‹ A. L. BaryeChapitre 39 sur 76 · LION AU SERPENT · texte numérisé non relu

LION AU SERPENT

LES ARTISTES CÉLÈBRES

qu’un hasard de métier l’induisît à chercher des motifs dans une collection publique, pour qu’enfin la poésie surhumaine des animaux trouvât un interprète.

Le goût de Barye pour les études d’après nature au Jardin zoologique a véritablement décidé de toute son œuvre et de tout son génie. Une fois ces travaux commencés, ce fut un magnifique et fécond enchaînement. 11 ne se contenta pas des renseignements que lui donnaient ses yeux. Il voulut tout savoir de ses modèles. C’est alors qu’il suit régulièrement les cours d’histoire naturelle, qu’il se plonge dans la lecture de Cuvier, de Lacépède. Au contact de ces savants, de ces philosophes, ses idées s’agrandissent, ses notions se multiplient. Il entreprend aussi l’étude détaillée de la structure de ces milliers d’êtres divers. Par des comparaisons incessantes, il arrive à se familiariser avec le secret de leurs ressorts, et par les animaux, il acquiert simultanément une plus pénétrante connaissance de l’homme lui-même. Bref il n’y a plus là un débutant, un apprenti, un jeune homme qui cherche sa voie. Il y a un artiste armé pour la lutte, et qui déjà entrevoit ce qu’il pourra dire.

Barye, pourtant, n'avait pas moins de trente et un ans lorsqu’il tenta l'épreuve du public. Encore n’était-ce pas avec un sujet emprunté à ses travaux favoris. Le Salon de 1827 a de lui un Buste de jeune homme et un Buste de jeune fille.

Au Salon de 1 83 1 , il envoie une figure, un Saint Sébastien, que l’on remarque, et, enfin, un groupe d’animaux que l’on commente déjà avec surprise d’un côté, animation de l’autre. C’est le Tigre dévorant un crocodile , qui obtint une seconde médaille. Nous reparlerons plus loin de cette œuvre. Ce que nous voulons faire ressortir, c’est la leçon particulière que donne involontairement Barye aux artistes. 11 fallait sans doute avoir une rare conscience, en même temps qu'une absolue possession de soi-même, pour ne se décider à produire un premier résultat de ses méditations qu’à l’âge où la plupart ont parfois épuisé une partie de leurs forces. On serait mal venu à dire que, comme bien d’autres, Barye ne trouvait la veine du succès qu’après avoir longtemps marqué le pas. Le petit nombre de ses tentatives (caron ne peut compter comme telles ses concours de l’École; est là pour démentir cette explication. Barye est un réfléchi. Il ne prend la parole que sûr d’avoir quelque chose à dire qui en vaille la peine. Le jour où il parle, on l’entend.

Le Salon de 1 8 3 1 attira sur lui l’attention. Le second coup qu’il

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devait frapper, c’est-à-dire son envoi au Salon de 1 83 3 , allait avoir un prodigieux retentissement.

Avant d’aborder l’étude de cette seconde et victorieuse période, reprenons un instant, pour bien faire comprendre cette genèse d’un grand artiste, tous les traits que nous avons successivement présentés. Faisons la synthèse du débutant, comme nous ferons plus tard celle du maître.

Voici un jeune ouvrier d’art, supérieur à la moyenne, puisqu’il a tenté de s’élever au-dessus du niveau habituel de son métier; inférieur en apparence au but qu’il vise, puisque les écoles lui dénient une réelle valeur. Cependant il se résigne, bien qu’il puisse compter les insuccès eux-mêmes comme des preuves de valeur, à demander à l’industrie ce que l’art semble lui refuser. Il a le rare bonheur de n’avoir rien appris, et par conséquent de n’avoir pas dans la tête de ces formules toutes faites, qui, tenant lieu d’idées, dispensent d’en chercher, et empêchent d’en trouver. Devant son établi, il travaille en s’inspirant de lui-même, et si son patron lui demande d’arranger un animal en motif d’ornement, comme il ne songe qu’à faire sincère, il s’en va voir des animaux vivants, au lieu de copier des modèles antiques ou leurs traditionnels démarquages. Puis, comme ce silencieux a des enthousiasmes intérieurs, il se sent frappé : » Mais cela est beau! Cela vaut bien la peine d’être contemplé pour soi-même, au lieu de contribuer simplement à la décoration de services de table. Il faudra que je m’amuse à retrouver ce que cela m’a fait ressentir! » Il sent que c’est beau, et sa conviction est d’autant plus vive, que personne ne la lui a dictée. Le lion et le tigre ont une telle majesté que, même immobilisés dans la pierre, on pourrait faire craindre qu’ils vivent. Le crocodile, avec ses dures et sombres écailles, est un bronze tout fait.

Et l’artiste tente de rendre cette impression, simplement, avec sincérité. Et il se trouve que c’est une note neuve, une mine d’inspirations et de recherches dont personne ne s’était avisé. L'étude de la nature a été le point de départ de cette trouvaille. Quant à l’œuvre elle-même, elle n’est que le résultat d’une gestation de cette étude, par un tempérament méditatif, un esprit à la fois sérieux et ardent.

Le premier essai, sans aucun parti pris de guerre, fait de l’artisan, désormais passé au rang d’artiste, un révolté, en attendant qu’il ait produit assez d’œuvres pour devenir un révolutionnaire.

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