‹ A. L. BaryeChapitre 3 sur 76 · STATUE DE FRANÇOIS RUDE · texte numérisé non relu

STATUE DE FRANÇOIS RUDE

par Tournois. (Dijon.)

LES ARTISTES CELEBRES

révéla Rude à lui-même à l’âge de seize ans? Je l’ignore : une faible étincelle peut allumer un grand incendie et l’on connaît assez l’habitude des jeunes gens qui lisent le roman entre les lignes et animent de leur passion l’intrigue languissante. D’ailleurs l’Ecole des Beaux-Arts comptait des hommes éminents et Devosge l’élevait au premier rang des écoles de province. La cause n’était donc pas disproportionnée avec l’effet, et la ville qui comptait parmi ses artistes Gagnereaux, Naigeon, Prud’hon, Ramey, et parmi ses monuments le palais et les tombeaux des ducs de Bourgogne, l’église Notre-Dame, si gracieuse et si originale, avec ses élégantes galeries gothiques et ses fantastiques sculptures, le puits de Moïse, d’un si merveilleux réalisme, et tant de curieuses maisons du xvie siècle, cette ville parlait elle-même éloquemment d’art et de gloire. Qu’on ne s’étonne donc pas outre mesure de voir le petit boiteux rentrer à la maison tout rêveur, contenant son enthousiasme qui se trahissait dans ses traits, et bien résolu à demander dès le lendemain l’autorisation d’assister aux cours de Y Académie.

On devine les objections du père et on reconstitue aisément, par la pensée, cette scène de famille. La conclusion fut un moyen terme et une sorte de cote mal taillée : l’enfant continuerait son travail à l’atelier, mais on lui permettrait de suivre les cours de six à huit heures du soir en hiver, de six à huit heures du matin au printemps et en été. C’est peu pour apprendre à dessiner et à modeler, mais la nuit y suppléera, et s’il faut du papier, de la lumière, l’excellent Devosge, riche de ses 2,400 francs de traitement, augmentés de 400 francs de menus frais, viendra au secours de l’enfant. L’enclume d’ailleurs n’y perdra pas un coup de marteau. Il va sans dire que Rude promit à son père et se promit sans doute à luimême de ne point sacrifier le métier à l’art et de rester toujours forgeron et poêlier : ces études pouvaient à la rigueur être regardées comme un complément de son apprentissage. Rude aimait à se moquer des biographes naïfs qui, dans leur conviction bien arrêtée que le génie est inné, nous montrent volontiers un Michel-Ange rêvant à dix ans de la Chapelle Sixtine : ne donnons pas dans ce travers. Il se laissa aisément persuader par son compatriote Jacotot que toutes les intelligences sont égales. D’où viennent donc les inégalités? De la méthode, disait Descartes; de la longue patience, disait Buffon; Rude disait : du travail et de la persévérance. Cette opinion est excellente pour soutenir le courage, mais il 11e faut pas la prendre à la lettre : ce qui est modestie chez l’homme de génie pourrait bien n’être que naïveté chez les autres.

FRANÇOIS RUDE

Il fallut d’abord à Rude plus que du travail et de la persévérance; il fallut de l’héroïsme. « J’aurais fait de la sculpture au fond d’un puits! » disait-il plus tard. Sa mère meurt le 11 avril i8o3, à quarante-neuf ans, son père le 7 mars i8o5, à cinquante ans : le 28 mars 1806 il perd sa sœur et sa filleule Françoise. La maison paternelle est vendue pour quelques milliers de francs. La conscription va bientôt l’enlever à sa famille et à ses études : il est vraiment au fond du puits. Oui, mais il s’est créé des protecteurs d’autant plus dévoués que la fortune lui est plus cruelle. C’est Devosge, son maître, qui ne jure que par lui et met à sa disposition le trésor de sa modeste bibliothèque et son rare talent de professeur et d’initiateur. Devosge, né à Gray, d’une famille de sculpteurs, avait commencé ses études à Lyon, dans l’atelier de Perrache, et les avait continuées à Paris, dans celui du dernier des Coustou, puis il avait abandonné la ’ sculpture pour la peinture. S’il n’a pas laissé comme sculpteur et comme peintre une œuvre qui s’impose à l’admiration, il eût pu dire comme ce Spartiate mourant sans enfants qui se vantait de laisser deux hiles immortelles, Leuctres et Mantinée : « Je laisse Pierre Prud’hon et François Rude! » Le fils du maçon et le fils du poêlier sont bien en effet ses œuvres : il s’est donné à eux tout entier, il a vécu en eux et il vivra éternellement par eux. Son portrait peint par Prud’hon, son buste sculpté par Rude, sont plus que d’admirables œuvres; ce sont aussi des témoignages d’une reconnaissance profonde et attendrie. Homme de grand sens et de grand cœur, fort éprouvé lui-même puisqu’il avait perdu un œil à la suite d’une opération mal faite, dévoué corps et âme à ses élèves, doué tout à la fois du sens très vif de la nature et d’une connaissance approfondie de l’antiquité, Devosge fut un admirable maître. Peut-être son tempérament artistique se peint-il tout entier dans ce trait qui nous montre en lui un fervent admirateur du Poussin : lorsqu’il était élève de Deshayes, gendre de Boucher, il fut surpris un jour par Boucher lui-même en contemplation devant l'Enlèvement des Sabines de Poussin. « Vous trouvez cela beau, lui dit Boucher, eh bien! tâchez d’en profiter mieux que moi! » Avec les maîtres du xvne siècle, il revenait à la nature si profondément altérée par le siècle de Mme de Pompadour, qui, selon l’épigramme de Chénier contre l’abbé Delille, mettait du rouge à Virgile et des mouches à Milton. Les sujets qu’il indiquait à ses élèves étaient toujours tirés de la nature et inspirés par l’antiquité; c’étaient des rémouleurs, des semeurs, des coureurs, des

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lanceurs de javelots, des joueurs au palet. Il fut le seul maître qui laissa sur le talent de Rude une empreinte indélébile, car ses maîtres de Paris ne firent, de son propre aveu, qu’entraver ses progrès et le détourner de sa voie : il dut oublier tout ce que d’autres que Devosge lui apprirent.

Mais que lui eût servi de suivre assidûment les cours, de passer ses nuits à dessiner, de s’enfermer le dimanche dans sa mansarde, lui qui adorait le plein air, les courses à travers champs, qui tint toujours à être le premier à la salle de danse et d’escrime, à la nage et au patinage? La pauvreté venait de faire de lui un peintre en bâtiment, et il badigeonnait des portes et des fenêtres chez un entrepreneur de menuiserie; la pauvreté allait faire de lui un soldat et peut-être l’envoyer mourir, comme son frère Antoine, dans un hôpital militaire. Que pouvait Devosge contre cette fatalité qui semblait s’acharner sur son élève? C’est alors qu’il fut pour ainsi dire une seconde fois sauvé à l’art par Frémiet; celui-ci lui procura, en 1804, sa première commande artistique, un buste de Monnier, son beau-père; il le logea chez lui, le racheta en i8o5 de la conscription et, vu la date, autant dire de la mort (au tirage au sort, le numéro deux lui était échu) ; bref, il le mit en état de gagner sa vie et d’achever ses études. Et pourtant Rude, quand on parlait de Devosge et de Frémiet, ne voulait pas qu’on prononçât le mot de reconnaissance : le cœur a ses subtilités, et dans une forte et énergique nature comme la sienne, elles sont exquises. Ce n’est point un sentiment de reconnaissance qui unit un fils à son père, un ami à son ami; il faudrait un mot plus profond et plus délicat qui manque peut-être aux langues humaines. Ne disons donc pas que ce fut par reconnaissance que Rude, en 1814, s’exila volontairement pour suivre l’ancien receveur des contributions Frémiet, révoqué et proscrit, et pour partager avec lui « le pain amer de l’étranger », gagné au jour le jour à la sueur de son front. Dans ces premières années de Rude, dans ces rapports du maître à l’élève et de l’élève au maitre, du protecteur au protégé et du protégé au protecteur, surtout peut-être quand les rôles sont renversés, il y a quelque chose de la simplicité antique, et rien ne fait plus d’honneur aux mœurs provinciales et dijonnaises du commencement du siècle. Dès que Devosge crut que son élève savait tout ce qui peut s’apprendre en province, il fut décidé, d’un commun accord avec Frémiet, que Rude irait à Paris et qu’il concourrait pour le prix de Rome.

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