SIGNATURE DE BARYE
1. Voir dans la biographie du baron Gros, par M. Dargenty (collection des Artistes célèbres ), la manière dont Gros a formé Delacroix sans l’avoir jamais vu qu'une seule fois.
LES ARTISTES CELEBRES
Milon de C) otone ce judicieux commentaire : « J’ai sous les yeux cette œuvre, la première qui marque dans la vie de Barye, la première qui ait laissé une trace durable, et je crois pouvoir affirmer qu’elle se recommande par toutes les qualités qui lui ont assuré plus tard la popularité de son talent. Le sujet traité au xvne siècle par Pierre Puget, avec tant de verve et d’énergie, fut abordé par l’élève de Fourier avec une merveilleuse précision. Le lion qui mord la cuisse de l’athlète est rendu avec une habileté qui se rencontre très rarement parmi les élèves de l’Académie. La tête et l’attitude de Milon expriment éloquemment la lutte entre le courage et la souffrance. »
Remarquons en passant que Planche fait beaucoup d’honneur à Fourier en l’appelant le maître de Barye. Remarquons surtout que le lion témoigne bien, comme dit le critique, d’une réelle habileté, mais la simple comparaison avec n’importe lequel de ceux qui vinrent plus tard montre combien l’élève était encore éloigné de son idéal. Il est encore tant soit peu traditionnel, ce lion, il n’a pas l’étonnante souplesse de ces chats gigantesques; il n’a pas non plus leur majesté dans le féroce; il a trop conscience de sa voracité. Telle qu’elle est pourtant, la médaille a une belle allure, et de rares promesses de l’entente du drame... Aussi le jury se garda-t-il de la récompenser. Qu’il soit béni ! Barye aurait pu aller à Rome, au lieu d’être condamné, par le sort intelligent, à se contenter du Jardin des Plantes.
Il faut se garder d’omettre le nom du concurrent heureux qui remporta le prix, tandis que Barye se contentait d’une mention honorable.
1 1 s’appelait Vatinelle, et, grâce au concours de 1 8 1 9, il est au moins une de ses œuvres dont on connaîtra le titre.
Continuons l’énumération des succès académiques de notre statuaire, et rendons-lui au moins justice de sa persévérance. En 1820, il se présente dans la section de sculpture. Le sujet donné est Caïn entendant la voix de l'Eternel. M. Jacquot, que l’histoire impartiale place à côté de M. Vatinelle, remporte le prix.
En 1821, c’est M. Lemaire qui, avec Alexandre se précipitant dans la ville des Oxydraques (un bien beau sujet), renvoie Barye à l’année suivante.
En 1822, l’Académie ayant proposé aux logistes de retracer l’épisode de la Robe de Joseph rapportée par ses frères à Jacob, M. Seurre jeune (?) obtient la première place.
d’après le bronze du musée du Louvre.
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En 1823, aucun prix n’est décerné; en 1824, Barye, qui commençait à douter du succès, n’est même pas admis en loge. Nous ne céderons pas à la trop facile tentation de faire, à propos de tous ces mécomptes, le procès des récompenses officielles. Nous ignorons la valeur des morceaux de concours, puisqu’ils n’ont pas été conservés. Supposons même que, si Barye ne remporta pas les prix, c’est qu’il ne les méritait pas; félicitons aussi l’Ecole de se voir débarrassée d’un mauvais élève, qui n’avait rien à apprendre chez elle. Mais en même temps applaudissons l’artiste qui se replonge courageusement dans les luttes de la vie, et ne veut plus devoir dorénavant sa science qu’à ses études personnelles, et ses succès qu’à la vigueur de son poignet.
En 1823, Barye avait dû recourir de nouveau au gagne-pain de l’industrie. Il était entré comme ouvrier chez l’orfèvre Fauconnier. 11 préludait, par les infiniment petits de la sculpture, à l'étude des infiniment grands de la nature animée. Celui qui devait faire bondir les jaguars ciselait des bijoux ; celui qui devait camper les lions dans une éternelle majesté inventait des modèles de breloques. Jusqu’en 1828, il travailla pour Fauconnier, et certains critiques, notamment Théophile Silvestre, ont tracé des portraits assez malicieux de cet orfèvre qui entretenait plusieurs artistes chargés de faire ses œuvres1. C’étaient eux qui imaginaient et exécutaient, et lui qui recueillait les récompenses. 11 avait d’ailleurs grand soin, paraît-il, de tenir ses indispensables collaborateurs séparés les uns des autres.
Pourtant, il faut lui savoir autant de gré qu’à Fourier ou qu’à Bosio : il a été témoin de la naissance artistique de Barye, et si faible qu’ait pu être ce secours, il l’a du moins aidé à vivre pendant quelques années. Puis, c’est chez lui que l’artiste se mit à ses premières études d’animaux. Que l’idée d’appliquer les animaux, saisis sur nature, à la décoration des surtouts ait été reprise par cet orfèvre de sa propre initiative, ou que, venant de Barye, elle ait été simplement acceptée par lui, cela témoignait toujours d'une certaine intelligence.
Chez lui, Barye exécuta une soixantaine de petits modèles, des animaux de dimensions très réduites, qu’il ne signait pas, et que Tamisier cise-
1. Le rapport officiel sur l'Exposition industrielle de i8e3 contient ces lignes significatives : « On doit k M. Fauconnier une collection de bons modèles pour l'imitation de divers animaux. » Des collaborateurs de l'orfèvre, il n est naturellement pas
question .
ANTOINE-LOUIS B A R Y E it
lait. Ces pièces sont, comme on pense, devenues rares. On peut en donner comme exemple une petite Cigogne perchée sur une tortue. Il y a déjà une certaine simplicité de lignes et un accent de vie, qui fait ces objets supérieurs aux bibelots sans caractère, que la fureur de la convention et le faux goût particulier à l’époque avaient répandus à profusion dans l’art industriel.
On sentait que cela était vécu , comme on devait dire plus tard, mais aussi le public devait être tant soit peu déconcerté. La critique défendait encore les bons principes, et maintenait avec soin la tradition des sujets nobles, et de ceux que l’artiste devait se garder de traiter. Il fallait que des gens sans scrupules se missent à l’œuvre pour saccagerles parterres à la Le Nôtre. Leurs efforts seuls, et leurs efforts appuyés par le succès, pouvaient obtenir pour les arbres la permission de pousser à leur guise, au lieu d’être taillés en boules ou en pyramides. Ils avaient cette incroyable audace de vouloir faire servir à l’expression des idées tous les mots du dictionnaire, à l’expression des sensations tous les objets de la nature, cet inépuisable dictionnaire des images. Et on vit des téméraires, comme Victor Hugo, se faire les « dévastateurs du vieil A B C D : »
Lai dit à la « narine » : Eh! mais tu n’es qu'un nez;
J’ai dit au « long fruit d'or » : Mais tu n'es qu’une poire;
J’ai dit à Vaugelas : Tu n’es qu'une mâchoire!
Dans l’ombre, des artistes préparaient, par l’étude acharnée des réalités, une révolution parallèle. Mais quels rires, si l’on avait su! Quelle folie de faire le portrait des bêtes, quand on pouvait si commodément donner l’idée d’une bête avec les à peu près acceptés de tout le monde, et consacrés par les monuments publics!
Il faut croire cependant que ces complaisantes formules ne suffisaient pas à la curiosité d’un Barye ou d’un Delacroix. Si leurs noms avaient eu la moindre notoriété alors, ils eussent été arrangés de la belle manière.
Comme dit spirituellement M. Paul Mantz : « l’idée d’aller, comme faisaient Delacroix et Barye, dessiner ou peindre des bêtes sauvages au Jardin des Plantes, impliquait, aux yeux des orthodoxes, un notable dérangement du cerveau. Guérin, le maître de Delacroix, avait peut-être vu des tigres; mais il ne les avait jamais regardés L »
Quoi qu'il en soit, le jeune ciseleur subissait maintenant les attractions définitives de sa destinée. Il ne cessait de visiter le Jardin des i. Notice sur la galerie Cottier : Galette des Beaux-Arts, 1872.
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Plantes; il ne pouvait rassasier ses yeux de ces puissants spectacles que l’imagination peut si facilement agrandir. Pour peu que l’on sente le moins du monde, les cages murées, les grilles massives, disparaissent. La contrainte même, dans laquelle ces effrayants animaux sont maintenus, nous sert à mesurer et à exagérer au besoin les actes qu’ils pourraient accomplir. Les déserts qu’ils parcourent, l’énormité de leurs bonds, les victimes sur lesquelles ils se précipitent, tout cela se présente à l’esprit et lui donne la délicieuse inquiétude d’une vie lointaine, inconnue. Et cette incessante variété des mouvements, cet imprévu continuel des attitudes, les reflets changeants de ces chaudes toisons, le développement formidable des griffes, les gueules ennuyées qui s’ouvrent dans un bâillement rouge, que d’incessants sujets d’étude pour le regard simplement curieux des neuves combinaisons de lignes! Si l’observateur se double d’un imaginatif, alors des drames inouïs se passent dans ces cabanons resserrés, et l’on ne peut résister à la tentation de les retracer par le crayon ou par la plume. Le moyen de ne pas rentrer avec un groupe ou un poème dans la tête, quand devant nous, le quartier de viande de boucherie a pris lui-même un caractère, non pas de nourriture, mais de proie?
Et personne n’avait songé à faire de cela une étude exclusive! On avait dédaigneusement relégué ces admirables premiers rôles au rang de comparses. Ils étaient bons pour traîner des chars allégoriques, pour flatter notre vanité; mais les épier dans leur nature propre, les aimer pour eux-mêmes, c’est une idée qui avait pu venir dans d’autres époques, à quelques rares artistes, mais pas à nous. Si les grands animaux figuraient dans les fables, ce n’était pas pour rugir, mais pour parler notre langue et tenir nos raisonnements ordinaires. Mais leurs passions à eux, leur grandiose impulsion de carnage, l’intense manifestation de leur vie instinctive, tout cela passait inaperçu, et si quelqu’un s’était avisé de la beauté de ces choses, il aurait été rappelé à l’ordre par les gardiens du bon goût.
Cela prouve bien, en somme, combien la curiosité de notre esprit à l’égard de la nature est peu avivée. Que d’ingratitudes elle pourrait nous reprocher! Que de surprises encore elle nous tient certainement en réserve! Des siècles d’art s’étaient écoulés, en France, sans que personne pensât à l’intérêt que pouvaient présenter d’autres animaux que l’homme.
II fallait qu’un simple ouvrier se rencontrât, que de supérieures aspirations missent sa curiosité en éveil, que les circonstances pénibles d’une existence besogneuse tissent de lui un isolé, un replié sur lui-même,