MERCURE RATTACHANT SES T A L 0 N N I È R E S
(Musée du Louvre.)
LES ARTISTES CELEBRES
col nu, drapé largement dans un manteau ; l’année suivante, celui du connétable de Luynes, pour le château de Dampierre ; en 1843, les bustes du docteur Mercier, de Dijon, et de Mme Noisot ; en 1848, celui de sa nièce, Mme Gabet, née Martine Vanderhaert, et le buste de Pagnerre, l’éditeur, destiné à son tombeau. La même année il exécutait le second buste de Devosge pour le musée de Dijon, et une reproduction en marbre de la tête et du torse de Jésus crucifié du Calvaire de Saint- Vincent-de-Paul.
Cette dernière œuvre fut entreprise pour utiliser un bloc de Paros que le sculpteur possédait depuis longtemps. Du bloc de marbre de Carrare qui lui fut donné en 1828 pour le buste de Lapeyrouse, il lui était resté un morceau triangulaire, irrégulier, dont il tira en 1 8 3 3 une des plus belles créations de la sculpture moderne. « Qu’en fera, dit-il, mon ciseau? Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?» L’esprit souffle où il veut : il sera le Petit Pêcheur napolitain jouant avec une tortue. Oui, l’esprit, dans le sens latin du mot, le souffle créateur, l’inspiration poétique ; le sujet en lui-même n’était pas nouveau, et Duret par un curieux hasard s’était rencontré avec Rude la même année pour le traiter. Seulement, l’œuvre de Duret est oubliée comme les neiges d’antan, et celle de Rude, tirée d’un morceau de "marbre de rebut, rayonne encore sur la sculpture française et marque une date inoubliable.
Le Pêcheur accomplit un miracle momentané : il mit un jour d’accord les classiques et les romantiques, qui cessèrent un instant de se disputer pour se le disputer et le revendiquer chacun pour son école. Les classiques admiraient la forme impeccable, la pureté des lignes, l’absence de toute exagération dans les mouvements et dans l’expression, le charme et la sérénité de l’ensemble. Les romantiques se prévalaient du sujet essentiellement moderne, étranger a tout souvenir mythologique, et insistaient sur les côtés pittoresques, la couleur locale, le bonnet, l’amulette. Les bons esprits, qui se doutaient déjà qu’il y a du romantisme chez les classiques, et le public étranger aux querelles d’école, qui n’a que sa place au parterre et porte souvent des jugements sans appel, applaudissaient. Pour Ch. Lenormant, le Jeune Pêcheur est « une démonstration par les faits de la marche que les anciens ont suivie dans l’art; » poulies auteurs du Salon de 1 833 , Serison et Galbaccio, c’est surtout « un démenti formel donné aux règles académiques prescrivant le grec et le romain comme remède au mauvais goût qui triomphe. » Ils ajoutaient
FRANÇOIS RUDE
que, par ce mauvais goût qui triomphe, il faut entendre « le métier mis après la pensée, le génie avant la routine ». Il ne faudrait pas croire d’ailleurs qu’il n’y eût pas de note discordante dans ce concert presque
unanime d’admiration ; Gustave Planche écrivait dans son Salon de 1 83 i : « Un Jeune Pêcheur napolitain , de M. Rude, n’a guère de nouveau et d’original que son bonnet et ses dents qu’il montre ; du reste, la figure elle-même est d'un choix malheureux; le torse et les membres sont lourdement exécutés; où M. Rude a-t-il vu de pareils pêcheurs, si
JEUNE PECHEUR NAPOLITAIN JOUANT AVEC UNE TORTUE. (Musée du Louvre.)
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simplement vêtus? Un bonnet sans chemise, plaisant accoutrement! Pourquoi pas des haillons ? Pour Dieu ! si vous voulez à toute force du nu, et rien que du nu, restez dans la mythologie, vivez sur le héros, et ne touchez pas à l’humanité ! » La mythologie, Rude la comprenait mieux que son critique, qui d’ailleurs, quelques années plus tard, voulait bien convenir que, « dans le style simple et tempéré, le Pêcheur est un morceau remarquable. » La première fois que Rude vit la mer bleue , il s’écriait avec enthousiasme: « Tenez, ne sont-ce pas là les coursiers de Neptune qui accourent ainsi blancs d’écume à la surface des flots ? Et ne voyez-vous point passer là-bas le char d’Amphitrite ? » Gustave Planche voyait-il tant de choses dans un flot qui moutonne ? Mais surtout, dans la baie de Naples, le sculpteur, remarquant un pêcheur assis sur sa barque, les jambes pendantes et battant l’eau de ses pieds nus, eut un mot charmant de naïveté et de profonde satisfaction : « Voyez donc ; il est coiffé comme le mien ! » La nature semblait imiter l’art et vengeait le sculpteur.
Le charme qui se dégage de cette délicieuse flgure ne s’analyse pas ; bornons-nous donc à une description sommaire. Le petit pêcheur est assis sur son filet, le corps plié en deux ; sa tête est coiffée d’un bonnet de laine légèrement penché sur l’oreille; ses longs cheveux mal contenus sortent du bonnet en mèches abondantes; un scapulaire pend à son cou et le protège des maléfices et du mauvais œil ; son corps à la fois grêle et robuste est entièrement nu ; il a bridé la tortue avec un brin de jonc ; elle se hâte lentement, marche clopin dopant et l’enfant la suit, tout à l’enivrement de son jeu, le bras et le cou tendus, une main appuyée sur le sable et la bouche entr’ouverte par un franc rire qui découvre une double rangée de dents blanches. Ce rire argentin, sonore, on croit en entendre les notes perlées et vibrantes ; tout le reste peut être imité et Carpeaux l’a prouvé dans son pêcheur à la coquille, mais ce rire est inimitable parce qu’il sort de l’intérieur de l’être, qu’il est l’épanouissement de la jeunesse et de la vie, la joie de vivre. Cette joie communicative ne peut se comparer qu’à un rayon du soleil de Naples ; la salle qui reçoit le petit pêcheur s’en trouve soudain comme éclairée et illuminée. Que dire de l’exécution, sinon qu’elle surpasse en délicatesse et en virtuosité tout ce que l’antiquité nous a laissé de plus achevé: Rude sait rendre jusqu’aux nuances les plus fines du tissu de la peau, épaisse et légèrement rugueuse sous les pieds, tendue sur les os, molle sous le
FRANÇOIS RUDE
ventre, luisante et transparente sur les lèvres ; il sait donner aux yeux la vivacité et l’éclat du regard, et jusqu’à cette légère humidité qui les voile dans l’exubérance de la joie et du rire.
Rude fut décoré. Il venait de se placer au premier rang des sculpteurs français, mais sa gloire ne fut que le deuil éclatant de son bonheur : il perdit alors son fils unique, Amédée, âgé de huit ans. Les grandes douleurs sont muettes; Rude se réfugia dans son stoïcisme farouche et nul ne l’entendit se plaindre ou ne le vit verser une larme. Le nom d’Amédée, par une sorte de convention tacite, 11e fut jamais prononcé: beaucoup des amis de Rude ont pu ignorer qu’il avait eu un fils. Excellent argument à invoquer pour ceux qui refusent au sculpteur la sensibilité et le don des larmes! A-t-il donc pensé comme son cruel Epictète qu’il fallait dire: « Mon fils est mort, je l’ai rendu! » et se montrer plus fort que le destin en tuant le souvenir? Voici la réponse: bien des années après la catastrophe qui brisa la pierre angulaire de son foyer, un jeune homme qui avait été le compagnon des jeux d’Amédée eut l’imprudence de réveiller ces souvenirs : Rude le regarda avec une telle expression de douleur poignante et inconsolée que le jeune homme fondit en larmes et balbutia quelques excuses, tandis que le vieux sculpteur, après un court silence, parlait doucement d’autres choses. Je tiens du docteur Moyne que Rude adora toute sa vie les enfants ; il se plaisait à jouer avec eux, à s’informer de leurs goûts et de leur vocation, à provoquer leurs petites confidences. La stoïcisme de Rude n'était pas de ne point souffrir, mais de renfermer sa douleur et de n’en jamais donner le spectacle en pâture à la curiosité: le poète qui a le mieux chanté les enfants a eu raison de dire que les cœurs de lion sont les vrais cœurs de pères.