ACHILLE TREMPÉ DANS LE STYX
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constant : un fils leur naquit en 1822 qui faillit coûter la vie à sa mère et mourut à l’âge de huit ans, laissant un deuil inconsolable et une plaie toujours saignante.
Elève de David, Sophie Frémiet fit à cette époque une copie si parfaite du tableau de son maître : Télémaque et Eucharis , que David n’hésita pas à la signer de son nom et que l’ambassadeur allemand, qui avait a cheté l’original, ne put le distinguer de la copie que grâce à son cachet apposé sur la toile. Mme Rude ne se bornait point à des copies : on peut voir au musée de Dijon deux tableaux, Un Episode pendant la Fronde et une scène de la Révolte des Pays-Bas , qui montrent jusqu’où elle pouvait s’élever dans le genre historique et l’entente de la composition. Son propre portrait et celui de son mari sont de purs chefs-d’œuvre. S’il est vrai qu’enseigner c’est apprendre deux fois, Rude et sa femme devaient à cette époque faire des progrès d'autant plus sûrs et rapides, que non seulement ils produisaient beaucoup mais dirigeaient avec autant de succès que d’activité, celle-ci une école de dessin, celui-là un atelier de sculpture. Les élèves étaient nombreux et, grâce à l’un d’entre eux, Feignaux, qui a communiqué dans une lettre intéressante de nombreux détails à M. Legrand, nous pouvons nous faire une idée fort exacte de l’enseignement de Rude et de ses habitudes de travail.
Il ouvrit d’abord son atelier dans les ruines du vieux couvent des Lorraines dont la vieille chapelle délabrée, coupée à mi-hauteur par un plancher, donnait à la fois un local au premier pour les élèves et un vaste espace au rez-de-chaussée pour les travaux du maître. Il le transféra plus tard dans la chapelle abandonnée des Dou^e- Apôtres. Sans insister encore sur les principes d’art et sur l’esthétique de Rude, indiquons brièvement les innovations qui lui attirèrent à la fois de nombreux élèves et de sévères critiques. La première consistait à substituer, à la copie des détails et des fragments, les ensembles et les masses : il faisait tendre une vaste toile noire sur laquelle l’élève marquait les grands points, qu’il joignait ensuite par un trait continu de manière à obtenir la silhouette d’ensemble et à ne passer que plus tard aux détails. La seconde était l'introduction des modèles hommes et femmes dans l’atelier : ii exigeait qu’on ne travaillât qu'avec le modèle vivant sous les yeux. Cette réforme fit du bruit : on se scandalisa d’abord de cette introduction des femmes comme modèles; on invoqua l’intérêt des bonnes mœurs, la morale contre l’art; mais, grâce à l’influence que Rude possédait sur ses élèves et qui arrêtait soudain toute
FRANCE
SCULPTEURS
FRANÇOIS RUDE
Bas-relief de Rude au château de Ter
LES ARTISTES CÉLÉBRÉS
parole légère et toute réflexion inconvenante, on s’habitua peu à peu à une réforme qui nous paraît bien naturelle et qui en réalité, pour l’époque et le milieu, était audacieuse. Il y eut toujours du moraliste en Rude et même du prédicateur de morale : ses exhortations et surtout son exemple avaient assez d’influence pour déshabituer ses élèves, presque tous des Flamands et c’est tout dire, de l’estaminet et de la brasserie. Non qu’il fût l’ennemi d’une franche gaieté et qu’il n’aimât à rire comme les autres, de son bon rire large et sonore, des farces d’atelier, mais le temps qui se perdait à vider des chopes, il en avait besoin pour cultiver l’esprit de ses élèves. C’est sa troisième réforme : un artiste doit être instruit, pensait-il, non seulement dans son art, mais dans tous les arts et dans toutes les sciences, autant du moins qu’il est possible. 11 organisa donc une sorte d’enseignement mutuel, cours de géométrie, d’anatomie, d’histoire, d’antiquités grecques et latines, une véritable encyclopédie artistique. On ne passait jamais un jour sans faire une lecture, ni une semaine sans tirer de ces lectures si nombreuses et si variées quelque sujet de composition où tous s’essayaient. On ne négligea pas la musique, car Rude était persuadé que tous les arts comme toutes les sciences confinent et se tiennent ; grâce au concours de Mme Rude et de sa sœur Mme Vanderhaert, on put bientôt organiser de petits concerts. « Soyez artistes le plus complètement qu’il est possible », ce fut la constante maxime de Rude. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si un des premiers il a deviné et goûté Berlioz. Quelle activité physique et quelle activité d’esprit ! Heures fortunées et fécondes où le génie prenait conscience de sa force, où la jeunesse, les longs espoirs et les vastes pensées transformaient magiquement la misère et les déceptions en bonheur et en rêves de gloire ! Voyez le sculpteur partir à trois heures du matin pour Terwueren, vêtu comme un ouvrier, accompagné d’un de ses élèves qui a peine à le suivre, car il marche à grands pas, ruisselant de pluie ou couvert de neige et chantant, pour abréger la route, un vieux refrain plus énergique par le sens que riche par la rime ; puis aux lèvres sa vieille amie, une pipe bien culottée, et l’estomac lesté de deux petits pains trempés dans un demi-verre d’eau-de-vie, déjeuner traditionnel du vigneron, du vieux baro\ai de son pays ! Plusieurs heures passées au milieu des ouvriers, trois lieues pour aller et trois lieues pour revenir n’entameront pas son énergie : il sera de retour pour donner à ses élèves la leçon habituelle et pour continuer à l’atelier l’œuvre ébauchée.
3as-reliof de Rude au château
Le caractère des travaux de Rude à celte époque de transition et de transformation est extrêmement intéressant à fixer. Sans énumérer tous ces travaux très variés, depuis la simple décoration jusqu’aux bustes, aux bas-reliefs et aux statues, depuis la cheminée de la chambre à coucher de la reine jusqu’à la Chaire de vérité de l’église Saint-Étienne de Lille, énumération que le lecteur trouvera aussi complète que possible au catalogue qui termine ce volume 1 , insistons de préférence sur la Chasse de Méléagre et l’ Histoire d’Achille , œuvres que nous estimons les plus propres à donner une idée exacte des tendances de Rude à l’époque qui nous occupe.
Et d'abord qu’on ne craigne pas d’y trouver un simple pastiche de l’antiquité ; ses personnages sont bien vivants ; la mythologie et l’érudition n’ont remplacé ni l’inspiration ni la copie sur le vif de la nature. Un archéologue de Harlem visitant un jour l’atelier du sculpteur s’extasiait sur l’exactitude scrupuleuse et la profonde érudition de Rude; cette exactitude est réelle et cette érudition est des mieux informées, mais bien qu’on nous dise que Rude en entendant cet éloge enthousiaste ait rougi de modestie et n’ait su où se cacher, il est probable que son instinct d’artiste eût désiré d’autres éloges, de ceux qui ne sont point de la compétence d’un archéologue. L’œuvre n’est pas seulement exacte, elle est vivante ; le sculpteur mettait à contribution pour la pose ses amis, ses élèves, sa femme, sa belle-sœur, les étrangers quand il pouvait, l’univers entier. On n’entrait point dans son atelier sans y laisser quelque chose de sa personne, sa main ou sa tête, un trait ou une attitude. Soyez sûr que les filles de Diomède ont pris sous ses yeux ces charmantes postures et arrangé les plis de ces élégantes draperies, que les chasseurs qui harcèlent le sanglier de Calydon chassaient réellement en chair et en os dans la forêt de Soignes, quoique avec d’autres armes et des costumes plus modernes. De là cette vérité artistique et vivante cent fois plus précieuse que la vérité archéologique vantée par l’archéologue de Harlem. Rude d’ailleurs avait refait son éducation classique et vivait dans la familiarité et le commerce journalier des auteurs grecs et latins.
Voyons comment il interprète Ovide dans la Chasse de Méléagre , Homère dans l’Histoire d’Achille , sans dédaigner l’Achilléide de Stace et ses descriptions maniérées, mais ingénieuses et pittoresques. Traduire une description poétique en représentation sculpturale, ce n’est pas
!. Vov. p. 122 : Catalogue chronologique.