C'est un trait remarquable de la nouvelle législation.
A un point de vue voisin de ceux-là, il est encore curieux de consulter le nouveau rèdement du 24 septembre 1889, je veux dire dans celles de ses dispositions qui concernent la distribution et les matières de l'enseignement.
Pour m'en tenir à la période la plus importante des études, celle du lycée, j'observe d'abord que la philosophie occupe seulement deux heures par semaine, mais qu'elle est répartie entre les trois années : la première année, on enseigne la psychologie; la seconde année, la logique; la troisième année, l'éthique. Sur chaque point, un petit commentaire destiné à guider le maître. Le ministre indique la marche à suivre dans l'analyse des facultés de l'àme et dans celle du raisonnement. 11 arrive ensuite à la morale, et ici je traduis, la question pouvant, plus facilement que les autres, éveiller la pensée d'une comparaison :
« La morale considérée dans le sujet : acte humain et ses conditions, conscience, habitudes, passions, vertus, caractère, imputabilité et responsabilité. La morale considérée dans son objet : loi morale, le bien et ses espèces, le bien moral, l'obligation. Droits et devoirs. Le devoir et ses catégories : en particulier les devoirs religieux, les devoirs envers soi-même, les devoirs envers autrui, distingués principalement en devoirs de famille, sociaux et civils. Droits : droit à la liberté personnelle, droit de propriété, droits domestiques. Idée de la nation, de l'État, du gouvernement et de leurs fonctions. Constitution représentative. Constitution politique du royaume d'Italie. »
L'italien et le latin occupent le plus grand nombre d'heures ; le grec, l'histoire civile et les mathématiques viennent ensuite à égalité.
Le programme pour l'histoire est extrêmement vague, et ne peut donner lieu à aucune observation. ^lais il en va tout autrement de celui des études italiennes. Et d'abord il y a un article 9 qui m'a paru d'une inspiration intelligente et heureuse. Dans chaque année
de gymnase, il prescrit de faire lire aux élèves, et en entier, une anthologie de prose et poésie, et une œuvre en prose ; dans chacune des années de lycée, au moins deux œuvres en prose, appartenant de préférence à des époques différentes. Ces lectures se font partie au lycée, partie à la maison. Le maître assigne tel ou tel passage à ses élèves, qui doivent en rendre compte à la classe suivante. Il est recommandé de faire lire de même, non pas dans des analyses ou par extraits, mais dans le texte intégral, les grands poètes italiens.
Les œuvres désignées, entre lesquelles le professeur fera son choix, sont, dans les lycées : la Vita nuova de Dante, la Chronique de Dino Gompagni, le Courtisan de Gastiglione, la Vie de Benvenuto Cellini, revue à l'usage des écoles, les OEuvres choisies de Guichardin et de Galilée, V Histoire de Naples de Goletta, les Fiancés de Manzoni.
En dehors des textes lus, il y a les textes d'étude, imposés uniformément à chacune des classes. Et là encore la liste n'est pas sans intérêt. Elle atteste notamment que le culte de Dante, autrefois si universel et si ardent, ne
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s'est pas sensiblement refroidi chez nos voisins, et que l'excellent Manzoni, qui n'est plus sans détracteurs chez eux, occupe encore une place honorable dans l'enseignement officiel. Les jeunes lycéens consacrent la première année au premier chant de la Divine Comédie, au Chansonnier de Pétrarque, aux Nouvelles choisies de Boccace, aux OEuv)res lyriques et Petits Poèmes de Monti; la seconde année, au deuxième chant de la Divine Comédie, aux Histoires florentines de Machiavel, aux Poésies deLéopardi ; ils acquièrent quelque notion des grands auteurs des XV®, XVI® et xvii® siècles, principalement du Roland furieux et de la Jérusalem délivrée) enfin, la dernière année, ils achèvent le commentaire de la Divine Comédie, étudient les OEuvres lyriques de Foscolo, les Poésies de Manzoni et les OEuvres en prose de Léopardi.
Je n'ajouterai à ces notes qu'un simple détail. J'ignore quelle est la diffusion de l'instruction secondaire dans l'Italie en général. Elle doit être partout considérable, à en juger par le nombre des étudiants qui peuplent les universités. Mais je n'ai pu m'en rendre
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compte qu'à Rome, et là, du moins, je puis citer quelques chiffres. Rome a quatre gymnases royaux qui complaienl ensemble, en 1887-1888, sept cent soixante-cinq élèves, et trois lycées, le lycée Ennio-Quirino-Yisconti, le lycée Humbert P^" et le lycée Mamiani, qui avaient, à la môme époque, une population scolaire de trois cent vingt-huit jeunes gens. Si Ton ajoute à ces chiffres le contingent des écoles techniques dont je n'ai pas parlé, et qui se montait à plus de onze cents élèves, celui des écoles privées et des jeunes gens instruits dans leur famille, on arrive à un total évidemment fort élevé. Rome n'est pas une ville d'études, et l'observation que je fais ici doit être vraie a forliori pour la plupart des grandes villes d'Italie : Milan, Turin, Bologne, Florence et Naples.
Au delà des monts, comme en France, el plus qu'en France peut-être, un mouvement très vif entraîne donc les familles du peuple et de la bourgeoisie à faire donner à leurs fils l'instruction secondaire. Seulement, en Italie, les études techniques détournent à leur profit une notable partie du courant. Il y a une
poussée formidable, une levée en masse, aussi bien qu'en France, vers les carrières libérales et les emplois publics ; mais tous les conscrits ne sont pas dirigés sur le même régiment. Les humanités sont encore le partage d'une élite, et la question du latin, si vivement agitée parmi nous, n'en est pas une en Italie.
La Loterie.
— Pourquoi joues-tu, Bonifazio?
— Excellence, parce que j'espère gagner.
— Mais tu perds toujours!
— Excellence, il ne faut qu'une fois I
— Ne ferais-tu pas mieux de travailler?
— Excellence, c'est bien plus dur que de perdre.
Ce bout de dialogue, surpris au coin d'une rue, exprime le sentiment de nombre d'Italiens, des petites gens surtout, à l'endroit de la loterie. Ils ne la voient pas telle qu'elle est réellement, cause permanente de misère ajoutée à tant
d'autres. Elle leur offre une chance de fortune, et, si faible que soit cette chance, comme ils n'en ont souvent point d'autre, ils se prennent à l'aimer. Ils l'aiment aussi pour son imprévu, pour l'émotion forte qu'elle donne, pour le doux rêve de farniente qu'évoque son seul nom.
Chose étonnante et vraie pourtant : les gouvernements n'ont pas inventé cette forme du revenu public, ils l'ont subie I Elle a été voulue, poursuivie par le peuple avec la même opiniâtreté qu'il a mise d'autres fois à secouer un impôt. Il voulait celui-là, et il a eu du mal à l'obtenir. Ça été l'objet d'une lutte de plus d'un siècle, où rien ne manque des péripéties accoutumées des grandes luttes populaires, prohibitions des princes, résistance de la foule, concessions temporaires suivies de réaction, impuissance définitive des lois débordées par les mœurs : ourdirait, en vérité, qu'il s'agit d'une conquête précieuse, et ce n'est qu'une nation passionnée pour le jeu qui réclame la liberté de se ruiner.
On la lui a donnée.
Le dernier auteur qui ait traité ce point d'histoire, M. P. Assip^Jli, dans la Rassegna
nazionale des 1^"^ juin 1888 et 16 février 1889, attribue Thonneur de l'invention aux Génois. Ce sont eux, du moins, qui firent entrer la loterie au nombre des institutions de l'État. Depuis longtemps ils perdaient leur argent à parier entre eux sur le sexe des enfants à naître, comme les Vénitiens sur le doge futur. On devait trouver mieux. Deux cit03'ens de l'astucieuse cité réussirent donc, en 1644, à se rendre adjudicataires d'une entreprise officielle de loterie qui, moyennant la redevance annuelle de cinquante-huit mille quatre cents livres, fut reconnue d'utilité publique et recommandée aux masses par la sérénissime république. Peu de temps après. Milan octroyait la même faveur à deux autres Génois.
La loterie était fondée. Toute l'Italie se met à jouer. Mais, comme il n'y a que deux boutiques, tous ceux qui n'en tiennent pas une protestent aussitôt : Piémont, duchés, Rome et Naples. Personne n'y manque. Il faut bien dire que la morale avait aussi sa grande part dans ce mouvement de résistance. On porte donc des répressions sévères contre ceux qui risquent leur argent à des jeux étrangers. Les édits se
succèdent et se renvoient les uns aux autrei comme des échos, des mots terribles : amendes prison, galères. On peut bien dire : peine: perdues. Gênes gagne des sommes folles. Par tout ailleurs, le Trésor s'appauvrit. Il y i tellement de gens qui méritent les galèrei qu'on hésite à les condamner. Voilà les prince: qui faiblissent. Ils essayent, les uns après lei autres, d'une petite loterie pour faire plaisii au peuple. Le malheur est qu'ils y prennen goût. Ils reviennent un instant sur leur pre mière concession, effrayés des désordres auxquels elle donne lieu. Mais la brèche est faite Bientôt, ils sont contraints de capituler. Lî loterie triomphe sur toute la ligne. Les papes mêmes sont vaincus dans cette lutte où ils on déployé la plus grande vigueur. Benoît XII ne rend pas moins de trois édits en trois an^ pour défendre le jeu. Mais son successeur cèd( à l'incorrigible passion des masses. Après avoii constaté que ses prédécesseurs ont tout fai pour détourner leurs sujets des loteries d( Milan, Gênes et Naples, que ceux-ci n'ont pas su, n'ont pas voulu renoncer à cette fureur di jeu, Clément XII, pour éviter les fraudes nom-
breuses dont les Romains sont victimes, pour empêcher qu'une somme énorme ne sorte à chaque tirage de l'État pontifical, au profit des États voisins, établit la loterie à Rome en 1732, et décide que le bénéfice en sera employé en œuvres pies. La Toscane résistait encore. Cette même année 1732, le grand-duc Jean Gaston promulgue un édit punissant les joueurs de deux mille écus d'amende et des galères. Dernier retour offensif qui précède la défaite : la maison de Lorraine succède aux Médicis, et, en 1739, les Florentins conquièrent enfin leur loterie officielle.
Le gouvernement actuel n'a donc fait que recueillir et continuer des traditions antérieures, fâcheuses, il est vrai, et le regio lotto peut invoquer comme excuse atténuante tous les lotti d'autrefois.
Il ne semble pas disposé, d ailleurs, à renoncer à cette source considérable de revenus. La loterie produit des millions, et les chiffres vont grossissant avec la misère publique, phénomène trop naturel pour qu'il soit nécessaire de l'expliquer. En 1874, les sommes engagées représentaient soixante-quinze millions; en
1875, elles sont de soixante-treize millions; en 1878, de soixante-huit millions seulement. On eut l'espérance, à ce moment, que les caisses d'épargne postales, créées en 1875, dériveraient utilement une partie de l'épargne engloutie par le jeu ; mais le remède n'a point eu l'efficacité qu'on croyait, et l'ensemble des mises, pour l'année 1887-1888, monte au total énorme, et qui n'avait pas été atteint jusque-là, cro3^onsnous, de quatre-vingt-quatre millions. Là-dessus, une moitié environ est employée en primes et versée aux gagnants, l'autre moitié reste au banquier, l'État.
Quant aux règles du jeu, elles ont un peu varié.
Autrefois, par exemple, à Gênes et à Venise, on tirait au sort entre cent trente-quatre noms d'animaux, le chat, le loup, la brebis, la chèvre; à Milan, entre quatre-vingt-dix professions féminines, la modiste, la dentellière, la tisserande ; à iVaples, on mettait dans l'urne des noms comme le ciel, la mer, les étoiles. Aujourd'hui le fisc italien, moins fantaisiste, moins poète, se borne à opérer sur des numéros, de 1 à 90 inclusivement, dont cinq sont extraits, et forment les numéros gagnants.
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Autrefois encore, du temps du président de Brosses, et depuis, le tirage avait lieu tous les mois. Nous sommes loin de là, vraiment. Il y a maintenant un tirage par semaine, dans chacune des directions de la loterie : Turin, Milan, Venise, Florence, Rome, Naples, Bari et Palerme. Tout s'y passe adminislrativement et uniformément. Car nous sommes en présence d'un grand service public. La loterie dépend du directeur des gabelles, rattachées elles-mêmes au ministère des finances. Ses boutiques couvrent l'Italie, et l'on ne peut visiter la moindre petite ville sans rencontrer, à côté du magasin de « sel et tabac », cette autre officine du Trésor, d'apparence peu plaisante, ouverte à tous les vents, au-dessus de laquelle une enseigne porte : « Banco del lotto. »
C'est là. Si vous voulez jouer, ne faites pas trop attention à la mine de l'établissement, et entrez. Le gouvernement n'est pas exigeant. Vous pouvez ne risquer que huit centimes, — avant 1880, on pouvait même n'en jouer que deux ! — c'est le minimum. Le receveur, — un employé nommé au concours, — écrira devant vous, sur un registre à souche, la date
du tirage auquel vous prendrez part, le m méro du bureau, celui du registre, les non bres joués, les mises faites sur chacun. Voi aurez soin de comparer attentivement le reç qu'il doit vous remettre au talon qu'il coi serve, et puis vous attendrez la fin de ] semaine.
Alors, au jour prescrit, un enfant élevé p£ la charité publique, — la main de l'innocena — tirera les numéros, dans chacune des hu provinces que j'ai nommées.
Selon toute probabilité, vous avez perdu.
Dans le cas contraire, que gagnez-vous Cela dépend. La loterie est riche en comb naisons, et c'est, comme dit un ancien voyî geur, « un biribi très compliqué ». Mais suffit de savoir ceci : en pariant qu'un ni méro sortira dans les cinq, vous gagnerez, e cas de succès, douze fois et demie votre mis( si vous assignez un rang à ce numéro, et qu vous jouiez, par exemple, 48 placé troisièm( '^ous pourrez gagner soixante-deux fois et dem votre mise; si vous alliez deux numéros, ( qu'ils sortent l'un et l'autre, vous la gagnen trois cents fois ; si, de même, vous opérez su
trois nombres, vous la gagnez cinq mille fois. Cette triple alliance qui réussit, un « buon terno », c'est le rêve de tout Italien du peuple, un bonheur passé en proverbe. Je me rappelle avoir lu, dans la lettre d'un petit mousse vénitien : a Naviguer sur la mer Noire, en ce mois le novembre, vous le savez, ma mère, c'est iiasardeux comme un terne. » Songez qu'il y a, 3n effet, cent dix-sept mille quatre cent quatrenngts combinaisons possibles ! Quant à jouer iu quadruple — quaterno — et à gagner soixanteluit mille fois sa mise, on n'ose point parler le ces choses fulles. Les gagnants doivent être les êtres légendaires. On raconte, — mais je l'y crois guère, — qu'un abbé napolitain, il Y a quelques années, réussit ce coup mer- ^'eilleux. 11 avait mis un assez fort enjeu, et a somme à payer s'élevait à plusieurs milions. Peut-être l'administration a-t-elle réussi i faire une transaction, comme dans le cas lu fameux marquis dei cinque : les cinq luméros de ce joueur heureux sortirent à la oterie, — cela se passait en des temps anîiens, — et le gouvernement d'alors, très em- Dêché de lui payer tout l'argent qu'il fallait,
imagina de lui conférer le marquisat poi appoint.
Si rares que soient de pareilles chance elles peuvent évidemment se présenter, Constituent pour le banquier un danger r( doutable. Il en est de même de ces entraîni ments subits, souvent inexplicables, qui portei les masses à jouer sur le même chiffre et à charger outre mesure.
Croyez bien que les règlements y pourvoien Ils le font de deux manières. D'abord, € limitant le total des mises qui, dans chaqi province, peuvent se grouper sur le mên numéro. Cette dot, pour chacune des quatr vingt-dix unités, est à Bari de deux mil quatre cents francs ; à Florence, de quati mille francs ; à Naples, de six mille quati cents francs ; à Palerme, de trois mille six cen francs; à Rome, de trois mille deux cen francs; à Turin, de quatre mille francs; Venise, de trois mille six cents francs. Quan un chiffre a toute sa dot, la plus belle qu' puisse avoir, c'est comme une jeune fille tro riche : on ne peut plus le demander.
Par surcroît de précaution, l'État fixe 1
maximum de ses pertes à six millions par semaine. Au delà il ne payera rien. Si les joueurs ont gagné plus, il réduira leurs gains. Voilà qui est fort simple.
Et ce n'est pas tout : il a inventé de retenir l'impôt de la richesse mobilière de 13,20 pour cent, sur tous les lots qu'il verse. On croit gagner cent francs, on n'en touche pas même quatre-vingt-sept.
Tout est donc bien calculé : le Trésor ne se ruinera pas. La ruine est pour d'autres, pour le peuple qui jette à la loterie les millions de son épargne, et avec quelle passion, avec quelle crédulité superstitieuse et folle, les faits sont là pour le dire.
A Naples surtout, la loterie est en pleine vogue. Tandis que l'Italien en général joue deux francs quatre-vingts centimes par an, le Napolitain joue, en moyenne, quinze francs soixante-quatorze centimes*. Dans cette population ignorante et mobile, tout à coup, des courants se produisent. On la voit se préci-
1. Ce chiffre est donné par M. Claudio Jannet. dans les remarquables études économiques qu'il publie dans le Correspondant.
piter sur le même nombre mystérieusement désigné, le couvrir d'or, engager ses vêtements et son mobilier. C'est un accès de fièvre spéciale, et les exemples en sont communs.
Ainsi, au mois de juillet 1889, tout Naples avait parié pour le numéro 57. Comment cela se fit, veut-on le savoir?
La faute en fut à Giovanni Giannone, un simple popolano qui jouissait d'une réputation d'inspiré pour le choix des billets de loterie. Vassisté, comme disait le peuple, s'était rendu, le 6, à Castellamare, chargé des intérêts de plusieurs joueurs, ses amis. Un groupe de jaloux eut connaissance de la chose, et dépêcha un émissaire pour le surveiller. On vit Giannone entrer dans un bureau de lotto et jouer exclusivement sur le numéro 57, — un nombre, comme vous pensez bien, qui fut télégraphié à Naples, — de sorte qu'à son retour, il se trouva enveloppé d'une foule de lazzaroni, ouvriers du port et autres, qui lui demandaient conseil : « Qu'as-tu joué? Que faut-il jouer? » 11 essaya d'éluder la question, prétendit qu'il ne savait pas encore... Mais un témoin bien informé cria : « 57 » 1 Giannone sévit découvert.
« Puisque vous savez, dil-il, je ferai le reste. » 11 se rendit donc, escorté de la foule, à sa maison, y entra, et, devant tous, écrivit au charbon sur le mur : « 57 placé troisième. »
On suivit l'oracle. Quelques jours après, cependant, des camarades de l'assisté, inquiets pour leurs mises, interpellèrent Giannone dans la rue, et l'accusèrent d'imposture. Celui-ci ne s'émut pas, mais les emmena dans un bureau de loterie, demanda au receveur la permission de prendre pour un instant le panier aux numéros, puis, en présence de ses accusateurs, dit à une enfant de sept ans qui se trouvait là : « Tire les numéros. » La petite tira 37, 45, et enfin 57, 57 placé troisième ! Ce fut alors une fureur. Tout le monde voulut jouer 57. Le gouvernement s'émut, fit savoir que la dot du chiffre était dépassée, qu'il ne payerait pas... Rien n'arrêta la gloire de 57. On continua de parier pour lui, en lui donnant 37 pour compagnon, — car, pour Vamho, les mises sont illimitées, la dot n'existe pas. — Naples seule risqua, en une semaine, plus de cinq cent mille francs représentant plus d'un million d'enjeux. Milan, averti de la fortune
qui se préparait, joua aussi. On a calculé que si le numéro 57 était sorti, les gains se seraient montés à soixante-dix millions. . . Hélas I ce fut 56 qui vint, troisième appelé, à la loterie de Naples I Faute d'un point, que de rêves s'écroulaient I
Vous pensez peut-être que le menu peuple, attrapé de la sorte, perdit sa confiance avec ses écus, et se trouva guéri de croire en Giovanni Giannone l'assisté? Pas du tout. Nul ne lui enlèvera la conviction que Giannone ne s'était pas trompé, mais que les agents de la loterie, inquiets pour le Trésor, avaient escamoté 57. Et la preuve n'était-elle pas évidente? 56, juste le nombre inférieur, n'était-il pas venu, autant qu'il le pouvait, remplacer son aîné?
Une autre méthode, extrêmement suivie, consiste à consulter les livres cabalistiques. Les traités spéciaux ne manquent pas, tant anciens que modernes : le Livre des songes, V Hôtel de la Fortune, le Livre des nombres, VArt de choisir les billets de loterie, la Clef d'or, le Philosophe errant. 11 n'y a guère de maison, en Italie, qui n'en possède un ou plusieurs, et j'eus une occasion amusante de le constater.
A l'aventurb 297
Je me trouvais en visite chez un ami qui habite, dans le quartier du Quirinal, un palais où les Français sont admirablement reçus. Nous causions à bâtons rompus, quand le hasard amena entre nous la question de la loterie.
— Est-ce que vous auriez, lui dis-je, un de ces livres de présages, où les joueurs vont chercher une combinaison heureuse?
— Non, j'avoue que je n'en use pas.
— Et vos gens?
— Ma foi, je n'ai jamais eu la curiosité de m'informer s'ils en avaient, mais, j'en suis sûr, ils sont trop bons Romains, trop bons Italiens du peuple pour faire exception à la règle. Voulez-vous tenter l'expérience?
Il appela le valet de pied.
— Benedetto, dit-il, n aurais-tu pas un de ces livres qui font gagner à la loterie?
— Moi? oh non! Excellence.
— Mais, dans le palais, tu ne trouverais pas...
— Votre Excellence sait bien que ce sont là des contes, et que, d'ailleurs, nous ne jouons pas...
— C'est dommage. Voilà un Français de mes
amis qui aurait beaucoup désiré consulter un de ces guides-là.
L'autre fit la grimace drôle d'un homme qui vient de manquer une affaire, et se retira.
— Vous pouvez être certain de le revoir tout à l'heure, me dit mon hôte en riant. Benedetto est un garçon de ressource : la mémoire va lui revenir.
En effet, cinq minutes après, Benedetto rentrait, un livre à la main.
— Je me suis souvenu, dit-il en entrant, que le portier avait le Livre des songes ; je crois même que le cocher a un autre ouvrage; si cela peut intéresser monsieur, j'irai le chercher. Il y a aussi la femme de chambre de madame. . .
— Non, Benedetto, celui-là suffit.
C'était lu gros volume, froissé par un long usage, usé aux tranches par le frottement des mains qui l'avaient feuilleté, et qui portait pour titre : « Livre des songes, unique méthode pour gagner à la loterie, enrichie de trentecinq mille mots correspondant à un seul chiffre, le plus accrédité par l'expérience et le plus conforme aux antiques méthodes, avec les
règles, les combinaisons, les tirages, depuis le premier, fait sur la place du Capitole en 1832, jusqu'en 1883. »
On trouve là, en effet, outre des combinaisons extrêmement savantes, un dictionnaire des mots auxquels répondent, comme des synonymes dans la langue du sort, des nombres variés.
Je dirai tout à l'heure la manière de se servir de pareilles listes. Apprenez d'abord, ce que vous devez ignorer assurément, qu'une abbesse élue, c'est 72; qui fuit, 13; malade, 26; morte, 33; — un abbé qui prêche, 45; — une chemise, 1; — embrasser un ami, 23; — abondance de fruits, 2; de légumes, 35; de dettes, 10; — un baiser en général, 7; mais si on embrasse sa mère, 52 ; ses enfants, 60 ; le pied, 3 ; — la basilique de Latran, 84 ; — une canne à pomme d'argent, 6; à pomme d'or, 63; — une béte qui court, 45; qui hurle, 41 ; qui boit, 21 ; — un chapeau qui tombe, 56 ; — une queue de chien, 9; de cheval, 86; — un ébéniste, 28; mais s'il travaille, 38;— le pape qui bénit, 53 ; en audience, 21; malade, 48; mort, 85 ; — la flotte française, 44 ; espagnole, 73 ;
anglaise, 90; italienne, 81; — le jubilé du pape, 49.
On devine si le dernier jubilé du pape a fait jouer sur le numéro 49! 11 s'est trouvé que 49 est sorti, en effet, au tirage, et qu'on a beaucoup gagné. Par contre, le voyage de M. Crispi en Sicile a fait perdre de belles sommes. Le nombre correspondant à « ministre qui voyage », avait refusé de se montrer.
Dès lors, vous apercevez comment on use du dictionnaire. C'est un événement de la vie, si petit soit-il, qui décide le joueur, et lui désigne le bon numéro. Votre chapeau tombe, vous jouez o6. Votre fiancée vous donne un baiser, vous cherchez : « baiser en général », et vous jouez 7. Un simple nom propre, auquel vous pensez, peut vous fournir une indication. Aspasie, c'est 31; Briséis, i2; Isabelle, 10; Marie, 90; Paris, 40; Pernambouc, 59. Sans doute, il y a des faits compliqués, dont il n'est pas facile de dégager la formule. Mais, en cherchant bien, on découvre au moins des analogies avec d'autres faits prévus et catalogués. Ainsi, le soldat Postillo, récemment, sur la route de Tivoli, est atteint par la roue d'une
charrette, et si malheureusement qu'il a le crâne fracassé. Vous l'eussiez relevé. Il se trouva sans doute des gens pour le faire, mais aussi tout un groupe de femmes qui discutaient, autour du moribond, le chiffre qu'on devait jouer en pareille aventure.
Le plus délicat peut-être serait de traduire, du sens imagé au sens propre, les rêves et visions qui peuplent le sommeil. Beaucoup de gens n'auraient pas l'espriL assez subtil pour faire eux-mêmes cette version, si le livre n'y pourvoyait. D'où son nom de Livre des songes. Il vous dira, par exemple, que voir en dormant un arbre avec des fruits, cela signifie du bien; avoir sur la tête une couronne d'or, signifie procès; des bottines neuves, profit; courir nu, une fraude de parents; perdre son cheval, une perte d'amis; voir des bœufs indique la fidélité de sa femme; voir un loup, c'est perdre la parole...
Tout cela nous fait sourire, n'est-ce pas? Mais, dans le doux pays italien, cela fait, hélas I pleurer beaucoup de pauvres gens.
Mon ami Dévastard. — Conclusion.
Comme je me réjouissais de le retrouver I Comme je suivais allègrement, la pensée tout occupée de lui, la longue route qu'il faut faire pour monter jusqu'à son atelier I On traverse le Tibre, puis on le longe, on coupe en deux le Trastévère, et l'on s'engage enfin dans la via Garibaldi, qui grimpe en limaçon aux flancs du Janicule. Je ne crois pas qu'il y ait en Italie un peintre plus haut logé, mieux perdu entre ciel et terre, aucun dont l'habitation ait autant de conformité avec la nature d'esprit et les goûts de l'habitant. Sa maison,
située tout en haut de la colline, adossée à un roc, bordée à sa base par une vieille rue mousseuse, où des végétations que peu de passants contrarient comblent les degrés effrités d'un escalier antique, s'élève au-dessus de toutes les autres, dans la pleine lumière aérienne, dominant un horizon immense. De là mon ami Dévastard peut découvrir Rome, Rome qui Ta conquis, le possède, le tient par les plus forts liens qui soient : l'admiration d'un cœur artiste et la longue habitude de la vie. Elle lui a pris sa patrie, elle l'a isolé, elle lui a défendu tous les succès bruyants, les expositions, les camaraderies, elle lui permet à peine quelques rares échappées en France, et le rappelle bien vite. Et lui obéit toujours, il reste ou il revient, il ne peut vivre loin de l'Italie, loin de Rome, loin de cette colline, d'où l'on voit à ses pieds la ville vénérable et le Tibre qui s'en va dans la paix sans borne de la campagne. Étrange destinée, ou plutôt étrange cœur que le nôtre, qui peut porter tant de sortes d'amour!
Malgré son nom terrible, on le devine à ces premiers détails, ce peintre est un homme
C04 A l'aventure
doux. Il ne s'est pas marié. Je ne lui connais qu'une petite idylle, qu'il m'a racontée lui-même, avec ce sourire un peu triste qui vient à la place des larmes, quand les chagrins sont anciens. Je crois qu'il avait vingt ans alors. 11 arrivait en Italie, et n'en était encore qu'à Florence. Ce qu'il y faisait, personne n'hésitera à le deviner : il copiait, il cueillait sa provision de belles têtes de vierges, d'anges, de patriarches, de sibylles, il notait ces plis merveilleux des draperies, ces lignes des corps couchés ou debout, d'une grâce forte et naïve, dont il restait quelque chose au bout de ses doigts d'artiste, comme aux doigts d'un herborisant le parfum des fleurs coupées. Et justement il commençait, au musée des Beaux-Arts, une Descente de croix de l'Angelico, le maître sans ombre, qui l'avait séduit, — car déjà son œil devenait italien, et cherchait la lumière éclatante. Une jeune fille achevait le même tableau, qu'on avait descendu, selon l'usage, et placé sur un chevalet, auprès d'une fenêtre. Les tabourets étaient voisins. Les deux boîtes de couleurs se touchaient. Il fallait bien causer un peu.
Elle était visiblement très timide comme lui, italienne et du type qu'il aimait : brune, un teint d'or fondu et de grands yeux sombres qui éclairaient pourtant tout le visage. Ils ne se demandèrent ni leurs noms, ni leur pays. A quoi bon? Est-il besoin de présentation, quand on peint le même tableau? Il lui dit seulement : « Mademoiselle, vous avez choisi là une œuvre difficile, mais qui fait honneur à votre goût. — Monsieur, répondit-elle, je ne l'ai pas choisie: c'est une commande d'une dame anglaise. Je peins pour qui veut bien m'employer, au Pitti, aux Offices, ou ici. » Mon ami vit par là qu'elle était pauvre, et cela lui causa quelque plaisir, parce que cela la rapprochait de lui. Mais il n'eut garde de l'avouer, et, pour ce jour-là, avec un ou deux conseils, deux ou trois coups de pinceau qui corrigèrent un trait dans le dessin de la voisine, ce fut tout. Le lendemain, elle lui demanda : « Je n'ai plus de rose; voulez-vous m'en prêter? » S'il voulait I II eût volontiers donné toutes les couleurs de sa boîte, et ses pinceaux, et plus encore, pour le sourire qu'elle
lui rendit. Le troisième jour, il remarqua qu'une odeur de lilas flottait, légère et par moments, autour d'eux. Il n'interrogea pas. Ce fut la jeune fille qui dit : « Je suis allée ce matin aux jardins Boboli, les lilas étaient fleuris, et j'étais de belle humeur, et j'en ai mis à mon corsage ! » Il crut comprendre, il eut même la certitude qu'elle entendait dire ainsi bien plus qu'elle ne disait. Il la trouvait charmante. Vingt fois, il fut tenté de le lui déclarer. Il n'osa pas... et le quatrième jour, elle ne revint plus: la copie était terminée, l'idylle aussi. Depuis, bien des années après, ils se sont retrouvés à Rome, dans le même musée. Ils ont travaillé l'un près de l'autre une semaine ou deux. Elle n'était plus jeune. Lui non plus. Peut-être lui a-t-elle demandé : « Passez-moi du gris? passez-moi du noir? » Mais l'heure unique entre toutes avait fui, celle où l'on cueille en joie les lilas dans les jardins Boboli. Et mon ami ne s'est pas marié.
Je songeais à cette petite histoire en montant la via Garibaldi, qui me rappelait la route de Nice à Villefranche, je ne sais trop pour-
quoi, peut-être parce qu'elle grimpe en tournant, et qu'elle a aussi de grandes échappées bleues par-dessus la ville.
Brusquement, je tournai dans l'ombre de la ruelle. La porte était ouverte, comme autrefois. Au rez-de-chaussée, dans une mauvaise cour humfde et taillée en plein roc, des laines, sortant de la teinture, essayaient de sécher. Leur pourpre violent paraissait noir. Au premier étage, il y avait déjà du soleil, tempéré par la pointe d'un arbre planté sur la pente en face. Au second, c'était le plein ciel, sans une ombre.
Quand j'entrai, encore ébloui, j'aperçus mon vieil ami, au haut de son échelle, en pleine veine de travail, sa barbe et ses cheveux blancs hérissés en flammes autour de son visage fortement coloré, et ses petits yeux plissés qui me regardaient venir derrière ses lunettes bleues.
— C'est vous ! s'écria-t-il.
n descendit quelques échelons, juste assez pour m'embrasser, puis remonta vers le plafond, et, comme un jeune peintre fanatique de son art, qui ne saurait parler d'autre chose,
il me demanda pour première question moi qui venais de France et qu'il n'avait pas vu depuis des années :
— Que pensez-vous de ceci?
J'avais quitté Dévastard peignant une nymphe, je le retrouvais peignant un saint Jérôme. Pour le reste, rien de changé. C'était le même dessin, large et net, avec un fond de paysage romantique. Vous vous souvenez de ces tableaux de l'École italienne, où les peintres ont soin de toujours ouvrir une porte, une fenêtre, une lucarne, pour nous montrer par là un labyrinthe, une plaine aux arbres grêles, un fleuve roulé comme un serpent, un jardin où poussent des renoncules à perte de vue. Dévastard est un disciple si fervent de Léonard et de Luini qu'il leur a pris jusqu'à cette ancienne mode. Et cela ne faisait point mal, je vous assure, et ce saint Jérôme, à genoux dans un pré, au bord d'une rivière qui devait symboliser le temps rapide, avait meilleur air que dans les cavernes où on le loge si souvent, sous le vain prétexte qu'il vivait retiré en uc désert de Syrie.
— Bien belle barbe ! répondis-je.
Il répliqua sérieusement :
— La plus belle de Rome. Je ne crois pas que le géant, — il nomme ainsi Michel-Ange, — en ait rencontré une plus luxuriante, mieux annelée, plus souple de la pointe, quand il tailla son Moïse : j'ai un modèle unique.
Machinalement, je cherchai des yeux l'homme dont parlait Dévastard.
— Ne cherchez pas, me dit-il : je ne l'ai pas aujourd'hui, parce que c'est jour de crue.
— Jour de crue?
— Eh oui ! Vous avez remarqué peut-être que le Tibre a beaucoup grossi la nuit dernière?
— Sans doute; mais je ne vois pas la relation entre la crue du Tibre et l'absence de votre homme.
— Elle est étroite. Je ne puis pas beaucoup payer mes modèles, vous savez. La plupart ont un autre état. Celui-là est pêcheur de bois flottant. Vous n'avez qu'à aller au ponte Sisto^ vous verrez au milieu du fleuve, à l'endroit où le courant fait un pli dans les eaux, un bateau qu'un rameur maintient à la même place, et, debout sur l'avant, harponnant de a main sûre les branches ou les bûches qui
flottent, vous reconnaîtrez mon saint Jérôme. Dans les bonnes crues, il remplit ainsi jusqu'à deux batelées. Ces jours-là, moi, je fais mes fonds.
Et, pour me montrer la chose, touchant la peinture du tampon de son appui-main, il se mit à tapoter à petits coups un coin de ciel. Les nuages naissaient au bout de son pinceau. Il était content de me prouver avec quelle aisance et quelle sûreté de main il travaillait encore. Un sourire, d'une malice ingénue, ridait la toison de ses joues.
— Heureux homme I lui dis-je.
— Vous dites bien, répondit-il, très heureux, je ne connais personne qui le soit davantage. Être peintre, célibataire et habiter Rome, n'est-ce pas une vie enviable?
— Et depuis combien d'années la menezvous ainsi?
Il s'arrêta de travailler, la démonstration étant complète, se détourna de mon côté, et, toujours assis sur son barreau d'échelle, lappui-main barrant le corps, le pouce dans la palette :
— J'étais venu à Rome, dit-il, pour y
passer six semaines, voilà quarante ans que j'y suis. Gomment elle m'a pris, je n'en sais rien. Tant de choses peuvent cheminer dans le cœur, comme sous terre, sans que nous nous en apercevions! Ce que je sais bien, c'est que je me suis trouvé un jour éperdument épris de cette ville unique, c'est que j'étais arrivé pour lui demander la gloire, et qu'elle m'a donné la paix. Non, vous n'avez pas ridée, vous autres, de cette paix-là : ni expositions, ni concours, ni coteries, ni visites, ni luttes pour la vie, ni réclame, mais le calme indéfini, des souvenirs et des chefs-d'œuvre partout, qui agrandissent l'esprit, aucune dépendance, un loyer minuscule et une vue prodigieuse. A cinq heures et demie du matin, je quitte ma maison, qui est voisine, et je monte ici. Le soir, à cinq heures, je laisse le travail. Rien ne m'a troublé : j'ai eu de la lumière et de l'air, de quoi griser ma poitrine et mes yeux, j'ai un peu songé, un peu avancé mon œuvre, je me sens l'âme en joie. Que voulez-vous de plus ? Il m'arrive d'être un mois sans sortir.
— Cependant...
— Pourquoi faire? Pour contempler les enlaidissements de Rome? Je ne les aperçois pas d'ici. Vous ne sauriez croire tout ce que Rome a perdu d'originalité et de ruines qui faisaient sa gloire, ou qui faisaient la nôtre I Tenez, il y avait le long du Tibre, en face de la Ripetta, à l'endroit où Ton construit maintenant des quais, comme pour un port de mer, il y avait un groupe de maisons habitées par des ouvriers. Elles avaient sur leurs murs la poussière d'au moins trois siècles. Leurs pieds trempaient dans le Tibre, et le soir, quand le soleil se couchait, quand des loques pendaient aux fenêtres, ce que le fleuve autour d'elles roulait de reflets éclatants ! . . . Je vous avoue, mon cher, que je manque de résignation pour les couleurs qu'on m'enlève, et que j'hésite aujourd'hui à repasser par là.
— Mais, vous avez des amis? Vous allez les voir?
— J'en avais. Nous étions autrefois toute une colonie d'artistes français, à Rome, nous formions une véritable Académie de peinture, où l'on adorait l'art italien et la France tout ensemble. C'était charmant, je vous assure, et
utile aussi pour l'art national, pour noire prestige même à Rome, ce pèlerinage permanent de nos peintres aux œuvres des grands maîtres. Beaucoup d'entre nous ne faisaient pas comme moi : ils passaient seulement ici cinq ou six ans, et retournaient à Paris. Mais ils étaient remplacés. Toutes les collines avaient leur hôte. Et voilà que le recrutement a cessé depuis une quinzaine d'années. Les vieux meurent, les jeunes ne viennent plus. Où vont-ils apprendre à peindre ? Vous me le direz peut-être. En tout cas, nous sommes bien peu aujourd'hui qui représentons, à Rome, — en dehors de la villa Médicis, — l'École de France, trois ou quatre amis, des ermites comme moi, inconnus du grand public français, mieux encore ignorés dans leur patrie d'adoption, heureux tout de même et convaincus plus que jamais que leur voie est la meilleure I
Il s'animait, causant ainsi. L'amour profond de son art rajeunissait en lui ses anciens enthousiasmes et jusqu'à son visage.
Ses yeux gris, sous le battement de ses paupières criblées de rides, lançaient une flamme.
Il reprit avec feu :
— Qu'importe? Lors même que je serais seul, dernier tenant d'une tradition qui fui grande et suivie, le nombre de mes meilleurs amis n'en serait pas diminué. Mes amis, ils sont dans les musées, dans les galeries patriciennes, dans les églises : ce sont les maîtres passés. Je les connais tous. Dès que je m'ennuie, je vais les visiter. Je m'assieds parmi eux — ou parmi leurs œuvres, n'est-ce pas une même chose? — dans de belles salles de leur temps 011 ils sont tous ensemble, sans voisinage compromettant, sans médiocrité troublante autour d'eux. Plaisir unique ! Je ne sais rien de si pénétrant que de telles conversations, que cette impression qui s'empare de nous quand les rêves qui en ont animé d'autres nous remuent à notre tour. On regarde au hasard, devant soi. Une vierge de Bonifacio, du Pérugin, de Lambertini, une Italienne au corsage raide tramé d'or, au front mouillé d'une perle fine comme un œillet d'une goutte d'eau, un mouvement d'une grâce inattendue et choisie, le pli d'un vêtement qui tombe, et c'est assez ! Une mélancolie déli-
cieuse nous prend le cœur. Où sont-elles, ces jeunes femmes? Mortes. Où, ces sourires divins de leur bouche? Évanouis. Où, ces enfants aux têtes blondes? Disparus. Disparus aussi les hommes qui les ont connus, qui ont aimé, songé, cherché la beauté supérieure et l'ont trouvée une fois ou dix fois dans leur vie. Et pourtant tout cela se réveille, tout cela ressuscite, grâce à la pensée définitive de l'artiste, fixée et portée jusqu'à nous sur un peu de toile ou sur une planche de bois. Tant d'heures effacées à jamais, heures de travail de ces maîtres, de causeries au pied des chevalets, d'ambitions et de découragements, de doute et de jouissance suprême, je les revis avec eux. Eux-mêmes je les vois, je les aurais tant aimés ! Je sens leurs âmes autour de la mienne. Nous causons... et si quelque petite Anglaise arrive en ces moments-là, son Baedeker à la main, je la prends pour une dame florentine qui vient d'entrer, son missel sous le bras, dans l'atelier de Léonard, et je suis tenté de lui dire : « C'est vous, Fiorentina?... Ne faites pas de bruit, car il travaille... entrez quand même, et voyez- le. »
— Ah! mon ami, lui dis-je, êtes vous identifié avec cette Italie I
— Est-ce que vous ne l'êtes pas?
— Moins que vous. Je Taime, ou du moins je sens que cela viendrait vite. Mais il y a des choses encore qui m'étonnent. Tous les goûts italiens ne sont pas devenus les miens.
— Par exemple?
— Par exemple, cette passion de l'éclat, du marbre rare, de la pierre précieuse. On ne peut pas entrer dans une église que le cicérone ou l'ami qui vous accompagne ne vous dise : « Regardez, monsieur, cette colonne est toute d'albâtre, tutta d'alabastro; ce globe de lapis est le plus gros qui soit au monde ; ce marbre pentélique à queue de paon n'a pas son pareil; cette mosaïque infiniment précieuse est toute en rouge de Numidie, jaune antique, vert d'Egypte et riche africain noir, dont les carrières, vous le savez, sont perdues. » Ces motslà leur emplissent la bouche. Il semble que la matière, en dehors même de la forme, exerce sur eux une attraction puissante.
— Goût des Latins! goût des Grecs!
s'écria Dévastard. Les Italiens ont hérité
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l'amour de ces choses, lîappelez-vous les descriptions d'Homère, bonhomme qui s'attarde aux boucliers de ses héros, aux incrustations des armes, aux paillettes mêlées au tissu dans les robes des femmes. Rappelez- vous les descriptions d'Ovide, celle-ci, par exemple : « Le palais du soleil s'élevait sur de hautes colonnes, tout brillant d'or, tout étincelant du feu des pierreries. L'ivoire éclatant en couronnait le faîte, et ses doubles portes d'argent rayonnaient de lumière éblouissante... Couvert d'un manteau de pourpre, Phébus était assis sur un trône d'émeraudes, etc. » N'est-ce pas le même amour de la matière lumineuse! Les peuples du Midi jouissent plus que nous du soleil et de tout ce qui contient un peu de soleil. Ils en éprouvent une ivresse. Et la mosaïque est née de là. Ces petits carrés jaunes, rouges, verts, oranges, bleus, collés les uns aux autres, qui se prêtent mal au dessin et déroutent vos idées de demi-teintes et d'ombre, les enchantent, au contraire. C'est pour eux un assemblage de rayons vifs. Et tenez, si vous regardez bien, la mosaïque est partout. Elle n'a pas même besoin d'être expliquée par une
loi d'hérédité... Venez ici, et vous allez voir!
Il descendit rapidement de son échelle, me prit par le bras, me mena vers la fenêtre, et l'ouvrit toute grande.
Une senteur chaude, un large souffle venu de la campagne souleva le store de toile qui pendait en haut.
— Voyez! dit-il. Les montagnes là-bas, sont d'un bleu sombre comme des blocs de lapislazuli, d'autres plus proches ont l'air de marbre violet, veiné de blanc. Tout à leurs pieds, sans transition, commence la plaine rousse. Plus près, tachant la ville, ces marbres des vieux palais, qui ont tant bu de soleil, ne ressemblent-ils pas à des topazes brûlées? Ces aqueducs anciens qui roulent leurs arcades rouges sur les prairies, ne dirait-on pas les veines régulières des albâtres ondes? Les dômes sont des gouttes d'or ou des agates rayées par la pluie d'hiver. Partout, une flamme. Point d'ombres mêlées de jour, point de clair obscur! L'Italie est une grande pierre précieuse, et c'est pour cela encore que les Italiens les aiment tant. Si vous restiez ici, vos yeux deviendraient comme les nôtres, ils
se déferaient de leurs brumes, ils se réjouiraient bientôt avec nous dans tout ce qui rappelle, attire, relance, répand la divine lumière où nous vivons... Mais vous partez?
— Demain.
— Croyez-moi, mon cher, voir n'est rien : il faut se pénétrer des choses. Demeurez un mois avec moi.
— Je ne puis pas.
— Alors vous reviendrez en Italie?
— Je le crois.
— Je le crois, répéta-t-il tristement : nous ne pouvons pas dire autre chose, en effet, des mots incertains, comme l'avenir et comme nous...
En disant cela, il m'avait reconduit à la porte de son atelier. Il me tendit la main, et je la serrai avec cette petite émotion cruelle que nous cachons d'un sourire et d'un a au revoir », lorsque l'ami dont on se sépare est de ceux qu'on reverra peut-être, et que peutêtre on ne re verra pas.