‹ A. L. BaryeChapitre 2 sur 76 · MAISON OÙ EST NÉ FRANÇOIS RUDE · texte numérisé non relu

MAISON OÙ EST NÉ FRANÇOIS RUDE

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mariage, notons un chaudronnier, un boucher et un menuisier. De ce mariage naquirent neuf enfants : cinq hiles et quatre garçons; François était l’aîné des garçons, Françoise et Catherine étaient ses aînées. Il est difficile de savoir aujourd’hui si le père ou la mère de Rude, ouvriers laborieux, avaient dans l’âme, je ne dis pas les goûts artistiques (la rude besogne journalière ne leur permettait guère de le savoir eux-mêmes), mais un instinct ou un pressentiment de l’art : un balcon de fer forgé, portant en médaillon les initiales A. R. et le millésime 1792, est le seul témoin qui nous reste de l’habileté du forgeron-poêlier. Encore vaut-il mieux noter ce détail que de s’évertuer à prouver, à la manière de Moreau de Tours, que le génie est une névrose : le père de Rude est mort d’une attaque d’apoplexie, c’est à ses yeux un argument en faveur de sa thèse.

Pourtant la théorie de l’hérédité et de l’atavisme est loin d’être en défaut quand il s’agit de Rude ; Bourguignon, il l’est jusqu’aux moelles, ardent et discipliné, ferme dans ses jugements, inébranlable dans ses convictions, aimant avant tout le bon sens, la clarté; peu rêveur, et possédant, pour faire passer son idéal dans la réalité, une puissance de travail qu’aucune tâche n’effraye, qu’aucune difficulté ne déconcerte. Le Bourguignon n’est pas pessimiste ; il accepte joyeusement l’épreuve de la vie parce qu’il se sent la force de dominer le mauvais sort ou de le narguer par son entrain et ses chansons. Nous ne sommes pas seulement dans le pays des esprits robustes et laborieux, de la grande et majestueuse éloquence des Bossuet et des Buffon ; n’oublions pas La Monnoye et Piron, qui ont bien le goût du terroir. Toutes ces qualités de souplesse et de force, de sérieux et de gaieté, de familiarité et de grandeur, nous en retrouverons la marque dans notre sculpteur ; ailleurs incompatibles, elles s’associent naturellement chez les représentants les plus complets de cette forte race. Le père de Rude les possédait à sa manière, car les qualités d’une race se retrouvent à tous les degrés de la hiérarchie sociale ; intelligent et laborieux ouvrier, cœur ardent et passionné, républicain convaincu ou plutôt révolutionnaire farouche, il était fier de ses mains calleuses, de son tablier de cuir de forgeron, mais aussi de son grade de canonnier à cheval et de son rôle très actif dans toutes les manifestations populaires. Il était sans doute de ceux qui renversèrent la statue de Louis XIV sur la place d’ Armes, et peut-être de ceux qui guillotinèrent le pape — - en effigie — - sur la place du Morimont, car il fut inquiété lors de la réaction de thermidor et contraint de rendre son fusil. Son jeune

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fils avait déjà si bien profité de ses leçons et de ses exemples quïl refusa net de rendre le sien, le démonta, et mente le cacha si bien qu’il ne put jamais, dans la suite, en rassembler les morceaux. Il est à croire que son père ne le gronda pas bien fort de cet entêtement précoce qui pouvait être dangereux.

C’est donc en pleine effervescence populaire que Rude passa ses premières années. Il grandit au milieu des émeutes, au bruit du canon d’alarmes et du canon qu’il crut souvent entendre gronder à la frontière. Le futur auteur du Départ des Volontaires put voir partir les volontaires de 1792 et reçut, dès le berceau, l’ineffaçable impression de l’éducation la plus républicaine et la plus patriotique qui fut jamais. Tout petit, il prenait part aux manœuvres, très fier de revenir, s’il était trop fatigué, sur le pommeau de la selle paternelle, ou, durement cahoté, sur l’affût d’un canon. Quelle fête pour lui que ce bruit de tambours, ces cris de la foule, cet enthousiasme populaire qui faisait vibrer ses nerfs et bouillonner sa tête! Le dimanche, on le voyait attentif à ces brûlantes improvisations qu’un vrai patriote, un bon citoyen, prédicateur révolutionnaire improvisé, jetait à la foule électrisée du haut de la chaire de Saint-Michel. Rude n’oublia jamais ces vêpres laïques et ses juvéniles transports. Il n’avait que huit ans et ne mesurait pas encore la taille requise quand son père l’enrôla dans un bataillon scolaire du temps, que le peuple avait baptisé le régiment de Royal-Bonbon ; en temps de révolution on avance vite et les années comptent double. La fierté paternelle se délectait à le voir en pimpant costume, moitié garde-française, moitié garde nationale, longues guêtres noires, culotte blanche très courte, habit bleu échancré à pans renversés, tricorne sur l’oreille, grand sabre au côté, l’air fier et martial, évoluer sur la scène du théâtre, avec son bataillon, autour du buste de Robespierre ou de Marat, aux cris mille fois répétés de Vive la Nation! '

Le jeune soldat se prenait fort au sérieux et savait, au besoin, faire respecter son uniforme. Son oncle l’avait un jour emmené à Saint-Seine-

1. Ces de'tails et beaucoup de ceux qui vont suivre nous ont été conservés dans un livre extrêmement précieux qui parut en 1 856 chez Dentu, sans nom d’auteur. Il est intitulé : Rude, sa vie, ses œuvres, son enseignement. L’auteur, qui a puisé aux sources, qui a connu Rude et interrogé sa famille, nous permet de donner son nom : c’est M. Maximin Legrand. Rude négligeait parfois de signer ses œuvres. « La postérité, disait-il, y mettra mon nom si elle les juge dignes de l’occuper. » Qu’il nous soit permis d’appliquer cette parole trop modeste au livre de M. Legrand: la postérité n’aura garde d’oublier son nom.

sur-Vingeanne, village situé à neuf lieues de Dijon, et l’enfant avait voulu que son sabre fût du voyage. A l’auberge où ils descendirent, un barbier railleur s’avisa de décocher des plaisanteries à Rude au sujet de ce grand sabre auquel il semblait qu’on l’eût attaché. Indigné, furieux, bien résolu à ne pas laisser insulter Royal-Bonbon en sa personne, le soldat imberbe provoque en duel l’impertinent. On choisit le lieu, on fixe l’heure, on se battra dès l’aube du jour, le sabre est l’arme choisie. Rude, fort de son droit et sûr de son courage, eût dormi comme Condé la veille d’une bataille, mais une inquiétude lui revenait obstinément à l’esprit et le tenait éveillé : son sabre n’était pas aiguisé! Bien avant l’aube, alors que tous dormaient dans l’auberge, il se lève, descend à pas de loup dans la cour où, la veille, il avait avisé une meule ; l’acier grince sur le grès, et grince d’autant plus que la meule n’ayant pas de manivelle il fallait la lancer d’une main, tandis que l’autre appuyait le plat du sabre. A ce bruit particulier et fort insolite à pareille heure, les gens s’éveillent, mettent le nez aux fenêtres, qui s’ouvrent successivement; nouvelles railleries et nouveaux quolibets. On court chercher l’adversaire, mais le lâche refuse de se battre et offre ironiquement des excuses. Pour le coup, Rude n’y tient plus ; exaspéré, hors de lui, il quitte l’auberge, prend ses jambes à son cou, fait d’une traite et sous un soleil brûlant, sans boire ni manger, les neuf lieues qui le séparent de Dijon. C’est déjà l’homme qui, beaucoup plus tard, à la révolution de Février, menacé d’être appréhendé au corps par un agent de police qui a deux fois sa taille, et se permet non seulement de l’arrêter, mais de lui manquer de respect, saisit le géant à bras le corps, le porte prestement au poste voisin, où il le dépose en criant : « Drôle, vous ne savez pas à qui vous parlez ; je suis le sculpteur Rude! » Il y eut toujours chez Rude du soldat et de l’ouvrier ; il aima toujours l’outil et le panache; il lisait avec le même enthousiasme les récits de batailles de l’Iliade et les exploits épiques de Victoires et Conquêtes des Français. Ses appréciations littéraires étaient courtes mais expressives : « Quels hommes! quels hommes ! s’écriait-il alors; fumons une bonne pipe! » Puis, l’imagination échauffée, il reprenait l’ébauchoir. Un jour qu’il se promenait, en veston et en pantoufles, dans les rues de Dijon, sa flânerie le conduisit auprès d’un tailleur de pierre qui creusait une auge dans la pierre dure, s’y prenait mal et pestait tantôt contre la pierre, tantôt contre les outils. Rude se permit de lui donner quelques conseils : « Je voudrais vous y voir, bourgeois », dit l’ouvrier très vexé.

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Tranquillement, Rude s’empare des outils, fait voler la pierre en éclats avec une vigueur et une adresse qui font ouvrir de grands yeux au tailleur de pierre : « Ma foi, bourgeois, vous êtes mon maître! » s’écrie-t-il émerveillé et sans se douter que les plus illustres tailleurs de marbre de l’Ecole française peuvent en dire autant.

Soldat, forgeron, voilà une existence bien remplie et qui semble peu faite pour diriger l’esprit aux études et à l’art. Ce n’était pas d’ailleurs Antoine Rude qui pouvait deviner et encourager la vocation de son fils : il avait besoin de l’enfant pour la forge ; c’était l’aîné de ses garçons et il se promettait bien d’en faire un bon ouvrier comme lui ; d’ailleurs il avait, en vrai démocrate, des idées peu bienveillantes à l’endroit des artistes et des messieurs ; s’il ne les haïssait pas, il s’en méfiait; peut-être était-il hanté par le proverbe : gueux comme un peintre. Lors même qu’il consentit, à force de supplications, à laisser son fils fréquenter l'Académie, il lui fit jurer ses grands dieux que ce n’était pas dans l’intention coupable de faire un artiste. Raille ou blâme qui voudra ce père sensé et prévoyant; il ne veut pas exposer son fils à devenir un déclassé, il fait tout son possible pour le décider à prendre le métier paternel et peut-être, au fond de lui-même, songe-t-il à sa santé qui l’inquiète et à ses filles qui auront besoin d’un aîné qui leur serve de père, quand il viendra à manquer, comme on dit en Bourgogne. Il ne fallait donc rien moins qu’un accident et une sorte de coup d’Etat pour que la vocation de Rude se dessinât et qu’il lui fût permis de la suivre.

Cet accident si heureux pour l’art fut une brûlure au pied produite par la chute d’un morceau de fer rouge. La blessure fut grave, la convalescence longue, et pendant ses loisirs forcés l’enfant, en quête de distractions, se rendit à une distribution des prix de l’Ecole des Beaux-Arts qu’on appelait alors Y Académie. Qu’on ne sait guère quand on prononce ces harangues si souvent banales ou ampoulées, qu’on appelle des discours de distribution de prix, quelle influence peut avoir une idée, une simple phrase sur une âme neuve et enthousiaste! Il est vrai qu’à cette époque les âmes étaient montées à un fier diapason et ces grands mots de gloire et de patrie, d’art et de génie, qui nous semblent sonner si creux dans certaines déclamations du temps parce que nous les entendons d’une oreille vieillie et d’un cœur refroidi, ces mots remuaient profondément le cœur et le cerveau de Rude, qui se dit à lui-même : « Et moi aussi je veux être un artiste! » Que valait cette harangue qui

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