CHAPITRE V
[.es figures de Barye. — Classifications administratives. — Thésée et le Minotaure. — Les figures de femmes. — Le Centaure et le Lapithe. — Sainte Clotilde. — Les groupes du Carrousel. — De l'unité de la forme.
Il v a parfois, pour les artistes célèbres, un ennemi plus difficile à vaincre que l’indifférence elle-même : c’est le succès. Avec notre manie de tout spécialiser et d’imposer à chacun sa spécialité, nous condamnons impitoyablement ceux que nous voulons bien applaudir, à ne plus vivre que sur l’œuvre' qui nous les a fait connaître. Nous n’admettons pas qu’ils soient capables de tout savoir. Si l’on ne voit plus de ces esprits universels comme la Renaissance nous en présente un groupe si magnifique, c’est moins la faute des artistes que celle du public. Se représentet-on un peu le scepticisme, au besoin l’hilarité, qui accueilleraient les travaux d’un homme à la fois peintre, sculpteur, architecte, poète et ingénieur? Il n’y aurait pas assez de caricatures pour le montrer sous forme d’un monstre à plusieurs bras et à plusieurs têtes. Les peintres ne manqueraient pas d’ailleurs de lui reconnaître du mérite comme ingénieur, et les architectes lui conseilleraient de ne faire que de la sculpture.
Cette obligation de se « spécialiser », mot disgracieux autant que pensée mesquine, va si loin que l'on n’admet même pas que, dans un seul art, un homme puisse tenter des genres divers. S’il s’est fait un nom comme peintre de genre, on condamnera d’avance ses portraits. Un peintre militaire qui nous a habitués aux chasseurs à pied risquera une grosse partie en étudiant un jour des soldats de la ligne. Cela causerait dans le public une aussi grosse émotion que le légendaire cuirassier fourvoyé dans les dragons. Un sculpteur de génie qui est parvenu à se faire connaître par ses figures d’animaux n’attirera aucune attention s’il exécute une figure humaine qui est un chef-d’œuvre. Parlez, à l’heure présente, des admirables figures peintes parle paysagiste Corot : des gens d’une certaine culture artistique tomberont des nues. Risquez cette assertion que le caricaturiste Daumier a fait des peintures et des dessins du genre sérieux qu’on se disputera plus tard, et l’on vous soupçonnera
THÉSÉE COMBATTANT LE M I N O T A U R E d'après le modèle en bronze appartenant à M. Baibedienne.
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d’enthousiasme exagéré. Enfin dites que notre Barye a conçu et modelé des figures capables de rivaliser avec les plus belles œuvres de l’antiquité et de la Renaissance, et on vous renverra bien vite aux tigres et aux crocodiles.
Les habiles profitent de ces dispositions de la foule : leur commerce n’en va que mieux et leur imagination ne ressent aucune fatigue du même morceau mille fois répété. Mais les consciencieux et les puissants souffrent de voir ainsi leur activité limitée ou leurs efforts méconnus. Il n’y a rien, en effet, de plus contraire aux droits et aux devoirs de la pensée que ce déni de liberté qu’on lui inflige. Est-ce que notre curiosité n’est pas sollicitée également par tous les objets de la nature? Est-ce que notre émotion ne s’avive pas en se renouvelant sur des sujets différents? Est-ce qu’enfin il n’existe pas, au lieu de ces arts distincts dans lesquels on prétend parquer l’inspiration et le travail, un art unique : l’art, qui se manifeste comme il lui plaît?
C’est ainsi que tous les grands artistes en ont jugé. Leur main s’est appliquée à retracer la pensée sous quelque forme qu’elle se présentât d’abord. C’est ainsi que le maître que nous étudions ici a tenu à laisser sa puissante empreinte sur d’autres travaux que ceux qui lui valaient la célébrité. Barye nous offre un ensemble de figures qui suffirait, sans exagération, à lui assurer une gloire durable, tout le reste de son œuvre absent.
Nous avons mentionné ses œuvres de début, les bustes de jeune homme et de jeune fille, et le Saint Sébastien. Il ne reste malheureusement pas de trace de ces morceaux. Mais, dès le Salon de 1 83 3 , nous pouvons déjà juger ce qu’il peut faire quand il étudie l’homme. Charles VI dans la forêt du Mans est une composition un peu romantique peut-être de geste et d’accessoires, mais il y a de l’énergie dans l’expression de l’effroi chez le cavalier, ainsi que dans l’attitude du mystérieux personnage, à demi renversé par le cheval. Plusieurs petites figures du même genre, prétextes à belles études de chevaux, seront simplement cités ici : un Cavalier du XVe siècle , un Guerrier tartare arrêtant son cheval , un Charles VII victorieux , enfin divers Cavaliers arabes, qui se succédèrent à des époques postérieures.
Une des premières figures qui devaient se placer au rang de ce qu'il a produit de plus beau fut le Thésée et le Minotaure, dont on trouve ici une reproduction. Ce Thésée fut exécuté par Barye alors qu’il a.vait déjà
Dessin de Lançon, d’après le bronze de Barye
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renoncé à exposer aux Salons, à la suite des déboires que nous avons signalés. Profondément imprégné du sentiment et du caractère antiques, ce groupe admirable a pourtant toute la vie et toute la chaleur d’une œuvre d’art moderne. Ou plutôt c’est une de ces œuvres qui appartiennent à tous les temps. Qu’importe ici le choix du sujet ? C’est la lutte de l’homme contre le monstre, du courage raisonné contre la force animale et brutale. Est-il rien de puissant et de calme en même temps, comme ce héros au corps superbe, droit sur ses jambes que rien ne semble pouvoir déraciner? Et la fureur énorme de la brute qui se sent perdue, se raidissant encore dans un dernier effort qui gonfle tous ses muscles, sous la pointe du glaive qui va lui crever le front !
On ne se ht d’ailleurs aucun scrupule de contester à Barye la science profonde de l’homme, qui pourtant éclatait dans cette œuvre. C’est alors que les hdèles de l’Institut commencèrent à admettre sa supériorité dans la sculpture des animaux ; non point par esprit de justice, cela se comprend, mais pour mieux reléguer Barye au premier rang des artistes « de second ordre ».
Pourtant, il aurait suffi d’un peu de bonne foi pour éprouver une vive admiration à la vue de ces œuvres charmantes et fortes qui s’appelaient Angélique et Rage) ., ou encore les Trois Grâces. Angélique et Roger une simple garniture de cheminée ! pouvaient dire les dédaigneux) était une composition remarquable par le sentiment héroïque, la beauté du mouvement de l’hippogriffe entraînant de toute la rapidité de ses pattes et de ses ailes les deux cavaliers enlacés. Et quelle simplicité élégante et robuste dans la figure de la femme! Quelle entente des lignes souples et rondes de ce
Corps féminin qui tant est tendre,
Poli, souëf et gratieux !
comme disait le vieux poète français.
C’est surtout dans les Trois Grâces, dans la Junon et dans la Minerve , que l'on peut trouver ce sentiment des beautés féminines, si étonnant a rencontrer chez ce puissant, ce rude, cet austère. Lançon a dessiné une de ces Jurions, orgueilleuse déesse à la grâce puissante, femme dans tout son épanouissement. « Elles ont, a justement dit M. Paul Mantz, en parlant des ligures des femmes modelées par Barye, l’élégance des lignes, la puissance du dessin, et avec cela je ne sais quelle fleur d’épiderme,
CANDELABRE
avec cerf frottant ses boit contre un arbre, surmonte d'un milan emportant un lièvre, d'après le modèle appartenant à M, Barbcdienne.
LES ARTISTES CÉLÈBRES quelles carnations assouplies, qui donnent à penser qu’en les modelant avec son ébauchoir, Barye s’est souvenu des chasseresses et des sirènes de Rubens. Le travail des chairs est gras, opulent, on oserait presque dire lumineux. Ici se reconnaît l’artiste qui devait un instant traverser l’atelier de Gros, qui s’était laissé charmer par la couleur et qui avait fréquenté le Louvre à l’heure où, jeune comme lui, Delacroix y faisait d’admirables études d’après les tableaux de la galerie de Médicis. »
Les Grâces sont certainement ce que l’artiste a produit de plus accompli en fait de ligures de femmes. Ces jeunes corps sont si harmonieusement enlacés, les têtes amoureusement penchées, la ligne ondoyante des dos, les membres nerveux et pleins, tout un abandon si voluptueux, que c’est en vérité un des triomphes de la beauté animale. Il y a, dans les femmes de Barye, un peu de cette séduction tranquille, de cette resplendissante santé, qui sont le propre de certains êtres nés pour vivre dans l’ignorance de toute douleur, de toute passion. Elles respirent, elles vivent, elles charment, conscientes seulement de l’atmosphère d’admiration où elles marchent, déesses. Sans doute, elles ne répondent point à l’étrange, tourmentée et un peu malsaine beauté à laquelle nous ont habitués nos inquiétudes, nos névroses. Elles sont l’harmonie et la noblesse des proportions, la grâce un peu hautaine des lignes impeccables. Que nous soyons entraînés vers des charmes plus riches en nerfs et en fièvres, que les expressions soient aujourd’hui souhaitées plus troublantes, que nous nous épuisions dans la recherche d’éloquentes maladies, tout cela est possible. Il n’en est pas moins bon, salutaire presque, que de temps en temps notre regard se retrempe dans la contemplation de ces sérénités, que notre imagination s’élève vers un idéal moins chlorotique.
Les figures de Barye nous donnent peut-être à un plus haut degré que toute autre création de l’art contemporain, cette impression réconfortante et saine. Elles portent la marque de cette autorité, de cette dignité dans la conception que nous avons observées dans ses autres œuvres. Telle est la logique vigueur de cet esprit, telle la volonté de cette main, que le plus ignorant sentirait au premier coup d’œil que cette Junon assise est du même auteur que la Lionne qui marche. Et de fait, les femmes sculptées par Barye sont, par l’ampleur du modelé, la tranquille puissance de la démarche, les sœurs de ses grandes lionnes, innocentes et farouches.