A. L. Barye
La famille de Rude et ses premières anne'es. — Impressions d'enfance. — Un bataillon scolaire en 1792 : Royal-Bonbon. ■ — La vocation et l’entrée à V Académie. — ■ François Devosge, le premier maître de Rude. — Ses protecteurs Fre'miet et Monnier.
Voulez-vous avoir d’un coup d’œil une sorte de vision anticipée de toute la carrière artistique de Rude? Arrêtez-vous en face de la Chambre des députés, et regardez le bas-relief qui orne le côté droit de la façade, Prométhée animant les Arts. Sans doute, il serait puéril de prêter à Rude, qui l’a sculpté en 1 83 5 , l’intention d’en faire un résumé symbolique de sa destinée, mais, pour peu que l’on connaisse les détails de sa vie, certains rapprochements s’imposent d’eux-mêmes. Cet enfant qui martèle une cuirasse et, d’un geste si décidé, brandit le marteau comme une arme, n’est-ce pas Rude à Page où, petit forgeron, apprenti poêlier, ii tirait le soufflet ou battait le fer rouge dans la forge paternelle? Il faudrait n’avoir jamais vu le buste de Rude par Cabet, buste qui décore sa tombe au cimetière Montparnasse, pour n’être pas tenté de le reconnaître dans ce beau vieillard au front puissamment modelé, à la longue barbe de fleuve, couronné de cheveux blancs qui s’échappent de sa calotte de velours; il prend des mesures avec un compas sur un plan déplié devant lui ; c’est un Michel-Ange ou quelque autre grand artiste de la Renaissance; mais il rappelle aussi ce Claux Sluter, « l’ymaigier» des ducs de Bourgogne, ou son grand émule bourguignon, l’auteur du Départ des Volontaires. Est-ce une obsession ? La jeune femme qui joue de la lyre et semble invoquer le dieu des Arts ressemble étonnamment à Sophie Frémiet, la femme de Rude, qui nous a laissé d’elle-même un admirable portrait, aujourd’hui placé au musée de Dijon; comment ne pas se rappeler qu’elle était excellente musicienne et que le vieux sculpteur, quand il
FRANCE
SCULPTEURS
LES ARTISTES CELEBRES
pétrissait la glaise ou modelait la cire, aimait à lui entendre jouer ses airs favoris ? Le Milon de Crotone qui symbolise la sculpture évoque l’image d’une des constantes admirations de Rude, de Pierre Puget, le plus grand de ses ancêtres artistiques de France, et l’artiste dut regretter de ne pouvoir faire entrer Nicolas Poussin dans son cadre trop étroit, car il ne sépara jamais dans son culte passionné autant que raisonné le grand peintre du grand statuaire.
Voilà donc toute sa vie dans ce cadre exigu : ce qu’il lit, ce qu’il aima, ce qu’il admira. Une vie idéale, sans aucun doute, car le modeste ouvrier n’était pas de ceux qui inscrivent furtivement leur nom sous le bouclier de la déesse; il semblait avoir adopté la devise de Descartes : vivre caché ; seulement, il eut ce rare bonheur de réaliser l’idéal qu’il avait rêvé. Il était homme à ne s’étonner ni de l’oubli, ni de la gloire. A vrai dire, il n’eut pas à souffrir, malgré bien des déboires, du dédain de ses contemporains, ni à se consoler par le mot orgueilleux : Moi et les Muses, car il eut toujours des admirateurs dignes de lui. Pourtant la renommée vint lentement, et aujourd’hui encore sa gloire est loin d'atteindre son apogée ; si son nom est populaire, il n’est pas moins vrai que son œuvre est peu connu. Faisons brièvement la statistique de ses admirateurs ; la foule choisit d’abord le chef-d’œuvre, et, par une sorte d’instinct et de divination, adopte immédiatement le Départ des Volontaires ; pour elle, Rude sera toujours le sculpteur barbu et trapu, le terrible tailleur de pierre qui a donné à la Marseillaise de l’Arc de triomphe l’essor victorieux, l’aspect surhumain, le cri héroïque : « Aux armes, citoyens! » Pour le Parisien d’instruction moyenne, il est aussi l’auteur du Pécheur napolitain., du Mercure rattachant ses talonnières , de la Jeanne d'Arc écoutant ses voix, qui ornent aujourd’hui la salle du Louvre à laquelle on a donné, avec tant de raison et de justice, le nom de Rude; ces œuvres ont trop occupé et passionné la critique pour qu’on les ignore. On connaît encore généralement le Maréchal Ney , du carrefour de l’Observatoire, et le Tombeau de Cavaignac , du cimetière Montmartre, mais beaucoup moins le Baptême du Christ , caché dans l’obscurité d'une chapelle latérale de la Madeleine, et le Calvaire de Saint-Vincent-de-Paul. Le Louis XIII enfant serait sans doute aussi populaire que le Henri IV de Bosio, mais il n’a point été reproduit, et il faut aller jusqu’au château de Dampierre pour contempler ce chef-d’œuvre de grâce et d’élégance ; il n’a fait qu’une courte apparition à Paris, lors de l’Exposition d’Alsace-Lorraine.
FRANÇOIS RUDE
Seuls les artistes et les critiques d’art connaissent bien les trésors que possède Dijon : YHébé jouant avec l’aigle de Jupiter , le « testament artistique » de Rude; l’Amour dominateur , égal pour l’exécution et supérieur par la profondeur poétique de la pensée au Petit pêcheur ; enfin, le Napoléon de Fixin, si saisissant dans son isolement. Quant aux œuvres de Belgique, qui représentent douze années fécondes de la vie de Rude, personne en France ne semblait s’en souvenir, avant que la revue l’Art , à notre prière, en publiât des reproductions; les éléments eux-mêmes, la flamme et la pluie, semblaient conspirer avec l’ignorance et l’incuriosité pour les rejeter dans un oubli immérité, ou plutôt pour les anéantir.
Tout va changer, tout change déjà. En attendant que cet homme de Plutarque trouve son historien définitif, ce qui pourrait tarder longtemps encore, nous avons à cœur de commencer cette brève étude de sa vie et de son œuvre par un plaidoyer. Dijon vient d’élever une statue à Rude ; ce n’est qu’un commencement, et peut-être même a-t-on commencé par la fin. Il ne faut pas qu’au lendemain des discours officiels de l’inauguration, l’apothéose se termine en fumée derrière la toile. Rien ne sèche si vite qu’une larme, disaient les anciens; rien ne refroidit plus vile l’enthousiasme qu’une statue, car, en la voyant se dresser majestueuse à l’entrée de la ville, on croit trop aisément avoir payé sa dette. Angers a son musée David : Dijon nous doit et se doit à elle-même un musée Rude. L’Athènes bourguignonne, comme on l’appelait au xvie siècle, n’a jamais été ingrate pour son grand sculpteur, et ce n’est point à elle qu’on peut appliquer le triste proverbe : « Nul n’est prophète en son pays. » Les Dijonnais doivent tenir à honneur de se montrer fidèles à leurs propres traditions : en 1847, un conseil municipal bien inspiré décida qu’une somme de 3o,ooo francs serait remise à Rude afin qu’il exécutât pour sa ville natale un groupe de marbre dont on le laissait libre de choisir le sujet et les dimensions. Ce témoignage d’estime alla au cœur de Rude, qui fit avec amour, en songeant à ses compatriotes, le groupe d 'Hébé jouant avec l'aigle de Jupiter : « J’avais toujours désiré d’avoir une figure de femme nue à exécuter, disait-il; je veux que celle-ci soit mon testament artistique. » Qu’on se hâte; il faut compléter par de bons moulages la précieuse collection que le musée possède déjà; il faut aussi rassembler les dessins et les maquettes dispersés et faire appel à la libéralité des possesseurs actuels, appel qui sera — j’ai des raisons pour l’affirmer — entendu et bien accueilli. Que l’on songe à tant d'œuvres
LES ARTISTES CELEBRES
perdues sans retour ou sérieusement endommagées, comme nous aurons occasion de le dire, ou même qu’on médite simplement ce trait : à l’église Saint-Gervais, à deux pas du Louvre, reléguée au vestiaire, souillée de toiles d’araignées, les doigts brisés par l’éteignoir qu’y appuie un irrévérencieux sacristain, j’ai vu de mes yeux une Vierge immaculée , qui date de l’année même du Mercure , et qu’a remplacée dans la chapelle qui la reçut primitivement une superbe Sainte Philomène du quartier Saint-Sulpice! Ignorance, direz-vous; nullement. Car le socle porte l’inscription suivante : Vierge immaculée , par François Rude , donnée à l’église Saint-Gervais par la ville de Paris. Le nom de Rude et le sentiment de la reconnaissance auraient dû la sauver de cet affront. Que Rude ait maintenant sa statue, rien de mieux; mais la collection complète de ses œuvres rassemblées au rez-de-chaussée du vieux palais des ducs de Bourgogne, non loin des fameux tombeaux que pas un étranger n’oublie de visiter en passant à Dijon, tout près de cette Ecole des Beaux-Arts dont il est, avec Prud’hon, la gloire la plus éclatante, quel hommage plus digne de lui et quel immense service à rendre aux artistes, aux critiques, à l’art et à son histoire !
Rude est né dans une de ces vieilles rues qui donnent à Dijon un caractère si pittoresque, mais disparaissent peu à peu, rectifiées par le cordeau moderne ou détruites pour cause d’embellissement ou d’assainissement. Etroite, tortueuse, bordée de vieilles maisons aux sculptures délabrées, tantôt les ogives du moyen-âge, tantôt les élégantes fenêtres de la Renaissance, la rue Petite-Poissonnerie, aujourd’hui rue François- Rude , en plein quartier populaire, entre le marché couvert et la principale entrée de la ville, aura bientôt le même sort. Une maison, qui date du siècle dernier, est ornée à sa façade d’un buste de Rude érigé par ses amis : c’est là qu’il naquit le 4 janvier 1784. Là, se trouve un petit café dont le nom, conservé par la tradition, en dit long sur les habitudes du quartier et les rapports de voisinage de ses habitants; on l’appelle le Racontage. Le père du sculpteur, Antoine Rude, était poêlier ; il avait voyagé en Allemagne et en avait rapporté à Dijon la spécialité, comme disent les industriels, des cheminées à la prussienne. Son industrie prospérait, et il s’était fait construire cette maison qui devait être vendue, à sa mort, bien au-dessous de sa valeur. Le « maître poêlier », ainsi qu’on le désigne quelquefois, avait épousé, le 11 mai 1781, Claudine Bourlier, d’une famille de cultivateurs d’Arc- sur -Tille ; comme témoins du