‹ A. L. BaryeChapitre 7 sur 76 · ACHILLE SE VOIT ENLEVER BRISE IS · texte numérisé non relu

ACHILLE SE VOIT ENLEVER BRISE IS

LES ARTISTES CELEBRES

copier, c’est transposer, et Rude donnait la règle de cette transposition savante et délicate en répétant à ses élèves : « Ne dites pas : il y a là un tableau tout fait ; s’il est tout fait, ne le faites pas ! » Il voulait dire sans aucun doute que chaque art a sa langue qui lui est propre et qu’il y a des scènes très poétiques qui ne sont pourtant, qu’on nous passe le mot, ni picturales ni sculpturales.

« Ceux-ci tendent les toiles, dit Ovide, ceux-là découplent les chiens, d’autres suivent la trace du monstre et volent au-devant du danger. Chassé de son repaire, le sanglier furieux fond au milieu de ses ennemis avec la vitesse de l’éclair qui déchire la nue. Il renverse les arbres dans sa course emportée et la forêt s’ébranle avec fracas ; les chasseurs poussent des cris, lui présentent d’un bras vigoureux les javelots armés d’un large fer et les brandissent devant lui. Le monstre s’élance, disperse les limiers, se fait jour à travers les plus hardis et, frappant obliquement de ses défenses, il met en déroute ces meutes aboyantes. » Voilà lç moment précis que Rude a choisi dans la longue description d’Ovide : pas un trait n’est omis de ceux que la sculpture pouvait rendre. Quoi, tant de héros contre un seul sanglier : qu’on n’oublie pas que celui-ci était envoyé par la colère de Diane chasseresse qui sans doute centuplait ses forces et détournait les coups des chasseurs. Ce fut une femme qui tua le monstre ou du moins qui reçut les honneurs de la chasse, car son trait lancé avec adresse manquait de vigueur : « Atalante pose sur la corde une petite flèche rapide ; l’arc fléchit sous sa main, le trait part, rase le flanc du monstre, l’atteint au-dessous de l’oreille et fait couler sur ses soies quelques gouttes de sang » : c’est donc à elle que Méléagre offrira la peau et la hure du sanglier qu’il vient d’achever, funeste trophée qui va susciter tant de jalousies et de rancunes. Le sculpteur n’a pas manqué de mettre Atalante au premier plan, à côté du vainqueur ; il a saisi le moment oit elle vient de lancer sa flèche et la suit des yeux; guidé par Ovide, il a fait de la chasseresse une de ses plus gracieuses créations : « Une agrafe polie retenait avec ses dents aiguës les plis flottants de sa robe et sa chevelure était attachée par un nœud sans ornement. De son épaule gauche pendait l’ivoire d’un carquois retentissant et sa main gauche tenait un arc. Telle était sa parure : pour sa beauté vous diriez une vierge sous les traits d’un jeune homme, un jeune homme sous les traits d’une vierge ». Ce dernier trait dut déplaire au goût plus sévère de Rude, mais comme il sait s’inspirer des autres et les interpréter ingé-

LE CADAVRE DE PATROCLE EST RAPPORTÉ DANS LA TENTE d’aCHILLE. Bas-i'elief de Rude au cEâ:eaù de Terwucren.

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nieusement ! Pour les combattants à cheval, Rude retrouve les attitudes gracieuses et naturelles des bas-reliefs du Parthénon, qu’il ne connaissait pas encore : attitude n’est pas le mot, c’est mouvement, élan, qu’il faut dire, car, dès l’analyse de cette première grande composition, nous trouvons au suprême degré sa qualité dominante, le mouvement. Le mouvement éclate, à la fois, dans ces attitudes élancées, j’allais dire envolées, dans ces draperies flottantes, dans ces chevaux qui frémissent et se cabrent. Le nu qui règne partout mériterait une étude à part : la science et la langue des muscles n’a déjà plus de secrets pour le sculpteur. Qu’on remarque encore l’extrême variété des physionomies : pas une qui n’ait son cachet personnel et bien vivant. Rude connaissait les traditions qui nous montrent Claux Sluter faisant la navette entre Baigneux-les-Juifs et Dijon : il allait prendre sur le vif dans cette colonie juive le type israélite si admirablement interprété dans le Puits de Moïse. Chacun de ses chasseurs a vécu et revit dans la pierre: nous sommes loin de cette nature de convention et pour ainsi dire anonyme qui choque le spectateur dans un si grand nombre de bas-reliefs et de frontons. La vie et le mouvement sont si bien le sujet même, que ceux mêmes qui sont immobiles plantent des pieux, tendent les rets, sonnent de la trompe, retiennent les chevaux effrayés, semblent emportés dans ce tourbillon d’hommes et de chevaux et contribuent pour leur compte à donner l’impression d’une chasse lancée à fond de train en pleine forêt et brisant tout sur son passage.

Mêmes qualités, à un degré plus éminent peut-être à cause de l’intérêt supérieur du sujet, dans l 'Histoire d’Achille. Voici d’abord Achille enfant trempé dans les eaux du Styx par sa mère Thétis. La déesse le tient par le talon et n’avait qu’à le pendre alternativement par les deux pieds pour qu’il fût invulnérable; mais on ne saurait penser à tout et le destin avait marqué cette place à la flèche de Paris. Le groupe des trois Parques est vraiment admirable pour l’heureux choix des attitudes et l’art consommé des draperies. Dès le second bas-relief nous assistons aux combats d’Achille, mais ce n’est point Hector que l’élève de Chiron a en face de lui : ce n’est qu’une lionne ; nourri de la moelle des lions, des cerfs et des ours, il la tuera avec autant de facilité qu'Hercule au berceau étouffait les serpents. Cet éphèbe qui combat nu contre une lionne me semble avoir une ressemblance frappante avec le jeune guerrier de l’Arc de triomphe : le corps est svelte, souple et robuste, ici dans toute

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