P R I A M AUX PIEDS D ACHILLE
LES ARTISTES CELEBRES
passa des courroies. Et il l’attacha derrière le char, laissant traîner la tête. Puis, déposant les armes illustres dans le char, il y monta lui-même et il fouetta les chevaux qui s’élancèrent avec ardeur. » Les chevaux sont dignes de celui qui les dirige : ils sont encore au repos, mais comme ils frémissent d’impatience sur leurs jarrets pliés, comme leurs crinières se hérissent et comme leurs naseaux semblent fumer du courroux de leur maître! Rude possède au plus point le secret de simplifier sans appauvrir et de mettre en pleine lumière les traits essentiels et expressifs. Ici, comme en tant d’autres oeuvres, c’est le mouvement commençant qui l’intéresse : Achille a déjà un pied sur le char qui s’élance et que l’imagination du spectateur, ainsi mise en branle, accompagne autour des remparts dans le tourbillon de poussière qu’il va soulever au milieu des cris lugubres des vaincus et des acclamations triomphales des vainqueurs.
Certes le bas-relief qui représente Priant aux pieds d’Achille offre aussi de grandes beautés, mais comment égaler ici la pathétique grandeur et la divine beauté du texte d’Homère? Rude accepte la lutte et soutient la comparaison : c’est le plus grand éloge qu’on en puisse faire. C’est la nuit, comme en témoigne la lampe qui éclaire la scène; Achille vient de prendre un triste repas en songeant à Patrocle; la table est encore devant lui et ses compagnons silencieux se tiennent un peu à l’écart, respectant sa douleur inconsolable. « Et le grand Priamos entra et s’approchant, il entoura de ses bras les genoux d’Akhilleus et il baisa les mains terribles et meurtrières qui lui avaient tué tant de fils. « Souviens-toi de ton père, ô Akhilleus égal aux dieux! Il est de mon âge et sur le seuil fatal de la vieillesse. » Le divin Akhilleus, s’étant rassasié de larmes, sentit sa douleur s’apaiser dans sa poitrine et il se leva de son siège; et plein de pitié pour cette tête et cette barbe blanches, il releva le vieillard de sa main. » Ainsi se termine par une sorte d’apothéose morale le cycle parcouru par le sculpteur à la suite d’Homère; son héros mérite enfin, par sa magnanimité, le nom d’égal aux dieux que le poète lui donne tant de fois. Debout, presque entièrement nu, semblable non plus au dieu Mars, mais à un Apollon dont toutes les fibres tressailleraient des douleurs humaines, il s’attendrit au souvenir de son vieux père et promet au vieillard de lui rendre le corps d’Hector, qu'il outrageait tout à l’heure si cruellement; ses compagnons contemplent en silence ce grandiose et touchant spectacle : « Respecte les dieux, Akhilleus, et te souvenant de ton père, aie pitié de moi, qui suis plus malheureux que lui,
FRANÇOIS RUDE
car j’ai pu, ce qu’aucun homme n’a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a tué mes enfants! »
A cette incomplète description des oeuvres de Rude en Belgique, suffisante pourtant, je l’espère, pour en donner une idée exacte et caractériser une importante période des travaux de Rude et une phase de son évolution artistique, je n’ajouterai qu’un mot : traduire en marbre l’épopée homérique, n’était-ce pas une excellente préparation à cette épopée en pierre qu’on appelle le Départ des Volontaires de 7792 ? Les héros de la Révolution ont la grandeur épique des héros d’Homère, et Rude avait senti, lutté avec eux, vécu de leur vie; toute sa jeunesse l’avait imprégné de leur pensée et de leur héroïsme. Quand il revint en France, en 1827, il avait réalisé cette triple tâche : désapprendre les errements d’école et les procédés surannés; acquérir une incomparable habileté de main et une merveilleuse facilité d’exécution par un labeur acharné; pénétrer plus profondément qu’aucun sculpteur de son temps et dans la science de l’antiquité et dans les secrets de la nature. Il était mûr pour les grandes œuvres définitives; il avait la tête épique et se sentait de force à tailler dans la pierre le chef-d’œuvre de la sculpture moderne.