‹ A. L. BaryeChapitre 45 sur 76 · LION MARCHANT · texte numérisé non relu

LION MARCHANT

34 les ARTISTES CELEBRES

surations, qui remplissent des portefeuilles entiers, avec leur allure de dessins géométriques. C’est qu’en effet le talent de Barye est peut-être contenu dans ceci, qui explique en même temps l’impeccable sûreté que nous avons signalée : de la géométrie pour squelette, avec de la passion pour enveloppe.

On voit combien cette existence est simple, cette carrière unie, et combien peu tout cela comporte de détails piquants. La biographie de Barye pourrait être faite en cent lignes, tant elle est peu féconde en incidents. L’homme n’eût-il pas été volontairement fermé, « boutonné », comme on dit familièrement, il faudrait quand même, pour donner à l’étude le corps nécessaire, chercher la plus grande part dans l’examen de l’œuvre. C’est la méthode que nous avons adoptée et nous croyons qu’elle fera mieux comprendre l’artiste. Nous avons présenté tout d’un trait ce que sa vie peut avoir de caractéristique. Nous serons maintenant à même de bien expliquer ses travaux, et de retrouver, jusque dans la pièce la plus petite, la forte empreinte de son caractère.

Nous sommes en 1 85 5, et à cette date nous avons tous les éléments d’un portrait en pied, ne varietur.

Enfin les honneurs, ou du moins le strict minimum de ceux qu’on peut accorder à un homme de cette taille, sont venus le trouver, sans qu'il fît un pas vers eux. On lui décerne, à l’occasion de l’Exposition universelle, la grande médaille dans la section des bronzes d’art, et il est fait officier de la Légion d’honneur.

De grands travaux dignes de lui, il n’en a toujours pas ; et seuls, les deux lions des Tuileries et celui de la colonne de Juillet, peuvent apprendre son nom au grand public. C’est qu’il a la profonde aversion de l’intrigue et de la sollicitation. Une lettre à écrire le plonge dans des perplexités. On prétend même que, pour éviter de répondre, la plupart du temps il brûle sa correspondance non décachetée. Exagération fantaisiste de camarades, cela va sans dire, mais qui fait assez bien comprendre jusqu’à quel point est grande la réserve et absolu le retirement. Jamais il ne se décidera à faire une démarche, et on pourrait prendre sa modestie pour une réelle défiance de lui-même. 11 vit à l’écart et il semble que ses modèles lui aient communiqué un peu de leur tacilurnité auguste.

Il habite, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, une vieille maison

ANTOINE-LOUIS BAR Y E

monumentale qui a bien le caractère sévère et muet qui convient. Lorsque l’on va le voir, il vous reçoit dans une pièce qui précède son atelier, mais on n’entre pas plus avant dans son logement que dans son intimité. Les superficiels ou les expansifs, et l’on sait qu’ils sont nombreux chez nous, seraient déroutés, et ne comprendraient point ce qu’a d’imposant cette dignité puissante. Pourtant quand on sait bien voir, de quelle lumière s’éclaire ce large front, que de choses disent ces lèvres fermées, serrées plutôt! Comparez, avec le portrait gravé que nous donnons, ce curieux portrait écrit, de Théophile Silvestre : « Son maintien et ses gestes sont précis, corrects, tranquilles et dignes, et il ne s’y mêle rien de sec, de mou ni de pédantesque. Les yeux vigilants et fermes regardent toujours en face , franchement et profondément, sans provocation ni insolence. Le front se dépouille de sa chevelure courte et blanchissante; le nez est légèrement retroussé ; les plans de la face, d’une carrure vigoureuse, sont reliés par un fin modelé... La mélancolie la plus opiniâtre et la fierté la plus concentrée s’échappent comme malgré lui du fond de ses pensées et se répandent sur son visage d’un teint clair et transparent. » Et le critique ajoute ce trait, qui est d’un psychologue : « Je crois que poussé à bout, il serait implacable et terrible, comme un homme sans peur et sans reproche qui sent toujours le droit de son côté. »

Oui, sans doute, on lit dans tous ces traits si pleins et si fermes les résolutions que rien ne saurait arrêter. Mais Barye n’a jamais été, à proprement parler, « poussé à bout ». Il a été tenu en évèil de souffrance par mille piètres tracasseries, mais rien qui puisse faire éclater les orageuses colères. On regrette presque l’absence, pour l'homme sans peur et sans reproche, d’occasions de se montrer implacable et terrible. Tout cela doit être refoulé, se dépenser en amertumes intérieures, une amertume qui abaisse obstinément les coins de la bouche, et qui, dans les moments de plus grande expansion, se traduit en traits d’une causticité spéciale.

Est-ce donc parce que cet homme juste déteste la lumière et la réclame, méprise le charlatanisme, qu’on remplit ses vœux en le laissant à l’écart? Est-ce que l’on doit prendre pour un orgueil démesuré cette stricte conscience d’une valeur supérieure ? Est-ce que même , par moments, cette opiniâtre mélancolie ne peut faire place à quelque abandon un peu plus communicatif ?

LES ARTISTES CELEBRES

Au contraire, ceux qui l’ont fréquenté conservent le souvenir d’amicales réunions où il se montrait, une fois mis en train, plein d’animation et de verve. Une verve pourtant qui gardait toujours quelque chose d’un peu sarcastique et de contenu. Par exemple dans des dîners d’artistes, où il fallait bien que toute froideur désarmât devant la bonne humeur exubérante, les discussions animées, l’énormité amusante des charges, des haines et des espérances. Entre autres un de ces dîners réunissait habituellement Barye, Français, Geoffroy Dechaume, le bon Corot, Lavicille, Daumier, et d’autres encore. Au dessert, je ne sais quelle folle idée poussant les convives, on avait pris l’habitude de défiler devant un grand diable de Jupiter du Vatican, que tous, réunis dans les mêmes antipathies, chargeaient de toutes les imprécations destinées à l'Institut. Chacun défilait à sa manière; certains ne pouvaient étouffer leurs rires; et une des curiosités attendues, c’était le tour de Barye. « Allons ! s’écriait gaiement Corot, il a été très digne ! »

Ces lueurs étaient rares, d’ailleurs, et le plus souvent Barye vivait plongé dans son austérité préférée. Qui sait s’il ne trouvait pas, dans cette volontaire habitude de calme hauteur, une sorte de narcotique contre les espoirs déçus, les chagrins immérités? Un homme ne j^ut avoir la mine riante quand il se raidit pour porter un fardeau. Or, le fardeau contre lequel Barye se raidissait toute sa vie était d’une triple nature : les difficultés de la vie, les soucis intérieurs et l’indifférence du public. Sans compter le poids le plus lourd : celui d’une pensée puissante sans cesse en travail.

De là le droit chèrement acquis de porter le front un peu plus haut que le reste des hommes et de communiquer un peu moins souvent avec les indifférents.

— C’est un Romain ! s’écriait un jour un de ses amis, frappé de sa marmoréenne majesté.

— C’est plus qu’un Romain, répliquait Chenavard : c’est un Carthaginois !

L’artiste avait d’ailleurs conscience de l’effet que pouvait parfois produire cette apparente froideur sur des interlocuteurs d’une nature différente de la sienne, et il en tentait alors une explication : « Que voulez-vous, disait-il avec franchise, les hommes peuvent par tempérament se diviser en deux catégories: les parleurs et les écouteurs; les uns sont nécessaires aux autres ; pour moi, ma nature est d’être un écouteur. »

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