‹ A. L. BaryeChapitre 44 sur 76 · LE CENTAURE ET LE L A P I T H E · texte numérisé non relu

LE CENTAURE ET LE L A P I T H E

Dessin de Lançon, d'après le groupe du musée du Puy.

le soutenait, et jamais son œuvre ne se ressentit des difficultés et des inquiétudes au milieu desquelles il se débattait. Barye, à proprement parler, était un stoïque. Il semble que le bronze, sa matière familière, lui ait communiqué son éclat sombre et sa froide résistance. Opposant aux malechances, aux critiques, aux dénis de justice, un front toujours

LES ARTISTES CELEBRES

uni et toujours égal, ses amis ne l'ont jamais entendu proférer de plaintes ou faire des tirades contre la rigueur et la sottise des temps. Il travaillait, et la poursuite de sa pensée le faisait probablement vivre bien au-dessus de la vie. D’où ce mutisme profond et hautain qui n’appartenait qu’à lui seul. Il y a plus d’une manière d’être silencieux. Le silence de Barye avait de l’énergie.

11 ne reprit la parole qu’en reparaissant au Salon de i85o: il exposa l’admirable groupe le Centaure et le Lapitlie. Depuis de longues années cette œuvre était restée à l’atelier sans cesse remaniée, abandonnée des mois, puis utilement reprise, jamais assez parfaite au gré du sculpteur. Le Centaure , dont l’analyse trouvera sa place quand nous parlerons des figures de Barye, fut salué dès d’abord par toute la critique, comme un morceau comparable à ce que l’art antique avait produit de plus beau. Nous n’avons pas besoin de dire qu’il ne fut l’objet d’aucune distinction officielle.

Soyons justes : l’Etat voulut bien l'acheter. Mais ce fut pour l’envoyer au plus profond de la province, au musée du Puy. Ce fut encore pour Barye une amertume ; et il ne cacha pas, à de rares amis, le chagrin que lui causait un pareil enterrement pour une œuvre où il avait mis de si longues et si laborieuses méditations. Certes, si nous considérons, au hasard d’une simple promenade, certaines œuvres mesquines, baroques parfois, que le goût de l’Etat a placées dans nos jardins publics, on peut déplorer qu’il n'ait pas été plutôt fait choix de morceaux de la valeur du Centaure. Agrandi aux proportions de la nature, ce groupe splendide eût forcé le regard et commandé la méditation du passant le plus ignorant. Un peintre anglais, Herbert, n’a-t-il pas dit avec raison que si Barye était né de l’autre côté de la Manche, ses statues orneraient toutes les places de Londres? On serait mal venu à répondre que le Centaure et le Lapitlie est un groupe mythologique, au-dessus de la compréhension du public, et qui ne répond pas aux idées générales que la statuaire est appelée à vulgariser. D’abord, il n’y a pas de plus utile vulgarisation que celle des belles proportions, des lignes heureuses et hardies. Puis, les Tuileries, le Luxembourg, et les squares de toutes dimensions et dans tous les quartiers, regorgent précisément de plates et surannées mythologiades.

Soyez assurés que les âmes simples ne se trompent pas à la valeur des belles choses, et qu’entre cette lutte héroïque de l’homme contre le

ANTOINE-LOUIS BARYE

monstre, et telle allégorie signée d’un académicien replongé dans l'oubli, l’admiration des plus obscurs passants n’hésiterait pas. En voulez-vous une preuve dans une expérience que vous êtes à même de faire tous les jours, ou, pour parler plus exactement, tous les dimanches? Quand il fait un gai soleil et qu’une foule de promeneurs remonte l’avenue des Champs-Elysées, approchez-vous un instant de l’Arc de triomphe, et vous verrez le spectacle que nous nous sommes amusé à observer bien des fois. Arrêtés, dans une extase naïve, au pied du groupe de Rude, des petits soldats de toutes armes regardent, stupéfaits, les fiers héros de pierre, et le grandiose battement d’ailes de cette Marseillaise qui les entraîne. De l’autre côté, Cortot a fait glacialement couronner Napoléon par une Gloire conçue dans toutes les règles. Le groupe n’obtient pas un seul regard, tandis que les petits pioupious ne peuvent s’arracher à leur contemplation. Si vous leur demandiez de formuler le sentiment qu’ils éprouvent, les pauvres garçons seraient bien embarrassés. Ils sentent que cela leur fait quelque chose, et cela est suffisant. Il n’y a pas une oeuvre de Barye, qui, exécutée dans les proportions monumentales, pas une, qui ne puisse exciter de pareilles émotions. Et Barye le savait, et il avait dès lors quelque droit de se montrer mécontent de cette faveur mesquine : l’achat d’une œuvre de prédilection, pour quelque obscur musée départemental.

Au Salon de 1 85 2, Barye exposa le Jaguar dévorant un lièvre , et ce groupe fut jugé au moins égal à ses aînés. L’artiste était arrivé à peu près au point culminant de cette autorité, de cette maîtrise imperturbable qui frappe d’étonnement quand on étudie son œuvre. Pas un effort qui ne soit décisif, pas une touche qui ne soit sûre, pas une expression qui ne donne le maximum de l’effet voulu. D’autres maîtres ont été de grands inquiets ; leur inspiration trahit des fièvres ; leurs productions sont inégales ; ils cherchent sans cesse, et cette recherche les épuise. Avec Barye, rien de semblable. Il n’est pas un artiste, de toute l’école française — pour n’aller pas chercher d’autres exemples, — qui donne à un pareil degré l’impression de force et de sûreté.

C’est que cet homme ruminait perpétuellement son œuvre. Il étudiait sans relâche, et cette étude l'absorbait tout entier. Nous nous le représentons dans des attitudes significatives.

A l’atelier, aux heures de loisir : il s’assied, pour se reposer quelques instants de la rude tâche accomplie ; il prend sur ses genoux un chat

familier, le caresse, lui palpe l'échine, lui étend les pattes, examine le mécanisme des griffes ; plonge son regard pénétrant dans la claire prunelle de l’animal. C’est alors qu’on peut vraiment appeler le domestique félin, un tigre de poche. Pour Barye, c’est bien un tigre en effet, et son esprit le grandit aux proportions des grands fauves. Ce sont les mêmes ressorts, les mêmes souplesses, les instincts et le tempérament identiques, devinés sous la douceur d’une bête asservie et qui n’est point féroce puisqu’on pourvoit à ses besoins.

Dans la rue : un calepin a la main, un mètre dans la poche ; l’un pour noter rapidement une idée, saisir le mouvement d’un cheval ou d’un chien ; l'autre pour mesurer les rapports entre les diverses parties de ces modèles inconscients. Visiteur assidu des marchés aux chevaux et aux chiens ; innombrables sujets toujours neufs.

En vacances, dans la forêt de Fontainebleau, un bloc d’aquarelliste ou une toile d’étude devant lui : il observe la forte silhouette des grands chênes, ou l’àpreté des roches. Et, son rêv.e perpétuel guidant sa main, voici qu’involontairement dans le paysage apparait l’effrayante tache aune ou zébrée de quelque lion ou de quelque jaguar soudain remémoré.

Au Jardin des Plantes : pensif, assis sur quelque banc, à l’écart, il semble désintéressé de tout ce qui se passe autour de lui ; c’est à peine si l’on devine un léger et continu mouvement des mains, avec, de temps à autre, la tête levée, un regard jeté rapidement, puis de nouveau une absorption quasi sournoise ; on pourrait croire qu’il craint d’être épié et dérangé. Il pétrit un morceau de cire. Comme il est difficile de faire poser à l’atelier les grands lions et les ours massifs, l’artiste leur fait l’honneur de les portraiturer à domicile.

Le Jardin des Plantes, en effet, a toujours des attractions et des révélations pour le sculpteur, à Page même où il semble n’avoir plus rien à apprendre. Il ne se passe point de semaine où il ne vienne observer, modeler sur place, ou mesurer à l’amphithéâtre. Aussi, en i85q, les amis délicats qui obtinrent pour lui la place de professeur de dessin au Muséum lui durent-ils causer une grande joie. Les modestes appointements étaient un utile appoint pour la vie, mais, par-dessus tout, les facilités de travail étaient une inappréciable ressource pour l’art.

Plus que jamais, il assiste aux dissections ; quand un animal meurt, il a demandé qu’on le vienne chercher; et c’est une série détaillée demen-

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