‹ A. L. BaryeChapitre 14 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L’Arc de triomphe. — Intrigues et injustices. — Projets primitifs pour les quatre basreliefs et le couronnement. — L’Armée française revenant d’Égypte (1829). — Le Départ des Volontaires de la République en 17g 2 ( 1 836). — Examen des critiques de David d’Angers.

« Les Français n’ont pas la tête épique », disait Voltaire, et il le prouvait par la Henriade. Peut-être eût-il changé d’avis en face des l’épopée en pierre de l’Arc de triomphe : le Départ des Volontaires de 1702 est le véritable poème épique de la France. J’aime à me représenter Rude en face de cette montagne de pierres, de cet arc colossal, le jour où la Restauration le chargea de le décorer. Il était en pleine possession de son génie et pouvait dire comme Puget : le marbre tremble devant moi ! Certes il dut tressaillir d’une noble joie, car cette épopée qu’il allait écrire en pierre il l’avait vécue, elle avait été toute sa jeunesse, toute sa passion, tout son être. Ce n’était plus l’humble atelier des Lorraines ni le modeste fragment de marbre du buste de Lapeyrouse, mais une sorte d’atelier national, mais des blocs gigantesques, et la France tout entière attentive à l’enfantement de la grande œuvre attendue. Le combattant de Juillet pouvait-il supposer que la Révolution qu’il avait contribué les armes à la main à faire triompher le dépouillerait, et que son admirateur M. Thiers, devenu ministre, lui enlèverait d’abord la moitié du monument, puis la moitié de la part encore belle qui lui restait? M. Thiers fut sans doute son Mécène, mais un Mécène constitutionnel assailli par les intrigues de cour, violenté par les opportunités et les importunités parlementaires, enchaîné par les nécessités du budget. Il semble qu’il ait regretté plus tard sa faiblesse : « Je vais être renversé, disait-il un jour au sculpteur, je fais comme c’est l’usage mon testament : que voulez-vous que je vous lègue ? » Rude répondit qu’il avait des travaux en cours d’exécution et M. Thiers lui fit obtenir la statue du Maréchal de Saxe pour le musée de Versailles. Une autre fois, dans son atelier, il lui disait: « Je n’ai point su vous faire obtenir ce que j’aurais désiré ; il me reste sur le budget du ministère une mission à donner; la voulez-vous? Vous ne connaissez pas l’Italie et vous êtes

FRANÇOIS RUDE

grand prix : vous ferez un beau voyage à Rome. » Rude se contenta de remercier : désintéressement sans doute, mais peut-être aussi sentiment persistant et vivace d’une injustice subie et d’une fierté blessée. Émietter les commandes au détriment de l’unité de l’œuvre, c’est un abus qui ne finira jamais, mais les ministres ne trouvent que trop facilement des excuses dans les rivalités des artistes : Etex n’était certes pas un artiste vulgaire, bien qu’infiniment au-dessous de Rude, et son livre ' nous révèle naïvement une absence totale de remords, car il y déclare que « son travail était le plus en rapport avec le style et le caractère de l’architecture du monument » et que « M. Huyot, l’architecte qui a fait ce qu’il y a de plus beau à l’Arc de l’Etoile, ne se gênait pas pour soutenir devant ses confrères de l’Institut que ses deux groupes étaient mieux que les deux autres comme sculpture monumentale ». Or, c’était précisément Etex que M. Thiers consultait sur les esquisses de ses rivaux : « M. Thiers voulut bien m’appeler un matin au ministère pour me demander mon avis sur les esquisses des différents morceaux de sculpture de l’Arc de l’Etoile. Sur la première, je répondis : « Très bien! » sur la seconde je fis la même réponse. M. Thiers n’était pas content de moi ! » Mais Etex était fort content de cette appréciation sommaire, une vraie trouvaille. Nous verrons bientôt que David d’Angers s’est chargé de motiver et de commenter le « très bien ! » d’Etex.

On ignore généralement que Rude a laissé des dessins et fait de nombreuses esquisses aujourd’hui perdues et dispersées pour toute la décoration de l’Arc de triomphe. Cabet a donné au Louvre les cinq grands dessins des quatre bas-reliefs des pieds-droits et du couronnement; ils se trouvent aujourd’hui dans la salle des encadrements, au troisième étage, et les cartons qui les renferment sont trop rarement ouverts, car il faut faire pour les y découvrir de longs voyages à travers d’obscurs corridors. Le premier dessin est précisément le Départ des Volontaires , non pas tel qu’il a été exécuté, ni même tel que nous le représente la grande maquette du musée de Dijon : c’était en premier lieu une simple allégorie de la guerre, une femme en fureur, coiffée de serpents, appelant aux armes les combattants, tandis qu’un cavalier prêt à sauter sur son cheval s’élançait à sa suite et à l’ombre de ses ailes déployées. Il n’est donc resté de la composition primitive que la Marseillaise , qui domine le groupe et montre la frontière envahie. Le i. A. Etex, les Souvenirs d’un artiste, p. 201 et 210.

LES ARTISTES CELEBRES

Retour devait faire pendant au Départ : c’est la retraite de Russie ; les soldats exténués et mutilés jonchent la plaine et teignent de leur sang l’interminable linceul de neige. Le guerrier du premier groupe qui avait conduit les volontaires à l’ennemi revient vieilli, aveugle comme Bélisaire, un bandeau sur les yeux; la déroute ramène désespérément les bataillons héroïques trahis par le sort, vaincus par l’hiver, non par l’ennemi ; les loups affamés rôdent autour des héros; l’hiver domine le groupe, enveloppé de peau d’ours, le front chauve, le regard livide, assis sur un glacier : le drame est saisissant. Après la Bérésina et la retraite, voici la Résistance, la France envahie, épuisée, luttant contre l’envahisseur à l’heure suprême où tout est perdu fors l’honneur. Les héros des grandes guerres sont morts, la garde est tombée à Waterloo, mais ils ont laissé des fils dignes de leurs pères et de leurs aînés, derniers défenseurs du sol sacré qui se groupent autour de l'autel de la Patrie, prêts à vendre chèrement leur vie, l’éclair aux yeux, la haine au cœur. Le quatrième bas-relief devait représenter la Paix agitant un rameau d’olivier et faisant rentrer d’un signe les épées dans les fourreaux. Le laboureur accouple ses bœufs ; l’agriculteur reprend ses travaux paisibles; le matelot roule des cordages et le commerce transporte des ballots. L’idylle succède aux scènes tragiques, mais l’idylle héroïque, car les grandes secousses et les terribles drames ont élevé à la hauteur de l’épopée tous ces paysans et ces boutiquiers qui ont présenté leur poitrine à la mitraille et gardent au front et dans les yeux comme un reflet de la fournaise de Wagram et de Waterloo.

Quel merveilleux ensemble c’eût été ! Rude disait qu’en sculpture l’exécution est tout et que les conceptions les plus poétiques ne sont rien tant qu’une main puissante et sûre ne les a pas traduites en marbre ou en pierre, aussi ces superbes esquisses augmenteraient-elles nos regrets plus qu’elles ne relèveraient sa gloire, si le groupe du Départ n’était sous nos yeux et ne nous apprenait quelles formes admirables eussent revêtues ces vigoureuses ébauches. Depuis un demi-siècle bien des essais ont été faits pour donner un couronnement à l’Arc de triomphe, mais toujours en vain : il semble que la pierre elle-même proteste et proclame que Rude seul était capable d’achever l’œuvre. Il demandait au gouvernement de Juillet de bâtir sur la plate-forme une maison-atelier, afin de faire sur place les modèles des figures qui seraient ensuite coulées en bronze ; il rêvait de placer sur cette plate-forme Y Apothéose de Napoléon foulant un hémisphère

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