A L'EPREUVE
" Le cœur humain est une forte pièce."
Marie de l'Incaknation.
C'était en l'année 1625, aux premiers jours du printemps.
M. Garnier, maître des requêtes au conseil du roi, avait déjà abandonné son hôtel de Paris pour sa délicieuse villa d'Auteuil.
Comme il rentrait chez lui, un soir :
— Eh bien, demanda sa femme en l'apercevant, avez-vous été à Port-Royal ?
l'ckuvrk et a i i ij^A;i
— J'en arrive, lui répondit le magistrat, qui prit un siège et vint tranquillement s'asseoir près d'elle, en face de la cheminée. Suivant rotre recommandation, j'ai vu d'abord madame l'abbes
— Et qu'a dit la mère Angélique ? demanda madame (ùirnier, pliant la tapisserie à laquelle elle travaillait.
— Ce qu'elle a dit ? Mais que nous l'affligions . . . que le départ de mademoiselle Méliand
serait un deuil pour Port-Royal Elle m'a
prié de ne rien dire à l'enfant de sa sortie prochaine, se réservant de l'en informer au dernier moment Elle prétend que la pensée du
départ la troublerait. ... qu'elle ne ferait plus rien ....
— Nous n'aurions pas pensé à cela, dit madame < ramier, qui sourit.
— Mais les Arnauld sont de fiers travailleurs.
— Et la mère Angélique est bien de la famille.
— Etrange destinée que la sienne ! fit le magistrat : abbesse de Port- Royal à onze ans, et réformatrice de son ordre à dix-huit !
— J'admire la mère Angélique, dit madame ( ramier avec chaleur.
— Tout le monde l'admire Malgré sa voca-
a l'œuvré- ët A l'épreuve 7
tion si peu régulière, elle a merveilleusement bien tourné. Mais, entre nous, je n'aime guère
Port-Royal J'en reviens toujours glacé.
Et le magistrat, allongeant les pieds, présenta ses bottes au feu.
— L'endroit n'est pas gai, continua madame Garnier ; mais il a son charme .... c'est incontestable ....
— Ce qui est incontestable, c'est que j'ai hâte d'aller chercher Gisèle. Pauvre petite !
Avec son âme d'artiste où tout brûle, où tout
chante être depuis si longtemps renfermée
entre ces grands murs, où l'on n'a ni air, ni vue, ni soleil !
— Voyons, allez-vous la plaindre, répliqua gaiement madame Garnier. Mais elle a ce qui tient lieu de tout. C'est une privilégiée. Je suis sûre qu'elle entend partout des mélodies célestes.
— Ce qui est sûr, c'est qu'elle chante comme les anges.
— Trouver une pareille fiancée à son foyer, quand on arrive du pays du soleil ! Songez un peu ?
— C'est aussi rare qu'agréable. Charles est vraiment un privilégié, mais ....
— N'est-il pas charmant ? interrompit-elle, en lui montrant un portrait placé sur la cheminée.
8 A l'œuvre et \ l'épreuve
— C'est mon opinion, lit le magistrat, et an sourire d'orgueilleuse tendresse éclaira son visage intelligent et Fatigué.
Il avait la vue basse et se leva pour aller regarder le portrait *|ui représentait son fils Charles, très beau jeune homme d'une vingtaine d'années
(Charles Garnier, ses études terminées, avait désiré voir l'Italie. Le dernier de la famille, il en était, en quelque sorte, L'unique enfant : car ses deux frères, sans vouloir accorder un regard au monde, étaient passés des bancs <lu collège à la vie religieuse )
— Nous le verrons bientôt, 'lit le magistrat, reprenant son siège. Il doit avoir quitté Rome, aussitôt après les fêtes de Pâques.
Iladame Garnier ne répliqua rien mais son visage refléta la joie de son cœur.
Encore très élégante et gracieuse, elle avait été fort jolie. Son beau teint de blonde était fané, mais les années n'avaient rien enlevé à la douceur de »<u sourire.
— Quand irons-nous chercher < risèle ' demanda M. Garnier, après un instant. Il y a assez, longtemps qu'elle est derrière les grilles Je veux qu'elle suive le travail du i/rintemps à Bois- Belle.
a l'œuvre et a l'épreuve 9
La villa, renommée pour ses ombrages et ses
jardins, portait ce nom un peu bizarre.
— La Providence a bien arrangé les choses, dit madame Garnier, répondant à ses pensées. A leur âge, un grand amour, déjà ancien ! . . . Ditesmoi, si Bois-Belle ne va pas être une sorte de paradis, quand nous les aurons tous les deux ?
Je voudrais hâter ce moment, dit gravement le magistrat. J'ai hâte de voir Charles fixé dans le monde ....
Madame Garnier leva sur son mari un regard interrogateur :
— Le changement qui s'est fait en lui vous inquiète ? demanda-t-elle. Vous attachez de l'importance à ses propos sur la vie religieuse ? . . . .
— Oui .... parfois .... Mais ma résolution est bien arrêtée.
— Soyez tranquille, mon ami .... L'exemple de ses frères devait naturellement faire sur lui une certaine impression. Mais il aime tant Gisèle et depuis si longtemps.
10 \ l'œuvre et a l'épreuve
Née d'une famille distinguée de la magistra bure, Gisèle biéliand était pupille de M. Garnier et parente éloignée de sa femme. Orpheline dès le bas âge, elle avait été élevée à Port-Royaldes-Champs.
La célèbre abbaye, qui fut, moins d'un siècle après, démolie jusqu'en ses fondements, bouleversée jusqu'en son cimetière par ordre souverain, était alors dans toute la gloire de sa réforme, et saint François de Sales l'appelait «es ohèn 8 délices.
M. et Mme Garnier, se voyant chargés de la petite orpheline, avaient cru ne pouvoir mieux assurer son éducation qu'en la confiant aux religieuses d<- Port-Royal.
Gisèle avait donc grandi dans le trop fameux monastère auquel se rattachent de si grands noms il de si étranges souvenirs de renonce- 1 1 1 • 1 1 1 el d'orgueil.
Bâti au plus creux d'une vallée déserte qu'en; touraienl et dominaient des bois sauvages,
Port-Royal- des-Champs avait un caractère de singulière tristesse.
Rien n'égayait cette solitude sombre et brumeuse.
Le jardin de l'abbaye n'était qu'un potager. C'est à peine si les yeux pouvaient y rencontre^ ça et là, quelques châtaigniers de belle venue.
L'église allait s'ensevelissant par le travail du temps ; et, à cette époque, on n'y entrait plus qu'en descendant une dizaine de marches.
Cependant, est-il besoin de le rappeler : dans cette vallée étroite et fermée, la vieille abbaye exerçait une sorte de fascination sur bien des âmes.
Mme de Se vigne l'appelait une Thébaïde dans un vallon affreux. " Je vous avoue, écrivait-elle à sa tille, que je suis ravie d'avoir vu cette divine solitude dont j'avais tant ouï parler."
Mais la tristesse n'a guère de charme pour les enfants ; et Port- Royal, si cher à Pascal et à Racine, devait leur sembler bien vieux, bien sombre, bien ennuyeux.
Faut-il ajouter que la vie y était dure, même pour les élèves ?
Mais, dans ces siècles vigoureux, personne ne songeait à s'en étonner ni à s'en inquiéter ; et les
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jeunes filles des plus grandes familles de France étaient élevées à Port-Royal.
( lisèle y était entrée à sept ans.
Alors, on ne connaissait pas de vacances et l'enfant avait passé neuf Iongnes années entre les murs «le la vieille abbaye : toujours debout à quatre heures, hiver comme été, et assujettie au travail «lu matin au soir.
Ses jours se ressemblaient comme des grains de sable. Heureusement, Gisèle possédait ce qui peut tout animer, tout adoucir, tout colorer — un grand amour. — Jetée, par la mort de ses parents, dans la famille de M. Garnier, qu'elle nommait son oncle, elle s'était prise, pour le plus jeune de ses fils, d'une affection extraordinaire.
Cette enfantine tendresse avait grandi avec elle, se nourrissant de tout, et charmant ses ennui-, en les augmentant.
De temps en temps, Charles venait la voir au parloir. Tl lui écrivait souvent ; et cela laissait à l'enfant une douceur, une lumière qui l'enlevait à la froide austérité de Port-Royal et à la solennelle tristesse qui l'entourait.
Pour cette âme vive et tendre, le chant axait été aussi d'un merveilleux secoure.
Le chant : c'était le seul luxe de Port-Royal
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régénéré, et les auteurs du temps s'accordent à en louer la beauté. Admirablement soigné, il se mêlait au travail comme à la prière, et donnait un grand charme aux offices du chœur.
Gisèle en jouissait délicieusement. Elle avait le goût inné, réel, inspiré de la musique, et surtout une voix incomparable.
Dans la vieille et sombre église de Port-Royal, cette voix enfantine et céleste avait fait couler bien des larmes.
— Il me semble entendre un ange exilé du ciel, disait la mère Angélique, qu'en ce temps on nommait encore la grande Angélique.
Parfois, la célèbre religieuse se faisait amener l'enfant. Sa voix la ravissait : et, si la règle l'eût permis, elle l'aurait écoutée, des heures entières, avec délices.
Aussi fut-elle fort attristée en apprenant son départ, et toute la communauté partagea son chagrin.
14 a l'œuvre et a l'épreuve
L'heure de l'ouvrage manuel venait de c- « . 1 1 1 - «nencer pour la division des grandes, à Port- Royal-des-Champs;
Assises sur des lianes sans dossier, une vinfftaine de jeunes tilles cousaient, brodaient, tricotaient pendant que l'une d'elles lisait à haute VOix la vie des Pères du dés&rt.
La salle était sombre. Les murs, noircis par le temps, suintaient la tristesse et le froid. Mais l'élève qui lisait, lisait très bien, et avait une voix singulièrement agréable,
— Mademoiselle Méliand " dit tout-a-coup la maîtresse qui présidait à l'ouvrage.
La lectrice releva la tête, et, sur un signe delà religieuse, ferma son livre et se dirigea vers
elle'.
Sa démarche, un peu lente, avait une grâce particulière.
Malgré ses cheveux en broussailles, maigre son costume peu gracieux, elle était charmante à voir; et tous les regards la suivirent pendant qu'elle traversait la salle.
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— Madame l'abbesse vous demande à sa chambre, dit la maîtresse à qui l'on venait de remettre le message.
La jeune tille sortit doucement ; ôta son tablier de toile grise et, s'approchant de la fenêtre en ogive creusée dans l'épaisseur du mur, elle jeta un regard au dehors.
Un brouillard morne et glacé pleurait sur les branches encore nues des arbres — Comme c'est laid ! comme c'est triste ! murmura-t-elle.
Et, enfilant les corridors et les escaliers, elle alla frapper à la porte de madame l'abbesse.
Une jeune novice, employée comme secrétaire, vint lui ouvrir. Entrez, entrez vite, dit-elle aimablement, notre mère vous attend.
La chambre assez vaste, mais pauvre et nue, n'avait d'autres ornements qu'un grand Christ sanglant, et une statue de saint Bernard, en marbre jauni.
Aux pieds du crucifix, on apercevait une tête de mort sculptée en ivoire, d'une admirable et
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sinistre vérité, et une crosse d'or était posée contre la chaise abbatiale scellée au mur.
Debout, devant une table très simple, l'abbessé de Fort-Royal s'occupait à ouvrir ses lettres.
— Approchez, mon entant, «lit-elle, apercevant mademoiselle Méliand.
Gisèle obéit, et salua avec une grâce parfaite et une irréprochable révérence.
La mère Angélique salua d'un sourire, et, congédiant la novice du geste : A tantôt, ma petite sœur, «lit-elle gracieusement.
La jeune religieuse s'inclina respectueusement, et sortit.
Gisèle avait toujours compté parmi les grands jours de sa vie ceux où il lui était donné d'approcher la mère Angélique. La jeunesse a le besoin de l'admiration et du respect ; et ce que la jeune fille éprouvait en présence de l'illustre religieuse valait mieux qu'une simple émotion du cœur.
L'abbessé de Port-Royal avait alors trentecinq ans.
Sa taille moyenne était imposante, ses manières très nobles. Son visage, flétri par les austérités, marqué, en outre, par la petite vérole, ji avait rien de remarquable, quand elle tenait
A l'œuvre et a l'épreuve 17
les yeux baissés. Mais la flamme intérieure se reflétait dans le regard, et les yeux azurés, ombragés de cils roux, avaient une beauté étrange, inoubliable.
Par-dessus sa robe de grossière laine noire, elle portait le long scapulaire de son ordre, retenu à la taille par une ceinture de cuir. Le rosaire qui pendait à son côté était de bois et d'acier ; mais une bague magnifique — marque de sa dignité — brillait à sa main droite.
Elle reçut la jeune fille avec grande bienveillance, et, prenant un siège, la fit asseoir sur un escabeau à ses pieds. Puis, allant droit au but, suivant sa coutume : Mon enfant, dit-elle, monsieur votre tuteur trouve qu'il est temps de vous retirer d'ici. C'est pour vous l'apprendre que je vous ai fait venir.
Gisèle rougit vivement, et baissa les yeux pour ne pas laisser trop voir la joie qui bouleversait son cœur.
Eh bien ? demanda la mère Angélique.
— Puisque M. Garnier le veut, ma mère, répondit poliment la jeune fille tenant toujours les yeux baissés.
L'abbesse arrêta sur elle son regard clair et ferme. Permettez-moi une question, dit-elle.
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Avez- VOUS jamais ressenti quelque attrait pour ta vie religieuse ?
Un sourire vint aux lèvres de la jeune fille.
Jamais, ma mère, répondit-elle, levant sur l'abbesse ses yeux noirs, très beaux et très candides.
Une ombre passa sur le visage de la mère Angélique. J'espérais toujours, dit-elle, à voix presque basse, qu'aux dons qu'il vous a faits, Dieu ajouterait la grâce de vous vouloir toute à
Lui Bien des fois, en vous écoutant chanter,
j'ai refait le même rêve.
Il y eut un moment de silence : mais l'abbesse reprit :
Vous allez donc passer de la vie dure, laborieuse que vous avez menée jusqu'ici à une vie douce, pleine de jouissance. C'est un pas difficile à faire.
— Je ne l'aurais pas cru, dit la jeune fille, qui sourit.
— Vous jugez en enfant La jouissance est
pleine de périls. . . . elle n'a jamais rien produit de grand, répliqua noblement l'abbesse. Privation vaut mieux que jouissance, disent les -ai nts.
Et, comme pour mieux imprimer cette fort.' vérité dans l'esprit de Gisèle, elle appuya la main
a l'œuvre et a l'épreuve 19
sur la tête de la jeune fille, et s'arrêta quelques instants à la considérer.
Même aux années disgracieuses de la croissance, elle avait souvent remarqué la figure de cette enfant dont la voix l'enlevait aux fatigues et- aux tristesses de la terre. Alors pourtant, cette figure très maigre et très pâle n'avait de remarquable que l'expression singulièrement passionnée et rêveuse.
Le temps avait coulé. L'enfant chétive .s'était fortifiée ; et sa beauté, qu'elle ignorait encore, commençait à briller d'un admirable éclat. L'austère religieuse ne le constata pas sans tristesse.
La malheureuse est faite pour être l'idole du monde, se dit-elle, et, émue de compassion, elle traça le signe de la croix sur ce front paisible et charmant.
C'était sa grande caresse, la seule qu'elle se permît jamais ; et Gisèle en ressentit une sensible joie.
Je ne vous oublierai jamais, reprit l'abbesse, de sa voix douce et ferme. Mes pensées, mes prières vous suivront partout .... Mais, croyez-moi, n'attendez pas trop du monde et de la vie.
Gisèle avait pour la mère Angélique le plus
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grand respect : et, malgré la joiequî bouillonnait .il son cœur ces paroles tirent sur elle une certaine impression.
— Vous me parlez, dit-elle, un peu troublée, comme s'il n'y avait pour moi que des dangers et des peines . Mais je ne suis pas abandonnée sur la terre. M et Mme Garnier m'ont toujours témoigné beaucoup d'amitié.
L'abbessc sourit comme une personne qui ne se trouve pas comprise, et reprit:
M et Mme Garnier méritent toute votre reconnaissance, toute votre affection. Ils vous
aiment comme si vous étiez leur propre fille
Ma pauvre enfant, ce n'est pas l'indifférence, ce n'est pas l'abandon que je redoute pour vous... . Vous ne serez que trop aimée — ce qui est un grand malheur.
Ces mots furent dits avec une tendre et grave pitié : et la mère Angélique avait la manière de dire qui fait les hommes éloquents.
Pourtant, un sourire involontaire effleura les lè^ res de la jeune fille, et une flamme joyeuse s'.illiniia au fond de ses beaux yeux.
Cette flamme s'éteignit bien vite sous les larges paupières richement frangées ; mais la mère Angélique s'aperçut que ses paroles avaient manqué leur effet et resta un instant songeuse.
Elle savait que cette enfant privilégiée avait reçu, mille fois plus que les natures moyennes, la puissance redoutable d'aimer et de souffrir. Il lui semblait terrible de mettre cette âme ailée aux prises avec la réalité toujours chétive. C'est au fond d'un cloître qu'elle aurait voulu ensevelir Gisèle Méliand.
Vous avez seize ans ? demanda-t-elle.
Seize ans et demi, ma mère.
Vous tenez encore aux fractions, répliqua l'abbesse, qui sourit. M. Garnier ne m'a pas laissée ignorer ses projets .... Il dit des merveilles de son fils .... Jamais union n'a paru mieux assortie. Pourtant, croyez-moi, le bonheur n'est pas de ce monde, et les cœurs ardents l'y trouvent encore moins que les autres.... Ce qu'on jette dans les cœurs ardents est si vite consumé !
Je voudrais bien être heureuse pourtant, murmura Gisèle.
— Savez-vous ce que le bonheur ferait de vous ? demanda gravement l'abbesse. On l'a dit : le bonheur est comme ces essences capiteuses qu'on ne peut prendre sans danger qu'à très petites doses, et encore .... bien mélangées. Laissez faire le bon Dieu ; et, s'il vous envoie la dou leur —
-- \ L'ŒUVRE i:i a l'ÉPREIH i:
— La douleur ' répéta < risèle
— Oui, la douleur. ...la douleur qui élève L'âme. ...qui fortifie le cœur.... qui L'arrache aux illusi ros le la vie c'est-à-dire à ce qui aveugle... ce qui empêche de voir le chemin tel qu'il est : court et mauvais. Les illusions, ma chère enfant, ne sont que des ombres qui nous cachent les épines et l'issue de la route- Heureusement, ajouta l'abbesse avec une expression touchante, ces ombres-là, à l'encontre des autres, vont s'éclaircissant, se dissipant à l'approche «lu soir.
•mi de la cloche arriva, doux et triste, jusqu'à elli
— Le coup des vêpres, dit l'ai. liesse, se levant. M Garnier m'écrit < jii'il viendra vous chercher demain — Allez faire vos paquets .... Mais je veux entendre encore une fois votre voix.... \ ous chanterez à la messe, demain matin.
Gisèle Méliand ne dormil guère, durant sa dernière nuit à Port-RoyaL
a l'œuvre et a l'épreuve 23
Vue veilleuse éclairait faiblement le dortoir. Autour d'elle, ses compagnes dormaient du tranquille et profond sommeil de leur âge.
Gisèle veillait et comptait toutes les heures qui sonnaient au cadian du clocher.
Il lui semblait que le jour ne viendrait jamais.
Il vint pourtant : et le carrosse de M. Garnier finit aussi par arriver.
Gisèle fit ses adieux reconnaissants à ses maîtresses ; puis, monta à sa cellule de pensionnaire, pour s'habiller.
Elle n'était pas vaine. Pourtant, ce fut avec un vif plaisir qu'elle quitta sa robe grise à collerette, pour revêtir l'élégant costume que Mme Garnier lui avait apporté.
Une dernière fois, elle regarda le grand dortoir, son petit lit ; puis elle descendit lentement, regardant tout attentivement, comme pour emporter l'image ineffaçable de ces lieux qu'elle ne reverrait plus jamais.
Il lui semblait qu'une tristesse poétique s'échappait de ce vieux cloître, de ces longs corridors, de ces escaliers de pierre usés par tant de pas lourds ou légers.
Le désir lui vint de voir encore une fois l'église.
•24 \ l.'ni \ RE ET A L'ÉPREl \ l
A cette heure de la journée, il n'y avait per- Bonne. Comme elle s'agenouillait, mille impressions douces lui revinrent : Mon Dieu, «lit-elle, en pleurant, tant de fois ici, j'ai chanté vos louang
Les petits bancs de chêne, les belles stalles • les religieuses, les vieilles fresques à demi eftala grande croix noire à l'entrée du caveau funèbre, tout lui apparaissait avec le prestige des adieux ; et elle fit le tour du chœur avec une émotion solennelle.
Le livre d'heures de la mère Angélique était mr l'appui de sa stalle; (iisèle en baisa les pages, et, après une dernière prière, sortit paisible.
Deux religieuses, tenant chacune une énorme clef, attendaient à la porte conventuelle.
— C'est bien triste d'ouvrir à notre sainte Cécile «pli s'en va, dit la première en office, mettant la ciel' à la serrure.
Mademoiselle Méliand ht la révérence aux bonnes sœurs qui, s'essuyant les yeux, l'embras lèrent de la joue.
— Adieu. Gisèle, adieu 1 crièrent celles de 3es compagnes qui l'avaient suivie jusqu'au tour.
Elle fut entourée embrassée, étouffée, cou-
a l'œuvre et a l'épreuve 25
verte de larmee, et sortit en promettant d'écrire et de revenir.
Les chevaux de sang attelés au carrosse piaffaient dans l'étroite cour de l'abbaye.
— Mademoiselle Méliand, dit le magistrat, mettant la jeune fille en voiture, je suis heureux de vous tirer d'ici.
La nuit tombait quand ils arrivèrent à Bois- Belle.
Gisèle ne put rien distinguer ; mais mille souvenirs chers et confus lui revinrent.
Son tuteur lui offrit la main, et la conduisit dans le salon vivement éclairé en signe de joie.
Là, après l'avoir installée dans un grand fauteuil, quittant le ton enjoué qu'il avait eu avec elle, il lui dit avec une gravité émue :
— Ma chère enfant, vous êtes la bienvenue sous mon toit .... J'espère que vous vous y plairez .... que vous n'en aurez jamais d'autre ....
C'est mon vœu le plus cher.
26 \ l'œuvre et \ l'épreu\ e
Gisèle remercia. Elle aurait volontiers pleuré.
— Maintenant, allons souper, «lit gaiement Madame < ramier
Et, m un tour de main, elle débarrassa la jeune fille de son chapeau et de sa mantille.
La soirée se passa au coin <lu feu : et cette tranquille soirée fut délicieuse à Gisèle.
( )u ne parla guère que de l'absent.
Madame Garnier lui fit lire ses lettres. M. Garnier lui mit son portrait entre les mains.
Gisèle in' sentait plus la terre SOUS ses pieds
Cette maison où il avait vécu, <>ù il allait venir, lui semblait un paradis.
Sa joie ne s'exprimait guère en paroles ; niais elle rayonnait de ses yeux, de son sourire de son beau front souvent sérieux.
Madame Garnier observait la jeune fille avec un plaisir infini. Elle lisait sans peine jus- (ju'au fond de son cœur; el se voyant seule avec elle :
— Gisèle, dit-elle, caressant les cheveux noirs de l)i jeune fille, ne trouvez-vous pas que la Providence a bien arrangé les choses ?
Mademoiselle Méliand sourit. (Jne rougeur fugitive colora son visage d'ordinaire un peu
paie
— Quand j'alLii vous chercher, après la mort de votre mère, continua doucement madame Garnier. vous aviez un bien grand chagrin .... Vous ressentiez votre malheur d'une façon toutà-fait extraordinaire chez une enfant si jeune... . J'avais beau faire, vous restiez inconsolable. Malgré tous mes soins, vous dépérissiez comme une pauvre petite plante déracinée. Je vous assure que je commençais à être fort inquiète^ quand la pensée me vint d'envoyer chercher Charles au collège.
— Vous rappelez-vous le temps qu'il faisait lorsqu'il arriva ? demanda vivement Gisèle. Je vois encore sa tête blonde toute mouillée .... sa jolie petite mine d'écolier .... et ce regard si doux, si compatissant qu'il attachait sur moi.
Il était un bien aimable enfant : et je me rappelle encore avec quelle attention il m'écoutait, pendant que je lui disais que vous alliez mourir s'il ne réussissait pas à se faire aimer .... à vous faire jouer.... Ce soir là, vous en souvenezvous ? je vous fis souper tous les deux seuls à une petite table devant le feu.
Oh ! oui, je m'en souviens ! dit joyeusement Gisèle. Le bon petit souper ! .... Je ne sais comment cette nuit noire, que j'avais autour de moi depuis la mort de ma mère, s'était dissipée ..,.
28 a l'œuvre et a l'épreuve
Je le trouvais bien à mon gré et, Le souper fini, noua eûmes une causerie au coin du feu. Nous fûnies vit*- de grands amis.... Je lui confiais toutes mes tristesses .... Il me parlait de sa première communion .... du ciel . . . et ses paroles d'enfant entraient en moi comme une chaleur .... comme une lumière.
— Vous chantiez déjà délicieusement ; et, pour lui vous consentiez à chanter. Il était bien fier de son succès, et venait me dire à l'oreille: Elle m'aime ' elle m'aime ! . . . . Lui aussi vous aimait déjà... . et pleura fort quand il fallut retourner
au Collège.
( lise le écoutait ravie.
<v>ii;ui<1 il fut parti, dit-elle, j'éprouvai un étrange sentiment <lr \ i<l<i .... d'abandon .... La
maison le jardin me parurent plus grands. . . .
tout dépouillés ....
Quelque chose, dans sou accent, émut madame ( lai nier jusqu'au fond du cœur.
Elle savait que cette enfant n'aimait que son fils sur la terre : que, dans sou affection pour lui, tous srs sentiments venaient se confondre avec la l'on t la douceur «les premiers souvenirs.
Malgré les dix lieues faites au grand air, mademoiselle Méliand n'avait pas sommeil mais.
a l'œuvre et a l'épreuve 29
la jugeant fatiguée, madame Garnier la conduisit de bonne heure à sa chambre fort coquette et toute tendue en soie rose.
— Ma chère, dit l'aimable femme embrassant la jeune fille, même fagotée en pensionnaire,
vous n'êtes pas du tout à faire peur Ces
bandeaux nattés — à la mode de Port-Royal — vous donnent l'air d'une reine du 12ième siècle ; mais n'importe ... je viendrai demain vous habiller et vous coiffer.
Une fois seule dans sa chambre, Gisèle aurait volontiers pleuré de pure joie.
Trop heureuse pour songer à dormir, elle ouvrit l'une des fenêtres qui donnaient sur le balcon.
Tous les alentours étaient plongés dans l'ombre : et, comme dans la profonde vallée de Port-Royal, on n'avait de vue qu'au ciel.
Les jours qui suivirent furent, pour Gisèle, un véritable enchantement.
A l'âge de la sensibilité extrême, l'amour s'en-
•M) \ l'œuvre et a l'épreuve
richit de tout : et les sentiments, même étrangers, s'y versent et l'augmentent.
Aussi Gisèle Méliand touchait au ciel.
La liberté, le grand air, le soleil, le printemps, sa propre jeunesse, tout l'enivrait : tout ajoutait à la douceur <le l'attente certaine.... prochaine ....
• Je suis contente .... je suis heureuse — je buîs ravie. .Vri\ ait-elle à l'une de ses compagnes de Port - Royal ... . C'est si beau d'avoir un horizon, d'avoir du soleil. Habituée au jour terni de Port-Royal, je n'avais pas l'idée de cette belle lumière, de ce jour éclatant. J'en suis dans une extase continuelle. Si je m'écoutais, je chanterais sans cesse .... J'ai en moi des hymnes sans fin .... et j'ai de si belles robes longues. Il est vrai, je ne résiste pas toujours à l'envie de faire des fromages ; mais nul n'en sait rien, et je suis maintenant une grande personne. C'est incontestable. Ma tante dit même (pie j'ai déjà épuisé un plaisir : celui de vieillir."
Les lettres de Charlta n'étaient pas tout-àfait ce (pie Gisèle aurait voulu. Ses lettres qui la charmaient tout d'abord, quand elle les relisait, elle croyait y trouver une singulière contrainte, comme une sort.- de tristesse; mais cette impres- 3ÎOD se perdait vite dans mille autres enivrantes.
a l'œuvre et a l'épreuve 31
La vie moussait, pétillait dans son cœur de seize ans.
Elle avait des gaietés folâtres, des gaietés d'enfant, et passait des heures entières à jouer avec Xuma, le beau chien de Charles.
Mais, disait M. Garnier, lorsqu'on sait regarder, on voit bien qu'elle est de l'espèce sérieuse.
Il la promenait dans les musées, dans les palais, dans les lieux historiques.
Homme de goût, de plus, fort riche, le magistrat avait fait, de sa maison de campagne, une délicieuse retraite. En cela, il avait été fort aidé par sa femme, très entendue, très active et passée maîtresse dans l'art de fondre tous les détails d'ameublement et d'ornementation en un ensemble harmonieux.
Gisèle aimait cette belle villa où tout semblait convier à la joie .... au bonheur.
Elle n'avait jamais fini d'admirer le jardin où tout verdissait, où tout allait fleurir.
Elle passait des heures entières à examiner les tableaux, les meubles, les tapisseries.
— Plus de grilles ! plus d'inscriptions funèbres ! ... disait-elle gaiement.
Mais, il y avait, dans la chambre de Charles
\ I. (!.(.\ RE li \ I. I PREUVE
Garnier, un tableau <|ui la faisait songer, qui lui inspirait de graves pen iées
( v tableau œuvre d'un maître — représentait [gnace de Loyola regardant le ciel.
— Charles aime beaucoup ce tableau, lui 'lit madame Garnier, un jour qu'elle la surprit à l'admirer. 11 ne se lasse pas de le regarder.... suivant lui.il semble que le saint va dire encore : Ah ' que la terre me parait vile, quand je regarde le ciel.
Certes, l'aimable femme était loin de vouloir attrister Gisèle et, pourtant, ses paroles eurent cet effet
Elle s'en aperçut ; et riant et caressant les cheveux noirs de la jeune fille :
— Allons, ma chère, dit-elle, il faut en prendre votre parti ... Vous savez bien que votre futur
est an échappé du L-i'-l Pour s'en convaincre,
il suffit de regarder ses beaux yeux qui parlent sans cesse d'un monde invisible.... Mais, soyez tranquille, la vraie flamme tend toujours en haut .... Voudriez- vous lui donner un cœur vulgaire '
Non. ( lisèle ne le voulait point.-
— L'aimerais-je autant, si je l'admirais moins ? se disait -'-11»'.
a l'œuvre et a l'épreuve 33
Par une agréable journée de ce même mois d'avril 16'2ô, un homme sortait des bureaux du ministre d'Etat, à Paris.
Il avait l'air noble, la taille belle, souple robuste, le teint bronzé comme ceux qui ont porté le poids du soleil. Ses yeux noirs, très grands et très beaux donnaient un singulier éclat à sa figure basanée et soucieuse.
Il paraissait dans toute la vigueur de l'âge et portait l'uniforme des officiers de la marine royale.
Absorbé dans ses pensées, cet homme traversa les anti-chambres du ministère sans regarder personne : mais, arrivé sur l'escalier extérieur, il s'arrêta ; et, appuyant les mains sur la balustrade, il releva la tête.
Dans cet immense Paris qui s'étendait au loin à travers une futaie de (lèche-, de colonnes, de coupoles, on apercevait, flottant au vent sur le palais du Louvre, le drapeau blanc aux Heurs de lis d'or.
34 a l'œuvre et a l'épreuve
Indifférent .1 tout le reste, le marin le suivit i virile flamme de l'amour éclaira son noble et sérieux visage.
Qui l'aurait regardé, en ce nu. ment, aurait senti que cel homme taii grand, capable de l'effort patient et persévérant, comme de l'élan héroïque et dé la résistance invincible.
I ' 'in pas léger, le capitaine de vaisseau des cendit l'escalier.
l 'n carrosse l'attendait
— Au village d'Auteuil, à Bois-Belle, ordonnat-il en montant lestement
Une Femme jeune, charmante, mais évidemment ennuyée était assise au fond de la voiture.
En l'apercevant, le marin sourit: et ce sourire avait une grâce qui la lit s'épanouir à l'instant.
— J'ai été plus longtemps que je ne pensais. Eh bien, comment avez-vous supporté l'attente ' demanda-t-il avec douceur.
La jeune femme ramena les plis de son manteau autour d'elle, et répondit gaiement :
Ne cherchez pas à m'humilier Vous savez
depuis longtemps que ma patience a «les bornes.
— Alors, ma chère n'essayez jamais d'intéresser un ministre à une oeuvre nationale
II «lit ces mots avec une tristesse mal déguisée :
a l'cêuvrè et a l'épreuve 35
et, s asseyant à côté d'elle, s'enveloppa de son manteau.
Les chevaux partirent grand train. Après un moment, la dame dit à son compagnon qu'elle n'avait pas cessé de regarder:
— C'est bien dommage, que votre sourire soit si rare .... il est si agréable.
— Vraiment? fit-il, riant.
— Oui, vraiment .... C'est un rayon de soleil à travers les nuages, pour parler comme vos amis les Hurons.
— Vous avez tort d'employer les images, reprit-il. Un homme civilisé n'en a pas besoin pour bien entendre ce qui le rlatte .... D'ailleurs, on peut être excusable de ne pas sourire souvent, lorsqu'on est aux prises avec les trafiquants de pelleteries ici ... . et les Iroquois là-bas .... et qu'on ne rencontre qu'indifférence chez les puissants, ajouta-t-il, un peu après, avec une amertume profonde.
Il pencha la tête sur sa poitrine et resta songeur. Elle, se rapprochant, appuya la main sur son épaule ; et, se soulevant un peu pour atteindre à son oreille, lui dit très-bas : Malgré les uns et malgré les autres, vous l'aurez votre Nouvelle-France.
36 a L'a i \ RE ET a i.'i.ruKi \ E
Dans sa voix et sur son doux visage, il y avait une conviction qui pénétra le marin. Sa figure sombre s'illumina; et, eouvrant de son regard étincelant la frêle créature <|ui o*ait répondre «le l'avenir, il prit sa main qu'il serra contre son cœur :
— Moi aussi, j'ai confiance, dit-il, avec une émotion contenue, mais qu'on sentait puissante : oui, j'ai confiance .... mais, croyez-moi, je porte des montagnes d'ennuis et de dégoûts.
— Je voudrais m'en charger, je voudrais prendre sur moi tout ce que vous avez a souffrir de la bassesse et de l'ineptie «les hommes.
11 rit doucement, et reprit :
— Vous me Feriez grande pitié .... déjà, même, j'incline souvent a voua plaindre : comme les autres Femmes, vous devez aimer la vie douce
et ....
— La plus grande douceur de la vie, interrompit-elle vivement c'est d'admirer ce qu'on aime. Si vous en doutez, c'est (pie vous avez plus exploré les Forêts et les mers (pie le cœur «le la Femme.
— Ma chère enfant, dit-il. plus charmé qu'il ne le voulait paraître, il ne faut pas parler ainsi a votre vieux mari .... Sa vez-vous que; parfois,
a l'œuvre et a l'épreuve 37
je voudrais n'avoir rien à faire qu'à vous aimer ? . . . .
— Ces moments-là doivent passer vite et ne pas revenir souvent, repliqua-t-elle en riant. Vous avez trop de sève héroïque et aventureuse dans les veines pour ne pas vous ennuyer vite au coin du feu.
— Le coin du feu ! . . . . Si vous saviez comme je l'aime quand vous J êtes ... . Vous rappelezvous nos soirées d'hiver à l'habitation et au fort Sa i ut -Lot' ÎS ? . . . .
— Je me rappelle tous les moments passés avec vous.
— Vous me flattez abominablement. Mais n'importe .... C'était si bon de vous avoir dans cette solitude sauvage .... de vous trouver, le soir, m'attendant devant la cheminée, où il y avait toujours si beau feu ....
— Et là ... . de parler de la Nouvelle-France, acheva-t-elle avec un grain de raillerie.
Il ne parut pas le remarquer : mais, tout entier au dernier mot :
— La Nouvelle-France ! la Nouvelle-France !
cela semble un rêve — un rêve poétique — comme
on me l'a dit parfois avec dédain. Mais l'avenir
era de ce rêve une magnifique réalité .... Dieu
38 \ L'a ivki: ET A I. .
le veut . et . comme \ ous di nalgr^ 1rs
uns 1 1 1 1 1 .- 1 ! ■• : ura une Nou-
velle-France ( >ui, i'in : 1 i dans le sol
canadien le viril honneur et la vieille foi . ... et
si profond* il ... que, pour en arracher jamais
rmes d'héroïsme, il faudra tout bouleverser, tout détruire.
[1 dit ces mots avec une énergie incomparable . puis, se rejetant au fond du carrosse, il n<dit plus une parole. Mais il était facile de voir que ses pensées n'avaient plu-- rien de triste... .• que l'espérance, devant lui, enlevait tous les obtte fois, sa compagne ne chercha pas à l'arracher à sa rêverie.
La voiture suivit quelque temps la grande route puis s'engagea dans une longue i uueus< avenue bordée '11- hauts arbres.
A l'extrémité, a travers la verdure naissante, on apercevait une belle vieille villa d'architecture italienne, au toit en terrasse orné d'arbusn fleurs.
— Nous voici à i dit la jeune femme.
Le marin, sortant de sa rêverie, promena ses rds autour de lui. La villa, caressée du soleil, tout entourée de verdure ei de paix, offrait un coup d'œll singulièrement agréable.
() la douceur «lu repos '. murmura-t-il.
a l'œuvre et a l'épreuve 39
Il sauta de voiture, offrit la main à la dame, et, l'instant d'après, on annonçait : Monsieur et madame de Champlain.
Madame Garnier était seule avec G^èle.
En attendant annoncer les visiteurs, elle se leva vivement et alla au-devant d'eux avec une joie empressée et sincère.
— Enfin! dit-elle, leur tendant les mains. Savez- vous que nous n'osions presque plus vous attendre ?
— Madame, répondit gracieusement Champlain, quand on a goûté les douceurs de votre hospitalité, on finit toujours par vous revenir .... même quand on est domicilié au fin fond de la Barbarie.
Un peu agitée intérieurement, Gisèle se tenait debout, à côté de son métier à tapisserie.
Madame ( ramier la présenta, non sans orgueil.
Pensionnaire de la veille, mademoiselle Méliand fut très flattée du respect chevaleresque
K) a l'œuvre ; r \ l']
avec lequel l'illustre mnrin la salua, tonna
i:n peu di : femme.
Après I< s premières ' 'les : Que
ici '. dit mad un-
plain, r» '■ ' charmé.
Savez-vous, madame, qu'on voi ser sa
vie che* \ ous '
Bien d'autres auraient pensé comme •■lie. et !<• salon, où madame ( ramier se tenail d'ordinaire, méritait tons les complim
Meublé avec an goût parfait, il était éclairé par d'étroites ei hautes !' intrées, ouvrant
de plein pied sur le jardin. Les rideaux, aux plis épais aux reflets brillants étaient relevés pour laisser passer la joyeuse lumière et l'agréable chaleur d'avril. A travers les fenêtres chatoyant au soleil du soir, on apercevait un gazon déjà épais, des violettes, des primevères en fleurs, de vieux ! bres, à la puissante ramure
com erte de jeunes feuilles.
Le coup-d'œil était charmant, ut M. de Champlain lit observer qu'il devait l'être bien davantage lorsque le jardin était en I eauté.
— Même alors, monsieur.je n'oserais vous inviter à vous y promen [uo madame < Jarnier. Et vous feriez sagement, dit madame de Charaplain. Un homme qui a bu aux fleuves
a l'œuvre et a l'épreuve 41
ineomius .... qui a marchésur les feuilles entaspar les siècles .'....
— Vous voulez me poétiser, s'écria M. de Champlaiu.
— Soyez tranquille, répondit madame Garnier. Je ne le souffrirai pas .... Vous êtes un sauvage tout simplement : et, en cette qualité, vous préférez les forêts aux jardins.
— Madame, répondit le grand explorateur, les forêts canadiennes sont des jardins. . . . des jardins incomparables !
— Où l'on court le petit risque d'être déchiré .... scalpé .... dévoré ....
— Il est vrai, on risque un peu tout cela. Mais, madame, dans ces grands jardins que Dieu cultive, il y tant à admirer qu'on ne songe pas au danger.
— Qu'en dit madame de Champlain, demanda madame Garnier, riant.
— Je n'ai guère fréquenté les forêts, répondit la jeune femme .... Parfois, quand le temps était beau et que M. de Champlain pouvait m'accompaguer, j'allais, par la forêt, à la messe chez les Récollets, à une demi-lieue du fort. .. . Mais, si je ne me suis pas enfoncée dans les bois, je les ai beaucoup regardés .... et d'assez près, pour
!■•' \ l'œuvre et a l'épreuve
vous assurer que le moindre vent tire bien des chants et des parfuma d'une mut de feuillage.
— D'après 1rs sauvages, «lit M. de Champlain, les murmures et les senteurs de la forêt ne sont rien moins que les soupirs et l'haleine des manitous.
— Et, d'après ML de Champlain, continua sa femme, lorsqu'on a entendu les bruits du désert, on ne goûte plus d'autre musique.
Ces mots firent sourire Gisèle : et elle envoya un regard discret à sa harpe, qu'on apercevait dans un coin, enveloppée d'une douillette de soie verte.
M. de < îhamplain, qui n'était pas sans avoir entendu parler du merveilleux talent de la jeune fille, remarqua le sourire et le regard, et dit en riant : Je prends note de cette protestation, mademoiselle .... Mais, il faut m'en croire, tout est poésie et mélodie, dans les forêts canadiennes.
— Et, je vous l'assure, continua madame de Champlain, c'est une belle chose de voir flotter dans l'air la fumée de l'habitation et du fort 8aint-Lou is.
(iisèle se disait qu'elle aurait voulu voir Cette fumée. Ce noble foyer faisait rêver sa pensée. Elle ne parlait pas : mais elle regardait Cham-
a l'œuvre et a l'épreuve 43
plain qui lui semblait apporter, jusque dans les salons, quelque chose de la poésie du désert.
Mademoiselle Méliand sort du couvent ? dit tout-à-coup le héros s'adressant à la jeune fille.
— Oui, — de Port-Royal, monsieur.
— Port-Royal, repéta Champlain : c'est le nom que nous avions donné à notre premier établissement en Acadie.
— Vous avez abandonné la France, dit la jeune tille de sa voix mélodieuse, vous voulez toujours vivre au Canada ?
Le marin sourit, et une virile flamme traversa ses yeux noirs.
— Ce que je veux, mademoiselle, dit-il, de sa voix vibrante, c'est fonder une Nouvelle-France. Il est vrai, j'ai commencé bien humblement ; mais rien de grand n'a jamais eu de grands commencements.
— C'est pourtant vrai, quand on y songe, s'écria madame Garnier, après avoir un peu pensé.
— Rien de plus vrai, dit-il, gaiement.
Il se leva, et traversa la chambre pour mieux regarder deux portraits qui attiraient son attention.
Ces deux portraits, placés chaque côté de la
4 a i <i jvre ET a i, ÉPREl \ i
cheminée, représentaient «lmx beaux jeunes gens,<l'une ressemblance frappante. Même taille noble, élancée, même physionomie heureuse, même gravité sereine. Mais l'un portait la robe de saint François, l'autre la robe blanche «tu « larmel.
— Vos fils, madame ? dit M de Champlain à Mme ( ramier.
— Oui. ... mes fils. ... mes fils que Dieu m'a pris, dit-elle, levant les yeux vers ers deux belles figures qui semblaient abaisser leurs rè- Is vers >'ll<-!.
— Vous aurez bientôt etdni qui vous reste, répliqua doucement Champlain.
— Oui, il est en route, maintenant .... Vous savez qu'il a désiré voir l'Italie, dit madame Garnier, dont la figure s'était éclairée d'une joie profonde.
Penchée sur une jardinière, dont elle arranles fleurs Gisèle dissimulait larougeurqui couvrait son visage.
Pendant ce temps, M Garnier arrivait empressé, joyeux.
Il liais,-! I» main que madame de Champlain lui tendit et embrassa cordialement son ami.
— Vous le voyez dit M. de Champlain, j'ai
a l'œuvre et a l'épreuve 45
une journée à moi : et, je viens la passer avec vous, suivant ma promesse.
M. Garnier remercia chaleureusement. On sentait qu'il était heureux.
— C'est vraiment une grande pitié, dit madame Garnier, d'avoir toujours ses amis entre le ciel et l'eau .... ou au fin fond de la Barbarie, c trame vous disiez tantôt, monsieur de Champlain.
— Le suzerain de la Nouvelle-France parle fort mal de son royaume, répliqua M. Garnier. Et, prenant place à coté de son ami : Eh bien, demanda- t-il, vous soupirez toujours après votre bonne ville de Québec ?
— Je voudrais une description de cette ville-là, murmura Gisèle, qui n'avait qu'une idée assez vague des établissements français au Canada.
— C'est à moi, j'espère, que cette prière s'adresse, lit Champlain avec son sourire charmant.
Très flattée que le grand explorateur vint audevant de sa curiosité, Gisèle aurait voulu répondre quelque chose dé fort aimable, mais elle ne trouva rien ; et, voyant sa timidité, le marin continua avec un sérieux superbe :
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Québec, mademoiselle, es! la capitale de la Nouvelle-France, beau royaume où la forêt semble marcher devant vous .... Dans cette ville-là, pour peu qu'on s'éloigne des habitations, on a i>ein«- a apercevoir le ciel, à travers l'épaisseur du feuillage.
— Parmi 1rs édifices, on remarque .... souffla M. ( ramier.
— En effet, -lit. Champlain, riant, dans la clairière défrichée, on remarque beaucoup : le fort Sai nt-Lou is .... la maison de Louis I [ébert^ premier cultivateur de la Nouvelle- France . . . l'habitation, premier domicile <!<■ \ otre serviteur, en ces contrées.
— L'habitation ! .... répéta madame Garnier, nom charmant <'t qui sent le désert.
— Madame, ce nom-là me remue toujours le cœur .... il a pour moi une douceur étrange dans le désert, le foyer ;i encore plus d'attraits qu'ailleurs .... Uhabitation est, comme le fort, entourée de fossés <it <!<■ canons .... Elle est bâtie >nr 1rs bords <lu Saint-Laurent, le plus beau fleuve du monde, suis contredit.
— Et votre église '. demanda M. Garnier. \ ius en avons deux maintenant. L'église paroissiale est tout près de ['habitation. Com-
a l'œuvre et a l'épreuve 47
)(oiimencée dans les premiers jours de juin 16&5, elle était ouverte au culte, Je 25 du même mois.... le P. Dolbeau en a été l'architecte. Elle est tout en planches brutes; mais. si rustique qu'elle soit, je la trouve charmante .... surtout quand elle est festonnée de feuillage, comme au jour où le bon P. Dolbeau y dit la première messe. Autour de la chapelle, il y a une place de cent à cent vingt pas de long sur cinquante à soixante de large, Mais, je l'avoue humblement, Québec n'a encore qu'une rue. Cette rue, assez raide, va de l'habitation au fort. On l'appelle le sentier de la montagne .... quand on y passe, par un grand vent, le bruissement des feuilles, chaque côté de soi, rappelle le bruit des vagues .... La population de Québec, presque entièrement composée d'hommes, se monte bien maintenant à une soixantaine d'habitants.
— Mais, dit madame de Champlain, c'est une aimable population .... qui ne cache pas sa joie à l'arrivée de son gouverneur.
— Surtout, j'imagine, quand il arrive accompagné de sa charmante femme, ht observer galamment le magistrat.
— Les Français, monsieur, sont partout les mêmes .... Mais cette folle joie était belle à voir .... On aurait dit que la colonie n'avait plus
48 a L'ŒUVRE ET a I. i.i'Ki .r\ r
rien à craindre., que je pouvais mettre en fuite tous les [roquois. Nous eûmes grand Te Deum, avec accompagnement de canons.
— Et ensuite grand lever, avec harangues et colliers de porcelaine
— Non, monsieur, il n'y eut pas de harangues, ce jour-là. Uhàbitation, négligée en l'absence du maître, se trouva avoir besoin de réparations, ot il fallut retourner à notre vaisseau mouillé au large.... M. de Cbamplain était désolé de n'avoir pas de place où me loger. . .. Moi, j'étais charmée de la promenade : et il y axait de quoi.
— Voyons, madame, donnez-nous un peu l'idée de cette promenade-là, dit M. Garnier.
— C'est difficile .... Il faudrait vous faire voir le Saint-Laurent et Québec par le plus beau coucher du soleil .... Au bord de l'eau, à travers la brume d'or, on apercevait ['habitation et la chapelle. . .. Partout ailleurs, c'était la forêt, la vraie forêt immense et profonde.... Je vous avoue que j'étais ravie de mes domaines.
— Monsieur de Champlain, demanda madame Garnier, est-ce qu'on ne flatte pas un peu les
faiblesses du fondateur de Québec ?
— Sérieusement, non, madame. Au soleil d'été ou couvert de neige, Québec est admirable....
a l'œuvre et a l'épreuve 49
J'ai beaucoup voyagé, mais, nulle part, je n'ai vu rien de plus beau.
— Le soir de notre arrivée, poursuivit madame de Champlain, nous nous promenâmes longtemps sur le pont du vaisseau. Cette heure-là m'a laissé un souvenir ineffaçable. Autour de nous, tout était si beau, si paisible, si sauvage ! Je vous assure qu'il faisait bon d'écouter M. de Champlain et de rêver à l'avenir de la Nouvelle- France.
— La Nouvelle- France ! répéta madame Garnier, je vous avoue que j'aime infiniment ce nom. C'est vous, monsieur de Champlain, qui l'avez donné au Canada ?
— Non, madame, c'est Henri IV qui a donné au Canada le nom de Nouvelle-France.
Eh bien, dit madame Garnier, regardant l'admirable aventurier, j'aimerais à vous entendre dire ce que vous rêvez pour cette pauvre petite Nouvelle-France qui est votre cœur et votre sang.
— Ce que je rêve pour elle, s'écria Champlain, mais ce qui fait notre vie, notre gloire, notre charme : je voudrais que le Canada fût, làbas, ce que la France a été en Europe .... Je
voudrais que les Français d'Amérique fussent,
.">() A l'œuvre ET a l'épbeuvi
<1< bous Les peuples, le plus noble, le plus généreux, le plus fraternel. Je voudrais, pour eux, le vieil honneur et la vieille foi.
Champlain s'exprimait avec une énergie éloquente : Vive la Nouvelle-France '. Vivent les Français <lu Canada! s'écria-t-on avec enthousiasme.
Ghauiplain sourit : mais, malgré lui, ses yeux se mouillèrent.
Comme chacun restait silencieux : Vous savez, <lit-il, B'adressant à son ami, vous savez que les Jésuites ont accepté l'invitation des llécollets, qu'ils vont se joindre à ces bons missionnaires pour évangélisér le Canada 1
— Oui, dit M. Garnier. Je crois même que les Jé8UÎtes choisis sont déjà nommés et n'attendent (pic l'occasion pour partir.
Soudain, une porte s'ouvrit à deux battants sur la salle à manger. Sur la nappe blanche, la vieille argenterie, le fin cristal resplendissaient à la lumière des bougies roses.
A la fin du souper, qui fut très long et très gai, M. Garnier fit apporter le plus vieux vin de sa cave. Quand les verres furent pleins, il éleva le sien et dit noblement : A la Nouvelle- France ! . . . . qu'elle grandisse ! qu'elle se
fortifie ! . ... qu'elle garde à jamais, dans le Xou-
veau-Monde, la foi, la langue et l'honneur de la vieille France !
Champlain s'inclina avec une grâce royale, et Gisèle eut le vif plaisir de trinquer avec l'héroïque marin.
Le lendemain, de très bonne heure, M. Garnier descendit à son jardin.
M. de Champlain s'y promenait déjà, alerte et dispos.
Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de mains et prirent une longue allée, droite, bordée de houx, à la vieille mode française.
Entre le marin et le magistrat, il y avait eu vive amitié de jeunesse. Cette amitié avait un peu souffert de la séparation ; mais le parfum en était resté au fond de leurs cœurs, et ils se retrouvaient toujours avec une joie grande et vraie.
52 \ l'œuvre et \ l'épreuve
Pendant quelques instants, les deux amis marchèrent en silène
Il faisait un doux ciel d'avril, un peu voilé par de légers nuages, blancs, floconneux. Les feuilles des arbres ne faisaient encore que poindre et les bois conservaient une rousseur printanière. Mais les primevères, les violettes, les anémones s'épanouissaient dans l'herbe brillante de rosée : et des chants d'oiseaux, des bruits vagues, charmants, s'élevaient dans le silence du matin.
— J'aime le matin, dit tout-à-coup Chxmplain rompant le silence. J'aime le matin. . . j'aime le printemps. . . j'aime tout ce qui parle de vie, d'avenir, d'espérance.
M. Garnier sourit et, voyant son ami disposé à causer, passa son bras sous le sien.
Il avait pour le fondateur de Québec une admiration sans bornes, et respectait jusqu'aux rêveries de ce ferme et puissant esprit. Il savait Cjue ces rêveries préparaient des miracles d'activité et de patriotisme.
Il avait suivi Champlain dans sa rude et noble carrière. Au conseil du roi, il l'avait vu soutenir seul la cause de la civilisation et de la
France, contre les commerçants avides et les ministres aveugles, appuyant les misérables intérêts des pari iculiers
a l'œuvre et a l'épreuve 53
Quand les compagnies, formées pour aider à coloniser le Canada, manquant à leurs engagements, ne songeaient qu'à la traite avec les sauvages, M. Garnier était venu généreusement au secours de la colonie.
Il s'intéressait à cette Nouvelle-France encore presque à l'état de rêve. M. de Champlain le savait et l'entretenait, à cœur ouvert, de ses espérances et de ses craintes.
Comme tous les hommes pratiques, Champlain avait une vue très nette des difficultés de son entreprise.
Ces difficultés, à la fois mesquines et formidables — éternelles comme la cupidité, quant aux compagnies — enveloppaient l'avenir d'une nuit bien sombre.
Le marin le savait mieux que personne ; mais lorsqu'il parlait de sa Nouvelle-France, sa virile parole semblait faire, dans les ténèbres de l'avenir, des percées lumineuses.
M. Garnier l'éprouva particulièrement ce matin -là, et ne put s'empêcher de lui dire avec élan : — Vous verrez, vous verrez que vous finirez par imposer votre volonté aux hommes et aux événements.
M. de Champlain soupira.
— Et quand même vous ne devriez pas réussir
:>4- a l'œuvre et a l'épreuve
continua son ami ; quand même la Nouvelle- France devrait périr avec vous, c'est déjà beaucoup d'user sa vie à une œuvre rude et grande.
— Oui, vous ave/ raison ; j'ai senti cela souvent, et, quand je devrais échouer, je ne me plaindrais pas de ma destinée. Mais, je réussirai .... Sans doute, ma vie est bien avancée ; j'ai usé beaucoup de mes forces en efforts à peu près stériles..,. Mais la pensée qu'on travaille pour Dieu et pour la France est un cordial puissant.
— Que n'êtes-vous compris ! que n'étes-vous secondé '■ dit le magistrat avec tristesse.
— Ne me plaignez pas, mon cher ami .... Le plaisir est en raison directe de la peine; et ma ville de Québec, comme vous l'appelez, m'a déjà donné bien des joies.... Quand, au sortir de la forêt, j'aperçois la clairière défrichée.... l'habitation... le fort., .la chapelle j'éprouve
toujours un étrange bonheur .... et, là, en regardant fumer nos toits, j'ai refait, bien souvent, le même rêve.
— Quel rêve ?
— Je voyais la croix chasser la barbarie..,. le grain de blé faire reculer la forêt. ..je voyais la France s'avancer dans ces immenses régions, portant le baptême, jetant la semence de vie —
a l'œuvre et a l'épreuve 55
et, couché au pied d'un arbre, mon arquebuse à portée de nia main, je bâtissais ma ville de Québec et j'arrangeais ses destinées.
— Puissent ces destinées être ce que vous souhaitez ! dit le magistrat ému.
— Alors, je vous laisse à penser si la ville de Québec jouerait un petit rôle dans le Xouveau- Monde !
— Pourquoi Québec ne jouerait-il pas un grand rôle ? A force d'efforts, vous y avez allumé la première étincelle de la civilisation.
— Et j'espère que cette étincelle deviendra un foyer inextinguible . . . resplendissant . . . J'espère que Québec sera la ville la plus catholique, la plus française de l'Amérique.
— Moi aussi, cher ami, j'espère tout cela. Et j'espère de plus que le Canada, et la ville de Québec en particulier, garderont à jamais votre souvenir.
— Il suffit que le Canada garde à jamais la langue, l'honneur et la foi de la France, comme vous l'avez si bien dit hier soir ; je ne désire rien de plus : et, chaque fois que j'entre dans ma chapelle de Québec, je le demande à Dieu. Elle est bien petite et bien pauvre, cette chapelle : mais — riez de moi — il me semble que j'y prie mieux qu'à Notre-Dame.
56 a l'œuvre ii \ l'épreuve
— Cela s'explique : c'est le premier temple du vr;ii Dieu sur cette terre idolâtre, et c'est VOUS qui l'avez t'ait l.âtir.
— En effet, j'ai bien à remercier Dieu... C'est dans cette humble chapelle que nous avons inauguré le culte catholique sur les bords du Saint-Laurent . . . Tous mes colons étaient autour de moi. Il y eut communion générale, et après la messe, grand Te Dru m. au son de l'artillerie.
— C'était ?
— Le 25 juin 1G15. I! faisait un temps magnifique .... La forêt seuil liait se réjouir ; je vous avoue que j'étais heureus.
-*- La joie est en raisou directe de la peine, comme VOUS disiez; tantôt.
— (Irai.d.' vérité '.. et, je le repète, gardezvous de me plaindre jamais. I' y a des joies qui sont une source Lntarissab'e de force pour l'âme.
— Je le crois ; mais .1 faut un effort sanglant pour atteindre à ces joies-là.
— Non pas : Dieu :es donne quand il 'ui plaît. Pour moi — s'il m'est permis de meciter — toutes les joies de ma vie s'évanouissent devant ce une j'éprouvai en entendant sonner YAngtlus, pour la première fois, dans La Nouvelle-France. Cette voix de la prière s'élevait si touchante dans ce pays sauvage ! En l'écoutant,^ e ne sais
A l'œuvre et a l'épreuve 57
quoi s'émut au plus profond de mon cœur ; et, tombant à genoux, je pleurai avec un bonheur inconcevable. Cher ami, le beau moment! J • sentais que la sainte Vierge bénissait la colonie .... qu'elle s'attendrissait sur cette terre idolâtre et y ferait partout adorer Jésus-Christ.. . Quand je me relevai, il me semblait que toutes les voix de la solitude chantaient : Salut, Reine ! Salut Vierge ! Salut, Mère !
S'apercevant qu'il parlait avec une émotion peu ordinaire, Champlain se tut brusquement. Un peu après, il reprit avec calme : Aussi, ai-je ordonné que Y Angélus fût sonné régulièrement, et je ne l'entends jamais sans émotion et sans joie.
— Mon ami, dit le magistrat, il y a des émotions et des joies qui comptent pour ce monde et pour l'autre.
M. de Champlain ne répliqua rien ; mais, après avoir un peu marché en silence, il dit, regardant autour de lui : — Ces maisons de campagne, près des grandes villes, ont un charme incomparable. C'est comme un jardin sur les bords de l'Océan.
— En effet, dit M Garnier, il me semble que le voisinage de Paris est un peu comme le voisinage de la mer : cela fait penser et rêver.
58 A l'œuvre et a l'épreuve
— Quanl -i moi, 'lit M. de Champlain, je crois que je trouve moyen de rêver un pou partout.
— Oui, à la Nouvelle France. Toutes vos pensées vont là.
— Que vouk'/.-vous '..... J'ai laissé là mon ârru principale, comme parlent les sauvages. Et, — vous l'avouerai-je — votre jardin si magnifique ne nie plaît pascomme un petit jardin que j'ai, là-bas, au bord du Saint-Laurent.
— Qu'a-t-il de si rare, votre petit jardin ?
— Rien .... C'est un simple potager. Mais madame de < îhamplain avait eu l'aimable pensée d'y planter, à mon insu, quantité de lis; et, un beau j<>ur, en revenant d'exploration, je trouvai les lis en fleurs sur la terre canadienne. J'en eus une folle joie .... C'est bien singulier comme nous restons enfants en certaines choses.
— Ces! fori heureux, quant aux sentiments. Mais, soyez-en sûr, la vieille sève française pénétrera profondément cette nouvelle terre et lui fera porter des fleurs immortelles.
Champlain sourit; son beau regard rêveur semblait interroger l'avenir.
— Vous êtes décidé à ne plus emmener madame de Champlain au Canada ? demanda M. ( ramier.
a l'œuvre et a l'épreuve 59
— Oui, irrévocablement décidé .... Il y a trop de privations à supporter .... trop de dangers à courir .... Dieu seul empêche les sauvages de s'apercevoir à quel point nous sommes à leur merci.
— Si vous aviez prévu que la colonie resterait ainsi abandonnée et sur le bord de la ruine, vous n'auriez pas laissé madame de Champlain vous accompagner ?
— A vrai dire, je n'avais guère d'illusions. Entre nous, j'ai emmené ma femme parce que, en mon absence, sa famille lui faisait mille misères au sujet de sa religion. Elle, qui a la piété d'un ange, souffrait cruellement dêtre ainsi gênée dans la pratique par ces calvinistes. Mais, làdessus, je n'ai plus d'inquiétudes ; sa mère est maintenant catholique.
— Madame de Champlain a montré un grand courage ?
— Un courage admirable et la résignation la plus touchante dans tous ses ennuis. Je puis dire qu'elle avait le respect et l'affection de tous, des sauvages comme des Français.
— Que dit - elle de votre résolution de la laisser en France ?
— Il ne lui viendra jamais en pensée de discuter ma rolonté. Elle a gardé pour moi une
GO A l'œuvre et a l'épreuve
soumission enfantine. Souvenez - vous qu'elle n'avait pas encore douze ans, quand je l'épousai.
— Je m'en souviens parfaitement. Sous son voile de mariée, elle avait l'air d'une première communiante.
— Pauvre enfanl ' Sa vie est une triste vie. Elle voudrait se retirer dans un couvent.
— Pourquoi ne pas l'emmener avec vous ? 11 est si dur de vivre toujours sans affection, sans intimité.
— Je sais cela, allez ! Et c'était une grande douceur de l'avoir là-bas. Sa belle joie d'enfant, quand j'arrivais, était si aimable à voir ! Vous ne sauriez croire connue elle s'ingéniait pour nie faire retrouver, à Québec, les commodités et les douceurs de la vie civilisée. Vraiment, je n ai jamais compris comment elle arrivait à m'entourer d'un bien-être si grand. Je n'ai jamais compris, non plus, ce qu'elle faisait pour donner un air si agréable à mes appartements.
— Peut-être n'avait - elle qu'à s'y montrer. Rien ne transforme une maison comme la présence d'une femme charmante.
— Je n'ai jamais eu grand loisir pour m'interroger là-dessus, répondit gaiement Champlain. Mais mon foyer de Québec me semblait le plus doux le plus beau du monde.
a l'œuvre et a l'épreuve 6i
— Sans flatterie, c'est un foyer poétique dont les alentours ne sont pas vulgaires.
Champlain garda le silence.
Homme d'énergie incomparable, homme d'action et d'organisation, il avait pourtant, dans l'âme, ce fonds de poésie et de rêverie qui se prend dans la vie des bois, et mille impressions délicieuses et confuses se réveillaient en lui.
Il se revoyait à ce foyer qu'il s'était construit au milieu des forêts .... regardant la flamme qui brûlait dans l'âtre, pendant que le vent gémissait au dehors et que, dans le lointain, la France lui apparaissait rajeunie, rayonnante sur les bords du Saint-Laurent.
— Cela reposait de tout, dit-il, répondant à ses pensées.
— Emmenez-la donc, dit le magistrat, tout entier à la sienne.
— Ecoutez, dit Champlain, souriant, au fort l-Louis, on est parfois à la veille de manquer des premières nécessités de la vit- .... Pour une femme délicate, les champignons, les racines sauvages sont une pauvre nourriture, n'est-ce pas ?
— C'est donc une chose arrêtée : vous voulez retourner seul au Canada pour y vivre et y mourir (
62 a l'œuvre et a l'épreuve
— Qui sait où je mourrai ' murmura le marin. Les besoins de la colonie me rappelleront encore bien des l'ois en France . . . Mais, ajouta-t-il, avec une émotion soudaine, si j'avais le choix, je voudrais mourir à mon poste d'honneur .... C'est à Québec .... c'est sous la terre canadienne que je désire dormir mon dernier sommeil ....
Et changeant brusquement de ton :
— Vous attendez votre fils d'un jour à l'autre ?
— Je l'attends prochainement.
— Il ne fait pas seul son tour d'Italie ?
— Non, il a un compagnon de voyage, M. de Brunand, officier en congé : c'est un brave et aimable garçon plus âgé que Charles, et habitué à voyager.
— Madame Uarnier m'a confié que son fils lui donne parfois bien des soucis, dit Champlain. Elle le voudrait moins . . . moins parfait.
— ("est bien peu raisonnable, n'est-ce pas '. mais je pense comme elle, quoique je n'en dise rien ... Je vous avoue humblement que, parfois, je donnerais beaucoup pour lui découvrir une faiblesse.
— 11 en a, soyez tranquille .... seulement vous ne hs voyez pus.
— Je vous croirais si, sa mère et moi, nous
a l'œuvre et a l'épreuve 6 S
étions seuls à le trouver parfait ; mais tous ceux qui le connaissent pensent de même.
— La dernière fois que je l'ai vu, il était encore un petit garçon . . . mais fort intéressant . . . Et vous craignez qu'il ne veuille se faire religieux, comme ses frères ?
— Jamais il n'aura mon consentement, s'écria M. Garnier avec violence.
— Il ne le vous demandera peut-être pas, répondit M. de Champlain très calme.
— Comment cela, s'il vous plaît ? demanda le magistrat avec un étrange accent.
— Comment ? . . . . C'est bien simple . . . Vous verrez que le pauvre garçon sera amoureux fou avant un mois.
M. Garnier sourit.
— Sa mère assure mille fois le jour qu'il ne saurait s'en empêcher. Elle dit que la Providence a tout réglé, que ce n'est pas pour rien que Dieu a jeté cette chère enfant dans nos bras . . .
— Quel âge a maintenant votre fils ?
— Dix-neuf ans.
A-t-il vu souvent mademoiselle Méliand ?
— Depuis neuf ans, elle était à Port-Royal. Nous le menions la voir aussi souvent que pos-
fH A L'ŒUVRE et a l'épreuve
sible ; il l'aimait extrêmement, ei les deux i-nfnnts se considéraient comme destinés l'un à l'antre... C'était vraiment rafraîchissant d'entendre leurs beaux projets.. . . «le voir leur ten-i dresse, leur intimité. Mais, depuis que ses frères sont religieux, Charles ne parle plus que de faire la volonté de Dieu . . . et autres discours de l'autre monde. Je ne vois que trop qu'il se tourmente, qu'il hésite.
— Mais pourra-t-il hésiter longtemps ? Songez un peu : à vingt ans, la trouver à son foyer, vivre dans une intimité pareille!
— Sa voix le ravit, poursuivit M. < ramier visiblement soulagé II dit que rien n'est beau comme la voix humaine, quand elle est belle.
— C'est vrai. J'ai reconnu cela, hier soir, en écoutant mademoiselle Méliand. Madame de Champlain en est enthousiasmée. Elle dit que la
voix de cette enfant l'emporte au ciel
— Et vous ? demanda le magistrat, riant,
— Moi ! Ah ! j'ai tant de plomb dans les ailes '. M;iis cette jeune fille a des dons admirables . . . avec un grand éclat d'innocence, et quelque eho.se dans l'expression qui dit la force et la beauté de l'âme. Le bon Dieu vous a donné la une bien aimable fille.
a l'œuvre et a l'épreuve 65
— Je me le dis souvent avec une vive reconnaissance. Mais Charles est si étrange ; il ressemble si peu aux autres jeunes gens !
— Il n'est ni sourd, ni aveugle ?
— Non, fit le magistrat, riant.
— Eh bien, soyez tranquille .... son sort est fixé, à moins que sa petite cousine ne veuille pas de lui.
— Ce n'est pas cela qui m'inquiète. Toute petite, elle l'aimait déjà d'un amour vraiment extraordinaire chez une enfant ; et cet amour
a grandi avec elle Mais Charles ne songe plus
qu'à sa perfection .... ce qui ne l'empêche pas d'être charmant . . . tout-à-fait charmant. Lui aussi a, dans l'expression, quelque chose qui dit la force et la beauté de l'âme.
Les deux hommes s'arrêtèrent et saluèrent : Madame de Champlain et mademoiselle Méli&nd venaient d'entrer dans le jardin.
Quelques heures plus tard, une modeste voiture de leuasfe arrivait à Bois-Belle.
66 a i.'in \ RE ET a L'ÉPREUVE
Un homme, enveloppé d'un long manteau noir, en descendit et, ouvrant la grille du jardin, se dirigea vera la porte principale de la villa
[1 était de lumte taille, très robuste; et son manteau, relevé sur Bon lu-as, laissait apercevoir l'étroite soutane noire, le crucifix et le chapi let des lils «le Loyola.
— M. de Champlain est - il encore ici ? demanda-t-il, soulevant son sombrero à la jeune servante, en coiffe blanche, qui lui ouvrit. Et sur sa réponse affirmative :
— Voulez-vous lui dire, nia lionne fille, que le P. de Brébeuf lui présente ses hommages et demande un instant d'entretien '
La petite servante, marchant devant le jésuite, l'introduisit dans une pièce qui semblait un cabinet de travail, lui approcha un fauteuil et sortit.
Le religieux s'assit, sans jeter un seul regard autour de lui. Il y avait là, pourtant; des objets d'art, des marbres magnifiques, de beaux et graves tableaux. Mais il ne parut pas s'en apercevoir. La tête appuyée sur le dossier haut et droit de son fauteuil, il resta à regarder devant lui, par la fenêtre ouverte. Mais «ai voyait facilement que sa pensée était ailleurs bien loin
a l'œuvre et a l'épreuve 67
de ce beau jardin et des calmes, des gracieuses perspectives d'Auteuil.
Au bout de quelques minutes, une main bronzée souleva la portière, et M. de Champlain parut.
Le fondateur de la Nouvelle-France et le plus illustre de ses missionnaires se rencontraient pour la première fois. Il échangèrent un rapide coup-d'œil, et se saluèrent avec le noble respect qui était, alors, dans les mœurs françaises.
— Monsieur, dit allègrement le jésuite, le P. Lallemant, le P. Masse et moi, nous sommes les élus. Mon supérieur, m'envoie vous le dire et vous annoncer que, demain, nous partons pour Dieppe, où nous prendrons le vaisseau qui doit, au premier bon vent, faire voile vers le Canada.
M. de Champlain exprima sa satisfaction et, d'un geste courtois, invitant le P. de Brébeuf à reprendre son fauteuil : — Je vous suivrai bientôt, mon Père, dit-il, s'asseyant en face de lui.
Et, tout en causant du départ prochain, de la traversée alors si rude, il examina attentivement celui que la Compagnie de Jésus avait choisi pour porter 1 Evangile chez les terribles sauvages du Canada.
68 i l'œuvre et a l'épreuve
Sa tête pâle, sereine, respirait la force tran quille. Sur ce mâle visage, labouré de rides précoces, les souffrances de la nature domptée avaient laissé leurs traces ; mais la transparence du bonheur intérieur les adoucissait, les embellissait < In sentait < iii«i le travail contre soi-même n'offrait plus de difficultés à ce jésuite. La joie du sacrifice illuminait son front paisible, un peu dépouillé par la maturité de la jeunesse ; et, chaque fois qu'il était question du départ, ses yeux doux et clairs rayonnaient.
( ihamplain avait le regard qui sait voir un grand caractère, et se dit bientôt : Ces jésuites ont du coup-d'œil : il est trempé pour le combat obscur et sanglant.
Bon connaisseur de la force physique, Champlain ne pouvait s'empêcher d'admirer aussi la carrure du missionnaire : Taillé en athlète ! pensait-il, en regardant ses épaules puissantes, son cou large, musculeux, sur lequel tranchait le col noir de son ordre.
Il complimenta gaiement le jésuite, l'assurant que sa force lui serait bien utile et lui vaudrait l'admiration des sauvages.
— Je n'ai pas à me plaindre de ma constitution dit le P. de Brébeuf avec un sourire. Mais
a l'œuvre et a l'épreuve 69
je croyais, monsieur, que les Peaux-Rouges méprisaient les blancs.
— Ils se croient bien supérieurs à nous '■> e'est incontestable .... Ils ont la civilisation en mépris .... la foi en horreur .... Ils n'estiment que nos armes et l'eau-de-vie — l'eau de feu, comme ils disent.
— Ces pauvres sauvages ! ... on les dit bien dégradés .... bien cruels f ...
— Quant à leur cruauté, il est impossible de l'exagérer. Je les ai vus à l'œuvre, répondit M. de Champlain avec un geste expressif. Priez Dieu, mon Père, de n'avoir jamais sous les yeux ces scènes d'enfer.
Un sourire vint aux lèvres du P. de Brébeuf :
— J'ai tant d'autres choses à demander à Dieu, dit-il doucement.
— Vous savez ce qui vous attend là-bas. . . . vous savez que vous allez à une vie plus horrible que la mort, répliqua M. de Champlain, en le regardant droit dans les yeux.
Le missionnaire inclina silencieusement sa tête sereine.
— Vivre parmi les sauvages, c'est vivre de souffrances, ou plutôt, ce n'est pas vivre.... c'est mourir à tous les besoins de l'âme et du corps.
70 \ l'œuvre et a l'épreuve
— Mais ta it mieux, monsieur ' que tout l'homme meure, en effet, et qu'il ne reste plus en moi que l'en\ oyé de 1 >ieu.
— Dans les royaumes de Satan, les envoyés de Dieu courent bien des risques... Ils tiennent à leurs superstitions,© sauvages grossiers et t'en »ees . . , et la qualité d'em i »yé de 1 )ieu ne vous vaudra peut-être que la plus horrible des morts.
Une flamme céleste brilla dans les yeux du jésuite.
— ("est la règle ordinaire, s'écria-t-il joyeusement. Il faut du sang pour que la semence de vie germe et prenne racine . . . Mais Notre Seigneur daignera-t-il accepter le mien ?.... Je lui offre, dès aujourd'hui et de grand cœur, mon sang et ma vie.
Le IV de Brébeuf dit cela très simplement, avec une sincérité énergique qui émut Champlain. L'héroïque marin connaissait les hommes. ■ t ressentit un frémissement en voyant la souffrance si ardemment embrassée. Mais on n'exprime guère aux saints l'admiration qu'ils inspir- ut Pourtant, voulant dire quelque chose :
— Mon l'ère, demanda-t-il, avez-vous quelque connaisance <\rs mœurs et des coutumes sauvai'
a l'œuvre et a l'épreuve 71
— Là-dessus, monsieur, je n'ai que des idées fort générales.
— Les sauvages du Canada ont des usages tout-à-fait particuliers : ainsi, c'est une impolitesse d'appeler quelqu'un par son nom ; en s'adressant aux sauvages on dit : mon oncle,
mon frère, mon neveu, mon cousin suivant
l'âge et la position Il ne faut jamais, non
plus, rappeler le souvenir des morts. Dire à quelqu'un que son père et sa mère sont morts, c'est un outrage sanglant, et les sauvages sont terriblement orgueilleux, terriblement vindicatifs Il vous faudra beaucoup observer,
beaucoup étudier.
— Ah ! si je pouvais me faire comprendre de ces pauvres gens ! . . . Mais on dit les langues sauvages bien difficiles.
— C'est vrai ; et, autant que j'en puis juger, très riches .... très régulières .... mais il faut les apprendre sans livres et, pour ainsi dire, sans maître. Quant à moi, bon gré mal gré, il m'a fallu passer un hiver chez les Hurons ; et, tout en chassant avec mon hôte, le chef Darontal, j'ai appris un peu la langue. Mais je suis encore obligé do recourir à mes interprètes.
— Eh bien, répliqua le missionnaire, en attendant de parler le huron," je baptiserai toujours
i l! a l'céuvre et A l'eprei \ i:
quelques enfants mourants. Pour sauver une seule do ces petites âmes, je traverserais l'océan et j'irais vivre chez les sauvages.
— Le salut d'une âme vaut mieux que la conquête d'un empile, murmura Champlain.
— Vous l'avez déjà dit hautement, monsieur ; et, si je me rappelle bien, vous ajoutiez: Les rois ne doivent songer à s'emparer des pays idolâtre» que pour les soumettre à Jésus-Christ.
— Il n'est pas nécessaire d'être grand docteur pour trouver cela.
— Non, fit le religieux, souriant ; il suffit d'avoir la foi, ces yeux Illuminés du cœur dont parle saint Paul. Croyez-vous, monsieur, que les peuples du Canada soient bien difficiles à christianiser ?
— C'est à se demander si on y arrivera jamais. . . Les Récollets ont beaucoup travaillé . . . mais, travailler à instruire les sauvages, c'est, à la lettre, semer sur le sable mouvant, sur les pierres roulantes.
— Us sont intelligents pourtant ?
— Oui, en certaines choses : ils mentent habilement. . . . ils volent avec le pied aussi bien qu'avec la main.... il y en a même qui sont éloquents. M;ii«ç ils sont si grossiers, qu'ils n'ont
a l'œuvre et a l'épreuve 7'4
pas de mots pour exprimer l'idée de Dieu .... Pour leur en parler, il faut inventer des périphrases : Celui qui a tout fait le grand capitaine des hommes A cette grossièreté, joignez
l'orgueil, la vengeance qui fait le fond de leur nature, et dites-moi, si l'on peut espérer en faire des chrétiens.
Le P. de Brébeuf écoutait tout avec une sérénité inaltérable.
— Quand nous aurons assez souffert là-bas, dit-il tranquillement, une église germera et sortira de terre.
— Et il y aura, là-bas, un royaume chrétien, un royaume français . . . c'est mon rêve, mon Père.
— Dites votre mission, monsieur .... Dieu ne permet guère qu'un homme de votre valeur consacre sa vie à une chimère.
— Alors, s'écria Champlain, vous croyez à la Nouvelle-France Dites-moi cela, mon Père.
Le missionnaire le regarda avec une admiration contenue, mais profonde.
— L'avenir est au-delà de nos regards, dit-il doucement ; il est caché dans les plans divins. Mais le patriotisme, qui fait les grands hommes, fait aussi les grands prodiges Je crois qu'il
74 a L'ŒUVRE ET a i.'i:i'i;i.i \ È
y aura une Nouvelle-France, à l'éternel honneur de ( îhamplain.
M. de ( îhamplain s'inclina courtoisement et sa figure bronzée s'illumina,
— Dieu le veut, dit-il, c'est évident. Si Rolirrval, si La Ruche <>nt échoué misérablement, c'est que la Nouvelle-France a de hautes destinées ei in- pouvait pas sortir d'une bande de
repris de justice Quant à Chauvin
un protestant ne devait pas être le fondateur de la Nouvelle-France.
— Ne puis-je rien pour vous à Québec ' monsieur de ( îhamplain.
— Mais si Priez. " Si le Seigm << r ne bâtit
lui-même la maison, c'est en vain que travailh nt ceux qui la construist nt."
Le P. de Brébeuf se levait pour prendre congé.
— Mou Père, dit Champlain, mes hôtes et nia femme ne me pardonneraient pas de vous laisser partir ainsi .... Ils seront heureux de vous voir, ne Fût-ce qu'un moment.
Et, traversant quelques pièces, il conduisit le jésuite au salon où M. et Mme Garnier, Mme de Champlain et Mlle Méliand étaient à causer. Après les premières civilités :
— Mademoiselle Méliand, dit M. «le Cham-
a l'œuvre et a l'épreuve 75
plain, je demande le chant du départ pour ce chevalier du Christ, qui s'en va chez les sauvages
du Canada avec l'espoir d'être brûlé à petit
feu l'un de ces jours.
— Non, non, dit le missionnaire, répondant au regard de la jeune tille. N'ayez nulle crainte. Je n'aurai pas un sort si beau. Tout au plus, je mourrai de misère et de rhumatismes chez mes sauvages .... Mais, en attendant, je serai charmé d'avoir le chant du. départ — comme parle M. de Champlain.
Sans trop savoir ce qu'elle faisait, Gisèle se leva et se dirigea vers sa harpe.
L'aspect du P. de Brébeuf, les paroles de Champlain l'avaient émue. Son cœur battait avec force et tout en effleurant les cordes de l'instrument : Mon Dieu ! pensait-elle, que chanter ! que chanter à ce jésuite qui sera, peut-être, un martjT .....
Et, malgré ce que la vie de missionnaire a d'horrible et d'incompréhensible à la nature, ce fut un chant de tendresse et de joie qui lui vint aux lèvres : Jesu dulcis memoria "Le souvenir de Jésus est doux, il donne au cœur la vraie joie."
La jeune tille chanta en entier l'hymne suave.
76 \ 10 l \ 1:1: i;t a [/ÉPREUVE
bien des fois chanté à Port- Royal, et son émotion ne lit qu'ajouter au charme de sa \<>ix céleste.
Le P. de Brébeuf écoutait immobile, Les yeux fermés, dans ce recueillement profond qui est la vie ardente et le repo9 divin de l'âme.
Jl écoutait .... et il lui semblait que cette \<>ix ravissante n'était qu'un écho de l'amour qui chantait <'ii lui.
Le chant est l'expression suprême du bonheur et de la vie. Il révèle l'âme à elle-même et la ravit complètement. Ceux qui étaient là l'éprouvèrent et n'oublièrent jamais ce moment.
( risèle avait fini, et on l'écoutait toujours.
— Merci, mademoiselle, dit enfin M. de Champlain, essuyant brusquement ses larmes. J'emporterai ce souvenir dans les forêts du Canada.
Le P. de Brébeuf se leva transporté, rayonnant : Je&u duLcis memoria .'.... le beau chant de mort pour le missionnaire attaché au poteau de torture !
Et, dans une sorte de ravissement, il répéta :
Ni >■ lingua valet dici re.
y, c littera exprimen .
Expertus potest en ch r<
Qu ni sii Ji su m d' ligt n .
A L ŒUVRE ET A L ÉPREUVE ii
Le jésuite était magnifique à voir. On sentait que l'amour de Jésus-Christ le possédait tout entier ; que les souffrances de toutes sortes, loin d'étouffer ce feu céleste, ne serviraient qu'à l'embraser.
Debout, à côté de sa harpe et le cœur brûlant d'enthousiasme, Gisèle le regardait, sans s'apercevoir que les larmes inondaient son visage.
Le missionnaire s'approcha d'elle : " Son amour surpasse toutes les délices, tous les désirs. ... " Ne l'oubliez jamais, dit-il, vous qui l'avez chanté comme les anges.
Il fit le signe de la croix sur cette tête charmante. Puis, regardant ceux qui l'entouraient, le P. de Brébeut' joignit les mains et répéta très humblement ce que saint Paul disait aux fidèles de Rome, en leur annonçant son départ pour l'Espagne : Mes bien-aimés, je vouseonjure, pur Nôtre-Seigneur Jésus-Christ et par la charité de l'Esprit-Sa i n t, de ma ider par les prières que vous ferez pour moi auprès de Dieu, car je dois annoncer l'Evangile à ceux gui n'en ont point ouï parler encore."
M. Garnier et M. de Champlain voulurent reconduire le missionnaire jusqu'à sa voiture.
Gisèle resta sur le perron et le suivit du regard jusqu'au bout de l'avenue. Ce qu'on lui
\ L'a i \ re et a l'épreuve
avait raconté de l'infernale cruauté des sauvages était encore tout vif en son esprit; et, de ses yeux obscurcis par les larmes, il lui semblait voir le 1'. de Brébeuf traîné à la cabane de sang, déchiré, brûlé, dévoré avec «1rs railleries atroces el des hurlements d'allégn
— Les voyageurs sont sujets ù s'endormir, et je me sauve.... Encore un mot. pourtant : Gisèle n'est-elle pas l>ien embellie ?
— ("est mon opinion, ma mère, répondit tranquillement < 'harles ( tarnier. Il me semble qu'elle a la beauté véritable... . celle où l'âme resplendit.
— Elle n'est pas la seule qui ait cette beautélà, murmura Mme ( larnier à son oreille..
Et VOUS n'êtes pas la seule lne)e <|lli s'ilVOU-
gle sur son fils, répliqua-t-il avec un sourire.
— Je m'aveugle !.. . voyonscela, dit-elle gaiement, l'attirant à elle,
Elle le considéra longtemps avec une complaisance indicible, et, l'embrassant, pour finir :
Je ne m'aveugle pas, iît-elle Vous êjbes un
impertinent, mon cher.
En elle-même, elle se disait que les anges descendus ici-bas, sous la figure de l'homme, n'étaient pas plus beaux que son fils et, par parenthèse, l'heureuse mère exagérait à peine.
Charles Garnier avait vraiment cette noble et radieuse beauté que l'on prête aux envoyés divins. Rien qu'à le regarder, on sentait qu'il portait, en lui, la vie brûlante et la paix céleste. Pas une ombre ne. semblait avoir encore passé sur son front, et les yeux, d'un bleu tendre et rayonnant, avaient une expression qui imposait et qui ravissait.
Mais, ce soir-là, -ces beaux yeux étaient appesantis par le sommeil. Mme Garnier s'en aperçut, et se levant : A demain, mon très cher, ditelle, en l'embrassant.
Il la reconduisit jusqu'à la porte et allait gagner son lit, quand on l'appela, à demi- voix, de la pièce voisine.
— Que voulez-vous, Réginald ? demanda-t-il.
Et, traversant la pièce, il souleva une lourde portière.
SO A l'œu\ i;i. et a l'épreuve
— Je voudrais voua parler .... si vous n'êtes pas trop fatigué, répondit un jeune homme debout à une table qui portait «le la lumière et des livres.
Charles (îarnier dissimula un bâillement, et, sans rien dire, passa chez son compagnon de voyage, Régi nald de Brunand,
Celui-ci lui indiqua de la main un sofa placé dans l'ombre.
Brun, mince, élégant, il paraissait avoir de vingt-cinq à trente ans et portait l'uniforme de lieutenant des cuirassiers.
Sa figure était sombre, et il resta debout, ouvrant et fermant les livres qu'il prenait au hasard. Après quelques instants :
— Voyons, dit Charles ( îarnier, si vous n'avez rien à dire, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux aller dormir?.... Il est minuit passé, et nous avons fait, aujourd'hui, bien du chemin.
— Qu'est-ce que cela fait puisque nous sommes arrivés ? répondit le militaire. A votre place moi, je n'aurais pas plus envie de dormir qu'un élu qui vient d'entrer au ciel.
— En êtes-vous bien sûr, fit Charles Garnier, se frottant les yeux. Vous n'avez pas la mine bien éveillée, pourtant, et on dirait que vous avez quelque chose.
a l'œuvre et a l'épreuve Si
— Je n'ai rien seulement de la neige et du
feu dans les moelles.
— Ce qu'on appelle la lièvre — en langage ordinaire, Réginald ?
— Non, je n'ai pas la fièvre, dit l'officier, s'asseyant à côté de son ami. Mais je vous trouve heureux ... . quelle belle vie vous avez devant vous !
— Je ne me plains pas, dit Charles Garnier, surpris de son accent.
— Ma foi ! Je ne vois pas trop de quoi vous
pourriez avoir à vous plaindre ici à moins
que votre petite cousine ne vous prenne en aversion .... Mais la réception qu'elle vous a
faite prouve de bons sentiments Comment
la trouvez-vous, votre petite sœur Gisèle, comme vous l'appelez ?
— Mais grandie embellie tout à fait
charmante .... Et vous, lieutenant ?
— Mademoiselle Méliand est fort bien, répliqua froidement le militaire.
— Fort bien ! répéta Charles Garnier, riant. Réginald, il faut que vous soyez bien fatigué . . . tout à fait éteint ? . . . .
— Vousavez raison, interrompit l'officier, riant un peu pour déguiser son embarras : dire de
^2 A L'iJ.i \ i i ' i • i : i-: i vi.
Melle Méliand qu'elle est fort bien c'esi parleï misérablement.
Il se leva brusquement, et, s'approchant d'une fenêtre, souleva les rideaux.
Le temps était calme, le ciel très pur. Une belle nuit, Garnier, dit-il, allons faire un tour au jardin.
l'n peu surpris de la deman le, Charles Garnier ouvrit la fenêtre et les deux jeunes gens passèrent au jardin. La lune l éclairait d'un demi-jour ravissant, et, au delà de l'ombre projetée par les grands arbres, on aurait pu compter les fleurs du parterre. Les parfums du muguet et du lilas flottaient dans l'air, et, par-ci par-là, des rumeurs vagues et profondes troublaient seules le silence de la nuit.
— Comme c'est beau ! comme c'est paisible! murmura Charles Garnier en regardant avec émotion autour de lui.
Une lumière qui scintillait à travers le léger feuillage du balcon attira son attention. C'est dans l.i chambre «le Gisèle, dit-il. Elle veille donc encore, cette •■niant.
Le lieutenant des cuirassiers ue répliqua rien, mais resta à regarder la lumière comme si une étoile eut tout à coup surgi devant lui.
A l'œuvre et a l'épreuve 83
— Allons, dit Charles prenant son bras,qu'avezvous à me dire ?
— Vous allez être un peu surpris, répondit l'officier sortant de sa rêverie, car je suis décidé de partir demain.
— S^ous voulez partir demain, s'écria Charles Garnier, du ton d'un homme qui n'en croit pas ses oreilles.
— Il le faut ... il le faut absolument, répondit le lieutenant, l'entraînant vers une allée qui longeait le parterre, et je compte sur vous pour m'aider à justifier ce départ.
— Réginald, que signifie ceci ? demanda Charles étonné. Vous n'avez pas coutume de vous laisser conduire par le caprice.
— Ce n'est pas le caprice, c'est la raison qui me conduit.
— Prouvez- moi cela.
— Charles, dit l'officier, avec une émotion soudaine, vous êtes le plus aimable garçon que je connaisse, et, malgré votre jeunesse, mon ami le plus sûr et le plus cher.
— Cela ne m'explique pas que vous vouliez partir si vite . . .Vous n'avez reçu aucun message, et il est convenu depuis longtemps que vous passerez quelque temps à Bois-Belle.
8 I A l.'i] i \ RE l.l \ l.'l PRE1 \ i
— Quand j'ai promis, je ne savais pas à quoi je m exposais. C'est l'instinct de la conservation i|iii me l'ait fuir . . .
■ — Parlez «loue sérieusement.
— le parle sérieusement 'lit le militaire et un éclair traversa ses yeux bruns. Melle Méliand me l'ait peur . . . Je me sauve pour ne pas en devenir Pou à lier.
— Mais, pourquoi vous sauver, s'écria ( îharles Garnier '. . . . pourquoi ne pas roter et tâcher de lui plaire, puisqu'elle a fait sur vous une impression si vive ....
— Pourquoi? répéta lentement le lieutenant, pourquoi?... parce que ce serait inutile.... parce qu'elle vous aime déjà.
— Mais, sans doute qu'elle m'aime, répliqua tranquillement Charles Garnier. Moi aussi je l'aime chèrement . . . Nous sommes frère et sœur.
— Cette sœur-là est à peine votre parente et S( ra bientôt votre femme.
— Vous affirmez bien des choses ce soir, lîéginald.
De Brunand ne répondant rien: Melle Méliand mérite mille fois mieux que moi, continua Charles Garnier Je le sais parfaitement. Mais. 9i charmante, si accomplie qu'elle soit, j'ai des espérances plus hautes.... Vous le savez, je ne veux pas me prendre aux amours de la terre.
a l'œuvre et a l'épreuve 85
— Mes compliments, jeune homme, fit l'officier avec un respect moqueur.
— Je les accepte, dit Charles gravement, et vous me verrez religieux, l'un de ces jours.
— Votre père a d'autres projets .... Il m'a fait part de sa résolution de vous marier avec sa pupille .... et, soit dit en passant, il m'a semblé que M. Garnier voulait plutôt me donner un avertissement (pie m'honorer d'une confidence.
— Je ne me marierai jamais, dit Charles Garnier, très calme.
— Quand vous vous serez un peu débattu contre l'amour, vous parlerez autrement.
— Charles écoutait paisible et souriant.Réginald, dit-il, tout à coup, vous rappelez- vous notre dernière soirée au Colisée .... et ce que nous disions sur le bonheur de ceux, qui ont tout sacrifié à Jésus-Christ ?
— C'est-à-dire ce que vous disiez.... Sans doute, je m'en souviens . . . Mais vous êtes bel et bien condamné au bonheur de la terre. Il faut vous résigner. Toutes vos prières n'y pourront rien .... Vous ne pouvez la fuir, donc vous l'aimerez. Il n'y a pas de cœur humain à l'épreuve de la beauté.
86 \ l'œuvre et a l'épreuve
— Pas de cœur vide peut-être, murmura Charles levant les yeux au ciel. Mais quand le cœur est plein . . .
— L;i flamme pénètre partout. Vous l'apprendrez.. . . Rentrons, fit le militaire d'un air sombre.
Une t'<>is seul dans sa chambre, Charles Garnier, au lieu de gagner son lit, s'assit à sa table, et y resta quelque tempsle front appuyé sur ses mains.
Puis, s,- levant,il alla s'agenouiller devant un ( îhrisl 'I ivoire suspendu au mur, et tendant les bras vers l'image sacrée :"0 Sauveur Jésus, murmura-t-il, que je ne vous sois pas infidèle ! que je fasse votre adorable volonté !"
Le lieutenant de Brunand venait de prendre congé,
La voiture qui l'emportait avait déjà disparu sur la grande route.
Immobile et songeur, ( Jharles ( la m ici- restait à
l 'endroit "ii il lui avait dit adieu.
A LŒTTTRE ET A i/ÉPREUVE 87
Gisèle, qui l'observait, le rejoignit. — Ce départ vous attriste ? . . . . Vous aimez M. de Brunand ? demanda-t-elle avec cette merveilleuse douceur d'accent qui donnait à sa voix tant de puissance.
— Pauvre Réginald ! murmura Charles involontairement.
Un sourire effleura les lèvres de la jeune fille.
— Ne dirait-on pas qu'il s'en va à la mort, répliqua-t-elle.
Charles la regarda avec une expression sérieuse, indéfinissable, mais ne répondit rien.
— Rentrez- vous ? . . . venez -vous avec moi au jardin ? demanda-t-elle.
Debout sur les degrés, M. et madame Garnier suivirent du regard les deux jeunes gens.
— La jeunesse et le printemps sont deux belles choses . . . c'est incontestable, dit madame Gàrniër après quelques instants. Regardez .... et dites-moi si ce n'est pas charmant de les voir ensemble dans le jardin.
Charles a bien profité de son vo}Tage, continua-t-elle, voyant que son mari restait silencieux et sombre. Plus rien de l'écolier, mais l'aisance et la grâce d'un homme du monde .... La taille a maintenant toute son élégance, sinon toute sa force.
— Figurez-vous, fit le magistrat d'une voix bassi et concentrée, tigurez-vous qu'il a osé déjà me renouveler ses Polies demandes d'entrer chez les Jésuites ... 11 ne «lit plus : J'hésite, je voudrais voir .... essayer. . . Non .... Il m'a dit : Je suis décidé.
Deux larmes jaillirent des yeux de madame
I ramier.
— Pourtant, dit-elle, il semblait si heureux d'arriver.
— J'ai maîtrisé ma colère comme j'ai pu . . . Je lui ai dit que nous en reparlerions dans six mois... En attendant, je lui ai formellement défendu de vous attrister avec ces propos-là. . . vous et ( Jisèle . . . Soyez tranquille . . . avant six mois, il sera revenu à la raison . . . Même il me semble qu'il craint déjà pour ses résolutions si bien arrêtées. La belle enfant ! que la' joie lui va donc bien! qu'elle est donc ravissante!
II peut en prendre son parti . . . Ses résolutions de congréganiste n'y tiendront pas longtemps.
Pendant que M. et madame Garnier traitaient a fond le sujet (jui leur tenait tant au cœur, Charles et Gisèle passaient et repassaient dans l'une de ces longues allées droites, alors ù la mode en France,
A l'œuvre et a l'épkeun e 89
Ils n'échangeaient guère que de brèves paroles.
Il semblait à mademoiselle Méliand que Charles ressentait beaucoup trop le départ de son ami.
Sa manière d'être avec elle l'étonnait . . . la gênait ... et elle, qui avait tant désiré causer intimement avec lui, ne trouvait rien à lui dire. Mais la joie était dans son cœur.
Cependant à mesure que les jours s'écoulaient, cette joie ardente se mêlait souvent de tristesse.
Sans doute, c'était délicieux de l'avoir, elle ne s'habituait pas au bonheur de le voir, de l'entendre ; sa présence donnait un charme infini à la vie domestique, mais il lui semblait parfois qu'il était plus loin d'elle que jamais.
Ce lien invisible et charmant qui les avait toujours unis, il ne le lui faisait plus jamais sentir.
— On dirait qu'il vit, qu'il respire dans une atmosphère supérieure, disait Gisèle à madame Garnier. Il m'inspire souvent une sorte de crainte ... je ne sais quel étrange . . . quel invincible respect ....
0<» \ i 'm i \ i:k ET a i.'i i'i;i:i \ i:
Gisèle n'était donc pas tout à fait heureuse. La pensée que Charles songeait à se faire religieux, comme ses frères, lui venait souvent. Mais elle savait que son' père n'y consentirait
jamais.
Madame Garnier l'en avait assurée mille fois. Chaque jour, elle lui répétait que la Providence n'avait pas en vain tout disposé pour leur bonheur.
— Charles n'a pas une âme vulgaire, disaitelle. La grandeur même 'lu sacrifice le séduit . . . Mais il faudra bien qu'il se résigne a marcher dans la simple voie chrétienne.
Gisèle se laissait persuader, et les songes enchanteurs chassaient vite les tristesses. Mais un voyage qu'ils firent au Havre lui permit d'entrevoir ce qu'il y avait, en l'âme de Charles, d'inébranlable fermeté, et la tristesse prit sérieusement possession <!<■ sou cœur.
Soit désir d'y voir plus clair, soit par une secrète force qui lui faisait regarder en face sa destinée, elle-même écrivit !>• récit de ce voyage.
Nous étions allés à Paris, faire nos adieux à M. Je Champlain.
" Cette pensée, que je n'avais jamais vu la mer, toucha tout à coup son cœur de marin.
— " Mon cher Garnier, s'écria-t-il brusquement, je veux que Mlle Méliand voie l'océan — je le veux absolument et vous allez tous me reconduire jusqu'au navire. — Vous ramènerez Mme de Champlain à Paris, etc.
" Mon oncle n'aime pas les voyages. Il tient à ses habitudes, à son doux et charmant intérieur. Pourtant, il se laissa persuader et, le lendemain, lui, Charles et moi, nous étions en route suivant M de Champlain.
" Si je ne me trompe, Charles ne voulait pas être du voyage, et, pour l'y décider, il avait fallu un ordre de son père. Cela m'avait attristée ; mais sa présence opéra vite son effet ordinaire. C'est pour moi une sorte de rayonnement où mes craintes, mes tristesses vont se fondre et se perdre. Aussi le voyage fut-il un bonheur de tous les instants.
" Cinq jours après notre départ de Paris, nous arrivions au Havre.
" M. et Mme de Champlain, arrivés avant noua
nous attendaient pour dîner.
!»J a l'œuvre et \ l'épreuve
" Pendant le dîner, M. de < Jhamplain noua donna sea instructions sur les endroits de la falaise d'où r<>n a la plus belle vue, et mon oncle lit demander une voiture.
" .Mais la voiture arrivée, il se déclara fatigué. Vous m'excuserez bien, mignonne, dit-il, sortant sa robe de chambre des profondeurs de son sac, Charles est très capable «le vous conduire.
" Charles évite de se trouver seul avec moi. Je n'étais pas sans l'avoir remarqué souvent, et je me sentis gênée.
" .M. de Champlain mais regardait avec une expression singulière, indéfinissable.
" Lui n'était pas fatigué du tout et aurait aimé à nous accompagner, dit-il, mais il avait tant à faire.
" Bref, nous partîmes seuls, Charles et moi.
" Le temps était fort beau, les routes passables. Je trouvais un charme incomparable à tout ce que je voyais, sans trop savoir pourquoi, car, du côté de la mer, des bois fermaient l'horizon et, le long du chemin, <>n m- voyait guère que d'humbles maisonnettes éparses.
" Notre cocher avait l'ordre d'aller vite. 11 avait aussi de très bons chevaux et mats filions grand train.
a l'œuvre et a l'épreuve 93
" En descendant de voiture, nous prîmes la lande que rien ne séparait de la grande route.
" Par endroits, les rochers affleuraient le sol ; l'herbe était rude et courte, les arbres chétifs, souffreteux, rechignes, et tout le paysage avait ce caractère de tristesse que l'océan reflète sur ce qui l'entoure.
"' Nous marchions rapidement, sans échanger une parole.
"Les grands rochers, qui bordent cette paitie de la côte, nous cachaient toujours la mer, mais nous en respirions l'âpre parfum et le bruit des vagues nous arrivait retentissant, régulier, solennel.
" Cette voix de la mer, encore invisible, résonnait en moi avec une indicible puissance. Un trouble inconnu, une crainte extraordinaire faisait battre mon cœur.
" Nous gravîmes la falaise par un sentier charmant, frais et couvert. Les pierres polies par les pluies et les aiguilles résineuses des sapins le rendaient fort glissant. Mais nous arrivâmes heureusement au sommet couronné d'arbres maigres, tordus par les vents, et, levant la tête, j'aperçus l'océan ! ... la belle et terrible mer.
" Si longtemps que je vive, jamais je n'oublierai cet éblouissement.
!»4 a I.'n r\ RE 1:1 A L'ÉPREUVE
" Il y a. il (loir y avoir des impressions ineffaçables.
Nous a\ ançames sur le bord aussi loin que la prudence le permettait.
" Là nous restâmes longtemps.
Ravissant spectacle: Formidable plénitude
■ le force et île \ ie '
" A trois et m s pieds au-dessous de nous, la mer battait son plein.
•■ Les vagues * blanches d'écume, s'élançaient contre le rocher et semblaient l'ébranler. Nous avions le tonnerre sous le- pieds
■• Pourtant, ce u'était pas la tempête, caria mer resplendissait.
" Je ressentais une délicieuse stupeur, un épanoui jsement merveilleux.
" Il me semblait que cet te magnificence iinlcscriptible, que toute cette vie était en moi : il me semblait que la mer n'était que l'image de mon cœur.
Charles regardait et écoutaitdans une sorte d'extase.
Mais on ne regarde pas longtemps l'océan sans ntir atteint par cette profonde tristesse qui
a l'œuvre et a l'épreuve 95
s'élève de ses abîmes, et je voyais son visage s'assombrir.
" Tout à coup, je ne sais quelle vague de l'ouest vint, par le travers, frapper audacieusement la grande vague régulière qui venait du midi. Ce fut un choc formidable. Les eaux bondirent si haut que le ciel en fut obscurci et une vapeur irisée d'écume légère arriva jusqu'à nous.
" J'eus une terreur folle mêlée d'un transport inexprimable et, sentant la terre trembler sous mes pieds, je saisis son bras.
" Que se passa-t-il en lui à cette hea.e immortelle ? à ce moment unique de surprise et de ravissement ?
" Je ne saurais dire : mais son regard rencontra le mien et une étrange pâleur lui vint aux lèvres.
" Le ciel, l'océan, tout disparut pour moi. Je ne voyais plus que l'altération de son visage.
" Je lui demandai s'il souffrait, mais il ne me répondit pas une parole.
" Une rougeur brûlante, une pâleur mortelle couvrait tour à tour ses traits, et, je ne sais quelle joie passait comme une flamme, sur son visage bouleversé.
" Sous cette pâleur ardente, il n'avait plus l'air d'un ange ; je sentis qu'il m'aimait, que
\ l'œuvre et A l'épbeuvj
toutes ses résolutions lui échappaient, qu'il allait parler.
I risèle, que Dieu me pardonne, commença-t-il d'une voix à peine intelligible, me regardant toujours dans un trouble terrible, je.
■• Mais, à ce moment, une alouette, s'envolant du rocher, le frappa au visage de son aile et s'élança vers le ciel en chantant.
" La parole expira sur ses lèvres. Il pâlit affreusement, et du regard suivit l'oiseau avec une attention extraordinaire, solennelle.
" L'alouette monta tout dmit. d'un vol facile rapide. Nous l'avions perdue de vue dans les nuages que nous entendions encore son chant. — Elle va porter au ciel les joies de la terre, lui dis-je, sans trop savoir ce que je pensais.
" Lui détourna les yeux, se recula brusquement, et, cachant sa tête contre le rocher qui domine la mer, sanglota.
" Saisie de surprise et de douleur, pendant quelques instants, je le regardai pleurer dans l'ombre, puis je m'élançai vers Jui : mais, d'un e de la main, il me retint à distance.
" ( Combien de temps il resta ainsi, je ne saurais dire.
" Quand il revint à moi, un reste de larmes mouillait encore son visage, mais il avait l'air décidé et tranquille.
" Sans chercher à rien expliquer : Partons, ditil, partons, si vous le voulez bien. Le jour baisse, il est temps de descendre.
" Ces paroles si ordinaires, prononcées de sa voix ferme et douce, retentirent à mes oreilles comme mon glas funèbre.
Il me sembla qu'une nuit noire, glacée m'enveloppait pour jamais ; et, inconsciente du danger, dans une sorte d'affolement, je marchai vers le bord de la falaise.
— " Mon Dieu ! prenez garde, s'écria Charles. " Il m'avait saisi les mains et me retenait
fortement.
" Cela me rappela à la réalité ; mais incapable de me contenir, je fondis en larmes.
" Il ne parut pas s'apercevoir de mes larmes.
" Par un effort bien grand, je réussis à me calmer. Alors, sans me regarder, il me dit : La vue de l'abîme donne le vertige . . . Descendons) je vous en prie.
— " Oui, lui dis-je ; et je pris sa main pour descendre, comme je l'avais fait pour monter.
— " L'air est très frais : permettez, dit-il. Et
98 \ i ■ i i \ re 1.1 \ i. i.ri:i:i \ i.
ri tirant gravement sa main, il ramena les deux bouts de mon écharpe et me les passa en double autour du cou.
" Nous descendîmes en silence, par le même sentier frais ei sombre.
i: Il me semblait que ma jeunesse était morte, tous mes n-\ es de bonheur en cendres. Oh ! que j'aurais volontiers pleuré.
" Je tâchais de paraître calme. Lui, attentif et grave, marchait à côté il»- moi.
" Dieu sait que je n'avais pas envie de parler; mais son silence m'oppressait. J'éprouvais un besoin étrange d'entendre sa voix: et, pendant que nous traversions la lande, je lui «lis: Charles» j'ai toujours «levant les yeux les deux grandes vagues s'en t rechoquant. Comme c'était beau et terrible, ce conflit entre ces deux forces irrésistibles :
— " Jl n'y a qu'une force irrésistible, répondit-il, d'une voix altérée.
" Quand nous fûmes en voiture, il se renversa dans son coin <t ne prononça plus une parole
" Je voyais qu'il souffrait, qu'il aurait voulu me cacher sa souffrance, et je n'osais pas !<• regarder.
'• On nous attendait pour souper.
" Le repas me parut long. Les questions qu'on
a l'œuvre et a l'épreuve 99
nous adressait me mettaient au supplice. Puis, j'avais hâte d'être seule.
" Les lumières, placées à chaque bout de la table, éclairaient vivement la figure de M. de Champlain et celle de Charles.
" M. de Champlain était un peu pensif, mais semblait heureux. Il u'aime rien comme sa colonie ; et, on le sent, c'est avec un secret bonheur qu'il lui sacrifie tout.
" Charles était très pâle, très silencieux ; mais jamais sa physionomie n'avait eu une expression si touchante et si belle.
" Que j'aurais donc voulu lire dans son cœur qui me semblait saigner encore !
" Nous nous séparâmes de bonne heure.
'' M. de Champlain voulait aller de grand matin en pèlerinage à Xotre-Dame-de-Grâce et nous devions tous l'accompagner.
" Cette nuit-là, je ne dormis guère. J'avais toujours présents son trouble, ses larmes, et aussi les deux grandes vagues se rencontrant.
" J'essayais de ne pas m'aveugler, de bien juger. Mais, j'avais beau faire, ce n'était pas sans une sorte de joie que je repassais tous les incidents de la journée. Je me sentais aimée ; et je priais Dieu d'avoir pitié de moi, de me le laisser.
100 a L'ŒI \ RE ET A LÉPREUX i:
A\ ,-uit le lever du soleil, nous étions tous debout.
SI. ei Mme de Champlain voulaient faire l;i route à pied, en vrais pèlerins, et avaient décidé que Charles el moi, nous en ferions autant.
'• Il était aussi réglé que nous ferions le trajet par la grève; et nous partîmes tous les quatre, avec un petit guide qui devait nous y conduire par un sentier de traverse.
" La teinte rose de l'horizon montait en se fondant dans le bleu du ciel. Des bruits discrets, de jolies voix timides d'oiseaux s'élevaient dans le silence. Mais Charles ne paraissait rien yoir, rien entendre.
" Sur sa ligure, aucune trace ne restait du trouble de la veille : on y lisait seulement une grande fatigue. 11 semblait profondément absorbé ou plutôt plongé dans l'une de ces apathies mystérieuses qui ne sont pas rares chez lui.
Quand nous arrivâmes au rivage, le soleil était levé, mais un épais brouillard couvrait encore la vaste mer.
" A certains endroits, ce biouil lard était fort léger et tout transpercé, tout doré de lumière. Partout, il ondulait, bercé par les vagues.
.1 aurais voulu regarder à loisir On ne m'en
a l'œuvre et a l'épreuve 101
laissa pas le temps et nous prîmes la grève, où nous avions une bonne lieue à faire.
" Au sortir de la baie, le rivage est encombré de fragments de roche qui rendent la marche difficile. Mais cette gymnastique ne m'effrayait pas. Je me sentais d'humeur à aller loin.
" Le vent du large axait découvert l'océan.
" Encore parée de brume légère, la grève s'allongeait devant nous dans sa tristesse enchantée.
" Par-ci, par-là, des ronces, des arbustes, des fleurs pendaient à la falaise Apre et nue; mais l'oreille n'entendait toujours que le mugissement des vagues, le cri rauque des goélands et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer.
" Je ne sais quoi me soulevait, m'étreignait> m'emportait, et des larmes brûlantes s'échappaient souvent de mes yeux.
" De temps à autre, M. de Champlain s'arrêtait pour laisser reposer sa femme. Alors, nous nous arrêtions aussi.
" Une fois, que nous étions assis, admirant les flots verdâtres qui rejouaient au soleil, je lui demandai, non sans arrière-pensée, si la mer n'est pas la plus belle image du cœur humain.
— " La plus belle comme la plus vraie, me répondit-il, rougissant visiblement,
102 \ l'œuvre et a l'épreuve
Je le priai dedévelopper sa pensée, et voici, d'après lui, les grands traits de ressemblance. L'o- (■.'.iii a l'immensité, la profondeur, l'éternelle inquiétude. Tantôt traversé par les fanges de la terre, tantôt reflétant le ciel, il se lasse vite des plus beaux rivages. Parfois, on dirait qu'il va s'élancer tout entier,et des grains de sable l'arrêtent.
" Ces paroles m'attristèrent. Lui, tranquille, me demanda en quoi la mer ne ressemble pas au cœur humain.
" Je ne trouvais point, et il reprit : La mer ne se trouble jamais jusqu'au fond ; elle se calme vite et se calme parfaitement . . . l'orage le plus terrible n'y laisse pas de traces... En cela, continua-t-il de sa voix basse, égale, agréable, en cria, la mer ne ressemble guère au cœur humain, mais elle ressemble beaucoup au cœur chrétien.
" Il s'était levé et tenait à la main son chapeau que le vent voulait emporter.
" Il était plus que beau — il était céleste ; mais je le trouvais dur, cruel, et je ne sais quel amer écho me répétait les paroles de la mère Angélique : Vous ne serez que trop aimée, ce qui est un grand malheur.
" La chapelle de Notre- 1 )ame-de-< trace domine la falaise.
' On y arrive par un escalier cmIunsmI, lequel, m
A l'œuvre et a l'épreuve 103
plein soleil et devant la mer, nous mène au sommet, en trois gradins, dont chacun a plus de cent pieds.
" Cette chapelle, si chère à tout le pays, est bien vieille d'aspect et toute en pierres brutes.
" Des milliers d'hirondelles ont leurs nids dans les contre-forts.
" Au-dessus de la grande porte, une niche en ogive abrite une très belle statue de la Vierge donnée par Richard-sans-Peur. duc de Normandie.
" Quelques marins de la rlotille nous avaient suivis dans notre pèlerinage ; et M. Oarnier, venu en voiture, nous avait précédés dans la chapelle.
"J'allai prendre place à côté de lui; et comme je m'agenouillais, je me sentis pénétrée par un délicieux sentiment de confiance et de paix.
" Bientôt la messe commença. Il me semblait qu'une atmosphère céleste remplissait cette enceinte, qu'une poésie sacrée s'échappait de ces vieux murs, de ces ex-votos, de ces cierges qui brûlaient parmi les fleurs devant l'image de Xotre-Dame-de-Grâce.
" Elle est peinte entre deux anges, les yeux élevés vers le ciel, les bras étendus vers la terre.
" Je n'ai jamais rien vu «le représenté plus no-
Il»; .\ l'œuvre et a l'épreuve
blement. La grâce el la miséricorde semblent découler de ses belles mains transparentes.
" M. de Champlain, entouré <!<• ses hommes, était à genoux devant l'autel et priait avec une religion profonde. Que la sainte Vierge lui accordetout ce qu'il lui a demandé pour sa Nouvelle-France !
" Charles, à genoux près du groupe des marins, priait le visage caché entre ses mains. Je ne voyais que sa tête blonde appuyée sur la balustrade.
" Les vitraux coloriés ne laissaient passer qu'un demi-jour très-doux. La lampe du sanctuaire se balançait au bout de ses chaînettes 'le cuivre- Hors le mugissement «les vagues déferlant au pied de la falaise, aucun bruit extérieur n'arrivait jusqu'à nous.
" Chacun semblait prier de tout son cœur; et c'est avec une grande confiance que ]«• réclamais la protection <îc la Vierge Marie, que je la suppliais de s'intéresser à mon bonheur.
" M. et madame de Champlain, ( iharles et tous les marins communièrent.
" Mon oncle et moi, nous sort unes les premiers.
" Le soleil était déjà liant. Sur le plateau
inégal, la bruyère fleurie bourdonnait de mille
bruits dans la chaleur.
A l'œuvre et a l'épreuve 105
" Le déjeuner que mon oncle avait apporté fut vite sorti des paniers. Je l'étalai sur un bloc de granit couvert de mousse.
" Ce léger repas fut très agréable et parut faire grand bien à chacun de nous.
" A la demande de M. de Champlain, j'avais chanté l'Ave Maris Stella pendant la messe. Il me remercia avec beaucoup d'.effusion, et nous dit que Colombien allant découvrir le Nouveau- Monde, faisait chanter le Salve Regina, tous les jours, sur ses vaisseaux. Poétique prière, s'il y en eut jamais !
" M. de Champlain parle de Colomb avec un respect inexprimable. Il l'appelle le plus grand des voyageurs et le plus malheureux des hommes.
"Détail que j'ignorais : Colomb ordonna qu'on l'ensevelit avec les fers qu'on lui avait fait porter. Ces fers, qu'il avait toujours gardés suspendus aux murs de sa chambre, il s'en était fait un mémento du néant de la gloire et de l'ingratitude des rois.
" Madame de Champlain revint avec mon oncle et moi dans la voiture. Charles revint à pied avec les marins.
" Dans la journée, nous allâmes voir la tour de
L06 \ l'œuvre et a l'épreuve
François [er; puis, à marée basse, nous nous rendîmes au phare.
• ( lomme nous y arrivions, j'aperçus un ramier blanc qui gisait parmi les roches verdâtres. Je le montrai à Charles, il le prit entre ses mains; et, me montrant sa tête sanglante, ses blanches plumes souillées : Pauvre oiseau, dit-il, avec une ém< tion singulière, lui qui avait des ailes ... lui qui connaissait tous les sentiers des cieuz ! . . . la lumière du phare l'a troublé., l'a fasciné .. . 1 a égaré.
" J'avais une étrange sensation de froid autour du cœur. Ses paroles produisent souvent sur moi ce douloureux effet — Allons, Gisèle; dit-il, il faut faire le tour du phare... il faut voir comment on a résolu le problème de l'absolue solidité, comment on s'y prend pour résistera l'océan.
" Je me sentais triste et j'aurais mieux aimé regarder cette immense plaine grise, sillonnée, d où l'eau s'était retirée. Mais, avec lui, je fis le tour du phare qui enfonce, dans la roche vive, ses fondements taillés au ciseau. Les larges pierres de granit sont encastrées l'une dans l'autre. Du bas jusqu'au haut, toute pierre mord dans sa voisine, et la tour n'est qu'un bloc unique, j d us unique que son rocher même.
A l'œuvre et a l'épreuve 107
" Rien de solitaire, de lugubre comme cette tour dans la mer. J'aurais voulu faire parler le vieux gardien, mais je ne sais quoi gênait ma
parole.
" D'ailleurs, la mer montait et nous voulions visiter le vaisseau de M. de Champlain.
" Le commandant de la Ralde nous en fit les honneurs avec beaucoup de grâce.
" Jamais encore je n'avais mis le pied sur un navire.
" Le commandant me montra la cabine de M. de Champlain, sous la dunette. Quelques livres, des armes, un astrolabe étaient jetés sur le cadre.
" Le départ était fixé à quatre heures. Les vaisseaux appareillaient.
" Nous suivîmes la manœuvre, assis sur un banc de pierre, au bout de la jetée.
" Autour de nous, on se pressait, on riait, on se bousculait. Mais, au nom de Champlain qui courut de bouche en bouche, le silence se fit.
" Il salua la foule qui se découvrit devant lui, et échangea, en passant, quelques poignées de mains.
" Son adieu, très cordial, fut aussi très bref. " Je le suivis du regard pendant qu'il descen-
108 a l'œuvre et a l'épreuve
(lait l'escalier vertical fait de barres de fer scellées dans la pierre. L'instant d'après il reparaissait sur la dunette «le son vaisseau.
" Le pavillon fleurdelisé flottait au-dessus de sa tête, La foule criait : Vive Champlain ! Vive la Nouvelle France '.
"Le vaisseau répondit parla bouche de ses canons, et, toutes voiles au vent, gagna la haute mer.
" Madai le Champlain nous attendait dans
une cabane de pêcheur, sur la grève. Nous la trouvâmes dans l'étroite fenêtre qui regardait la mer, se dérobant autant que possible et cachant ses larmes. Son attitude me pi fit : j'aime la pudeur de la douleur.
" Le ventm'avait glacée : j'avais des frissons.
— " El pas l'ombre d'un fagot, s'écria Charles, regardant autour de l'humble cheminée où quelques tisons s'éteignaient.
" Il sortit et revint bientôt avec une brassée de planches.
— " Des épaves! dit-il fièrement, jetant les
planches sur le loyer. Gisèle, vous allez avoir un feu d'épaves.
" Il ht le feu lui-même, avec cette grâce incomparable qu'il met à tout.
a l'œuvre et a l'épreuve 109
" La tlamme s'éleva bientôt vive et chaude. Délicieux moment ! Que je me trouvais bien à ce feu qu'il avait fait pour moi !
" J'aurais voulu passer ma vie dans cette pauvre cabane qui n'avait d'autre plancher que le sol battu.
" A genoux devant moi, il activait le feu.
" Au dehors, la vague déferlait régulière, formidable ; et les galets qu'elle retournait descendaient la pente avec un bruit de tonnerre."
Les jours qui suivirent le retour du Havre furent, pour Gisèle, des jours tristes et troublé.-.
Charles se tenait, autant que possible, renfermé dans sa chambre. Il ne descendait plus au jardin mais faisait dans le bois d'Auteuil de longues promenades solitaires.
Madame Garnier avait presque toujours ks yeux rouges et gonflés : son mari était plus sombre d'un jour à l'autre. Il parlait souvent durement à son fils. On sentait l'orage entre eux : et. tout en s'efforçant de ne paraître rien
110 à L'a i \ i;i: ET \ i.'i.ri:i.r\ r
remarquer, mademoiselle Méliand étail fori malheureuse.
Elle n'avait nul goût de sortir, de voir ; aucun souci du monde, des amusements, des succès. Sun amour l'absorbait : et toul ce <|iii ne regardait } «as Charles lui était profondément indifférent.
Jamais il ne lui avait rien «lit de ses désirs et de l'opposition qu'il y rencontrait.
En cela, il obéissait h l'ordre formel de son père : mais, d'un jour à l'autre, ce silence lui semblait plus regrettable et la situation plus difficile.
Gisèle, qui se sentait évitée, se tenait fièrement a l'écart.
Charles fut donc Fort surpris, un matin qu'il lisait devant sa fenêtre ouverte, de la voir appa. raître en face de lui, sur le balcon.
— Voulez-vous venir vous promener un peu avec moi ' demanda-t-elle.
— Mais oui. répondit-il en se levant, un pou troublé.
11 passa dans sa chambre à coucher,, avec sa grâce tranquille : s'agenouilla un instant devant une image de Marie, puis, son chapeau à la main, rejoignit ' risèle, < ( u i l'attendait, belle comme le jour, dans sa blanche toilette <lu matin.
a l'œuvre et a l'épreuve 111
— Comment pouvez- vous rester renfermé par un temps pareil ? dit-elle, pendant qu'ils descendaient l'escalier. C'est un crime.
— Je lisais, répondit-il,
— Vous lisiez ! La belle excuse ! C'est le livre de la nature qu'il faut lire, quand il fait si beau. Regardez. Rien que dans notre jardin, il y a de quoi ravir ceux qui se donnent la peine d'ouvrir les yeux.
Il sourit ; et, promenant son regard sur les arbres au feuillage magnifique, sur les fleurs humides encore de rosée : C'est charmant, dit-il.
— Vous ne m'en voulez pas de vous avoir dérangé, demanda-t-elle, s'engageant dans l'allée des tilleuls — longue allée verte et sombre — où, dans les premiers jours, ils avaient eu l'habitude de se promener. Vous êtes toujours renfermé, maintenant.
Une ombre douloureuse passa sur le front de Charles.
— Il faut bien se remettre au travail, dit-il ; un homme ne peut pas passer sa vie à fainéanter.
— Non, sans doute. Qu'est-ce que cet in-folio que vous lisiez avec une attention si forte ?
— Les Actes des Martyrs, répondit-il, de sa voix sérieuse et douce. Ah, Gisèle, la belle lec-
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fcure!.. Comme Jésus-Christ ;i été aimé mit notre pauvre terre !... qu'est-ce qu'on ne lui a pas sacrifié ! . . .
Quelque chose dans son accrut lit pâlir Gisèle, qui le regarda sans rien «lire.
— Et, pour ne parler que des jeunes filles comme vous, poursuivit-il, combien mit préféré, à toutes Les joies de la vie, le bonheur de souffrir et «le mourir pour lui ?... C'est un enchanteur, acheva-t-il, d'un air ravi.
— Celles qui n'aiment que lui sont bien heureuses, dit-elle, à voix liasse. Elles n'ont à craindre ni indifférence, ni froideur.
— Il y a encore d'autres avantages, continuat-il, souriant. Lui seul répond à notre besoin d'être attirés, subjugués, ravis. Vous le savez, < lisèle, tous les feux de la terre font de la fumée, finissent par s'éteindre.
— Vous croyez cela ? demanda-t-elle, avec un étrange accent.
— Je crois que le cœur a des besoins que Dieu seul contente .. . Voilà pourquoi, malgré tout, les saints sont les heureux «le ce monde.
— Vous avez «!«• singulières notions sur le bonheur «!<• ce monde, il me semble.
— l'as si singulières que vous pense/, répon-
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dit-il en riant. Sans Joute, les saints vivent de renoncement : mais un sacrifice offert à Dieu donnera toujours mille fois plus de jouissances que n'en eut donné la chose sacrifiée... C'est saint Louis de Gonzague qui a dit cela, et saint François-Xavier trouvait les hommes bien aveugles de ne pas comprendre qu'en refusant de mortifier leurs désirs naturels, ils se privaient du plus grand bonheur de la vie.
— C'est trop fort pour moi, s'écria-t-elle. Il me semble que Dieu, comme un bon père, aime à nous voir jouir des biens qu'ils nous a donnés. Non, je ne crois pas qu'il veuille qu'on renonce à ce qui fait la douceur et le charme de la vie.
— D'ordinaire, non sans doute : mais vous le savez, Gisèle, heureux et mille fois plus heureux qu'on ne saurait dire, ceux à qui il redemande tout.
Gisèle ne répondit rien.
Une clarté inexorable se faisait dans son esprit, et toutes les espérances qu'elle avait tâché de conserver lui échappaient.
Elle comprenait que la simple vie chrétienne ne suffirait jamais à ce cœur-là ; qu'un jour ou l'autre, il lui faudrait l'abandonner à Dieu tout entier.
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Ils firent quelques tours eu silence. Elle tenait la tête baissée et des larmes involontaires, irrépressibles, inondaient son visage.
Lui restait-il quelque espoir .' Peut-être ; car, t < 'Ut à coup, elle s'arrêta et, relevant la tête:
— Charles, dites-le moi demanda-t-elle avec une énergie soudaine, voulez-vous vraiment nous quitter ?.. . est-ce la seule % olonté «le vos parents qui vous retient dans le m< rode '. . . . hésitez-vous encore '. . . .
Le regard qu'elle attachait sur lui le Ht pâlir, mais il répondit fermement :
— Non, ( îisèle, je n'hésite pas, ma résolution est bien arrêtée :je veux la pauvreté... je veux la souffrance ... je veux la croix... Je veux me donner à Jésus-Christ comme il s'est donné à moi ; et, sans mon père, il y a longtemps que je vous l'aurais «lit.
Elle ne prononça pa9 une parole; mais son visage, déjà fort pâle, se couvrit «l'une teinte livide «'t ses traits charmants se creusèrent soudain.
Les yeux «le Charles Garnier se remplirent «le larmt
— Ma chère petite sœur, murmura-t-il, c'est bien douloureux de vous l'aire souffrir : mais, sans • je prierai I >ieu pour \ otre bonheur.
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— Mon bonheur ! dit-elle avec un regard qui traversa ]e cœur du jeuue homme comme un ac:ier tranchant.
— C'est la volonté de Dieu, reprit-il, sanglotant comme un enfant, dites-vous cela, Gisèle.
Une faible contraction nerveuse agita ses lèvres et, étouffant un sanglot désespéré, elle s'affaissa jusqu'à terre.
Lui, pâle comme un mort, resta quelques instants à la considérer dans l'immobilité la plus étrange, puis il se précipita pour la relever ; mais elle, tournant son visage vers la terre, lui rit signe de la main de s'éloigner.
Quelques minutes plus tard, Charles Garnier montait en voiture, pour se rendre à Paris.
— Chez les Carmes, ordonna-t-il ; et, rabattant son chapeau sur ses yeux, il se jeta au fond du carrosse.
Une demi-heure après, la voiture s'arrêtait rue Vaugirard, devant un vieil édifice, d'aspect imposant, entouré de murailles élevées.
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Charles sauta à terre, ei franchi! un porche étroit qui conduisail a une cour circulaire.
La lumière «lu soleil égayait les murs dégradés «lu vieux couvent : et . au-dessus, de la grande porte, dans une petite niche de marbre, une statue de Marie semblait sourire aux arrivants.
() [mmaculée, ô immaculée Vierge Marie Bière de Dieu, murmura le jeune homme, soulevant son chapeau devant l'image sacrée.
Il poussa une lourde porte de chêne.
Puis-je voir mon frère, le Père Henri de Saint- Joseph ? demanda-t-il au frère convers qui se présenta.
— Oui, monsieur, veuillez entrer, dit le portier ouvrant la porte du parloir.
Il n'y avait personne ; et au lieu de prendre l'un des sièges rangés chaque côté de la chambre, Charles Garnier se mit à marcher de long en large.
Un tableau représentant sainte Thérèse ornait la muraille blanchie à la chaux.
Charles avait souvent vu ce tableau sans le remarquer; mais ce jour-là, un puissant rayon de soleil, glissant à travers la fenêtre entr'ouverte, donnait en plein sur la Bgure de la sainte et lui prêtait mie vie singulière.
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Charles s'arrêta à la considérer. Il lui semblait qu'elle le regardait avec sympathie, qu'elle lui répétait : Ou souffrir ou mourir.
Le P. Henri arrivait tout joyeux. Mais, en apercevant le visage de son frère, le sourire s'éteignit sur ses lèvres et, appuyant les mains sur ses épaules : Que s'est- il doue passé ' demanda-t-il le regardant fixement.
Pour toute réponse, Charles se jeta à son cou et sanglota. Mais il se remit bientôt, et. relevant la tête :
— Henri, dit-il, je suis bien malheureux.
— Malheureux ! répéta doucement son frère. L'attente n'a-t-elle plus sa douceur ? le bon plaisir de Dieu n'est-il pas meilleur que tout ?
— Ma position n'est plus tenable, s'écria Charles. Oui, je suis bien malheureux !
Et il lui raconta ce qui s'était passé.
Le jeune religieux écouta avec une attention profonde. Comme il ne se pressait pas de répondre :
— Mais, dit son frère, que vais-je faire ? Je me sens faible contre elle. Pauvre enfant! Quand elle est tombée, quand je l'ai vue sur le sol, blanche comme une morte, ma force m'a presque abandonné. Toutes les preuves de sa
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tendresse, même les plus lointaines, 1rs plus oubliées, me sont revenues. -le me trouvais un fini, un cruel, un barbare.
Mon cher frère, 'lit le religieux avec une gravit-' émue, remeicîez Dieu. Il y a de ces heures, ■ le ces instants d'où dépendent la vocation et la sainteté parfois aussi le salut. Oui, remerciez Dieu. Et, je vous en conjure, pas (l'attend rissements sur vous-même. Il n'en faut pas, lorsqu'on répond à l'appel de Dieu. Non, il n'en faut pas, même lorsque l'effort a mis le cœur tout en sang,
— Ah ! s'il ne s'agissait que de moi... Mais elle.. .c'est si terrible de l'aire son malheur! Henri, quand la mort de ses parents la jeta chez nous, elle était bien petite et, déjà, si capable de douleur. Pauvre Gisèle! alors, c'était moi qui la consolais. . . .
Il s'arrêta et cacha son visage entre ses mains.
Le carme l'observait avec une sorte d'inquiétude, et voulant l'éprouver : Charles, dit-il, vous le savez, on se trompe parfois. La vocation est chose bien obscure. Vous pourriez faire beaucoup de bien dans le monde, et la Providence semblait si bien avoir tout disposé pour votre bonheur.
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Ces mots calmèrent Charles Garnier comme par enchantement.
Non, dit-il, relevant son visage couvert de larmes. Je veux aller à Dieu par le plus court chemin. En lui seul, je veux mettre tout mon amour, tout mon bonheur. S'il m'a comblé de tous les biens, c'est pour que j'aie davantage à lui sacrifier, et qu'il en soit béni ! ajouta-t-il
avec fermeté.
— Oui, qu'il en soit béni ! répéta son frère ; et, le serrant dans ses bras, il pleura sur lui.
— Mais, dit Charles Garnier redevenu très calme, que vais-je faire ? Mon père traite ma vocation de maladie mentale. Il m'a défendu absolument de lui en parler jamais. Il m'accuse d'exaltation, d'ingratitude, et le chagrin de notre pauvre mère me fend le cœur.
— Allons, dit le religieux ce que Dieu garde est bien gardé. De la confiance, et une bonne prière.