Journal des Débals, 26 juin 1889 (dépêche de Rome
A i/aventure 273
tique, et n'indiquent pas davantage une direction morale que cent autres thèmes analogues soumis par la tradition des humanistes d'Europe à l'inexpérience nécessaire de leurs jeunes produits. Les compositions pour la licence de gymnase sont particulièrement anodines. On proposera, par exemple, le récit d'un voyage d'aventures , « l'éloge d'un citoyen orné des plus belles et des plus austères vertus » ; si l'on parle de l'Italie, ce sera comme on peut le faire à des enfants très jeunes encore, auxquels on ne demande pas autre chose qu'un peu de sentiment et d'imagination : « Pourquoi aimé-je mon Italie? Parce qu'elle est la terre où je suis né; parce que, sous tous ses aspects, elle est belle, et puis, pour ses gloires et ses malheurs; enfin, pour la même raison que chacun de nous aime sa mère. » (Gymnase E.-Q. Visconti, session de juillet 1888.)
Le ton change avec la licence de lycée. Il est donné par le ministère. Les jeunes gens qui composent ont dix-sept ou dix-huit ans. Demain, ils seront électeurs. On se préoccupe déjà de leurs tendances. On veut tâter l'opi-
nion de cette jeunesse qui grandit, et les sujets deviennent de vrais interrogatoires, je ne dis pas tous, mais quelques-uns.
A la session d'octobre 1880, ces deux devoirs, — le premier, si curieusement italien, — sont proposés au choix de l'élève :
« L'or n'est pas le nerf de la guerre; le courage, l'amour de la patrie, la discipline, font grandes les armées. Montrer par des exemples historiques la vérité de cette pensée. »
Ou bien : « La jeunesse est appelée l'espérance de la patrie. Que vous semble-t-il, aujourd'hui, que la patrie espère de vous? »
Le temps marche. D'autres ministres arrivent au pouvoir. La question se renouvelle, cette fois plus précise, et la voici, sous trois formes différentes, posée pendant trois années.
Session de juillet 1889 : « Souvenirs et espérances d'un jeune homme qui aime la famille, l'étude et la patrie. »
Session d'octobre 1887 : « Quelle part ont eue, dans l'unification de l'Italie, les poètes anciens et modernes, et toutes nos traditions littéraires? »
Session de juillet 1888 : « Comment l'Italie, divisée pendant des siècles, est-elle parvenue à l'unité nationale? Quels sentiments et quelles résolutions inspire au jeune homme cette glorieuse renaissance de la patrie ? »
Cette déclaration de principes, demandée en de telles circonstances et sous une pareille forme, ne me semble pas, je l'avoue, un procédé éminemment libéral, d'autant mieux que la majeure partie des candidats, à Rome du moins, a fait ses études dans les écoles privées, le plus souvent catholiques, ou simplement dans la famille. Et là, peut-être, sur une question aussi complexe, aussi brûlante que celle de l'unité italienne, tout le monde n'avait pas les mêmes idées que le ministre.
En 1887-1888, les lycées de Rome ont présenté soixante-douze candidats à la licence, dont soixante-neuf ont été reçus. D'autre part, les écoles privées et les écoles paternelles, — ce dernier mot comprend toutes sortes de méthodes hâtives ou fantaisistes, — en ont présenté cent vingt-sept, dont soixante-douze ont réussi et soixante- cinq échoué. Je me demande quel a été le sort des jeunes gens, — et il a dû s'en
trouver, — qui ont eu le rare courage d'exprimer une opinion ou seulement une réserve contraire au mandat impératif que contenait le sujet? 1
En revanche, je suis heureux de noter une innovation inspirée par un esprit tout différent de celui-là dans la composition des jurys d'examen.
Les élèves des lycées passent la licence dans le lycée même où ils ont été instruits. Les élèves des écoles libres demandent l'un des lycées de la ville, en s'adressant au proviseur de province (provveditore), fonctionnaire établi à la préfecture. Pour ceux-ci, M. Bonghi avait décidé qu'on adjoindrait au jury un professeur d'établissement libre. Le ministre actuel de l'instruction publique, M. Boselli, satisfait sans doute des résultats obtenus, a étendu la réforme à tous les examens de licence de lycée, quelle que soit l'origine de l'étudiant, qu'il vienne d'un établissement public ou d'un établissement privé, de sorte qu'aujourd'hui les jeunes Italiens subissent les épreuves correspondant à notre baccalauréat devant un jury qu'à la rigueur on peut qualifier de jury
merveilleux que la vie d'un prince romain lui offrirait. La bourgeoisie, vous le savez, est absolument terne, effacée, difficile à étudier. A mon avis, le plus intéressant, k |fîu^ coloré, le plus original des milieux, à Rome, c'est -le peuple. Là, il y aurait des trésors pour un observateur. Mais pas un écrivain ne s'en est encore soucié, sauf les poètes, les poètes populaires qui ont chanté les fêtes, les costumes, les amours, les joies, les deuils de la plèbe et des paysans. Vous ne connaissez pas "lés lettres, les ritournelles, les sérénades des amoureux, les nanne qu'on chante autour des berceaux ?
— J'en ai lu. Mais dites-moi vingt vers ici, avant que nous rentrions dans la ville.
— Ceux qui me viennent à l'esprit, me répondit-il, sont toscans. Mais peu importe. C'est la même inspiration, c'est la même plainte de gens qui s'aiment et que la misère sépare.
Nous étions à peu de distance de la Porte Pie. Mon ami se tourna du côté où soufllait le vent, du côté des marais lointains, et récita ces trois strophes :
« Chacun me dit : Maremmes, maremmes I — Et les maremmes pour moi ont été
amères. — L'oiseau qui y va perd sa plume;
— ramant qui y va perd sa dame. — Qui va aux maremmes et laisse l'eau douce — perd sa dame et plus ne la retrouve. — Qui va aux maremmes et laisse l'eau fraîche — perd sa dame et plus ne la reprend.
» Comment voulez-vous que je ne pleure pas, — sachant que de vous je dois m'éloigner? — Et toi dans les maremmes, et moi dans la montagne 1 — Ce départ me fera mourir. — Je fermerai les yeux et je mourrai pour vous. — Je fermerai les yeux et mourrai de douleur. — Et comment veux-tu que je ne soupire pas? — Je suis dans la montagne, tu vas dans les maremmes.
» Une heure sans vous je ne puis être, — et je devrai l'être si longtemps I — Je ne puis plus boire ni manger; — mon cœur à tant pleurer se consume. — Mon cœur se consume comme la cire, — de ne te plus voir matin et soir; — mon cœur se consume comme le givre,
— de ne te plus voir soir et matin ! »
La pénétration allemande, — L'influence française.
Dans quelle mesure l'Allemagne a-t-elle, suivant une expression qui a cours, pénétré l'Italie? Jusqu'où va l'influence de la puissante alliée politique sur les mœurs, la littérature, les idées, les études italiennes, et quel voile de brume, soufflé du Nord, couvre le pays bleu? C'est une question qui, malgré moi, m'a suivi le long du chemin. Çà et là, j'ai cru rencontrer une indication, un trait, des symptômes légers dont chacun n'est point une réponse, mais qui peut-être, groupés ensemble, permettent d'augurer en quel sens
conclurait une information plus complète. Les voici rapidement.
Je laisse de côté la question commerciale. Le percement du Saint-Gothard , l'étroite alliance des deux pays, la rupture des traités de commerce avec la France, sont autant d'événements qui, sans nul doute, ont activé le mouvement d'échange entre Tltalie et l'Allemagne. Plusieurs Italiens m'ont affirmé la chose. Et je les ai crus sans peine.
Il n'est pas douteux non plus qu'une immigration grossissante d'industriels et de marchands allemands s'implante dans les grandes villes. Des noms des bords de la Sprée, qui ne sonnent pas, comme ceux d'Italie, d'un joyeux cliquetis de voyelles, se multiplient sur les enseignes. A Rome, le long du Corso, dans les plus belles rues de Milan ou de Florence, on en rencontre plus qu'on ne voudrait, je veux dire tout au moins pour le plaisir des yeux, qui ont le sentiment d'un obstacle devant Schnitzer ou Bluntschli, et se délectent, au contraire, à épeler « Fratelli Bocconi y) ou bien « Paravia t), dans cette langue limpide à lire et à parler qui, pour
désigr.er une marchande de légumes, trouve des mots comme a erbivendola ». '
Beaucoup d'hôteliers aussi sont Allemands. C'est probablement pour loger tant de leurs compatriotes qui voyagent. Je ne sais pas si j'ai été favorisé par le hasard, mais j'ai rencontré des Allemands partout. Quand ils n'étaient pas en majorité, ils étaient au moins à égalité avec les Anglais, autour des tables d'hôte. Dans les musées, ce que j'ai vu d'yeux ronds derrière une paire de lunettes, c'est vraiment incroyable. Et cela, d'une extrémité à l'autre, à Gênes comme à Psaples, à Gapri comme à Venise. Ils ont un goût prononcé d'hommes du Nord et d'archéologues pour cette terre chaude et pleine de ruines. À Pompéi, par exemple, dans cette petite auberge du Soleil, tenue par une Française, et si joliment posée en vue de Castellamare, du Vésuve, des montagnes du Bénévent, toute fraîche, le soir, au milieu de son jardin d'eucalyptus et de mimosas, j'avais huit compagnons : deux étudiants berlinois, un du Slesvig-Holstein, un sculpteur et un professeur danois parlant allemand, deux Anglais, de Londres, et un planteur australien, la
plus puissante carrure que j'aie contemplée de ma vie. Mais un Français, rien n'est plus rare. J'en ai croisé deux ou trois, de Paris, bien entendu; — c'est curieux comme, à l'étranger, tous les Français sont de Paris ; — ils étaient extrêmement pressés de tout voir, et m'ont paru insaisissables. La seule lois que j'aie entendu parler notre langue dans un cercle un peu nombreux, c'est à Sorrente, par un groupe fort aimable de Canadiens et de Russes. On se fût cru dans un hôtel du boulevard. Ça été une vraie joie. Et, pour que l'illusion fut complète, l'hôtelier lui-même, un Allemand, parlait très bien le français, à preuve cette pancarte pendue aux murs des chambres, et dont le style m'avait ému : « On prie MM. les étrangers qui, en occasion de leur départ, vont se dégager des objets superflus, de ne pas oublier les pauvres du Deserto qui demandent, pour amour de Dieu, des bottes et toute autre chose qui peut leur être utile. » Les Allemands voyagent donc plus que nous en Italie. La remarque n'est peut-être pas nouvelle, et je la répète uniquement pour montrer qu'elle n'a pas cessé d'être juste. Ils
s'y installent aussi, ils y fondent des maisons de commerce ou des succursales de plus en plus nombreuses.
Voilà un premier point.
Je crois également que les méthodes pédagogiques allemandes sont en faveur au delà des monts. J'en ai eu plusieurs preuves, et celle-ci entre autres, dont je fus un instant navré. Au cours d'une traversée, j'eus l'occasion de causer avec deux jeunes filles italiennes qui venaient de Tarente à Naples. La plus jeune surtout était charmante. A la finesse de ses traits, on eût dit qu'elle arrivait tout droit d'Athènes. L'italien prononcé par elle était une musique exquise. Elle avait l'esprit prompt et d'une humeur enjouée qui n'était point hardie.
Je me demandais : « Que peut-elle bien faire? Car elle a un métier dont elle gagne sa vie. Tout gentiment mise qu'elle soit, avec son mantelet venu du Louvre et son épingle d'or achetée à un revendeur oriental, il est facile de voir qu'elle n'est pas riche. Peut-être chante-t-elle dans les concerts? Elle est de race ailée et poétique. Peut-être peint-elle sur
porcelaine ou brode-t-elle des écrans? Ce sont de petits gagne«pain pour les cigales comme elle. » Eh bien! pas du tout. Au bout d'une heure, elle me dit :
— Je suis sous-directrice d'une école de petits garçons et de petites filles que mon amie dirige Nous l'avons établie d'après une méthode nouvelle.
— Une méthode nouvelle d'apprendre à lire ou à écrire?
— Non, monsieur : elle est générale, elle s'applique à l'enseignement et à l'éducation, au dessin et à la morale, à l'alphabet et aux travaux d'aiguille.
— Universelle, alors?
— Précisément.
— Et vous l'appelez?
— C'est un système allemand, inventé par un professeur de Stuttgard. Cela prend très bien en Italie. Tout est fondé sur deux principes : l'attention et la conscience de l'enfant.
— Ah ! mon Dieu !
— Cela vous étonne, monsieur ?
— Non, mademoiselle, cela m'afflige...
— Pour qui, monsieur?
— Pour... Mettez que ce soit pour k-s enfants.
Et elle continua. Je la laissai m'expliquer ces puérilités solennelles, sans plus essayer de comprendre. Connaissez-vous rien de plus agaçant que cette prétention de découvrir la conscience de l'enfant, et que ces gens qui nous apprennent, au nom de leur expérience, toute rimportance de l'attention? La moindre bonne femme de village, ses lunettes sur le nez, un livre sur les genoux, faisant épeler son petitfils, en sait là-dessus autant que les pédagogues. Elle s'entend à réveiller l'enfant qui s'assoupit. Elle met en œuvre, pour le rendre plus vite savant, une foule de petits secrets qu'elle a trouvés dans son vieux cœur. Et elle a l'immense supériorité de faire tout cela naturellement. J'avoue que je serais incapable de dire en quoi consiste exactement la méthode allemande de la conscience et de l'atiention combinées. Mais je pourrais, si je voulais, faire le portrait de cette Grecque italienne que je quittai sur le quai de débarquement, les 3'eux charmés de son image, l'esprit chagrin d'avoir soupçonné seulement de quelles
idées saugrenues sa jolie tête était remplie.
Hors de là, je veux dire d'un mouvement plus actif de marchandises et de voyageurs allemands, de l'armée dont je ne parlerai pas parce qu'un autre l'a fait avec une science remarquable* et de certains systèmes pédagogiques éclos dans les brouillards du Rhin, je crois que la pénétration allemande se réduit à peu de chose.
Et d'abord, les Allemands ne sont pas aimés en Italie, du peuple tout au moins. Que voulez-vous? les traités ne font pas les sympathies. Celles des Italiens ne les portent pas vivement vers leurs alliés politiques. La raison ? On pourrait en indiquer plusieurs, raisons tirées de l'histoire ou du tempérament des deux races , mais je crois que la principale ne doit être cherchée ni bien loin ni bien haut. Elle n'a rien de très abstrait, et c'est tout bonnement celle-ci : les Allemands ne sont pas riches, en général, et ne passent pas pour prodigues. Défaut grave en Italie, où tant de gens vivent plus ou moins de l'étran-
1. L'Armée italienne en 4889. Notes et Souvenirs d£ voyage, par M. Malo.
A l'aventure 2M
ger, et classent le client d'Europe ou d'Amérique d'après l'argent qu'il dépense.
Je citerai simplement, à l'appui de cette affirmation, deux petits traits amusants dont j'ai été témoin. Tous deux ont eu pour théâtre les environs de Napies ou j'étais allé, de Rome, faire une excursion rapide.
Je montais donc à cheval les pentes du Vésuve, parmi les vignes, puis les cépées de peupliers à larges feuilles, plantés en pleine lave, qu'habitent des volées de grives. J'avais, trottinant à côté de moi, un guide napolitain, plein d'esprit, et derrière, à une centaine de mètres, deux voyageurs allemands qui gravissaient plus lentement le chemin sur leurs chevaux harassés.
— Vous ne les attendez pas? demandai-je au guide.
— Bah I des Allemands , je ne comprends rien de ce qu'ils disent, répondit-il en riant.
Je vis bien qu'il y avait une autre raison, et j'ajoutai :
— Si c'étaient des Anglais, vous les soigneriez mieux?
— Oh non ! monsieur : les Anglais, autre-
fois, étaient de bons voyageurs. Mais c'est fini : ils savent tous les prix.
— Alors, ce sont les Américains que vous préférez ?
— De vrais chiens, répondit-il. On dit parmi nous : Americane, corne cane.
— Et les Russes?
— Pas mauvais, mais rien ne vaut TAustralien. Quand il a bien vendu ses moutons, il arrive ici, et ça roule les quattrini, je vous assure, une vraie pluie.
— Alors, les Allemands...
Il se détourna, haussa les épaules, et dit en patois :
— Tcdeschi mangia sivi (les Allemands se nourrissent de bouts de chandelle).
Puis il poussa la clameur gutturale qui sert de coup d'éperon aux chevaux napolitains : « Ah ! Ah ! » Et nos chevaux, prenant les devants, laissèrent cheminer placidement les deux voyageurs d'outre-Rhin, qui nous rattrapèrent au pas, à quelques cents mètres du cône de cendre.
Le lendemain soir, j'eus la confirmation très inattendue des paroles du guide.
A l'aventuse 253
Je revenais de Capri, l'île enchantée dont le vin a un parfum de fleurs. Su? le bateau, nous avions l'honneur de posséder un grandduc allemand, suivi de son secrétaire et d'un domestique nègre. Il y avait également, comme toujours, une troupe de chanteurs et de guitaristes napolitains qui, de temps à autre, avec une verve endiablée, chantaient les airs populaires, depuis l'antique Santa Lucia, jusqu'à cette amusante charge inspirée par le funiculaire du Vésuve, et qui s'appelle Funiculi-Funicida.
Quand ils virent le grand-duc, amené par un yacht blanc, monter à bord du navire, ils eurent une expression de convoitise, et, à peine l'Altesse installée sur le pont, à côté de la cabine d'arrière, se mirent en devoir de lui donner une aubade.
Le grand-duc, impassible, regardait fuir les rives de Sorrente.
Après le troisième morceau, le chef de la troupe s'approcha de lui, la casquette tendue, jpour recevoir un louis.
L'Altesse, un peu distraite sans doute, se contenta de remercier d'un geste de la main,
d'un sourire et d'un mot en italien : Grazte, grazie.
Les chanteurs pensèrent qu'il suffirait d'un ou deux autres morceaux pour mûrir cette souveraine satisfaction.
Ils recommencèrent donc à chanter. Puis, le concert terminé, avec une insistance confiante, ils tendirent de nouveau la casquette. Le grand-duc répéta : « Merci », et ce fut tout. Seulement, comme la casquette attendait toujours, le secrétaire blond, d'un geste gracieux, y déposa deux sous.
Les chanteurs s'éloignèrent en haussant les épaules, et j'entendis l'un d'eux, qui passait près de moi, dire aux autres : « Parbleu! ce n'est qu'un Allemand! »
La civilisation allemande, voulut-on la faire pénétrer en Italie, aurait donc dans les Allemands d'assez mauvais introducteurs. Aussi ne l 'aperçoit-on guère.
Les mœurs n'ont pas changé. Les modes s'inspirent à Paris. L'Italien ne boit pas plus de bière qu'avant la triple alliance : il préfère l'eau pure ou le vino nostrano, un peu lourd, mais meilleur que sa réputation, comme tant
A L AVENTURE 2oD
de choses en Italie. Il n'a pas adopté la pipe, et continue de faire ses délices de ce cigare maigre et noir, long d'une vingtaine de centimètres, infumable pour nous. En musique, il est bien moins Allemand que nous, et n'aime, au fond du cœur, que l'opéra italien. Les programmes de concert, ceux du moins qui m'ont passé sous les yeux, étaient à peine mêlés d'une valse de Strauss. Tous les autres noms de compositeurs finissaient en i ou en a. En littérature, il n'est pas Allemand, il n'est pas même Italien : il est Français.
Rien n'est plus curieux que d'acheter, pour en avoir la preuve, la collection des journaux d'une ville. On peut affirmer qu'en moyenne, sur six grands journaux, quatre publient un feuilleton français. Ainsi à Milan, quand j'y passai, le Secolo publiait Turhiton, de Maizeroy, et la Chanteuse des rt/es, d'Alfred Bertrand; le Corriere délia Sera, Paradis perdu, de Jules Mary. A Venise, la Venezia reproduisait Qua- 1 ante mille francs de dot, d'Emile Richebourg, et Cinq millions d' héritage, « di Saverio di Montépin ». A Florence, j'ai trouvé dans VOpinione nationale, les Voleurs du grand monde, de Pon-
2o6 A l'aventure
son du Terrail ; dans le Fieramosca, le Crime de Meudon, d'Albert Delpit. A Rome, c'était la Modèle, de Jules de Gastyne, dans il Popolo romano ; Dernier Amour, de Georges Ohnet, dans la Tribuna. On pourrait multiplier les exemples, si l'on voulait.
Les théâtres aussi nous empruntent nos pièces. Celui des Filodrammatici jouait, pendant mon séjour à Milan, « il Romanzo dhm giovane povero, per Ottavio Feuillet », et an- Donçait V Odette de Sardou. Le théâtre Rossini, de Venise, dans le programme de sa saison prochaine, avait inscrit : le Petit Duc, le Cœur et la Main, la Mascotte, les Clochas de Corneville. A Triesle même, j'ai eu le plaisir de rencontrer l'excellent Abbé Constantin, qui me paraît voj^ager beaucoup pour un curé de campagne.
Chez les libraires, il en va de même : leurs étalages sont pleins de livres français; J'ai le regret d'ajouter que ce ne sont pas nos œuvres les plus fortes, ni les plus saines, ni les mieux écrites qu'on retrouve là. Celles qui font honneur au génie national sont généralement absentes. En revanche, on y voit toutes celles des naturalistes et des sous-naturalistes,
A L AVENTURE 2o7
tous les contes graveleux, toutes les hygiènes, tous les volumes à couvertures décolletées, dont l'ensemble doit évidemment représenter, aux yeux de beaucoup d'Italiens, la littérature française. A côté, bien entendu, Tartarin lui-même le reconnaîtrait, il y a aussi quelques livres italiens, des brochures en grand nombre, — un genre disparu chez nous, et qui fleurit encore chez nos voisins, — des romans dont la plupart n'atteignent qu'un chiffre très discret d'éditions, des poésies, un peu de critique, des recherches locales attestant une vie provinciale intense, puis, tranchant sur le tout, bien en vedette, un livre belliqueux : « Les forces de terre et de mer de l'Italie exposées et jugées par un officier allemand », qui nous rappelle brusquement que nous ne sommes pas en pays ami, et dont l'éditeur, pour plus de clarté, accompagne l'annonce du petit commentaire suivant : « Cette étude, très approfondie, intéresse au plus haut point les Italiens ; elle montre les forces italiennes de terre et de mer en face d'une guerre qui n'est pas impossible et d'une nation extrêmement puissante. » Mais là en-
core, jusque dans ce détail de librairie, la prédominance de la culture française en Italie s'accuse énergiquement, car l'ouvrage est traduit, comme tous les ouvrages allemands qui s'adressent au grand public, tandis que nos livres, à nous, se vendent et se lisent dans leurs éditions originales
Et ceci m'amène à l'observation la plus importante, à mon avis, pour décider la question que j'ai posée.
Si l'influence de TAllemagne était profonde en Italie, la langue allemande s'y répandrait : il n'existe pas de symptôme plus certain ni plus facile à constater. Or, c'est le contraire qui a lieu. En dehors des hôtels, on parle peu l'allemand. Et il y a de ce phénomène, outre la raison générale que j'indiquais tout à l'heure, deux motifs de tempérament.
L'Italien est un mélomane aussi fin qu'exclusif dans ses goûts. Il l'est à ce point, que sa passion de la musique forme un des plus grands obstacles qu'il éprouve à bien écrire sa propre langue. Pour lui plaire, un mot doit être sonore et la phrase s'en aller comme une eau murmurante. Sans cesse il est tenté
de sacrifier à ce besoin d'harmonie la force de la pensée, la concision, tout ce qui fait le relief du style. On devine si l'allemand flatte son oreille, avec ses nottes gutturales, ses aspirations rudes et la pesanteur de ses consonnes enchaînées ! J'ai entendu dire à des cochers de fiacre, à des ciceroni : « L'allemand, langue de barbares. » Ce n'est pas juste, mais comme c'est significatif! Quel mot de civilisé latin, quel dédain d'un peuple qui chante sa langue pour un autre qui grogne la sienne !
Et puis, l'allemand est une langue difficile. Il demande une somme considérable d'efforts à celui qui veut l'apprendre. Or, les Italiens, moins peut-être que toute autre nation, n'aiment à prodiguer leur peine quand ils n'en aperçoivent pas le profit évident. Si la mode européenne, en matière d'instruction publique, leur impose le luxe d'une langue étrangère, ils en choisiront une qui soit moins opposée au génie de la leur.
La conséquence, je le répète, c'est que l'allemand est peu répandu. Les familles riches l'apprennent, mais elles savent aussi le français et l'anglais. Dans le peuple, on
l'ignore. Dans l'enseignement des classes moyennes, il tient une place assez restreinte. Et, en çffet, on ne le trouve mentionné ni dans les programmes des gymnases, ni dans ceux des lycées. Les jeunes gens qui font leurs humanités, parvenus au terme des études, ne possèdent pas les premiers principes de la langue allemande, à moins qu'ils ne l'aient apprise chez eux. Elle n'est enseignée que dans les Instituts techniques, où se préparent les agronomes, les géomètres, les comptables, les directeurs industriels, et encore dans certaines sections, et à titre facultatif, l'élève étant libre de choisir entre elle et la langue anglaise.
L'étude du français est, au contraire, presque générale. Obligatoire dans les écoles qui précèdent les Instituts techniques, elle l'est également dans toutes les sections de ceux-ci. Les jeunes gens qui se préparent à des carrières industrielles, commerciales, agricoles, apprennent donc tous notre langue. C'est déjà une fraction importante de la nation. Il n'en allait pas de même, jusqu'à ces derniers mois, de ceux qui suivaient l'autre branche de l'en-
A l'aventure £Cl
seignement public, et se destinaient aux carrières libérales. Mais un décret récent comble cette lacune. Et c'est un trait bien remarquable, à mon avis, que cette expansion nouvelle du français, à l'heure même où les alliances, les intérêts commerciaux, l'orientation officielle de l'Ilalie, sembleraient devoir engager l'enseignement public dans une tout autre voie.
Je m'explique.
Les écoles secondaires sont régies, aujourd'hui encore, par deux lois différentes : celles de l'ancien royaume de Naples par la loi Imbriani, de 1861, qui comprend le français parmi les matières obligatoires du programme des gymnases; celles du reste de l'Italie par la loi Casati (18o9), qui ne contient aucune disposition sur la matière. Or, au mois de septembre dernier, un règlement, rédigé par M. Boselli, est venu rendre cet enseignement facultatif partout où il n'était pas déjà obligatoire, partout où règne la loi Casati. Et comme je questionnais, au sujet de cette réforme, un des hommes les mieux placés pour en mesurer la portée : « Vous pouvez être
assuré, me dit-il, qu'elle entrera dans les mœurs, et qu'on usera de la faculté qu'elle accorde. Je crois même que la mesure prise par le ministre n'est qu'un acheminement vers une autre plus complète et plus rationnelle. Avant dix ans, l'anomalie encore existante aura dis] aru, il n'y aura plus qu'une loi d'instruction publique, et tous les jeunes gens qui feront leurs humanités, qu'ils soient du Nord ou du Midi, devront apprendre le français. »
La prédiction se réalisera sans doute, mais l'innovation de M. Boselli, dût-elle en rester là, n'est pas pour nuire à l'influence française, ni au rapprochement des deux peuples.
Et je m'en réjouirai.
On ne peut, en effet, vivre quelque temps au delà des Alpes, on ne peut se lier avec un certain nombre d'Italiens, sans demeurer persuadé, — et c'est par là que je veux terminer cette comparaison rapide entre l'influence française et l'influence allemande, — que le peuple d'Italie et le peuple de France ne sont qu'artificiellement et politiquement divisés.
A l'aventure 2G3
La première impression qu'éprouve un Italien vis-à-vis d'un Français est une impression de défiance. Il a peur de rencontrer en lui un ennemi de l'Italie; son esprit prévenu le tient sur la défensive. Parvient-on à dissiper ce premier nuage, il en reste un second. L'Italien redoute le ton gouailleur et railleur des Français. Rien ne lui déplaît tant, rien ne le met plus mal à Taise. Il se sent, comme dit de Amicis, « humilié à coups d'épingle par ce perpétuel sourire aigu ». Mais laissez de côté tout souvenir du boulevard, soyez simple, sachez écouter, montrez quelque sympathie ou simplement de l'impartialité pour les Italiens, et vous verrez votre interlocuteur prendre confiance, s'épanouir, développer les qualités solides ou fines de sa nature : le bon sens, une ingénio-' site remarquable pour saisir ou inventer des nuances, un raisonnement moins concis, mais plus enveloppant que le nôtre, des formes d'une courtoisie qui, s'adressant à un tiers, peuvent nous sembler excessives, et, s'adressant à nous, se supportent fort bien. Vous vous apercevrez aussi qu'il rend justice au fond, même avec une pointe d'envie, aux qua-
lités de l'esprit français; vous vous apercevrez qu'il y a là-bas, aussi bien que chez nous, bon nombre de braves gens et même d'excellentes gens, rangés, occupés de leurs affaires et de leur famille, pacifiques et serviables, et qui ne nourrissent aucun noir dessein contre la France. En les quittant, je ne dis pas que vous sentirez en eux des frères, — le monde est une famille que de mauvaises lois de succession ont si souvent brouillée! — mais au moins de ces cousins éloignés qu'on avait négligés et tenus assez longtemps en une certaine défiance, qu'on retrouve un jour, qu'on découvre presque, et dont on dit en rentrant chez soi : « Mais, vous savez, ma chère, nos cousins Y..., pas mal du tout, bien mieux que vous ne pensiez. Pourquoi ne sommes-nous pas en relations? C'est dommage! » Surtout vous emporterez la conviction que ce qu'on a appelé la pénétration allemande en Italie se réduit à peu de chose. Les alliances ne changent ni le tempérament, ni les origines, ni le génie d'un peuple. Entre les deux alliés d'aujourd'hui, tout cela est différent. Je crois que l'élégance
florentine, la finesse romaine, la gaieté napolitaine ne fleuriront jamais sur les bords de la Sprée, et je tiens pour également sûr que l'Allemand, par nature, est insoluble dans le bleu.
L'enseignement secondaire à Rome.
J'ai visité, à Rome, le lycée Ennio-Quirino- Visconti, l'ancien collège romain, pris aux jésuites. Je n'ai pas besoin de dire que c'est un fort beau monument, d'une large ordonnance. Les classes n'étaient pas encore définitivement installées. Elles m'ont paru ressembler beaucoup à toutes celles de nos établissements universitaires, sauf qu'on y voit le buste de Victor-Emmanuel et celui du roi Humbert accrochés le long des murs. De ce côté-là, rien de bien nouveau. Mais j'étais accompagné par le directeur (préside), M. Valentino
Cigliutti, homme fort obligeant et fort instruit, qui m'a donné, sur l'enseignement secondaire en Italie, mes premiers renseignements. Je les ai complétés en causant avec des professeurs de l'enseignement libre, et j'ai pu m'apercevoir qu'au milieu d'analogies nécessaires Torganisation des études, là-bas, présentait des traits originaux qui la distinguent de la nôtre. Ce sont ces originalités que je voudrais grouper et résumer ici.
Tout d'abord, on pourrait comparer l'ensemble des études, en Italie, à un losange dont la pointe mférieure représenterait les communes études primaires, et la pointe supérieure les Universités, où se retrouvent les jeunes gens, après avoir suivi l'une de ces deux voies : la voie technique ou l'autre, celle des humanités. En effet, après cinq années d'école primaire, la route se bifurque. Une partie de la jeunesse s'adonne plus particulièrement aux sciences, passe trois ans dans une école technique, puis -quatre ans dans un institut technique, et enfin peut conquérir un dernier diplôme d'ingénieur-architecte, par exemple, dans les universités ; l'autre
prend la direction qui mène chez nous au baccalauréat es lettres et, en Italie, à la licence lycéale, fait cinq ans de gymnase, trois ans de lycée, et aborde ensuite l'enseignement supérieur du droit, des lettres, de la médecine ou des sciences.
Je laisse de côté les études techniques, pour m'en tenir aux humanités. Celles-ci forment donc un ensemble de huit années. Les ministres italiens ont, pendant cette période, multiplié les examens : examens d'admission au gymnase, puis au lycée, examens de passage d'une année à l'autre, enfin trois examens de licence, l'un après la troisième année de gymnase (licenza dal ginnasio infeiiore), le second après la cinquième (licenza dal ginnasio superiore), le troisième à la fin des trois années de lycée (licenza liceale).
Les écoliers italiens sont donc, plus que les nôtres, chargés d'épreuves. Et ils n'ont pas moins d'heures de classe : vingt heures obligatoires par semaine dans les gymnases inférieurs, vingt-deux dans les gymnases supérieurs, vingt-quatre dans les lycées. La seule différence peut-être, et elle constitue une su-
périorilé du système italien, c'est qu'aucune classe ne doit se prolonger au delà d'une heure et demie sans un repos.
Ne nous y trompons pas: nos jeunes voisins travaillent.
Il est vrai que les règlements sont assez prodigues de vacances. Sans parler des mois d'août et de septembre, les gymnases et les lycées ont de nombreux jours de congé, dont la liste est curieuse, formée qu'elle est de deux éléments et sous deux inspirations d'origines différentes. Ce sont d'abord les dimanches, la Toussaint, la fête de la Conception de la Vierge, le Premier de l'an, l'Epiphanie, l'Ascension, la fête du Corpus Domini, celle des apôtres Pierre et Paul, celle du saint patron, la commémoration des morts, puis l'anniversaire de Victor-Emmanuel, le jour de la naissance du roi, le jour de la naissance de la reine, auxquels il faut ajouter encore seize jours de vacances à distribuer, par les soins du Conseil provincial, entre les fêtes de Noël, du Carnaval et de Pâques. Ce calendrier panaché donnerait facilement matière à plus d'une réflexion. Je reviens aux examens.
Il serait fastidieux de passer en revue le programme des trois licences. Je n'indiquerai que celui de la dernière, la licence lycéale. C'est l'examen de fin d'études, celui qui donne accès aux universités et aux carrières publiques.
La licence lycéale comprend d'abord deux séries d'épreuves littéraires, l'une écrite, l'autre orale.
Les épreuves écrites sont les suivantes : une composition italienne sur des sujets variés, dont je donnerai tout à l'heure des exemples, une version latine et, chose étrange, un devoir de sciences ou une version grecque, au choix du candidat, qui peut, d'ailleurs, choisir les deux.
L'épreuve orale porte sur la littérature italienne en général et Dante en particulier, sur le latin, — histoire littéraire, métrique, explication des auteurs, — sur le grec, la philosophie, l'histoire du moyen âge et l'histoire moderne.
Mais, pour avoir bien répondu sur tant de sujets, l'élève italien n'est pas encore licencié. Il a un titre, sans doute, mais insuffisant pour
A l'aventure S71
lui permettre de s'inscrire dans les universités du royaume. Pour acquérir le droit d'aborder les études supérieures, il doit encore subir une épreuve scientifique et démontrer ses capacités en mathématiques (algèbre, géométrie, trigonométrie), en physique et chimie, en minéralogie et physiologie.
Alors seulement cette pauvre petite cervelle, déjà pétrie par treize années d'études et d'examens, peut se soumettre à une nouvelle préparation et suivre le régime de la laurea en droit, ou es lettres, ou es sciences, ou en médecine, qu'on obtient après quatre, cinq ou six ans.
Quand elle aura résisté à ces manipulations successives, elle n'aura plus à résoudre qu'une seule question, la plus difficile de toutes, il est vrai, surtout en Italie : étant donné un homme qui sait exactement ce que sont réputés savoir une multitude d'hommes plus âgés, plus hardis et tout autant protégés, conquérir une place qu'ils ont tous demandée avant lui. Et l'on verra ces ambitions, de toutes parts heurtées et repoussées, se rabattre sur les plus humbles emplois de l'État. Des faits stupé-
fiants se produiront. Le ministre des postes, par exemple, annoncera qu'il ouvre un concours pour soixante places d'employés subalternes, et onze mille candidats se présenteront, dont plus de deux cents munis de diplômes universitaires, et qui voudraient être facteurs * !
Si Ton veut se rendre compte de l'esprit de cet enseignement secondaire en Italie, c'est surtout dans les compositions italiennes imposées aux épreuves de licence qu'on devra le chercher. Je me suis procuré un certain nombre de sujets donnés récemment soit dans les gymnases, soit dans les lycées. Dans le premier cas, le choix est fait par une commission de professeurs, et peut se trouver différent ici et là; dans le second, il est fait pour tous les lycées par le ministre de l'instruction publique et envoyé par dépêche, le matin même de l'examen, d'une extrémité à l'autre de l'Italie. L'observation n'est pas sans utilité, comme on va le voir.
Parmi ces sujets, il en est évidemment un grand nombre qui n'ont aucune allure poli-