IG
tés, il ne faudrait plus s'en prendre à l'auteur, mais à la nature même des passions qu'il a mises en scène.
Nous revenons à notre sujet.
L'abbé de Chamblain avait amené la comtesse de La Croix-Sainte-Anne à une séparation corporelle d'avec son mari -, séparation honorable, rupture sans éclat dont Feffet est de rendre deux époux étrangers l'un à l'autre, tout en conservant des semblants d'intimité mensongère.
M. de La Croix-Sainte-Anne se montra peu affecté de cette résolution de la comtesse. Par une de ces étrangetés de caractère si communes dans la femme, la comtesse puisa dans celte insensibilité même de nouveaux griefs contre son mari. Il lui sembla que cette soumission à ses vœux avait, en pareil cas, la couleur d'une insulte. De la froideur elle passa donc à une sorte d'aigreur. Elle prit des airs délaissés, négligea sa toilette, parut à peine à l'heure des repas et se tint enfermée sous
clé dans sa chambre à coucher, nuit et jour, comme une recluse. Ainsi calfeutrée, ayant la solitude d'un côté et la jeunesse de l'autre, il s'opéra dans cette tête mobile les révolutions les plus contradictoires.
L'abbé de Chamblain seul avait le droit d'arriver jusqu'à sa pénitente; mais il n'abusait point de ce privilège. Il était trop habile pour ne pas voir que cette nature faible, pleine d'hésitations, lui échappait en détail. La comtesse de La Croix-Sainte-Anne en était venue à ce point, qu'à force d'exaltation et de fièvre, toute impression pour elle était maintenant émoussée. Une sorte de torpeur paralysait son cerveau comme ses membres allanguis. Elle prenait son apathie pour du calme et son insensibilité pour de la résignation.
Par une inconcevable contradiction et une ignorance de soi-même tout aussi étrange, l'amour-propre n'était pas encore éteint dans cette nature somnolente. Elle retrouvait quelqu'énergic pour se poser en victime dans sa
no
propre opinion ; elle croyait à sa force, elle se gloriliait dans sa vertu.
11 ne fallait qu'une circonstance futile, imprévue, pour que l'étincelle jaillît et que l'euibrâsement se fit jour. . .
Un soir que la comtesse s'était oubliée sur son prie-Dieu et qu'à force de répéter machinalement des prières sans foi, elle s'était endormie , affaissée sur ses genoux , cédant à l'ennui et au dégoût du rôle qu'elle s'était fait, la porte de son boudoir s'ouvrit et un homme entra à pas de chat.
C'était l'abbé de Chamblain.
Ce jour-là il vit que le texte saint serait mal venu, qu'il fallait à l'imagination vive de la comtesse d'autres distractions qu'une thèse de spiritualité. En conséquence, avec cette facilité qui est donnée aux gens du monde, il se fit causeur, conteur de nouvelles, diseur élégant. Il parla de tout, mais plus encore de rien : le confesseur fut aimable.
La comtesse était spirituelle et vive natu-
rcllement. Elle s'anima peu à peu à la conversation charmante de l'abbé, et devint à son tour aimable, enjouée, ravissante d'àpropos, de grâce et de malice. La visite n'était pas encore terminée, que déjà la comtesse entrevoyait sa position sous un aspect moins sombre. Elle fut charmée à tel point de l'esprit de l'abbé, qu'elle lui fit promettre de revenir plus souvent, et le pria, avec mille cajoleries délicieuses, de se pourvoir toujours d'aussi jolies choses à raconter.
— C'est, répondit l'abbé, une chose trop inoffensivs en soi, pour que je ne m'empresse pas de satisfaire ce désir : la religion n'exclut point les délassements de l'esprit, Vous êtes jeune, d'une charmante ignorance sur les choses de cette vie que vous avez à peine effleurée ; il est bien que dans la haute position où Dieu vous a placée, vous ne répudiez aucun des avantages qu'il lui a plu de vous départir. Ne croyez pas que la piété astreigne à des airs refrognés ou maussades. Les plus il-
lustres femmes des pieuses légendes étaient pour lu plupart fort aimables et même fort belles!...
— Ces perfections même doublent leurs
mérites, ajouta la comtesse en souriant
Pour moi, je suis convaincue qu'il est aussi difficile à une jolie femme de se sanclificr, qu'il est malaisé à un laideron de se damner... Oh! pardon... reprit-elle; voilà une impiété que je me reproche. . .
— Pur badinageî répliqua l'abbé : l'intention seule détermine la faute. . . Vous exagérez vos scrupules.
— Vous êtes le plus indulgent des confesseurs!... s'écria la comtesse naïvement.
L'abbé de Chamblain s'inclina.
— A propos , dit la comtesse dont l'humeur d'enfant variait avec une telle rapidité que la succession de ses pensées semblait être une continuelle série de cascades ; à propos, monsieur l'abbé, je songeais hier à avoir le beau tableau du Christ à la Vigne,
Mo
exposé à Saint-Roch ; je veux en faire hommage à l'église (les Missions.
— C'est une pensée généreuse, madame, répondit le confesseur.
— C'est à votre intention, reprit la comtesse ; car je sais que vous logez aux Missions et que vous y avez une chapelle. Je destine ce tableau à votre autel 5 vous l'aurez demain !
— Demain sera un jour doublement heureux pour notre église, reprit l'abbé : un autre don doit être consacré au premier office.
— Un autre don?... dit la comtesse, et lequel?... et de qui?...
— Un négociant français, mort aux Indes, qui laisse plusieurs millions, avec quelques legs particuliers. Au nombre de ces dons se trouve un autel de marbre blanc magnifiquement sculpté, qui sera inauguré demain, et qui a été donné aux Missions en reconnaissance des soins que le donataire a reçu
de nos Pères dans l'Inde, durant une assez longue maladie.
— En vérité?... dit la comtesse; j'en suis ravie.
Puis elle dit machinalement, et par une curiosité oiseuse et sans intérêt :
— Ce négociant laisse-t-il des enfants?...
— Non, madame, ajouta l'abbé : un neveu seulement, un officier de l'armée d'Afrique, qui jusqu'ici vécut d'une fortune plus que médiocre et de sa ^solde de capitaine... je crois...
— Un capitaine?... dit la comtesse avec une certaine émotion. Savez-vous son nom?...
— Non, madame, répondit l'abbé; je sais seulement le nom du donataire : Bernard Lartigue.
— Lartigue?... s'écria la comtesse, qui se sentit rougir.
— Connaissez-vous cette famille ? demanda l'abbé.
— Je ne pense pas... répondit la comtesse devenue rêveuse et distraite.
L'abbé n'insista pas davantage.
— Ce sera sans doute une belle cérémonie? demanda la comtesse, uniquement pour donner le change à l'abbé.
— Si elle n avait pas lieu de si grand matin, je vous supplierais d'y assister.
— Mais... à quelle heure?...
— A sept heures.
— Vous êtes un peu matineux, aux Missions... Y aura-t-il beaucoup de monde?
— Je ne pense pas, dit l'abbé, à l'exception du légataire auquel le décédé a confié l'exécution de ses dernières volontés... le jeune officier dont je vous parlais... et quelques amis, peut-être.
— Le légataire y sera?... dit la comtesse vivement.
— Il ne saurait s'en dispenser.
La comtesse reprit son sang-froi l , el, après une pause :
— Je regrette vivement, dit-elle négligemment, de ne pouvoir assister à une cérémonie aussi intéressante ; mais, je m'en accuse, Monsieur l'abbé, je me lève un peu lard.
— ïl faudra bien vous absoudre], répliqua l'abbé en souriant.
Dés ce moment, la conversation sembla épuisée; la coniicsse ne répondait plus que par monosyllabes, et quelquefois même elle ne répondait plus. L'abbé comprit qu'il ne pouvait rien contre cette soudaine préoccupation d'esprit, qu'il imputa à quelque fantasque rêverie. En conséquence il prit congé de la comtesse, et sortit.
Dès qu'il fut dehors, la comtesse se leva et se prit à parcourir son boudoir dans une étrange agitation. Puis elle ouvrit les fenêtres, et respira avidement l'air du soir, comme si l'atmosphère intérieure l'eût suffoquée. Sa poitrine était tellement oppressée, qu'elle appuyait ses mains sur son sein, pour aspirer l'air plus facilement. Ses yeux s'étaient
voilés, les arlères des tempes battaient violemment, sou cœur s'élançait par secousses; tout son sang s'était rallumé, toute sa jeunesse était en émoi. Cédant à la fatigue, vaincue par le désordre de tout son être , elle poussa enfin un long cri qui retentit comme une plainte douloureuse :
— Bénédict ! . . . dit-elle, Bénédict ! ... il est ici!...
Ensuite elle s'assit dans l'ombre et se recueillit; mais le recueillement la brûlait.... Elle se leva de nouveau et marcha longtemps, mais d'un pas chancelant.
Enfin elle s'arrêta, regarda le Christ de sa cheminée, et, tombant à genoux, les cheveux épars, les mains jointes :
— Je n'irai pas!... s'écria-t-elle avec angoisse; mon Dieu, donnez-moi la force de n'y pas aller!...
Et sa tête s'affaissa sur un divan. Là ses souvenirs se heurtèrent , se combattirent ; dans son sein bouillonna cette sève d'un pre-
mici' amour qu'elle avait refoulé en ellemême... Vingt fois elle se sentit mourir et revivre ; vingt fois elle commença un serment qu'elle ne put achever.
Tout-à-coup elle sembla plus forte, comme si elle avait enchaîné sa volonté par une résolution énergique et inébranlable.
Elle se leva de nouveau , alluma un bougeoir à la lampe de sa console, et se dirigea vers sa chambre à coucher. Mais, en passant près de la cheminée, son œil s'arrêta sur le cordon d'une sonnette, et, brusquement, par une irrésistible impulsion , elle le tira avec force. — Un valet parut presqu' aussitôt.
— Une voiture , demain , à sept heures du matin ! dit-elle d'une voix ferme.
Puis elle rentra dans ses appartements , froide et pâle, mais visiblement débarrassée des terreurs qui l'agitaient quelques minutes auparavant.
La Marchesiaa.
A cette même époque, le monde élégant de Paris était dans un grand ébaudissement ; une nouvelle, une éclatante, une imposante constellation venait d'entrer dans son ciel radieux. Cet astre dont Tapparition avait causé une profonde sensation , c'était l'opulent Bénédict. On citait en tout lieu son luxe, ses profusions, ses équipages et ses
fêtes; une sorte de curiosité s'atlaclmit jusqu'à ses moindres actes. On le suivait dans tous les détails de sa vie brillante et fastueuse, au bois, au club, à l'Opéra, dans les assemblées où le somptueux nabab avait coutume d'étaler les merveilles asiatiques de sa fortune. Rien ne se pouvait comparer à la magnificence de ses équipages et de ses livrées. Pour ajouter encore à l'éclat de sa splendeur, Bénédict avait ramené d'Afrique quelques Arabes, dont la figure cuivrée, la barbe noire et les chevaux, caparaçonnés comme des chevaux d'émirs , prêtaient à son opulence une triomphante étrangeté.
• Or, ce soir-là, Bénédict devait être présenté par son ami Antonin de Sarons aux membres réunis de ce club élégant dans lequel nous avons précédemment introduit le lecteur. La nouvelle de cette présentation avait mis en émoi le ban et l'arrière-ban des
aflilics, jaloux do voir de près cette espèce de demi-dieu.
Quand Béncdict entra dans le cénacle, la réunion offrait un aspect animé. Celle-ci ne fut pas médiocrement déçue , lorsqu'à la place du khan , du prince afganiztan , que sais-je ? — elle trouva un jeune homme fort simple, franc et ouvert, de manières liantes, et pourvu d'un gros rire. Bénédict promena d'abord ses regards autour de l'assemblée , comme pour prendre connaissance du terrain; après quoi, remarquant une place restée vide auprès du colonel de Yillamblard, il se dirigea, de l'air le plus naturel, vers cet endroit, et s'assit près du noble gentilhomme. Ce trait de bonhomie le plaça d'une façon supérieure dans l'estime générale. Dès ce moment, Bénédict compta trente amis de plus dans l'illustre assemblée.
Les causeries s'établirent sur tous les points. Ce fut un assaut de beau dire et d'heureuses saillies ; jamais il ne s'était
tlépcnsc autant d'esprit. Deux personnes seulement ne prirent aucune part à la conversation : le comte de La Croix -Sainte - Anne et Julio; — Julio, parce qu'il ne parlait jamais sans une nécessité absolue; le comte, parce qu'il avait reconnu Bénédict, et que, dans son esprit, sa femme se liait aux tristes souvenirs que ce nom évoquait pour lui.
Les causeries se prolongèrent assez avant dans la nuit ; mais tout-à-coup, entre un pari de coureurs anglais et une joyeuse histoire de bivouac, le capitaine Bénédict jeta spontanément une proposition fort séante d'ailleurs et bien digne de l'accueil enthousiaste qu'elle reçut.
— Si nous soupions ? dit-il sans préambule.
— Bravo !... crièrent vingt voix.
— Allons au Café Anglais, dit le comte de Yillamblard, prenant son chapeau.
—Ici ! ajouta Bénédict en arrêtant son voisin d'un geste assuré.
— A-vec quoi ? fit observer sagement M. de Sarons.
— Parbleu ! avec un souper ! répondit Bénédict. Puis il sonna et manda un de ses gens.
Deux yeux de chacal brillèrent aussitôt à la porte, sous un burnouss blanc. Sur un signe du capitaine, l'Arabe ouvrit les deux battants, et Bénédict engagea ses nouveaux amis à accepter quelques rafraîchissements.
C'était un souper splendide. L'œil ébloui s'égarait à travers les cristaux et les fleurs; des pièces d'argenterie d'une magnificence vraiment royale réfléchissaient sur leur surface polie la lumière de cent bougies odorantes. La table était couverte de merveilles que Chevet seul avait pu réaliser^ de mets dont l'ensemble off'rait à la vue les plus rares merveilles de l'art culinaire.
Les convives se précipitèrent joyeusement
dans la salle du banquet. Seul, le comte de La Croix-Sainte-Anne était resté en arrière, et désagréablement surpris, il projetait une retraite inaperçue, lorsque Bénédict lui barra le passage. Le comte s'arrêta froidement , jeta sur le capitaine un regard interrogatif et hautain.
— Monsieur le comte , dit Bénédict avec l'accent de la franchise et de la noblesse, il y a quatre ans nous ne nous connaissions pas, parce que vous ne l'aviez pas voulu. Aujourd'hui, voici ma main !... Croyez qu'à l'avenir je ne franchirai jamais le seuil de votre maison... Mon général, voulez-vous faire l'honneur à un soldat de souper avec lui ?
— J'accepte! répondit le comte, qui ne résistait jamais à un appel du cœur.
Et ils entrèrent ensemble dans la salle à manger, -r- Antonin de Sarons , le sceptique incorrigible, se mordit les lèvres pour ne pas rire en voyant leur accord.
Puis le souper commença.
Quoique dand} , on ne se pique pas de vivre des brises vespérales, pas plus que de la rosée du malin. —Nos convives mangèrent donc en chasseurs et burent en jockeys. — Les vins de Madère et de Champagne coulèrent à flots. Vers la fin du repas, on ne buvait plus à pleins verres , mais à pleines coupes d'argent, lesquelles étaient d'une capacité hyperbolique, et la conversation n'en était ni plus turbulente , ni moins sensée. Chacun de ces êtres si frôles et si efféminés aurait, à cette lutte , vaincu le plus robuste vigneron d'Épernay et de Saint-Julien, sans risquer môme une gastrite.
On en vint bientôt sur le chapitre inévitable entre hommes jeunes encore et toujours prêts à discourir sur pareille matière : les femmes!
— Oh! les femmes!... disait le colonel Bertrand de Fossemagne, avec son ardeur de Provençal, j'en veux partout... excepté à table!...
— Parbleu ! c'est une erreur ! fit oy3server le prince de la Roclie-Mareuil; la moins jolie me paraît belle, entre deux vins.
— Libertin!... dit gravement M. de Sarons, qui se grisait du plus grand sang-froid du monde.
— Messieurs, dit M. de Seneuil, Yillamblard ne parle pas : donc il désapprouve.
— Je vous mariais tous, par la pensée!... répondit le comte de Villamblard.
— Pensée de conquérant!... dit en riant M. de Nailhac.
— Épousons de vieilles femmes, ajouta le vicomte d'Andrivaux; et Villamblard se rangera... du moins à notre égard.
— Est-ce qu'on épouse?... reprit le colonel.
— Il n'y a que les honnêtes gens qui se marient , dit le prince, un peu à l'étourdie. Demandez au comte de La Croix -Sainte- Anne qui vaut mieux que nous.
-- Pardieu ! reprit le comte , qui avait bu
plus que de coutume, pour ne pas se singulariser ; pardieu! celui <[ui fait le mieux vaut le mieux !
— Cette réponse est furieusement équivoque pour un mari! dit M. de Seneuil.
— Buvons, Messieurs!.,, s'écria en ce moment Bénédict , inquiet de la tournure que prenait la conversation.
— A la santé des honnêtes gens !... murmura l'impitoyable Antonin de Sarons , ne perdant pas un mot et buvant toujours.
— Il y a pourtant de bonnes femmes!... s'exclama M. de Nailliac à l'aventure.
— J'en ai vu une ! dit Antonin gravement.
— Je parie qu'elle avait quelque chose de particulier!... dit le colonel.
— Elle était morte!... répliqua l'étourdi. Tout le monde se mit à rire.
— En vérité, Messieurs, dit Bénédict avec cette gracieuse autorité d'amphytrion que des convives bien élevés ne méconnaissent jamais , nous parlons ici en fous, et demain
peut-être l'un de nous ira risquer sa vie pour une de ces magiciennes dont il décline aujourd'hui si témérairement le pouvoir.
— Qu'est-ce que la vie ?... s'écria sentencieusement M. de Nailhac, en versant à boire à son gilet.
— Le vin et les femmes!... voilà ta définition, ÎSailhac!... répondit le jeune prince de la Roche - Mareuil , dans toute l'effusion de son âme de vingt-deux ans.
— Non, reprit vivement le colonel... les femmes et le vin !
— C'est juste!.., reprit le prince, avec sa grâce ordinaire.
— La vie, c'est l'or qui roule, dit un autre.
— C'est une course au clocher!... ajouta le suivant.
— C'est un torrent!
— C'est un gouffre!
— C'est une montagne escarpée du haut de laquelle on se précipite !
— C'est une selle sans étriers!...
— Parlons trautre chose!... cria Antonin de Sarons. — Du neuf, morbleu!... à boire!...
— Reparlons des femmes, dit le prince de la Roche-Mareuil.
— Vous voyez , dit Bénédicl , que vous y revenez sans cesse !... La femme, croyezmoi , ange ou diable , règne et gouverne. Entre nous, convenons-en!... et demain , tachons d'être les maîtres.
— Nous sommes les maîtres à toujours ! dit le comte de Yillamblard; il s'agit tout simplement de serrer nos rangs contre une continuelle révolte d'esclaves.
— Pas si facile, dit le colonel ; les esclaves ont de petites mains blanches qui ne lâchent pas quand elles tiennent.
— Et avec ces mains il y a des bras qu'on ne veut pas meurtrir en résistant , ajouta le vicomte d'Andrivaux.
— Sans compter ces yeux si doux, si tendres, si veloutés, qui vous ensorcellent et
procurent l'ivresse!... dit M. de Seneuil.
— Et ces tailles si délicates et si fines , qu'on a peur de les casser!... continua le prince.
— Ces reins si souples, dit un autre.
— Et tous ces trésors qui appellent les lèvres et qui les brûlent.
— Halte-là!... n'allons pas plus loin, cria M. de Nailhac, ou je passe à l'ennemi !...
— Pensez-vous que les ressources morales manquent davantage à nos esclaves ^ comme vous les appelez? dit Bénédict, qui interrogeait M. de Villamblard en souriant.
— Je le pense, ajouta le comte , ainsi interpelé.
— Eh bien! pour ma part, reprit Bénédict, je connais une femme qui vous ferait changer d'avis, je n'en doute pas. Je dois ajouter cependant que , pour moi - même , cette femme a toujours été, à certains égards, une étrange et inexplicable excep ion ; ce qui me ferait hésiter un peu à la proposer
comme une preuve irréfragable de ce que j'ai avancé tout-à-l'heure.
— Comment l'appelez-vous?... demanda le comte, de l'air du doute.
— Pour le moment , je vous dirai le seul nom sous lequel il lui plaise d'être désignée : la Marchesina!
— Je ne la connais pas!... dit le comte avec une sorte de dédain.
— Si vous saviez un seul trait de sa vie , vous voudriez la connaître, Monsieur le comte, dit Bénédict plus gravement. Je crois être l'ami de cette femme ; mais , sur mon honneur et pour le repos de ma vie, je jure bien de n'aspirer jamais à un titre plus doux auprès d'elle.
— Elle n'est donc pas jolie?.., dit le prince vivement.
— Admirablement belle !...
Le comte de La Croix-Sainte-Anne pour qui, ainsi que nous l'avons dit, les caracléres excentriques avaient toujours un char-
nio nicrveilleiix, rompit le silence qu'il a\ait gardé, et, repoussant sa coupe un peu tard :
— Ma foi, dit-il, je serais curieux d'entendre l'histoire d'une exception.
— Mon général, répondit Bénédict avec une respectueuse déférence, si l'heure n'était pas trop avancée...
— iSon! non! non!... crièrent toutes les voix... une histoire après souper!... ce sera délicieux!... Il n'est d'ailleurs que trois heures du malin!...
— Parle , dit Antonin de Sarons , et surtout arrange-toi pour être long , parce que nous déjeûnerons après, sans désemparer.
Les convives prêtèrent alors l'oreille, avec plus ou moins d'attention , selon le degré d'influence des vins d'Espagne et de France sur ces jeunes cerveaux. — Julio seul fit défaut au récit : il y avait deux heures environ qu'il' dormait dans un coin , sans que personne y eût pris garde ; il était pourtant le seul qui n'eût bu que de l'eau.
Le capitaine Bénédicl commença en ces termes :
« — C'était à Dieppe. . .
«L'orcliestrejetaitaux vents les/)e«/e'//€'^<:/p Bruxelles, jolie valse de Jean Strauss, de Tienne, gracieuse harmonie s'élançant dans les airs, au-dessus de la grève toute fraîche des brises de la mer. Les promeneurs en foule marchaient plus mollement, et, sur ces jeunes têtes de femmes blondes ou brunes, il semblait que les accords des violons et des instruments de cuivre retombassent en une pluie incessante de notes voluptueuses et portant l'enivrement. Dieppe, la plus jolie et la plus coquette des villes de la Manche, pendant l'été, avait pris ses habits de fête; elle fesait la belle devant les étrangers qui lui apportaient de l'or, pour avoir le droit d'entrer dans son bain, dans cette mer par qui elle se fait laver les pieds humblement , — la sultane!
fi Dieppe est un adorable séjour à la belle I. 13
saison, pour les riches oisifs; j'avoue que j'aime mieux son hiver, et alors ses rues solitaires, son église pleine, quand vient le soir*, car il faut bien prier, lorsque les flots mugissent et qu'ils s'élèvent en montagnes contre la terre, et que les barques des pêcheurs ne sont pas rentrées à la nuit. J'aime ses trois grands Christ , immobiles sur la côte blanche, les bras étendus vers l'immensité des flots, insoucieux du vent qui gronde et de la pluie salée qu'apporte le grain. — J'aime surtout le vieux prêtre, tête-nue, sous la raffale glacée, à genoux , jetant des paroles saintes au hasard de la tourmente, et réconciliant avec son Dieu, par un pieux espoir, le pauvre naufragé, qui trouvera sous la vague bénie un tombeau de chrétien! — Hélas ! à Dieppe, pendant l'été, qui se souvient des naufragés? Mais, pour être juste, est-il un autre monde humain où ceux qui ne sont plus soient moins vite oubliés ? « Dieppe étincelait de luxe, de toilettes et
d'illuminations, dans la soirée du 45 août
«Il y avait là des gens de toutesles nations civilisées : des Anglais, des Allemands, des Russes, des Espagnols, une assez jolie collection d'Italiens, et quelques Portugais et Brésiliens mélangés. A moins d'être polyglotte au premier degré, il eut été assez difficile de saisir au vol un mot de la conversalion de chaque groupe de promeneurs. Mais il y avait de si jolies figures de femmes, et ces ligures avaient de si beaux yeux, parlant une langue tellement commune à tout l'univers créé, qu'un Chinois, à toute rigueur, eut pu conserver l'espoir de trouver avec qui s'entendre >/
« En ce moment surtout il semblait y avoir un point, commun pour tous les esprits, et duquel l'attëîlliBBiHvêénérale ne pouvait se détacher. Depuis une heure en effet que durait la promenade, on entendait au passage , çà et là, un nom voltiger de bouche en bouche ; et
autant qu'on en pouvait jugor par les physionomies expressives des représentants de tant de peuples, à défaut de pi us amples éclaircissements qu'empêchait cette véritable Babel européenne, il en fallait conclure que le sujet de ces diverses causeries était sérieusement digne d'un grand intérêt.
a La Marchesina! tel était le nom magique que les hommes disaient avec une vivacité et un éclat qui ressemblait à de l'enthousiasme emporté ; et les femmes répétaient aussi le nom de la Marchesina! mais avec une certaine contrainte, une petite moue inexprimable, à peine visible et qui pourrait bien ne pas différer beaucoup du dépit, ou d'un sentiment d'envie concentré.
«La Marchesinacsl, sijene metrompe, un diminutif de convention du titre aristocratique italien ia marchesa; il équivaut, je pense, en Français, à cette traduction : la petite marquise. Mais la Marchesina a quelque chose de gracieux et de coquet que notre lan-
gue ne saurait rendre; c'est de l'euphonie ultrauiontaine.
« Il y avait , au fond de la promenade, le long de la grève, quelques planches posées sur des pieux et ainsi arrangées, afin de recevoir les filets des pêcheurs, tant pour y èlre séchés que pour y être remmaillés. En ce moment tous les filets étaient secs, il faut le croire, et sans accrocs, car leur place ordinaire était occupée par un jeune homme de celle bonne et active classe de la ville de Dieppe, qu'on appelle la classe des Poletais, Il avait la chemise bleue, le pantalon blanc large et flottant, la ceinture rouge et le petit chapeau de paille de marin, qui remplace aux beaux jours le bonnet de laine des temps froids. Ce jeune homme était à moitié couché sur la planche aux filets, la tête appuyée sur une de ses mains, et dominant de cette espèce d'estrade l'allée et le retour du flot des promeneurs. C'était un garçon de vingt-cinq ans, en^iron, au visage brun et màlc, ayant
la barbe et les cheveux 1res noirs; d'une taille ordinaire, du reste, et de forme un peu grêles pour un homme de sa profession. La foule élégante qui allait et venait incessamment à ses pieds n'avait probablement pas pris garde à sa présence, et quant à lui, ses regards froids et vagues, errant à l'aventure, témoignaient assez de leur insoucieuse réciprocité.
«Tout à coup une rumeur s'éleva à l'entrée de la promenade, du côté de la ville. Les têtes se tournèrent vers ce point. Une agitation nouvelle anima les groupes ; les curieux trop éloignés se dressèrent sur la pointe des pieds. Le jeune marin, du bout de la grève, jeta lui-même un regard perçant dansl'éloignement ; son œil brilla peut-être d'un éclat un peu plus vif, mais il reprit si vite son attitude nonchalante du moment précédent, qu'il eut été difficile d'assurer que même il l'eût quittée.
«Cependant les rangs semblaient se diviser,
comme pour laisser un passage libre à une ou plusieurs personnes. Quelques signes de tète indiquaient des saints donnés ou rendus. Enfin quand un groupe de jeunes Parisiens, membres du Jockey's-Club ou d'autres sociétés hippialriques, qui depuis un instant fesait barrière à tout le monde, se fut écarté, on put voir l'objet de cette attention universelle.
« C'était une jeune femme de vingt-six à trente ans, d'une taille tellement en harmonie avec sa figure, que l'on ne songeait pas à se demander si elle était petite ou grande : un ensemble de grâce et de perfection qui troublait la vue au premier coup-d'œil, et ne permettait l'examen qu'aux gens assez sûrs d'eux-mêmes pour ne pas y laisser leur raison. Oh! c'est qu'elle était belleà faire trembler d'admiration! Ce n'était pas une beauté grecque ou romaine, un type du nord plus que du midi, une tète de l'Orient plus que de l'Occident; c'était elle! la Marchesina!
(( Elle avait les cheveux de ce châtain-clair si élégant pour un teint de blonde! Sonfron), large et uni comme un front de déesse, son visage de l'ovale le plus pur, s'encadraient de ses boucles soyeuses et sans apprêt, à faire le désespoir de Dubuffeet de tous les maîtres en beautés idéales. Ses sourcils plus bruns se dessinaient avec vigueur au-dessus de ses yeux, à qui ils n'ôtaient rien heureusement de leur langueur rêveuse, pas plus que de leur éclat enivrant. Ses yeux étaient bleus, grands comme les plus grands, beaux plus que les plus beaux; son visage pâle, sa bouche petite et iine, quelque peu fière-dans ses lignes, mais avec tant d'esprit et de caprice, que l'expression de son sourire restait toujours un problême qu'on n'avait jamais résolu. Ajoutez à cette toute-puissance de beauté, un regard que n'atteint pas l'analyse, un œil limpide et profond, d'une expression vague, plus peut-être que méditative, mais dans cet œil tout un monde de fascination et de ma-
gio ; le regard le plus séduisant , le plus irrésistible, le plus indéfinissable... Quelquefois un regard de reine, souvent un regard d'esclave, toujours un regard uniquement à elle, à elle, la Marchesina! dont je vous fais un portrait si inconqjlet, que si elle apparaissait en ce moment à vos yeux, vous m'appelleriez : — Mauvais peintre! — ou vous ne la reconnaîtriez point.
Mais je poursuis mon récit :
« La Marchesina était accompagnée d'un grand monsieur que l'on ne pouvait dire ni jeune ni vieux ; une figure si inoccupée d'elle-même, et de quoi que ce fût au monde, qu'on n'y pouvait démêler autre chose que la plus parfaite insignifiance ; une sorte de Sigisbé présentable; une canne, un parapluie , moins qu'un beau lévrier intelligent! La Marchesina ne donnait pas le bras à ce monsieur ; elle marchait seule , et avec sa simple robe blanche et sa mantille noire, on eut dit une infante de Castille, ou
une grande duchesse de l'empire romain.
«Elle ne semblait pas s'apercevoir de la fatigante obsession de regards dont elle était l'objet depuis son arrivée. Son œil distrait cherchait peut-être une voile à l'horizon, une forme dans les nuages; elle marchait, jeune et légère, comme une enfant qui foule sans y songer les fleurs dans les prés ; toute seule au milieu de ce monde, elle balançait sa jolie tête en suivant la mesure des valses ou des quadrilles de l'orchestre des bains. Elle lit ainsi deux fois le tour de la promenade, et puis au troisième, en revenant vers la mer, son regard s'arrêta sur le jeune marin que nous avons laissé sur la planche aux filets, et elle fit un signe de tête charmant et puis sourit avec une de ses expressions que personne ne savait traduire. Le jeune marin tressaillit et se souleva à demi pour saluer, mais la Marchesina avait déjà disparu et continué sa promenade.
« Le grand monsieur à qui elle avait dit un
mot s'arrêta seul, et regarda le marin avec étonnement :
— Eh! perBacho! s'écria-t-il, c'est le baigneur delà Marchesina!... puis il lui jeta une pièce d'or, et reprit son poste et son allure accoulumés.
«Le baigneur ne parut pas avoir aperçu la pièce d'or qui restait devant lui sur la planche aux filets; mais un de ses camarades, qui venait d'arriver, le tira par la manche joyeusement ;
— En voilà une aubaine!... dit-il, je viens, moi, de traîner dans le port la barque d'un patron, au risque de me briser les pieds sur les galets , et je n'ai gagné que trente sous; tandis que toi, Pierre, tu gagnes de l'or pour dormir au soleil. Paieras-tu une chopine de cidre au moins?
— Soit, dit Pierre froidement , prends la pièce et tu boiras tout le vin qu'elle pourra payer.
— Du vin!... s'écria le marin en jetant
son chapeau en l'air. —Ah ! ça mais, tu boiras aussi, loi?...
— Je boirai!... répondit Pierre le Poletais; et il descesdit de son estrade qu'entouraient déjà quelques curieux. Ceux-ci se hâtèrent de livrer passage aux deux camarades qui paraissaient, chacun de leur cùlé, pressés d'en linir d'une manière ou d'une autre, avec l'argent de la Marchesina.
« La belle étrangère venait de rentrer dans la salle de bal où les baigneurs se réunissaient tous les soirs. La promenade resta vide et silencieuse quelques minutes après. »
XIET
Suite de l'histoire de la Marchesina.
Comme Bénédict se disposait à reprendre son récit.
— Parbleu! dit le colonel, vous avez oublié de nous dire de quel pays était votre belle Marchesina. Aux traits que vous lui avez prêtés, je gagerais qu'elle est Arlésienne.
— Je ne connais point son pays, répondit Bénédict; mais elle serait belle à Arles,
comme elle est belle à Paris, comme elle était belle à Constantine, comme elle serait belle à Naples ou à Madrid !
— J'en rêve déjà!... murmura le prince a\ec enthousiasme.
— Continuez de grâce !. . ajouta le comte de La Croix-Sainte-Anne.
Et Bénédict poursuivit son récit :
« Le lendemain, la mer était dans un de ses jours de caprice où elle est aussi difficile à deviner que la coquette la plus mutine et la plus dissimulée. Le ciel était beau; le soleil resplendissant ; pas un souffle dans l'air : un vrai jour de bain. Et cependant cette surface verte et unie frémissait par intervalles, bouillonnait, s'enflait et venait se heurter contre la jetée comme un enfant gâté qui brise ses jouets sans colère ou qui s'endort sans sommeil. Les marins se regardaient entr'eux et se disaient :
— La méchante!... elle fera des siennes aujourd'hui !
« Les préposés en surveillance à l'établissement des bains avaient prévenu les habitués; et les garçons baigneurs , dans l'eau jusqu'à mi-jambe, s'appuyaient, oisifs, le long des cables destinés à servir de rampe aux femmes , aux enfants, ou à quelques Parisiens timides qui n'ont jamais su nager que dans la soucoupe d'eau chaude de la pompe à feu de Chaillot.
u Deux ou trois Anglais s'étaient seuls hasardés, et le service ordinaire des bains se disposait à se retirer, dans l'espoir d'un meilleur lendemain; lorsqu'un bruit de chevaux se fit entendre. C'était la Marchesina, en amazone, arrivant au galop sur un cheval anglais, ruisselant de sueur et d'écume , et suivie, d'un peu loin, parle grand monsieur du jour précédent, qui semblait avoir quelque peine à conserver des rapports de bonne intelligence avec le coursier que sa mauvaise étoile lui avait imposé. Un valet en livrée suivait plus lentement et à distance , monté
sur un coursiei' de prix. La Marchesina s'arrêta (levant les tentes de bains, et aussitôt le valet s'approcha pour maintenir son cheval, elle ne lit que s'appuyer du doigt sur le pommeau de sa selle, sauta sur la grève, légère comme une alouette, jeta la bride au hasard, sans s'inquiéter de si peu, et courut vers la mer. Le grand monsieur descendit à son tour, mais avec plus de précaution; il rajusta ensuite son chapeau que la rapidité de la course avait trop aventureusement incliné sur le derrière de sa tête, et prenant une nouvelle décision, il marcha assez résolument sur les traces de la Marchesina.
« Il arriva juste au moment où celle-ci entrait dans son cabinet réservé pour y prendre son costume de mer.
— Marchesina! Marchesina!... s'écria-il avec une sorte d'angoisse , ricordate-vi un poco!...
Mais la Marchesina ne se souvenait de rien, bien évidemment, car elle lui ferma la porte
au nez ; et le digne monsieur restait-là , demi-penché, dans son atliiudc de soumission quotidienne, le chapeau à la main, le regard suppliant et presque désespéré.
« — Oimè!.. dit-i\ en se relevant et a\ec un soupir profond-, à quelle heure dîneronsnous?...
« Cependant un dernier marin était resté pour le service des bains. Ses regards qui depuis long-temps n'avaient pas quitté l'entrée des baigneurs sur la mer, venaient de s'en détourner par lassitude, ou peut-être par un sentiment de l'inutilité de leur muette interrogation; ses yeux plongeaient maintenant dans l'immensité de cet horizon de ciel et de vagues, lorsqu'à quelques pas de lui, dans la mer et sous l'écume, il entendit une parole humaine qui le fit tressaillir.
« — Pietrof. . . dit une seconde fois la même voix. — Aussitôt les traits du marin exprimèrent un mélange de joie et de crainte indéfinissables, ïl quitta brusquement la corde qui 1. 14
servait d'appui, et lit deux ou trois pas en avant. Mais alors, du milieu des (lots , à peu près calmes en ce moment, se leva une tête, rieuse et jeune, enveloppée d'un réseau noir. On eut dit d'abord un enfant de douze ans, espiègle et mutin, avec cette tunique de fine laine brune qui lui serrait la taille et ne laissait voir qu'un beau cou, plus blanc que le cou d'un cigne, des bras nus jusqu'à l'épaule, chef-d'œuvre de forme élégante et suave, et de petites mains de reine. Ensuite venait un pantalon juste, de même étoffe, serré à la cheville par deux agrafes d'or.
< — Vite, rentrons, madame, dit le marin j je vous attendais pour vous dire cela.
« — Vraiment? Pietro, pour me dire cela ? Et moi, je suis venue vous chercher pour aller en mer !.. Allons, Pietro, mon bon nageur !.. une de ces belles brassées que nous faisons si grandes ! . . . Je me sens forte et vaillante aujourd'hui...
«— Ilfautrentrer, madame, répliqua Pierre
avec véhémence-, la mer est mauvaise, voyezvous... Il y a danger avant une heure....
« — Danger avant une heure!... Piefro, mon bon ami; la Marchcsina n'a même as peur du danger présent...
« — Lesplusbraves et les plus expérimentés ne sortiraient pas en ce moment, hasarda Pierre avec anxiété.
« — Ce qui veut dire que vous avez peur?. . riposta la Marchesina en souriant de son sourire de sphinx ; — adieu donc, PietroH. . . la mer est de mon sexe. . , elle m'épargnera! « Et ayant dit, laMarchesina s'élançaenavant, souple et légère comme une mouette qui rase les flots sans y mouiller plus que le bout de ses ailes. Les vagues qui commençaient à bondir autour d'elle semblaient lui livrer passage et lui creuser un sillon sans obstacles-, et si, par fois, le flot passait au-dessus de sa tête, elle ressortait si fraîche et si radieuse, à quelques pieds plus loin, qu'on eût dit un jeu d'enfant convenu entre l'onde
grondanle et celte ravissante créature qui bravait en riant ses fureurs. La Marcliesina , ainsi que les bons nageurs, avait presque toujours la poitrine hors de l'eau; puis, quand venait un instant de fatigue, il fallait la voir nonchalante et renversée, presque immobile à la surface, suivant le balancement des flots et bercée doucement comme l'Indien dans son hamac.
« Cependant quelques nuages commençaient à apparaître à l'horizon; et la Marchesina n'en continuait pas moins d'avancer avec autant d'ardeur que s'il se fût agi de rentrer au port. Tout à coup l'air, jusque-là tiède et lourd, fut un peu raffraichi par une brise passagère, et la jolie baigneuse respira avec délice et sentit ses forces se raviver. Cette brise fut bientôt suivie d'un vent plus décidé. D'un autre côté les nuages montèrent, montèrent rapidement et tendirent à couvrir le ciel. La Marchesina nageait toujours en avant.
« Enlin, un bruit sourd se fil entendre dans l'air; les vagues, jusque-là moutonneuses et vagabondes, se pressèrent tumultueusement, puis elles grandirent. On eut dit, en commençant, un champ de blé agité par les vents ; puis des genêts à haute tige 5 maintenant c'était une forêt aux cimes gigantesques ployant et se relevant, sous les souffles de l'air. Des lueurs encore vagues et indécises percèrent les nuages qui noircissaient. — La Marchesina s'arrêta.
« — C'est impossible!., ce n'est pas le tonnerre ! . . . dit-elle avec le doute le plus tranquille et se parlant à elle-même, comme si elle eût été à la fenêtre de son boudoir, dans quelque fraîche et riante villa.
« — C'est le tonnerre, madame! dit une voix à côté d'elle; dans une minute vous l'entendrez parler distinctement.
« — C'est vous, P^W^o.^ . répondit la Marchesina, sans se retourner. — Pouvons-nous aller plus loin sans danger?
« — Non pas sans danger, madame!...
« — Quel risque courons-nous?...
« — Celui d'être écrasés par la mer contre la jetée ou sur les galets, avant une demiheure.
« — Avons-nous le temps de rentrer ?
« — Je ne le crois pas, répondit Pierre avec une parfaite tranquillité.
« Alors seulement la Marchesina regarda le jeune mai'in qui résistait froidement à la vague et qui attendait une parole pour avancer ou pour reculer. Pierre tourna les yeux dans une autre direction. Un éclair éblouissant sillonna le ciel en ce moment, et un coup de tonnerre des plus violents retentit au-dessus des flots.
« — Pietro, dit la Marchesina, retournons. . . Mais pourquoi m'avez -vous suivie, puisque vous saviez le danger?...
« — Oh! parce que... — Le bruit des vagues, qui allait croissant, empêcha le marin de continuer ou empoila la lin de sa réponse. La
mer roulait alors des montagnes et entraîna vers la côte la Marchesina et son compagnon avec une rapidité qui ne leur laissait guère d'autre perspective que celle qu'avait prédite Pierre : la perspective de mourir broyés contre la jetée ou contre les galets de la plage.
«Lerivage était couvert d'une foule de curieux qui se pressaient à l'envi, pour écouter les dires des maitre-nageurs. Deux Anglais venaient de rentrer à grand'peine, roulés et meurtris sur la grève. L'un d'eux avait perdu connaissance en touchant la terre-, l'autre, qui était bleu de lassitude et de froid, laissait échapper par intervalle des exclamations de terreur et de colère contre la mer des côtes de France. Quand on lui demanda s'il avait rencontré la Marchesina, il assura qu'il ne l'avait point vue, et qu'à coup sûr elle devait être noyée : il fallait être poisson ou dieu marin pour résister à une mer de cette nature, extravagante et sans retenue. Le grand Sigisbé noir de la Marchesina sur-
vint au milieu de cette perturbation, et en apprenant son imprudente sortie, il poussa des cris et des lamentations dans toutes les langues du monde connu.
« Puis l'Anglais qu'on avait recueilli évanoui ouvrit les yeux et demanda où était son frère, jeune blondin, parti en mer avec lui. On lui répondit qu'un autre Anglais s'était aussi sauvé, mais que celui-là était brun et avait une longue barbe. Le pauvre homme donna alors tous les signes du désespoir le plus touchant. 11 fallut sérieusement employer les forces de quatre marins vigoureux et déterminés pour le retenir à terre : le bon Anglais voulait sauver son frère ou mourir. Il luttait avec fureur contre ceux qui le retenaient; il les accablait de malédictions; ou bien il leur offrait sa fortune et sa vie, et les marins, tout endurcis qu'ils étaient aux plus dures misères, n'entendaient pas l'expression de ce chagrin sans une profonde émotion.
« Tout à coup un cri s'éleva et il fut répété par cent voix aussitôt :
« — Un homme à la mer ! . . .
« Tout le monde courut sur la grève, l'Anglais et ses gardiens comme les autres ; on attendit avec anxiété. C'était bien, en effet, un être vivant, un homme sans doute, ballotté par les flots, en vue de tous, à quelques pieds du rivage, alternativement sur la vague ou dessous, reculant et avançant, mais semblant plutôt reculer qu'avancer.
Enfin la mer furieuse fit un nouvel effort, tout disparut sous une montagne blanchissante qui s'affaissa ensuite; et au milieu de l'écume on vit debout, bien distinctement, ce qui n'était d'abord apparu que comme une forme vague et bizarrement agencée. C'était un homme tenant à son cou un enfant ou un autre homme dont les jambes étaient croisées sur ses reins. Encore quelques pas, et un nouveau cri s'éleva :
« — Pierre le baigneur!...
« Cri de surprise et d'admiration.
« Et puis un autre :
« — La Marchesina ! . ..
<( Cri d'exaltation joyeuse et de bonheur inespéré de la part du grand Sigisbé noir entrant jusqu'aux mollets dans les sables mou- >anls.
« Cependant Pierre avançait a\ec précaution , soutenant son fardeau comme une mère eut soutenu son enfant. La Marchesina, que la mer avait glacée, retrouva quelque vie sous le ciel chaud et embrasé des feux de l'orage; elle leva sa belle tète languissante et pâle, ouvrit les yeux sans quitter le cou de son sauveur, et le regarda avec une expression ineffable de reconnaissance et de douceur. Pierre sentit ses genoux fléchir; ses yeux, qui avaient été fixés sur les yeux de la Marchesina , se troublèrent , brouillés par le vertige; alors cette séduisante créature remit sa tête sur l'épaule du marin, ainsi qu'un enfant qui s'endort.
« Pierre crut un instant (|ue l'étreinte des bras de celte idole avait été plus vive, presque tendre. Il le rêva sans doute; et alors toutes ses fibres tressaillirent, malgré la fatigue, malgré le danger si récent, malgré l'eau de la mer dont il ruisselait; ivre, en délire, fou, il effleura de ses lèvres l'épaule si blanche et si belle de cette femme, à laquelle, autrement, il n'aurait parlé qu'à genoux. Mais les lèvres de Pierre étaient brûlantes comme le feu, sans nul doute, car la Marchesina bondit sur elle-même, lit un saut en arrière et resta sur ses pieds, lière et dédaigneuse, devant le malheureux pécheur tremblant, anéanti. Elle sourit ensuite de son sourire que vous savez, et sans paraître s'apercevoir qu'elle fut l'objet de l'intérêt ou de la curiosité de tant de gens, elle rentra rapidement dans l'étidjlissement des bains. Le Sigisbé noir, malgré ses exclamations, n'obtint pas même un seul regard. Et alors, en désespoir de cause, l'honnête Italien re-
porta son attention et son cœur sur Pierre le pêcheur.
« — Ah! bravo! bravo! mio caro! Piètre carissimo!...
« Mais Pierre restait là sombre et foudroyé 5 il ne voyait môme pas son interlocuteur.
« — Ecco dilettissimo mio!... criait le Sigisbé, li\ez vous-même la récompense! Piètre! que voulez- vous?
a — Rien ! répondit le pêcheur brusquement. Au même instant vint tomber a ses pieds un homme à la figure égarée, aux cheveux en désordre et criant :
« — Sauvez mon frère ! . . .
« C'était l'Anglais qui, témoin du sang-froid et du courage du jeune marin, se prenait à espérer de nouveau en lui ; il poussait des plaintes et des cris à navrer le cœur.
(' Les marins se regardaient, et tout le monde observait le plus profond silence. Pierre comprit tout cela 5 un éclair de sombre joie illumina son visage.
(, — J'y vais ! dit-il à l'Anglais, dans Tangoisse de l'attente. Et il retourna vers la nier qui présentait Timage d'un effroyable cahos.
« — Pierre , n'y vas pas ! dirent les marins épouvantés; n'y va pas : tu y resteras!
«Pierre se retourna et leur jeta un regard qui les glaça tous ; — puis il se précipita dans l'abîme et disparut.
« — Il ne pouvait faire autrement ! dit un vieux pêcheur, à voix basse; il a un sort!... Je l'ai vu dans ses yeux, quand il a ramené la jeune dame.
« — Il a un sort ! . . . dirent tous les marins avec une secrète terreur.
« Le vieux curé, qui était parmi ses paroissiens, leur imposa silence.
« — C'est un chrétien , dit-il , qui risque sa vie pour un de ses frères ! . . .
« Et, faisant le signe de la croix, il étendit ensuite la main et bénit au loin la mer et le pauvre Pierre.
« Presqu'aussitôt la voix du jeune marin se fit entendre : Dieu, sans doute, avait fait un miracle.
« — A moi!... cria Pierre.
« Un seul homme se jeta en avant pour le secourir ; c'était l'Anglais.
« Ils remontèrent sur la grève ensemble ; ils portaient un corps meurtri et sanglant. Un chirurgien s'avança, et, après un assez long examen, s'écria :
« — Nous le sauverons ! . . .
«L'Anglais, qui était resté jusque-là à genoux devant le corps de son frère bien-aimé, silencieux et glacé de terreur, se leva et jeta sur Pierre un regard intraduisible dans lequel passait toute son âme.
« — Comment vous appelez- vous? dit-il au jeune marin, avec le flegme ineffaçable de sa nation.
« — Pierre.
« — Pierre , dit-il en montrant le ciel , vous avez deux frères en ce monde, aussi
\rai que vous avez un père là-haut!.,. Et, se jetant dans les bras du jeune pêcheur, il ne put lutter plus long-temps contre la nature, et pleura comme un enfant.
« Pierre, si triste et si sombre , sembla un instant ranimé par cet élan d'une âme noble et reconnaissante; et quand l'Anglais lui remit dans les mains son portefeuille, en ajoutant ces mots, avec l'accent de la prière :
« — Frère, ne me refuse pas!...
« Il répondit, en serrant franchement la main qui lui était tendue :
c — J'accepte!...
« Puis il dit avec un sourire triste , à ses compagnons qui se pressaient autour de hii pour le féliciter :
ce — Cette fois encore la mer n'a pas voulu de moi!...
« Dès ce moment, la tempête ne fit qu'aller en croissant. Pendantla nuit, on entendit plusieurs fois le canon d'alarme de vaisseaux battus par la mer en furie. Le lendemain, au
point (lu jour, îles ckbiis ilollanls jetés sur le rivage vinrent accuser les sinistres de l'un des plus terribles orages qui aient soulevé la Manche contre les cotes de Normandie
« Le lendemain aussi le soleil se leva radieux et triomphant. Jamais la mer ne parut plus agaçante et plus coquette , et les baigneurs purent encore se promettre de beaux jours. — Il est vrai que, par compensation , une fâcheuse nouvelle vint attrister la brillante et joyeuse réunion : le directeur des bains annonça ce jour-là même, à ses nombreux habitués, que, par un motif tout-à-fait imprévu, la Marchesina était précipitamment repartie pour Paris , et qu'elle l'avait chargé d'être l'interprète de ses regrets et de ses excuses auprès de la société fashionable. »
Suite de l'histoire de la Marchesina.
— Ouf! s'écria M. de Seneuil, j'ai le mal de mer, capitaine!... Je suis bien aise que la dame soit partie... Je vous assure que je n'aime pas une femme qui nage...
— Pourquoi pas? dit le \icomte d'Andri-
\aux... Ce que j'aime moins, c'est la tunique,
qui prend depuis le cou jusqu'à la cheville.
-- Ah ça! demanda le comte de Villam-
bhud, (jiio cette Ijistoire semblait n'inléresser que fort médiocrement, j'espère que nous en avons fini avec ce monsieur Pierre!...
— Pas tout-à-fait ! répondit le capitaine.
— Tant mieux ! dit le comte de La Croix- Sainte-Anne 5 il y a de l'étoffe dans ce marin!... Mais est-ce bien un marin?.,.
— Je poursuis, mon général... continua Bénédict sans répondre à cette question. —
»( Il y avait, quelques mois après ces événements, une rumeur inusitée au balcon du Théâtre-Italien. Un jeune homme venait de porter, comme une poupée, dans le couloir, un élégant à la mise exagérée et à la parole haute, qui d'abord l'empêchait d'entendre , depuis quelques instants, par son bavardage importun, la délicieuse musique des Puritains de Bellini. Peut-être aussi y avait-il un autre motif à cette brusque manière de trancher la difficulté : l'élégant , qui se tenait debout , semblait offenser par la persévé-
rance fatigante de ses regards , une jeune dame seule dans une loge du premier rang , et presqu'au-dessus de celui qu'il avait si imprudemment exaspéré. Du reste, après cet exploit , le jeune homme était rentré paisiblement à sa place, et prêtait de nouveau toute son attention au chef-d'œuvre musical. 11 ne jeta pas même un regard sur la loge de la dame qu'il venait de délivrer ainsi de son importun admirateur.
« Le calme silencieux et de bonne compagnie de la réunion habituelle des Bouffes fut un instant compromis par cet incident , si contraire à ses mœurs parfumées, à sa gracieuse tolérance. On regarda curieusement , bien qu'avec une réserve discrète, le héros de ce singulier démêlé. Un demi-sourire apparut sur quelques jeunes figures de femmes à la mode ; un léger murmure à peine saisissable s'étendit de proche en proche; mais celui qui était la cause de cette espèce de révolution dans ce monde exquis ne s'en apcr-
çut nullcmenl, cl persista si franchement dans son altitude réfléchie et occupée , que bientôt il fut oublié ; et, jusqu'à la fin du premier acte , il n'y eut pas d'autre suite à cet étrange coup de main. Seulement, plus tard quand le rideau fut baissé un homme de quarante ans environ , d'une physionomie grave et distinguée, entra au balcon, et, frappant légèrement sur l'épaule du jeune homme, l'invita poliment à le suivre. Celui-ci répondit à cet appel en sortant aussitôt sur ses pas.
«Arrivé vers le milieu du couloir, il y trouva son élégant partner à ce jeu de gymnastique qu'il venait de clore victorieusemen 'une si brusque manière, un quart-d'heure auparavant. Le vaincu s'inclina, par un mouvement de ]»«litesse inséparable des habitudes du monde bien élevé ; puis , sans colère apparente, sans que sa voix trahît, par son éclat, la plus légère émotion :
— Monsieur, lui dit-il, voici ma carte : îe
vicomte de MorscUes! Voulez-vous nie faire l'honneur d'achever l'échange? Le colonel Melville, qui a bien voulu vous prévenir, sera mon seul témoin.
«Et comme son adversaire gardait le silence et semblait ne pas avoir compris sa demande, le vicomte insista avec le même ton d'exquise urbanité , et sans laisser percer la moindre impatience :
— Si vous n'avez pas votre carte , Monsieur, je me contenterai parfaitement de la faveur que vous me ferez de me dire votre nom et votre adresse.
— Mon nom?... répondit froidement le jeune adversaire du vicomte-, je m'appelle Pierre!...
— Pierre quoi!*.., demanda le vicomte, réprimant avec soin un mouvement de surprise et peut-être de dédain.
«Mais avant qu'il y eût une parole de plus, un nouvel interlocuteur se joignit au groupe.
« — Frère, dit-il, comment te trouves-tu
ici?...
«—Lord Arthur!.., dirent les deux étrangers.
«Et alors l'explication fut reprise entre le lord et le colonel. Les deux parties intéressées s'éloignèrent dans le couloir et se promenèrent chacun de leur côté, sans s'adresser une parole de plus. Bientôt après, le colonel fit un signe au \icomte de Morselles, et le lord vint rejoindre celui qu'il avait appelé frère. En l'abordant :
« — Eh bien! Pierre, lui dit-il tranquillement, tu as insulté ce gentleman ?
« — Vraiment ?
«' — Oui... et il est convenu que vous vous battrez demain.
« — Pourquoi pas tout à l'heure!
« — Parce qu'on ne se bat pas la nuit, mon ami , à moins d'offense mortelle ou dans un cas d'urgence absolue.
«Et alors l'Anglais lit con)prendre à grand'
peine à Pierre, que vous avez sans doute reconnu, les lois du point d'honneur et les règles du duel dans tous les pays civilisés.
« — C'est différent , répondit Pierre fort tranquillement quand il fut instruit; je ne sa\ais pas tout cela.
cils rentrèrent au balcon au moment où la toile se levait pour le second acte des Puritains-^ les deux amis s'étaient compris. Seulement, Pierre n'avait pas dit à lord Arthur qu'il avait eu deux motifs pour insulter le vicomte de Morselles.
«Jamais JuliaGrisi, la belle prima donna, ne fut plus brillante , plus diva^ comme disent ses compatriotes , si justement fiers de sa jeune renommée. Lord Arthur voyait, avec un charme réel , les émotions naïves et croissantes de son jeune compagnon. C'était un élève si cher pour son âme généreuse et peut-être un peu exaltée, comme il arrive souvent chez les hommes nés sous le ciel de Byron! Depuis que Pierre avait sau>é son
frère de la tempête, le jeune lord n'avait plus quitté le jeune pêcheur d'un jour entier. Riche d'une de ces immenses fortunes territoriales propres aux grandes familles d'Angleterre , ce n'était pas seulement avec de l'or qu'il avait voulu payer une dette de reconnaissance ; surtout lorsqu'il eut découvert, sous le costume du Poletais, une nature morale d'une trempe peu commune, prête tous les développements sérieux de l'inlelligence , avide d'une lumière nouvelle , bondissant d'impatience et de joie aux premiers abords de la science. Lord Arthur , depuis six mois , suivait chaque jour pas à pas , les progrès rapides, miraculeux de celui qu'il avait appelé son frère et qu'il traitait comme tel avec une bonté si' noble , si touchante. De son côté , Pierre ne restait pas en arrière, de cœur et d'élans, envers celui qui l'avait une seconde fois fait homme, par la nouvelle vie d'esprit et de pensée qu'il lui avait donnée» Le jeune
pécheur travaillait sans relâche , lisait, écoutait et ne laissait rien en oubli. Il n'y avait qu'un seul point sur lequel Pierre eût fait triompher sa volonté des intentions fraternelles de lord Arthur. Le jeune pêcheur , qui avait consenti à prendre le costume de sa nouvelle position et qui s'y était fait assez vite pour n'avoir nullement Tair gauche ni emprunté, n'avait rien voulu changer à sa manière frugale de se nourrir : on eut dit un bénédictin , pâlissant sur les livres et ne buvant que de l'eau.
«La seule distraction qu'il eut acceptée, la seule dépense à laquelle il eut consentie, étaient quelques soirées aux divers théâtres, et particulièrement (chose digne de remarque!) au Théâtre italien*, à dater du jour de son ouverture.
« — Frère , dit lord Arthur gaîment, je crains que tu ne regardes trop, pour ton repos, la belle cantatrice italienne ?
« Pierre rougit un peu et se contenta de
sourire, car il ne parlait guère sans une absolue nécessité.
« — Ne trouves- tu pas qu'elle est bien belle?
« — Oui ! répondit Pierre avec un peu d'embarras-, surtout de côté.
« — Tu veux dire de profil?... dil l'Anglais en riant.
« Pierre fit un signe affirmatif.
« — En effet, poursuivit l'Anglais. — Oh ! mais ne trouves-tu pas une bizarre ressemblance?... parfaite, en vérité!... Elle ressemble, décote, comme tu disais, à cette jolie baigneuse de Dieppe que tu sauvas , mon brave. . . La Marchesina !.. Tu t'en souviens, j'espère?
« — Je m'en souviens ! dit Pierre , d'une voix altérée et sans regarder le lord.
fi Celui-ci se tourna par hasard et jeta les yeux sur les loges qui étaient derrière lui.
«—Singulière rencontre! dit-il avec l'ac-
cent de la surprise} regarde, Pierre, la reconnais-tu ?
« Pierre murmura quelques paroles inintelligibles : il avait pâli subitement.
«—La Marchesina!... disait lord Arthur joyeux. — Nous irons lui faire une visite dans Tentr'acte , frère ; elle sera heureuse de te revoir, j'en suis sûr , et moi je serai lier de te montrer.
« Pierre éprouva un violent combat intérieur , après lequel , se relevant avec un juste orgueil, il dit tout haut :
« — Pourquoi pas ?
« — Certainement nous irons! ajouta l'Anglais, charmé de l'assentiment de Pierre. Mon Dieu ! qu'elle est belle cette femme , frère !... que tu as bien fait de la sauver !...
« Pierre ne regarda plus la scène ; il ne regarda pas davantage le public ni la Marchesina. Appuyé sur sa stalle, se couvrant les yeux de sa main, il sembla chercher à oublier tout ce qui l'entourait et ne vouloir plus que se recueillir.
(( Quaiul le second acte lut achevé , lord Arthur lui frappa sur l'épaule ; Pierre tressaillit comme éveillé d'un sommeil profond. Ses traits exprimaient une préoccupation morale si évidente, que l'Anglais s'en alarma.
« — Frère ! dit-il, veux-tu que nous rentrions?...
« — Non!... dit Pierre, secouant ses longs cheveux bruns et reprenant toute la vivacité de son regard 5 — allons !..
« — Où donc?..
c — Voir laMarchesina!..
« — C'est juste! dit l'Anglais, je l'avais cbliée.
« Celle-ci ne le reconnut pas d'abord , ou peut-être feignit-elle de ne pas le reconnaître. Son accueil fut gracieux, au surplus, et toutà-fait irréprochable. Pierre, de sa volonté de fer, se fit une contenance, un regard, une voix , des paroles , pour cette entrevue avec la brillante femme de la vie élégante qui
l'avait connu pêcheur et qui allait le revoir liommedu monde. La Marcliesina pourtant ne montra ni surprise ni joie tle ce miracle de (pielques mois. Elle causait avec insouciance ; elle était la même au fond de sa loge drapée, avec les diamants qui scintillaient sur l'ébène de ses cheveux, que six mois plus tôt, dans les flots de la Manche, avec son réseau noir, ses bras nus et son sourire algébrique.
« — C'est naturel, se dit Pierre dans sa raison toute neuve : une magicienne a le droit de ne s'étonner de rien ! . .
« Lord Arthur reconduisit la Marchesina à sa voiture.
«Comme un valet, à l'aiguillette d'or, relevait le marche-pied, la belle étrangère se pencha gracieusement à la portière :
« — Signor Pietro, dit-elle, avec son sourire indicible, j'espère qu'après demain, la diva m'assurera le plaisir de vous rencontrer encore une fois?
« Pierre s'inclina en signe craffirmation , avec politesse, mais sans trop d'empressement.
« — Et vous aussi, mylord? ajouta la Marchesina.
« —Je suis forcé, malheureusement, d'être des premiers au raout de l'ambassade anglaise, signora Marcbesa répondit lord
Arthur. — Mais les chevaux avaient emporté rapidement l'équipage avant que le lord eut achevé d'exprimer ses regrets. D'ailleurs la Marchesina semblait avoir oublié, en se rejetant au fond de sa voiture , que sa question eut provoqué une réponse.
«Pierre demeura un instant immobile à sa place, et lorsque lord Arthur prit son bras pour rentrer avec lui à l'holel :
« — Frère, dit le pêcheur, avec un singulier mélange de gaité et de tristesse , je voudrais bien ne pas être tué demain !..
«Pierre ne fut point tué.
« Il rencontra le vicomte de Morselles à huit
heures du matin, près d'Autcuil, au bois de Boulainviiliers, excellent lieu de rendez-YOUS * pour ces sortes d'affaires avant qu'il eut été semé de palissades et di\isé en petites cases comme un damier.
« Le \icomte reçut une balle dans le milieu de la poitrine ; il était mort avant qu'on Teût relevé. Lord Arthur et le colonel Melville déclarèrent, par écrit, que tout s'était passé selon les règles de l'honneur et de la plus parfaite loyauté.
« Pierre se. laissa ramener à Paris dans un état d'insensibilité morale que les paroles affectueuses de Lord Arthur nepurent vaincre. « — J'ai tué un homme, avait-il dit d'abord, frère, allons trouver les juges: j'appartiens à la loi.
« Et quand on lui eut fait comprendre que le point d'honneur était plus puissant que la loi, il se renferma dans une muette horreur : il ne dit plus une parole; il se prit de peur pour cette société qui armait un homme
contre un autre homme, au nom de l'honneur; toutes ses idées se confondirent, il pleura sur sa pauvre condition passée et désormais perdue, il se crut le jouet d'une influence fatale et surhumaine; il appela Dieu à son aide contre le monde extérieur et les mauvais anges ; et sa prière étant vaine, sa pensée restant rebelle , les visions de son imagination , les mouvements de son cœur lui apparaissant invincibles , il ne fit plus un effort : il garda le silence et l'immobilité.
« A la lin du second jour, il était seul dans sa chambre. La nuit était venue; sa lampe allumée sur sa table, éclairait les livres qu'il ne songeait plus à ouvrir : la pendule de sa cheminée sonna sept heures. Pierre tressaillit et par hasard, au même moment, jeta un coup d'œil sur un journal placé au-dessous de sa pendule et au bas duquel il lut avec distraction : — Ce soir, la Lucia di Lammerrnoor^M Théâtre Italien.
c( — Me voilà!... dit-il, à haute voix en se
levant précipitamment ; me voilà! . . je t'appar
liens et j'obéis!...
« Une heure après , Pierre le pêcheur, était dans une loge du Théâtre Favart , en têle-à-têtedans cette loge avec la Marchesina, exacte au rendez-vous qu'en le quittant elle lui avait donné....
« La Marchesina , non plus fière et hautaine comme sur la promenade de Dieppe , ou encore comme dans la tempête et sous l'écume des flots ou elle mourait sans pâlir ! . . Mais la Marchesina , douce et suave 5 aujourd'hui rêveuse et mélancolique, jetant de ses beaux yeux humides et languissants des regards qu'eussent enviés les anges,et disant des paroles dont sa voix harmonieuse doublait le charme puissant.
« Et néanmoins Pierre s'accusait encore et disait: j'ai tué un homme pour votre amour!...
< Car il avait parlé enfin... Comment cette audace lui était-elle venue? Comment avaitil pu lui dire, à cette souveraine si belle, à I. 16
cette femme d'orgueil et surlout si railleuse dans sa beauté :
« — Je vous aime, écoutez-moi 1...
« La Marchesina avait creusé elle-même un lit à ce torrent de tendresse et d'inexprimables exaltations. Cette nature, jusqu'à ce jour vierge de passions, à-peu-près sauvage et inculte , mais tout cœur, toute âme , presque immatérielle à force de timidité et d'humble silence ; cette nature s'éveilla tout-à-coup , et déborda à la fois, craintive et passionnée , hardie et respectueuse, plaintive et rayonnante, mais surtout belle, poétique, ardente, sublime , irrésistible.
«La Marchesina n'avait pas dit à Pierre qu'elle l'aimait; mais elle l'avait prié de n*en pas aimer une autre, et Pierre confondu entre le doute de son amour, si modeste et si grand, et la lumière radieuse que faisait jaillir à ses yeux cette étrange prière; Pierre avait répondu, comme dans un rêve, sans savoir s'il articulait des paroles :
— Je n'aimerai point, car qui voudrait m'aimer?
— La femme qui vous aimera , mon ami , dit en insistant la Marcliesina avec une expression qui fit tressaillir Pierre jusque dans ces dernières fibres , la femme qui saura deviner le prix de votre cœur, de ce trésor de bonté et de noblesse, vous sera dévouée jusqu'à la passion, jusqu'au fanatisme; elle vous aimera comme on aimerait le meilleur ange de Dieu!
« — Un seul sentiment doit suffire à ma vie, dit Pierre rappelant toute sa force et évitant le regard profond et pénétrant de la Marcliesina.
< — Lequel? dit-elle d'une voix émue. Mais elle eut pu se dispenser de faire cette question.
« — Le sentiment d'abnégation et de servitude volontaire que je me suis imposé, et qui me lie à vous du premier jour où votre
main s'est appuyée sur l'épaule de Pierre, le pêcheur.
« — Ce sentiment ne pourra pas toujours vous suffire, mon ami, dit la Marcliesina en secouant sa belle tête triste et pensive; vous aimerez une autre femme d'amour... et plaise à Dieu que vous n'en souffriez pas!. .
«Pierre lui lança un sourire presqu'amer :
« — Il n'y a plus de place ici pour l'amour dont vous parlez, dit-il en indiquant son cœur; il y a ici amour de père, de frère et de mère : car un père ne serait pas plus jaloux de votre honneur que moi; un frère ne voudrait pas plus prévenir tous les vœux d'une jeune sœur; une mère ne serait pas plus inquiète au soupçon d'un chagrin naissant, d'une peine à venir; une mère ne tremblerait pas du froid de la peur plus profondément, dans tout son être, en voyant un nuage de souffrance sur le front si jeune et si beau de l'enfant de ses douleurs.
« — Je vous aime mieux que tout cela!..
murmura la Marchesina d'une voix faible et brisée, elle cacha sa confusion sur l'épaule de Pierre, qui demeura un instant immobile et comme anéanti de bonheur, à cette ineffable révélation.
« Ils oublièrent alors le théâtre où ils étaient et la foule brillante, et ses mille lumières et ses chants délicieux. Le monde, pour eux, était dans cet espace de trois pieds carrés, où leurs chaises se touchaient, où il semblait que nul regard ne put les atteindre, aucune oreille les écouter. Et dans l'ombre, au fond de cette loge, la Marchesina entendit ce qu'aucune autre femme n'entendit jamais peut-être : l'expression d'un amour si grand et si vrai, si profond et si humble, si ardent et si résigné, qu'elle crut prêter l'oreille à la céleste harmonie des anges , et qu'elle jeta ses bras autour du cou de ce jeune homme dans un chaste et irrésistible abandon.
« —Oh ! j'ai tant souffert, disait-il avec des larmes dans sa voix 5 j'ai tant souffert que
vous me deviez enfin pitié ou merci ! Il m'a fallu si long-temps me faire un bouclier de glace dans le chemin que j'ai pris pour arriver jusqu'à vous; j'ai tant vécu de mystère, de travail et de silence ! . . . Les gladiateurs des anciens cirques , que l'on payait pour se faire tuer en plusieurs jours, avaient besoin de moins décourage que moi!...
«La Marchesina passait doucement sa main sur le front brûlant du pêcheur, qui eut voulu mourir en cet instant, et elle le remerciait, toute fière des miracles qu'avait fait son amour.
«Mais le spectacle touchait à sa fin-, les spectateurs partirent ; la salle demeura vide et silencieuse. On vint enfin ouvrir leur loge. Pierre et la Marchesina sortirent ensemble; la Marchesina renvoya ssi voiture et ils parcoururent à pied et lentement une partie des boulevarts pour se rendre à l'hôtel de la belle étrangère. Le café Tortoni était encore ouvert; les promeneurs étaient nom-
breux. Une bouquetière offrit des fleurs à la Marchesina: Pierre lui donna tout ce qu'il avait d'argent. Jamais il n'avait été l'ami de ses semblables comme en ce moment.
« Quand ils furent arrivés sur le seuil de cette porte où ils devaient se séparer, Pierre, silencieux depuis quelques minutes, s'arrêta :
« — J'ai beaucoup parlé ce soir!, dit-il avec une teinte de tristesse... trop, peut-être, ajouta-t-il en soupirant, car vous êtes une grande dame bien belle et bien adorée de tout ce monde si brillant qui vous entoure, et moi je suis toujours....
« — Taisez-vous ! . . interrompit la Marchesina gracieusement , si vous voulez que je vous aime!... Vous viendrez demain chez moi!... Je vous attends; vous dînerez avec moi!...
« — Non!., dit Pierre en secouant la tête en signe de regret et dedéiiance-, pas demain ! Un autre jour!...
« — Demain et un autre jour, dit la Marchesina avec sa voix caressante.
« — Non!., reprit Pierre s'assombrissant; il faut que vous réfléchissiez!.:, dussent vos réflexions me tuer, il le faut!... Que sais-je, de cette soirée, moi, avec ma tête qui se perd et mes yeux... qui ont le vertige? M'aimerez- Vous demain?...
«—Vous viendrez demain, dit la Marchesina en fermant la bouche de Pierre de sa petite main de fée, et avec un accent de prière irrésistible, quoiqu'elle parlât impérieusement; vous viendrez demain... parce que je le veux!...
« — Je viendrai !... dit Pierre soumis et vaincu.
« Et quand la Marchesinal'eut quitté, Pierre sentit l'air humide de la nuit qui raffraîchit son front et calma la fièvre de son esprit.
— Qu'ai-je fait? se dit-il avec un mélange de terreur intime et un reste de joie; j'ai
parlé! — Mon Dieu! ayez pitié de moi!... que je la revoie seulement!
«Le lendemain, à l'heure du dîner, il tremblait en laissant retomber le marteau sur la porte de l'hôtel de ht Marchesina. Ce n'était plus l'homme de fer des jours précédents. Il pâlit lorsque le salon de la Marchesina s'ouvrit pour le recevoir, et qu'il la vit assise sur son divan à quelques pas de lui. Il n'osa pas la regarder d'abord. Il avait cru la trouver seule et il y avait du monde. Il s'assit gauchement, à l'écart, dans un coin du salon. L'accueil de la Marchesina avait été poli, mais sa voix n'avait point tremblé; elle était calme, maîtresse d'elle-même, sans émotion. Quand il osa la regarder, il vit seulement qu'elle était plus pâle que la veille 5 un nuage de contrainte et d'embarras diminuait aussi l'éclat de ses yeux. Le dîner eut lieu sans un mot qui rappelât des heures encore si récentes ; Pierre était assis à la gauche de la Marchesina. Une ou deux fois seulement elle parla de lui
à ses convives , en termes affectueux et distingués, mais il eut été difficile de démêler si elle satisfaisait ainsi un mouvement de son cœur, ou si elle ne faisait qu'accomplir un devoir de reconnaissance. Pierre souffrait d'intolérables supplices.
« Après le diner, un des convives rappela que la Marchesina était attendue pour un concert, et celle-ci accueillant ce souvenir, comme une bienheureuse délivrance, se prépara aussitôt à sortir. Pierre, instinctivement et sans bien savoir ce qu'il faisait, s'approcha d'elle au moment où l'on partait, mais la Marchesina prit brusquement le bras d'un vieillard qui se trouvait prés d'elle, et s'éloigna sans une parole, sans un regard.
« Pierre se présenta deux jours de suite chez la Marchesina, et l'entrée de son hôtel lui fut obstinément refusée. Alors la tète du jeune pêcheur, se perdit. Il oublia ce qu'il se devait à lui-même et à sa propre dignité. Dans son désespoir, il ne se confia à per-
sonne, il marcha seul et dès-lors il de\ait s'égarer. Il vint au Thcàlre Italien; mais la Marcliesina n'y reparut plus. Il apprit qu'elle devait assister à un bal chez l'ambassadeur d'Autriche, et il vint s'apposter aux portes de l'ambassade, pour avoir de l'enchanteresse un regard quand elle passerait.Maisellepassa sans le voir ou peut-être feignit-elle de ne pas l'avoir aperçu. Pierre pensa alors à s'élancer sur ses traces et à entrer, lui aussi, dans ces salons où il n'était pas appelé, chez ce grand seigneur allemand qui ne l'avait pas invité, lui , Pierre, le pécheur de Dieppe ! Il entrait, en effet, à la vue des laquais qui livraient passage à son habit d'homme comme il faut, lorsqu'il se sentit saisir la main amicalement.
— Eh bien! frère, où vas-tu? lui dit avec étonnement lord Arthur , qui ne l'avait pas rencontré depuis plusieurs jours.
—Dans cette maison, frère : il faut que j'y arrive, il le faut!.
— Soit! dit lAnglais avec son flegme britannique; je vais te présenter à l'ambassadeur.
«Il le présenta en effet, et le ministre autrichien n'entendit pas seulement le nom du nouvel arrivé : il connaissait lord Arthur,* le reste ne lui importait guère.
« Pierre traversa deux grandes pièces dont la splendeur élégante l'eût sans doute ébloui en d'autre temps-, mais il ne vit rien, il effleura d'un regard inquiet tout un cercle de femmes jeunes et belles, brillantes de fleurs, de soie et de perles; il ne s'arrêta pas aux parfums de cet essaim frais et gracieux. Il marcha droit devant lui pendant que le flot noir des danseurs s'ouvrait à son approche, et que chacun reculait presque devant son regard flamboyant.
« 11 la découvrit enfin ."
La Marchesina était debout devant une cheminée, causant avec un secrétaire d'ambassade d'une cour étrangère. Elle ne vit Pierre
que lorsqu'il frôla sa robe, tant il était près d'elle. Il y eut un éclair de peur dans ses yeux , mais ses traits reprirent aussitôt leur première expression.
« Elle tendit la main à Pierre avec tant d'aisance, qu'il resta d'abord immobile et stupéfait : — Bonsoir, mon ami, lui dit-elle de sa voix harmonieuse : il y a bien long-temps que je ne vous ai vu !
« Le diplomate s'éloigna aussitôt , distrait ou appelé ailleurs; ils restèrent seuls au milieu de tant de gens.
« — Vous me devez une explication , dit Pierre sourdement ; je l'aurai!
«—Vous ne l'aurez pas ! dit la Marchesina, et cette fois avec un timbre si sec, que le cœur de Pierre se glaça, et pourtant le sourire n'abandonna pas les lèvres de la Marchesina; ce sourire, problème que nul ne comprit jamais.
« — Prenez garde! répliqua Pierre, retrouvant sa violence d'enfant du peuple, sous les
lambris dorés de l'aristocratie; et il avait pâli à la faire trembler.
« — Prenez garde vous-même! répondit la Marchesina sans changer d'expression; je n'ai qu'un mot à dire ici... et Pierre le pêcheur qui s'est introduit par fraude, là où il ne devait jamais enlret, sera honteusement chassé par nos valets ! . .
« Elle disparut, après ces mots, dans un groupe de jeunes femmes, avant que Pierre eut repris sa raison.
« — Malédiction!., murmura-t-il les dents serrées et broyant son chapeau sous ses mains crispées; et c'est pour cet amour que j'ai tué un homme!..
< Les quadrilles, en se formant, le repoussèrent jusqu'au fond de la salle de bal. Il put \oir encore de loin la Marchesina, effleurant le parquet, plus gracieuse et plus belle qu'elle ne lui était jamais apparue.
« Par une inconcevable fascination, la colère commença à s'éteindre dans l'âme du
jeune pêcheur; il s'accusa presque de brutalité pour cette femme si jeune, si suave, si véritablement divine, dont tout un congrès de rois eût pu se disputer la main. Si elle fût passée près de lui, il eut peut-être crié comme un fou : grâce et pardon !
«Il s'écoula une heure ainsi, pendant laquelle Pierre se retrempa de son amour, de ses rêves, de sa résignation. Il allait changer de place pour la mieux voir, quand un homme passa près de lui : c'était le Sigisbé noir de la Marchesina qui depuis quelque temps avait disparu pour tout le monde.
«L'honnête homme causait avec un étranger et se plaignait vivement, après un voyage de cinq cents lieues, disait-il, d'être obligé de repartir dans la nuit pour la Nouvelle- Orléans.
— Mais, disait l'étranger, qu'allez-vous faire si loin, et surtout en pareille saison?...
— Demandez à la Marchesina ! répondait
piteusement le pauvre Sigisbé... Elle m'a dit : Je veux partir cette nuit pour le Havre : après demain nous nous embarquons sur le brick le Serpent, qui met à la voile sans plus de retard! — Et moi j'ai répondu : Il suffit, Marchesina!..
« — Mais, répliqua l'étranger, si vous aviez répondu le contraire?..
« — Iddio mio!.. s'écria le Sigisbé alarmé, je m'en serais bien gardé.
a — C'est donc une impératrice que cette femme-là?., dit l'étranger en haussant les épaules.
« — Mieux ou pire!., murmura le Sigisbé noir.
ce — Qu'est-ce donc, grand Dieu? continua l'étranger en riant.
« — Je ne sais!., un ange., ou le diable!., lui dit à l'oreille le vieil italien, avec un effroi si vrai que Pierre en tressaillit, comme atteint d'une subite commotion de superstitieuse terreur.
« Les deux causeurs s'éloignèrent.
«Pierre resta un instant pensif, puis il traversa rapidement les salons de l'ambassadeur, le regard lixé en avant, comme un homme pressé d'être dehors. Lorsqu'il entra dans la dernière pièce, lord Arlhur, debout devant une table de jeu, se retourna et vint aussitôt vers lui :
« — Tu t'en vas, frère, dit l'Anglais paisiblement-, l'orchestre de Musard ne vaut pas pour toi les accords de la salle Favart? — Bonne nuit! je resterai ici jusqu'au matin.
a — Adieu, frère, dit le marin d'une voix brisée, adieu!.. Il serra la main de son bienfaiteur et s'éloigna. — Avant de franchir la porte, il jeta un dernier regard derrière lui : lord Arthur suivait de nouveau les cartes des joueurs.
« — Adieu !.. répéta Pierre avec un soupir >enu du fond de son ame; et il disparut... »
XT
Fin de l'histoire de la Marchesina.
— Amendehonorable, lrèscher,à votre belle héroïne ! . . dit le comte de Yiilamblard, profitant de la suspension du récit. La voilà débarrassée, j'espère, de cet Amadis goudronné.
— Morbleu ! pour son honneur j'espère le contraire! répli([ua le comte de La Croix- Sainte-Anne qui s'était remis à boire par distraction, et dont le cerveau s'échauffait.
— J'aime assez ce Pierre!., dit le colonel avec bonhomie.
— J'aime mieu\ la Marchesina... dit le prince de la Roche-Mareuil. Ah ! ça, cher capitaine, pensez-vous que nous puissions un jour voir de près ce rare phénomène? Elle m'a d'avance ensorcelé... Morbleu! capitaine, vous racontez avec la précision d'un historien et vous dites comme un poète.
— Or ça, où en sommes-nous?., cria Antonin de Sarons qui s'éveillait... . Je me flatte qu'on les a tous péchés... Cinq heures!., ajouta-t-il en regardant la pendule, et il sonna.
Le bédouin parut.
— Je gage, dit Antonin, que ce gaillard-là n'entend pas un mot de chrétien ! C'est égal, c'est un arabe, je vais lui parler turc : Fils de Mahomet, allah! mon estomac est grand! et Chevet est son prophète!.. Va lui demander à déjeuner!.. Pour ta gouverne, Chevet est un... marchand de dattes fort connu, qui loge
ici près, au Palais-Royal, dans co grand caravansérail, le rendez-vous de toutes les caravanes provinciales As-tu compris ?. . .
Non?., tant pis!
Le bédouin garda le silence, mais ses yeux élincelants parlaient seuls pour lui.
— Il paraît qu'il n'entend pas votre turc?., dit M. de Nailhac en baillant, et j'en suis bien aise. Poursuivons l'histoire et allons nous coucher!..
— Voilà de la prose! dit Antonin indignéj mon cher, vous êtes ivre!.. Et il retomba do tout son poids sur la table, où il s'endormit de nouveau.
M. de ÎS'ailhac en lit autant, ainsi ({ue le \(comtc d'Andrivaux. Il ne resta sur pied que les comtes de La Croix-Sainte-Anne et de Villamblard, le prince, le colonel et M. de Scneuil.
Le capitaine demanda des pipes à son bédouin et il continua ensuite sa narration au
milieu des vapeurs embaumées (Viin tabac levantin.
— Je vous reconduis à la mer, dit-il, et j'en demande pardon à ceux qui n'aiment pas les voyages : le nôtre, heureusement, ne sera pas long.
« Les matelots du brick le Serpent, assis sur le pont du léger navire, travaillaient les jambes croisées, en tailleurs, dans une grande pièce de toile contre laquelle leurs mains rudes ne s'écorchaient pas, ce qui pouvait sembler un miracle tant cette toile était dure, tant le fil était gros. Ils se servaient d'aiguilles qui à toute rigueur eussent pu servir à larder convenablement une pièce de bœuf. Ces braves gens fesaient une voile neuve ; il faut bien occuper son temps en mer -, et d'ailleurs pendant l'ouvrage, on cause entre marins.
«Le navire marchait lentement; on eût pu croire qu'il ne marchait pas du tout. Il fait si chaud sous le tropique ! il y a si peu de vent pour enfler les voiles!
«Les officiers dormaient dans Icnrs cabines. Le second du bâtiment fesait semblant de veiller à son banc de quart , mais il est permis de croire qu'il fermait les yeux par intervalle. Il n'y avait rien à faire pour la manœuvre; c'était bien assez du pilote qui, la main appuyée sur son gouvernail, sifflait par distraction Tair des chasseurs de Kobin des Bois.
«Un vieux calier parut sur l'échelle del'entrepont et cria :
« — Holà! maître Coa !.
«Maître Coq, le cuisinier du navire, ne répondit pas : il ronflait en ce moment sur une chaudière renversée qui lui servait d'oreiller.
« Maisles travailleurs du pont répondirent pour lui sans quitter leur voile qu'ils expédiaient à grand renfort de couture.
« — Oh! lepèreJonas!...s'écria l'un d'eux -, il sort de la boîte à la farine ! . . . il a faii- d'un meunier qui vient de voler une pratique.
« — Ali i bah ! dit un autre, au contraire, il est en toilette; ne voyez-vous pas qu'il est poudré à blanc comme un marquis? Le vieux va faire desvisites; appelez donc la voiture de M. le marquis!...
«Le vieux calier tourna son œil unique (car il était borgne) sur le groupe des marins et haussa les épaules d'un air de mépris.
« — Oh! cet air!... s^écria joyeusement un jeune matelot ; si on ne dirait pas un vieux canon bon à jeter à la mer; sa lumière est déjà à moitié bouchée!...
«Un longéclatde rire accueillit cette facétie tout assaisonnée de sel marin. — Le vieux calier monta lentement le dernier échelon qu'il avait à franchir pour arriver sur le pont ; puis il vint en boitant droit aux rieurs et, se croisant les bras, il s'arrêta sans mot dire à les regarder.
«Le rire cessa aussitôt et un certain malaise régna au milieu des travailleurs. Les marins tout superstitieux comme on sait; M. Lu-
gène Sue nous a appris à ce propos l'iniportance mystérieuse du calier parmi les hommes de l'équipage. Vivant toujours dans l'obscurité, n'apparaissant au grand jour qu'à de rares intervalles , le calier est regardé à bord comme un oiseau de nuit dont les paroles sont plus tristes et tout aussi prophétiques que le cri de la chouette et du hibou pour les habitants de la campagne.
« Le père Jonas, gardien et distributeur des provisions de toute nature renfermées dans la soute aux vivres du brick le Serpent , était avare de paroles; grave comme un aruspice et si parfaitement convaincu de son propre mérite et de la valeur deses sentences qu'il croyait lui-même à la vérité de sa prédiction autant qu'aucun de ses plus crédules auditeurs.
— Eh bien ! vieux loup de mer , dit un matelot dont la face ridée et cuivrée annonçait de longs services et le droit de parler iiaut , même devant les plus imposants personnages de la cale ou de l' entre-pont. Eh
bien ! de quelle couleur seront tes paroles aujourd'hui?
«Le père Jonas ne répondit pas et compta sur ses doigts gravement.
« — Quel diable de compte fait-il là? murmura à voix basse un jeune marin, avec un frisson involontaire; je crains toujours quelque maléfice de ce vieux requin en retraite.
« — Il compte les coups de corde que tu recevras, conscrit, la première fois que tu redescendras à terre sans permission, comme tu fis à Madère le soir où tu avais un rendezvous de la Paquita ; dit le vétéran d'un ton railleur.
— Dussai-je en recevoir trente sur ta peau, au même prix !... répliqua avec une sorte de soupir le jeune matelot.
«On entendit alors un hurlement plaintif arrivant des profondeurs du vaisseau.
«Les matelots tressaillirent avec un véritable effroi.
« — Oui!. ..oui, Satan!... répondit le père
Jonas cVimevoix lugubre en regardant Ck^rière lui.
« Le chien du père Jonas s'appelait Satan.
« — Qu'est-ce qu'il a donc ton chien, dis, vieux cydope? demanda le marin qui avait parlé le premier.
« — Rien pour toi! grommela le calier.
€ — Est-ce quelque chose de mal pour quelqu'un d'ici? hasarda avec inquiétude un des travailleurs.
« — Ou pour un autre, répondit le père Jonas avec son laconisme emphatique.
« — La mort, peut-être? et toutes les aiguilles restèrent inactives dans Tattente de la réponse.
« — La mort ! répéta le calier.
Une terreur intime agita tous ces hommes de fer que le danger présent , Tabordage , le combat corps à corps ne virent jamais pâlir.
« — Pour aujourd'hui? demanda encorde vétéran.
'2iiH
<j — Peut-être aujourdhui! dit le calier , comme un écho sépulcral.
« — Qui donc? demandèrent tous les travailleurs, avec une véritable anxiété.
« — Curieux! et après cette réponse fière et dédaigneuse qui ne pouvait en aucun cas compromettre ses oracles , le père Jonas s'en alla clochant et roulant l'œil qui lui restait de la plus terrible façon du monde.
c(4ussilôt après, à quelques pas d'eux, se leva un matelot qui était couché sur le plancher du pont où il dormait depuis quelques instants. Il traversa lentement toute la longueur du navire et ne s'arrêta que sur l'avant du brick. Là s' étant accroché aux cordages, il monta dans les haubans et se livra à un de ces travaux continuels pendant les longues traversées, où les cables et la voilure récla^ ment de perpétuelles restaurations.
«Les travailleurs du pont se regardèrent , et la même pensée leur vint à tous.
«—C'est lui ! c'esl le gabier!... s' écrièrentils.
« Et le vétéran de la troupe ajouta : « —Je le connais, moi!... Quand nous partîmes du Havre, le vieux Brulart, qui est pilote pour Honlleur, me dit : — Tu le vois bien ce brugnon (à cause qu'il est brun de cheveux comme un merle de ses plumes) ; eh bien! c'est un solide, un dur à la mer... fameuse manoeuvre, quoi! un gaillard que ça n'est pas plus dégoûté de l'eau salée que toiz-et moi du trois-six à son degré le plus superbe! c'est encore vrai!... mais ça n'empêche pas que ça a un sort, ça en a peut-être deux, ça en a peut-être trois. A preuve : deux fois que la mer était en colère à pulvériser des escadres, et deux fois qu'elle l'a respecté ni plus ni moins qu'un amiral! J'y consens, mais ça n'est pas naturel! Pour lors, j'ajoute qu'à la troisième fournée, la mer ne pardonne jamais!... Faut donc pas la tenter, on le sait, parce ([ue c'est une malJieureuse! et voilà!...
« Un coup de sifflet du contre -maître interrompit ce colloque. — Maître Coq avait, à ce qu'il paraît, relevé la chaudière où il fesait sa cuisine ; la soupe était trempée tant bien que mal: il s'agissait de la manger.
« Le pont resta à peu près vide, sauf les hommes nécessaires au service de la route. Seul le marin-gabier, qui travaillait dans les huniers, et qui était libre d'aller rejoindre ses camarades, ne quitta pas son poste.
« Alors la scène changea.
«Deux femmes débouchèrenl par l'escalier des offîcierset vinrent sur le pont. Elles étaient jeunes, et portaient dans leurs mains de riches coussins en cacheiiîire; elles arrangèrent avec des soins m'Uvitieux une sorte de lit de repos le long d'un des sabords du na^'re , justement au-dessous du gabier, qui continua son travail sans paraître y prendre garde. Lorsque ces deux femmes eurent fini, . j
une autre femme arriva par le même chemin; celle-ci était la maîtresse des deux autres.
En ctVet, (|Uoiqu'elle parût encore plus jeune qu'elles (du moins par la démarche et la tournure, car elle avait un \oile qui couvrait ses traits), cependant les deux premières femmes s'inclinèrent devant elle avec respect, et attendirent ses ordres. Mais celle-ci les congédia d'un geste impératif; après quoi, restée seule, elle se pencha un instant sur la rampe du brick , et elle parut suivre de l'œil le sillage du navire, qui semblait une traînée de llammes ou de paillettes d'or étincelantesaux derniers rayons du soleil couchant.
« Puis fatiguée, sans doute, elle se rapprocha de ses coussins moelleux , et s'étendit , gracieuse et nonchalante, pour respirer les premiers souffles de la brise du soir. Elle rejeta son voile en arrière et son regard vague et distrait se perdit dans les cieux.
a Au-dessus de la tête de cette femme, on n'a pas oublié qu'il y avait un marin. Ce marin avait quitté son ouvrage ; suspendu dans les airs, tenant comme par miracle à un
Ihible cordage et d'un bras seulement , il suivait le balancement du vaisseau qui , chaque fois (ju'il se penchait vers l'abhiie, semblait menacer de l'engloutir. Mais l'homme de mer n'y prenait pas garde; et il se disait, pendant que son àme tout entière passait dans ses regards :
« — Belle ! ... oh ! oui , belle entre toutes les femmes reines de ce monde!... plus belle aujourd'hui qu'hier ; fleur du lendemain , plus embaumée que la fleur de la veille!., étoile détachée du ciel ! . . rêve de mes yeux ! . . Ange ou démon ! où me conduis-tu sur ces mers si vastes , sous ce ciel qui brûle mon sang?... Où est le port?... Où mes artères cesseront- Mies de battre de la fièvre dévorante qui me consume? Hélas ! hélas! quel fut le commencement ? quelle sera la fin ?. . .
<' La jeune passagère n'entendit point cette invocation d'un cerveau malade. L'air tiède de cette soirée du tropique ajoutait à sa langueur rêveuse, à la mollesse de son aban-
don. Se croyant bien seule, elle écarta les voiles qui couvraient sa poitrine et ses épaules; puis elle respira plus librement.
«Le jeune marin ne respira plus, lui : cette vision nouvelle, ces charmes inattendus, ces trésors si subitement révélés, portèrent à sa raison le dernier coup.
« Il rêva qu'il était le maître d'un grand empire, qu'il avait des milliers d'esclaves , des palais resplendissants d'or, des princes pour le servir, des reines pour l'adorer. Ce songe lui retraçait une entrée triomphale sous des portiques magnifiques, parmi les parfums et les fleurs qu'on répandait sur son passage. — Un peuple immense se prosternait devant lui, des chants retentissaient, une pluie d'or se fesait en son nom , et des f\uifares guerrières éclataient sur tous les points.
« Et lui , sur son char royal, marchant lentement au milieu des femmes les plus belles , voyait s'ouvrir à son approche les
portes de sa somptueuse demeure. — Il enliail seul.
« Au foud de ces retraites magiques et embaumées , il parvenait enfin aux pieds d'une ottomane de soie et d'or. Sur les coussins moelleux se relevait à demi , pour le recevoir , celle que ses yeux avaient tant suivie avant ce rêve, celle qui tenait sa vie dans un mot de ses lèvres, dans un caprice de son regard...,
(fEt pour la première fois, celle-ci l'appelait gracieusement, les bras étendus vers lui 5 et lui disait de sa voix harmonieuse: — Voici le lit nuptial !
« Là aussi tous les voiles tombaient....
« Au délire de ce rêve, se mêlait l'apparition réelle de la jeune passagère-, c'était un singulier assemblage de suaves mensonges et d'enivrantes vérités. Chaque fois que le brick se penchait sur les flots , il semblait au jeune marin qu'une puissance invincible l'entraînât vers cet être divin qui dormait à
ses pieds ; puis , lorsque le balancement du retour le ramenait dans les airs, on eût dit qu'à son lour , cette séduisante créature s'élançait pour le retrouver. Un vertige délicieux acheva de vaincre la raison de cet homme qui déjà s'échappait. Le rêve fut plus puissant que la réalité de ce ciel, de cette mer , de ce brick qui portait les deux acteurs de cette scène. Un sourire inexprimable de langueur et de volupté vint effleurer les lèvres entr'ouvertes de cet ange endormi, qui rêvait aussi, sans doute.
« Le marin, penché sur l'abîme, cessa de voir, étendit les bras
« L'eau de la mer, tout-à-coup comprimée par la chute d'un corps pesant, rejaillit jusque sur le pont du navire. Quelques gouttes atteignirent la jeune passagère. Celleci ramena sa robe de gaze sur son cou avec un petit mouvement d'impatience et se tourna d'un autre côté.
«Le second du buliment, qui avait entendu
îe bruit, s'approcha pour s'informer.
« — Signora Marchcsina !.. dit-il respectueusement, le chapeau à la main.
«Il n'eut pas de réponse. Alors il regarda de plus près :
« Elle dort!... se dit-il tout bas ; puis il ajouta, en parlant à un groupe de matelots qui causaient sur l'arrière :
« — Silence ! vous autres, là-bas... respect au sommeil du sexe !
« Le soir on fit l'appel, suivant l'usage : il manquait un homme. Toutes les recherches ayant été vaines, le capitaine , avant le signal de la retraite, fit apporter son livre-journal, et , en présence des témoins requis par la loi, toutes les fois qu'il s'agit en mer de naissance ou de mort, il se mit à dresser un acte de décès en bonne forme.
« Après les premières lignes, le capitaine, s'adressant au second, lui demanda les noms et prénoms du matelot perdu.
« Le second répondit :
« — Pierre tlit le Poletais , enrôlé ;i burtl du biiek le Serpent , en rade du Havre, la veille du départ de ce navire pour la Nou\elle- Orléans. »
— Corbleu ! quelle femme! dit le
colonel de Fossemagne, à la fin de ce récit.
— De quoi est-elle faite?., demanda M. de Seneuil.
— En vérité, je serais tenté d'essayer cette peau avec la pointe d'un poignard , ajouta le comte de Villamblard, afin de voir si elle ne serait pas de granit.
— Je gage qu'elle a les yeux, i'auves d'une hyène !... dit le prince.
— Ou jaunes comme ceux de la panthère, reprit M. de Seneuil.
— Ou glauques comme ceux du croco- * dile , dit le comte de Villaniblard en riant.
— Ils sont du plus bel azur , messieurs ! répondit Bénédict à toutes ces suppositions, et quelquefois fort doux !.. .
— Pardieu ! dit le comte de La Croix- Sainte-Anne , qui s'exaltait dans le silence et les dernières libations d'Aï ; pardieu ! fut-elle moitié panthère et moitié femme, ou fille d'un sphinx et d'une pyramide, je voudrais avoir l'insigne faveur....
— Oh ! les baisers de cette femme doivent être froids comme le marbre dans lequel sa statue a été taillée , ajouta le prince en l'interrompant.
— De marbre ou de feu?,., dit le comte vivement, c'est'une partie que je risquerais , dût ma vie ser\ir d'enjeu.
Bénédict réprima un mouvement de surprise et de joie qui échappa au cercle de ses auditeurs ; un rayon de bonheur illumina ses traits •, mais il était tellement maître de lui-même, que l'observateur le plus subtil n'eût certainement pas démêlé le sentiment qui avait allumé dans ses yeux ce rapide éclair de satisfaction.
Enfin chacun se leva. — Le jour paraissait.
Les dormeurs ne furent pas abandonnés.
Doux convives seuls avaient disparu pendant la dernière partie de l'histoire de la Marchesina : Julio qui était sorti sans que nul put dire par où , et Antonin de Sarons qui avait glissé doucement de son siège sur le tapis et qui ronllait , dans toute l'innocence de son cœur , accroupi sous la table.
Deux bédouins , de la suite du capitaine , portèrent à bras, jusqu'à leurs voitures, le vicomte d'Andrivaux , MM, de Nailhac et
de Sarons qu'on reconduisit ensuite chez eux.
Le comte de Villamblard proposa au prince, au colonel et à M. de Seneuil de les ramener dans son landaw. — Quant au comte de La Croix-Sainte-Anne , il suivit Bénédict qui avait renvoyé ses gens et qui voulait rentrer à pied.
Que se passa-t-il entre ces deux hommes , dont l'un était si calme, si froid, et l'autre si vivement impressionné par une nuit folle et hors de ses habitudes.
Toujours est-il qu'ils se séparèrent après une heure d'entretien, environ.
Lorsque le comte de La Croix-Sainte- Anne rentra chez lui , il trouva son valet de chambre alarmé de l'absence inaccoutumée de son maître -, mais celui-ci répondit à ce dévouement par une parole sèche et hautaine qui rendit son vieux serviteur muet et tremblant.
Le comte n'entra pas dans ses apparte-
ments: il se dirigea vers la clianibre à coucker (Je sa femme , ce qui mit le comble à rétonnement du valet de chambre. Cet homme n'osa pourtant pas suivre son maître, quoiqu'il le vit très pâle et qu'il y eût dans son geste quelque chose de brusque qui lui fesait mal augurer de l'entrevue avec la comtesse.
Ce joui'-là , par hasard , madame de La Croix-Sainte-Anne avait négligé de s'enfermer chez elle ; depuis long-temps cette précaution eut été d'ailleurs tout à fait inutile : elle pouvait s'endormir chaque soir sur la foi des traités , ou plus exactement , des conventions tacites qui tenaient lieu de traités.
Le comte arriva donc de plain saut et sans encombre au pied du lit de sa femme.
Là il se prit à se déshabiller fort tranquillement , comme s'il eut fait la chose du monde la plus naturelle, avec toute la naïveté
enfin d'un homme (fiii vient de passer la nuit à boire.
Une lampe répandait dans l'appartement une clarté douce et mystérieuse.
Sous les plis d'un double rideau de soie la comtesse reposait avec une mollesse orientale. Les lignes onduleuses de son corps imprimaient au léger voile qui les recouvrait les reliefs les plus moelleux et accusaient avec un vague charmant des formes d'une suave perfection. Sous les dentelles froissées d'une camisole rejetée en arrière, l'œil pouvait caresser une épaule blanche et polie comme l'ivoire. La tète delà dormeuse, posée de profil sur le duvet, était heureusementencadrée par de larges bandeaux decheveux bruns échappés de la coiffe de nuit mal ajustée. Le sommeil imprimait à ce beau visage une expression mutine d'unegrâce infinie, et sur le fond de deux lèvres vermeilles, épanouies comme pour un baiser, brillaient des
dents plusblanchcs que lespeilesqiie l'Océan rejette sur ses bords.
Le comte ne prenait point garde au tableau «|ui était sous ses yeux et continuait de se (léshabiller,pestanlcontre une bouclerebelle, ou luttant contre une épingle faussée dans les plis de sa cravate.
Tout à coup, instinctivement, malgré son profond sommeil, émue par une de ces intuitions magnétiques que nul ne pourrait expliquer, la comtesse fit un brusque soubresaut dans son lit et se dressa tout épouvantée sur ses oreillers. Ce qu'elle éprouva ne saurait se rendre. C'était peut-être encore un mystérieux effet de ce que nous avons appelé le fluide conjugal.
Elle se prit à regarder son mari avec des yeux effarés.
Le comte ne s'en émut pas autrement 5 il se décbaussaità grand'peine en ce momentet déplorait avec amertume l'absence d'un tirebottes.
— C'est vous, monsieur ! dit enfin la comr lesse, n'en pouvant croire ses yeux.
— C'est parfaitement moi, répondit le comte qui ne pouvait réussir à dégager son pied de sa prison.
— Au nom du ciel, que faites- vous là? ajouta la comtesse dont l'effroi redoublait.
— Ouf!... Je quitte mes bottes !.. . dit le comte qui triomphait d'une besogne presque désespérée.
— Mais dans quel but, monsieur ? que me voulez-vous ?
— Je veux être le maître, répliqua le comte froidement.
— Le maître de quoi?. . . de qui ? s'écrie la comtesse.
— De vous, chère belle, répondit le comte avec une gaîté qui avait quelque chose de funèbre.
Et il continuait sa toilette de nuit.
— Mais vous êtes fou ! dit la pauvre femme qui se croyait folle elle-même.
— Je l'ai été, dit le comte, rôdant par la chambre pour trouver de quoi se faire un bonnet de nuit; je l'ai été, madame, de renoncer si long-temps à mes droits à un amour comme le vôtre.
Le comte, sans s'en douter, franchissait le ridicule : il devenait odieux.
La comtesse fut au moment de s'évanouir. Elle sentit cependant qu'elle avait besoin de tout son courage et elle s'écria dans un élan de dure franchise :
— Mais savez-vous bien que je ne vous aime pas?...
— Vous ne me l'aviez pas encore dit, répliqua le comte , qui bouleversait une chiffonnière sans trouver ce qu'il cherchait.
— iMais je vous le dis maintenant !. . . ajouta la comtesse exaspérée.
— Bah!... fit le mari avec une dédaigneuse assurance ; vous m'aimerez tout à l'heure.
— Horreur!... s'écria Estlier; vous n'approcherez pas ! . . .
M. le comte qui clail enfin coilfc d'un foulard appartenant à sa femme s'approcha comme s'il n'avait rien entendu.
I La comtesse fit un bond sur elle-même et laissa un vaste espace entre elle et son mari. Celui-ci se pencha vers elle et (il faut bien le dire) elle put s'apercevoir qu'il sentait le vin.
— Oh! s'écria-t-elle, avec un profond dégoût... il est ivre!...
Et poussant dans le mur une petite porte (jui menait à son cabinet de toilette , elle s'élança hors du lit, comme son mari y entrait, et disparut, fermant sur elle cette porte au verrou.
Le comte resté seul balbutia quelques menaces, maispresqu'aussitôt il s'endormit profondément.
Si quelqu'un reprochait à cette scène d'intérieur une teinte d'exagération , nuus
croyons pouvoir répondre rpriinc femme a certainement plus de répugnance pour un mari qu'elle n'aima jamais, qu'elle n'en aurait pour un inconnu qui s'introduirait par surprise dans l'alcôve conjugale.
Pendant que celte scène se passait chez le comte de La Croix-Sainte-Anne, le capitaine Bénédict était rentré chez lui avec tout le calme d'un homme qui aurait passé la nuit à discuter sur les choses les plus sensées. Cependant sa pensée était vivement saisie, car il lui échappait par intervalle des gestes heurtés qui annonçaient une ardente préoccupalion et un doute difficile à résoudre. Mais tels étaient sa force morale et en même temps son orgueil qu'il semblait vouloir se tromper luimême .et cacher à ses propres yeux ses hésitations intérieures. Il se coucha donc en rentrant et en vertu de cette puissante volonté, il commanda au trouble de son esprit et dormit quatre heures d'un sommeil profond , II. 19
connue uni l'ail (juclques grands capilaines à la veille d'une bataille décisive.
Ce repos lui avait suffi. Quand il s'éveilla, c'était un homme nouveau dont l'énergie matérielle et morale avaient doublé. . Bien conduites, ces hautes facultés auraient pu faire de Bénédict un tribun remuant et passionné, un dictateur audacieux et énergique.
A onze heures, on annonça M. de Sarons chez le capitaine. Le thé fut servi. Bénédict se sentait en verve d'humour et railla très agréablement son ami sur sa figure pâle et maladive, sur les allures brisées de sa personne. Il y avait une évidente exagération.
Anton in de Sarons apportait la même soudaineté d'imagination, le même sarcasme, et surtout cette joyeuse et incomparable insouciance qui lui valut tant de coups d'épée reçus à l'improviste, tant d'amours pris au vol.
— Parbleu! très cher, dit Antonin quand
ils furent seuls, n'ayant entre eux qu'une petite table (le laque richement dorée, sur laquelle bouillait le thé. Parbleu ! je suis content (le vous!...
Bénédict sentit que le trait allait immédiatement venir; un sourire pres(|ue imperceptible pinça ses lèvres.
— Vous vous rangez, mon ami!... C'est bien!... c'est d'un grand exemple!... Savezvous que vous êtes très-avant dans rinlimilé de La Croix-Sainte^Anne?...
— Très-avant, en effet, répondit laconiquement Bénédict.
— D'où je conclus, poursuivit Anlonin, que vous lui faites grâce de sa femme, ou bien que vous allez devenir, tout bourgeoisement, l'ami de la maison.
— Conclusion vicieuse! . . répliqua Bénédict fort tranquillement.
— H est probable alors que vous avez pris votre parti, ou que vous aimez une autre
r.Miinie, et (pif, dans loiis les ras, le comte est amnistié.
— Rien de tout cela n'est probable, Sarons, vous le savez bien,
— Je sais ((ue vous êtes aussi indécliiffiable qu'un hiéroglyphe égyptien. Tenez, je parierais que vous faites fausse route.
— Je tiendrai le pari ! dit Bénédict en souriant.
— Pour le perdre ! continua Antonin.
Croyez -moi, point d'amour -propre entre nous. Je suis un abîme de discrétion, capitaine; je ne dirai jamais à un être vivant que dans le courroux, fort légitime d'ailleurs, que vous inspira certaine déception, vous avez juré, moi présent, de vous venger d'une manière toute royale d'une femme, assez dépourvue de bon sens et de goût pour ne pas mourir de votre abandon, et se consoler de vos mépris sous les perles d'une couronne de comtesse... Mais, je vous le répète,
ces choses meuienl en moi; so)ez ceiiaiii de ma réserve et de ma discrétion.
— Merci ! dit Bénédict.
— Bien plus, ajouta Antonin 5 si vous aimez encore une femme aussi mesquine, comme je le crois, et qu'il \ous plaise entrer chez elle sur les épaules de son épouv (<pii vous les prêtera, riionnéte homme;) bien que ce soit là un procédé fort vulgaire, en raison de la facilité de l'exécution, je me tairai encore,
et voyez à quel point vous m'êtes cher
Faut-il vous aider?... je le ferai.
— Merci !
— Que si au contraire , poursuivit Antonio, vous aimez ailleurs une certaine Marchesina, par exemple, dont les faits et gestes ont eu hier en vous un si illustre chroniqueur, et que ladite Marcliesina, en digne Italienne, ainsi que le ferait croire son nom, règne sur l'àme de mon brave ami le capitaine Bénédict, jusque-là qu'elle lui lasse oubliej- tous
ses griefs antérieurs, son amour-propre froissé, le triomphe d'une femme qui lui résista, cl un juste ressentiment -, je suis prêt à m'embarquer avec mon ami sur ce nouveau fleuve du Tendre, laissant, en vrai gondolier de Venise : Gli furori cïOrlando per l'amore d'Armida.
— Merci ! . . . dit encore Bénédict.
— Ah!... s'écria Antonin impatienté, quand finira cet éternel son de cloche? jN'avez-vous pas deux mots à votre service, que vous employiez toujours le môme?
— Je n'en ai pas qui réponde mieux à ce que vous me dites , répondit le capitaine avec un flegme désespérant.
— Alors j'aime mieux me taire , dit Antonin , en buvant résolument une tasse de thé.
— Comme il vous plaira , répondit Bénédict. Mais avant, mon cher Sarons, ditesmoi, ai -je l'habitude d'annoncer à son de trompe l'heure et le lieu de mes coiwbats?
Qu'importent les moyens à qui j'ai promis révidence du résultat? — Seulement je veux bien, pour rassurer votre estime qui s'inquiète, vous déclarer que le triomphe ne me coûtera aucune de ces ruses mesquines et usées dont vous me parliez tout à l'heure. Êtesvous satisfait ?
'— Pas encore , dit Antonin. Vous ne m'avez pas dit que vous n'aimiez pas La Marcliesina. Si vous aimez cette femme, vous ferez grâce à la comtesse : l'amour est un sentiment exclusif; il ne fait pas seulement pardonner une injure antérieure du genre de celle que vous avez re-^ue ; il en efface jusqu'à la trace. — La Marchesina ne m'est rien , répondit Bénédict sérieusement, rien dans le sens du moins de vos insinuations : elle m'a appelé un jour son frère, je l'ai appelée ma sœur.... Ici Bénédict fut interrompu par un grand éclat de rire de son interlocuteur, si franc et si prolongé, qu'il ne put s'empêcher de sou-
rire lui-inèmc. Puis il reprit ce qu'il avait commencé , avec une autorité qui commandait l'attention :
— Pardieu ! dit-il , trois ans etfacent donc bien complètement un homme de votre mémoire que vous me méconnaissiez aujourd'hui à ce point ! Pensez-vous par aventure que je sois un de ces naïfs enfants qui se prennent à des hypocrisies de grisettes ou de provinciales? Me supposez-vous, par exemple, d'un bois à chauffer ces sottes poupées dont les orageuses passions s'appaisent débonnairement à la vue du fouet dont leurs maris châtient leurs meutes ou du bâton sur lequel ils s'appuient?... La Marchesina et moi nous sommes frères : fraternité terrible , croyez-moi ?
— Et dans quel sang , dans quelle commune sympathie avez-vous noué les liens de cette touchante fraternité? demanda Antonin d'un ton railleur.
— Dans la liaine!... répondit Bcnédict, avec une expression tellement sombre et amère que M. de Sarons en tressaillit.
Celui-ci reprit avec une certaine émotion :
— Vous me faites trembler pour cette pauvre comtesse... Vous lesavez, Bénédict, jefais assez bon marché de l'amour, pour ce qui me concerne; ce qui fait que je n'attache pas une grande importance à la mobilité des affections d'une femme. . . J'admets toutefois qu'il est des cas qui provoquent des représailles ; mais j'opine invariablement pour une vengeance gaie, point trop haineuse... vous comprenez ?... Quant au pian que vous pouvez méditer , je dois confesser que votre concert avec une femme sans cœur, me fait craindre quelque machination infernale...
Ai-je deviné?
— Peut-être! dit Bénédict froidement.
— Eh bien! [)oursuivit Antonin; pensez
ce qu'il vous plaira de mon ingénuité, mais, je dois le dire, je n'aime pas ces trappes pratiquées dans la nuit , ces pièges ténébreux tendus à une pauvre femme qui va se prendre au leurre étourdiment et sans défiance. Vous regardez en pitié mes scrupules?... eh bien! que je sois... marié sur l'heure, si jamais je conçus la moindre noirceur contre une de ces faibles créatures que Dieu ne nous a certainement livrées pieds et poings liés que pour nous jouer d'elles honnêtement!... Aussi, vous l'ai-je dit, Bénédict, je n'aime pas voire alliance avec La Marchesina.
— Est-il question de ce que vous n'aimez pas ? demanda Bénédict avec hauteur.
Antonin garda le silence un moment, puis il reprit avec son insouciance ordinaire :
— Au fait!.. . c'est un drame qui se joue , j'y veux assister... Gardez-moi une place, je vous prie.
— A la bonne heure!... dit Bénédict gai-
ment ; vous serez le maître de siffler, si vous n'ôtes content ni des acteurs ni delà pièce. Puis il ajouta plus sérieusiement :
— Si un jour le hasard ou le caprice nous mettaient tous deux face à face, l'épée à la main, dites-moi, Sarons, craindriez-vous quelque déloyauté de ma part ?
— Non, je vous jure, répondit M. de Sarons.
— Si les événements, quelque catastrophe imprévue, vous plaçaient dans la nécessité de fuir vos affaires et d'en abandonner le soin à une probité irréprochable, serais-je au nombre de ceux de vos amis auxquels vous n'hésiteriez pas à confier sans crainte le dépôt de votre fortune?
— Vous seriez le seul, Bénedict, à qui je m'adresserais en pareille circonstance. Je vous l'afïîrme sur mon honneur, répondit encore Antonin , et cette fois avec une véritable émotion :
— Je le savais, dit le capitaine, et je n'ai pas besoin de vous en remercier. Maintenant donc, mon ami, jugez avec moins de sévérité ma manière d'être ou d'agir avec les femmes. Vous semblez oublier que les passions sont purement individuelles et qu'elles afîectent des modes tout particuliers selon la diversité des tempéraments et des penchants... Pourquoi prétendriez-vous donc ériger votre opinion personnelle en règle absolue?.. Vous blâmez , dites-vous, dans les rapports de l'homme avec la femme, les hostilités \iolentes?...
— Je les condamne très expressément, reprit Antonin.
— Qu'est-ce, je vous prie, que ces rapports que vous voudriez assujétir aux lois d'une sévère prud'homie?. . .Des relations fondées sur l'astuce et qui n'ont desaveur qu'autant qu elles entretiennent de part et d'autre une niuluelle , une implacable déliance...
L'amour n'est-il pas une guerre d'embuscatle. H n'y a qu'un imbécillequi puisse se pré" senler la poitrine nue à un pareil combat. Croyez-vous que de son coté la femme se pique de plus de courtoisie?... Erreur!... Elle empoisonne toujours le fer avec lequel elle frappe. . .Que ferait l'honneur, dites-moi, dans ces luîtes de coupe-jarrets?. . . L'honneur ! . . . ne serait-ce pas une armure trop pesante pour ces poitrines sans cœur... un (Masque de fer qui briserait leur tète de verre?... Croyezmoi, l'homme qui entrant dans cette lice, ferait à son adversaire une égale part de terre et de soleil, se préparerait une défaite certaine... la victoire doit rester à la force ou à la ruse !
— Vous êtes, je le vois, de l'école, du dé' sespoir, dit Antonin ; vos idées sont un peu trop byroniennes pour que je m'en préoccupe davantage... Un mot seulement : — Où prétendez-vous conduire la comtesse ?
— Quand je l'aurai MIC ici, chez moi, je pourrai vous répondre!... dit Bénédict d'un air plus rêveur.
— Mais elle n'y viendra jamais !... s'écria Antonin avec conviction.
— Je n'affirme rien!... murmura Bénédict.
Comme il parlait, un valet entra et dit quelques mots à l'oreille de son maitre dont les traits restèrent aussi calmes que l'instant d'auparavant. Seulement quand cet homme fut sorti , Bénédict se leva et regardant Antonin avec une expression de triomphe assuré, il proféra lentement la phrase suivante, phrase qui décelait autant la surprise que la satisfaction que lui inspirait un succès en quelque sorte prématuré.
— J'avoue que je ne l'attendais pas sitôt.
— Déjà?... s'écria Antonin avec l'accent du doute, il est impossible que ce soit d'elle que vous parliez ?
— Voulez-vous en être plus sûr?... dil Bénédict, conduisant son ami à un cabinet qui touchait à sa chambre à coucher. — Entrez-là, vous entendrez... et peut-être, ajouta-t-il en souriant, vous croirez !...
Antonin stupéfait se laissa faire et la porte du cabinet était à peine fermée sur lui, que la comtesse de La Croix-Sainte-Anne entra tout effarouchée, comme un oiseau poursuivi, dans la chambre du capitaine Bénédict.
Bénédicl ne proféra pas une parole 5 se composa une attitude digne et respectueuse.
La comtesse ne l'avait pas regarde en entrant, elle se laissa tomber surl^premiersiége à sa portée, pâle, affaisséeetlremblant de tous ses membres. Comme chez toutes les natures faibles, momentanément surexcitées, elle sentit s'opérer un prompt retour sur elle-même. Le premier sentiment qui surgit en elle fut un
niouvornent do frayeur, occasionnée par la démarche à laquelle elle avait cédé.
Bénédict lui laissa le temps de se remettre de ce premier trouble. Quelques minutes se passèrent ainsi dans un silence gêné. Enfin la comtesse leva timidement les yeux sur celui qu'elle était venu chercher si avidement et dont elle redoutait la présence à cette heure. Il ne la regardait pas, lui ; son œil perdu dans le vague conservait une douloureuse fixité. Il semblait aussi effrayé que cette pauvre femme éperdue : on pouvait croire, à l'émotion de ses traits, qu'une lutte désolante brisait son âme, et que le souvenir d'un passé plein de regrets doublait l'amertume de cette étrange et fatale entrevue.
C'est ainsi du moins que la comtesse traduisait la pensée de celui qu'elle avait aimé de son premier amour.
Peu 5 peu la confiance revint. En ce moment la comtesse semblait ressentir le besoin de consoler plutôt que de s'enfuir : cette gêné-
rosilé lui fit oublier toute prudence. Une femme qui aime sincèrement est capable d'une sublime abnégation!
Cependant, par un chaste mensonge , elle ne voulut pas laisser percer d'abord dans ses paroles le secret de son âme; mais le son de sa voix eut quelque chose de si doux et de si pénétrant que Bénédict fut forcé de se raffermir pour résister à l'onction de la comtesse.
' — Écoulez-moi, monsieur, dit celle-ci, rompant enfin le silence avec cette noblesse d'attitude et de gestes dont une femme délicate et distinguée sait toujours couvrir et rehausser la position la plus équivoque; écoutez-moi, monsieur : vous êtes appelé à me juger.
Elle fit ici une courte pause et reprit ensuite avec résolution :
— Ma démarche n'est condamnable et honteuse qu'autant que je me serais trompée sur le caractère de l'homme chez lequel je suis.
n ilépend de vous qu'elle soit excusable et honorable même pour tous les deux. J'ai bien hésité, bien pleuré avant de venir ici 5 mais à force d'interroger mon cœur et ses souvenirs, depuis que je vous ai revu à cette cérémonie où vous m'avez paru si triste, si grave, si... changé. . . (oh ! pardon !.. je me suis peut-être trompée); à force d'invoquer de loin votre honneur et votre générosité, je suis partie, et me voici! J'ai besoin d'appui, j'ai besoin de secours; j'ai surtout besoin d'une raison plus forte que la mienne, car j'ai tant souffert que ma tête s'est égarée !... Mon Dieu! pour vous dire cela, vous ne pouvez savoir tout ce qu'il me faut d'efforts, tant ma pensée est rebelle, tant le trouble de mon esprit est grand... Je suis bien malheureuse, monsieur! oh! oui, bien malheureuse!...
Elle s'arrêta, car les paroles mouraient sur ses lèvres, et toute son énergie se fondait dans sa croissante affliction.
' — Je vous remercie, madame, répondit
Bcnéclict d'une voix un peu li oubléc, je vous remercie de l'honneur que vous me faites; je n'ai qu'une parole qui puisse y répondre : — disposez de moi !
Ces derniers mois furent prononcés avec une si chaleureuse expansion, que le cœur de la comtesse bondit sur lui-même, et qu'une expression d'attendrissement et de reconnaissance éclata dans ses yeux.
Elle ajouta d'une voix pleine de larmes :
— C'est moi qui dois vous remercier de daigner me traiter avec autant de bienveillance. Votre bonté vient de me délivrer d'un pesant fardeau : je sens que je n'ai plus peur, maintenant. Vous venez de réhabiliter à mes yeux la démarche qui m'a conduite auprès devons-, car je m'y sens en sûreté Merci! monsieur, merci!
— C'est une triste histoire quela mienne, ajouta-t-elle après cet élan; jenesaissi jepourrailadire;.. J'ai eu bien des ennuis, j'ai versé bien des pleurs! On necroirait jamais qu'une
femme fût si forte el si longue à mourir!.,. Et pourtant bien des fois j'ai appelé cette fin de tous mes maux, mais en vain. Dieu a voulu me punir, sans doute, des vœux et des rêves démon cœur qu'il n'avait pas approuvés; surtout de cette promesse criminelle que je fis un jour... un jour où je venais d'en faire une autre, sacrée, éternelle, sous les yeux de mon père, de ma mère, dans son saint temple!... Dieu qui sépara les coupables, et qui m'épargna une faute qu'alors, peut-être, je n'aurais pas eu la force d'écarter ! — Mais comment garder la raison et le calme, quand on est seule à pleurer et qu'il faut cacher ses larmes, par devoir, par terreur?... Je ne l'aimais pas cet homme qu'on m'avait donné, et pourtant iln'apaseuun reproche à me faire: j'ai compensé l'amour par le respect. — Oui, je fus un instant égarée par ma douleur, par la vôtre si sincère, si violente!... Vous arriviez trop tard, hélas! malgré vous, je le sais... Je ne veux pas me souvenir de ce que je vous
dis dans cette terrible entrevue!... Ne vous en souvenez pas vous-même , par pitié !... — Quand j'arrivai dans cette ville si bruyante, dont les usages étaient si en dehors de toutes les habitudes de ma vie, vous en étiez parti... parti pour une guerre dont les récits apportaient chaque jour à mon cœur des transes mortelles. Aussi au milieu des fêtes de cemondeoù l'on m'avait jetée, malheureuse esclave, je pleurais sur vous! Je ne devrais pas vous dire cela; je ne vous le dirais pas si je n'avais pris une résolution qui me sert de sauvegarde contre moi-même , et surtout si je n'avais l'espoir que vous m'aiderez à son accomplissement. — Puisque c'est Dieu qui a voulu que je fusse malheureuse, c'est à lui que je veux demander un asile. Je veux entrer dans une maison religieuse , quelle que soit l'austérité de la règle monastique. J'ai osé espérer que vous voudriez bien m'y présenter comme votre parente... comme votre sœurj car autrement et sur uia simple vo-
loiUc, je n'y serais pas admise... Ai-je trop présumé de votre bienveillance, monsieur? Ne ferez-vous pas ce que j'attends de vous? Je ne crains pas de m'appuyer sur votre bras : vous me mènerez à Dieu ! — Mais vous gardez le silence!... Vous quitterai-je avec un refus?... Oh! parlez, monsieur, parlez!...
Bénédict sembla se recueillir douloureusement, puis il dit, après un soupir profond :
— J'obéirai, madame ! . . .
— Oh! que je suis fière... que je suis heureuse de vos bontés!... dit la comtesse avec exaltation. Vous êtes un noble cœur, Bénédict... Oh ! puissiez- vous être aussi heureux que je le souhaite et que vous le méritez ! Dieu doit bien ce prix aux angoisses dont ma vie a été remplie. . . Je le lui demanderai tant qu'il me restera un souffle, je l'implorerai à ses pieds, s'il daigne m'y appeller , quand sera finie l'expiation ici-bas !
Bénédict ne répondit à ces vœux si ar-
dents pour son bonheur qu'en se détournant pour cacher ses traits et leur impression, mais la comtesse alarmée se rapprocha de lui, et voyant sur ce front aimé une empreinte triste et soucieuse, elle s'écria avec toute son âme :
— Pauvre Bénédict!... Et lui aussi a bien souffert !
Un silence de quelques instants succéda à cet élan de la comtesse.
La douleur d'un homme a quelque chose d'imposant et de solennel qui commande le respect aux natures faibles. Les femmes pour qui les pleurs sont si faciles, n'aperçoivent jamais impunément une larme sous la paupière de celui qu'elles ont vu ferme et fort avant cet instant. Telle femme qui résisterait aux menaces et à la violence, tombera sur ses genoux devant l'homme dont la douleur fait explosion.
— Bénédict ! Bénédict ! dit la comtesse
avec un cri venu du cœur , ne vous détournez pas de moi !
Et elle chercha à écarter la main dont il se voilait les yeux.
Puis elle reprit d'une voix pleine d'émotion:
— Pauvre Bénédict ! comme les fatigues et les chagrins l'ont frappé!... Hélas! c'est lui qui a besoin d'être consolé!... Oh! si je l'avais su ainsi, je serais venueplus tôt!... Bénédict, votre main!... Bénédict, mon Bénédict!.. . Oh ! je puis le dire , puisque nous ne devons plus nous revoir!... Bénédict, je le dirai bien bas!... Mais il faut que je le dise : je vous aime toujours... toujours... je n'ai cessé un instant de vous aimer !
A ces mots seulement Bénédict serra doucement la main que lui avait tendue la comtesse, mais il ne répondit pas et continua d'éviter ses regards.
Madame de La Croix-Sainte-Anne sentit son cœur s'amollir.
— Bénédict, dit-elle à voix basse, avec un tremblement d'ivresse et d'amour qu'elle ne songeait plus à combattre; Bénédict, parlemoi; un mot, je t'en supplie, un de ces mots d'autrefois!... Parle, et je te croirai; car je n'ai pas peur d'être trompée par toi!... Un homme d'honneur ne trompe jamais une pauvre femme qui lui dit : Me voilà! je t'aime!... C'est moi, regarde moi... réponds-moi Bénédict ! mon Bénédict ! . . .
— Ohl... s'écria le capitaine avec une sorte de violence et comme s'il se lassait de lutter contre ses résolutions; pourquoi résisterai-] e ?. . . Dieu le veut ! . . .
Et se tournant tout entier vers la comtesse, en plongeant son regard dans le sien , il ajouta d'une voix lente et profondément accentuée :
— Je ne vous avais pas oubliée, je m'étais endormi dans l'épuisement de ma douleur ! Pourquoi êtes-vous venu m'éveiller?... Ohl j'aimais mieux la haine que vous m'aviez
faite , la haine (jue je devais à la comtesse insouciante et heureuse!... La haine s'en va devant celle qui souffre , devant celle que j'ai tant aimée !... Il m'a suffi de voir ce front et ces yeux, d'entendre cette voix, cette harmonie si long-temps perdue, et ma colère s'est évanouie... Et le souvenir de mes jeunes années, si belles, si pleines d'espoir et d'amour m'est seul revenu; — le souvenir avec notre ciel du pays natal, nos soirées embaumées, nos chemins d'aubépine où Esther, la fille du maître d'école, passait rieuse et chantant, Esther maintenant comtesse?... Oh! mon Dieu! madame... vous ne savez pas le mal que font les souvenirs !... Vous ne seriez pas venue!...
— N'est-ce pas le souvenir qui m'a ramenée?... dit la comtesse avec douceur. Oh! je n'ai rien oublié, non plus que vous, Bénédict ; tout ce que vous regrettez ne lepleuraijepas comme vous? Tout ce qui vous fut cher est au fond de mon àme... INos champs en
lleurs, nos soirées lièdes, nos fraîches inalinées, noire vallée avec ses prairies... Et cette belle route où vous passiez sur ce cheval si beau et que j'aimais aussi, quoiqu'il m'ait fait si souvent trembler quand il vous emportait rapide comme le vent... Oh ! ces impressions sont restées vivntes, ineffaçables au fond de mon cœur !
— Eslher, Esther!... s'écria Bénédict dans une sorte d'égarement, soyez maudite... si vous me trompez!...
— Te tromper ! . . . moi ! ... dit la comtesse entraînée par cette fièvre dont la communication est si rapide, et se jetant à genoux, sans réflexion, devant Bénédict : — Moi, te tromper!...
Puis elle prit une de ses mains et la porta à ses lèvres avec une respectueuse adoration.
— Esther! mon Esther! murmura Bénédict doucement, dans une sorte d'extase. — Oh! pardon de t' avoir méconnue-, pardon de
tous ces cruels senliinents que j'abjure, et de mes serments de vengeance, et de toute cette sombre folie que tu jiravais fixité 1 chère idole! Oh!\a, ne crains plus rien de moi... Je suis ton protecteur et ton frère.,. Merci, ange, merci ! ... Tu vois bien que je suis digne de ta conûance?... Cette main que tu m'as donnée je ne l'ai pas encore effleurée de mes lèvres. Anges du ciel, c'est une sainte que j'aime, couvrez-la de vos ailes et gardezmoi son amour!...
— Oh! mourir ainsi!... dit la comtesse, avec des larmes de bonheur; mourir sous le charme de ta voix qui m'enivre, sous ton regard qui m'embrase ! . . .
Tout à coup, par un brusque retour de sa pensée, elle tressaillit et cachant sa figure dans ses mains :
— Mon Dieu! dit-elle, avec un effort, il me faudra revoir cet homme !
— Oh!... dit Bénédict, pourquoi ce souvenir en ce moment?... Cet homme /...je le
hais du malheur qu'il te fait !... Je le hais de sa stupidc indifférence pourle trésor qu'il m'a volé!... Je le haïs (incroyable contradiction de mon Ame si jalouse pourtant!) je le hais de porter à une autre l'amour qu'il ne devait (ju'à toi!...
— A une autre F... dit la comtesse avec l'accent de la surprise; Bénédict, as-tu dit cela ?. . . Je ne te comprends pas !
— Serait-il vrai?... s'écria Bénédict. Oh! pardonnez-moi cette imprudence involontaire; je me trompe, sans doute. Mon Dieu! le public accuse si légèrement quelquefois!.. Je vous croyais instruite... on le disait. . . Par grâce, oubliez cela 1 . . . Le rôle que pourraient me donner à vos yeux mes paroles est trop au-dessous de moi ! . . . vous en êtes assuré, n'est-ce pas?
— Oui! oui!... dit la comtesse vivement; mais son nom... le nom de cette femme!... La preuve, au nom du ciel, la preuve !...
— Je ne sais plus rien , dit Bénédict , avec
ilignité, rien absolument !... Oubliez ma faute, madame! J'ai trop vite parlé et je me donne à moi-môme une terrible leçon!...
— Je vous dis que je veux la vérité... Vous me la devez !... s'écria en insistant la comtesse... Bénédict, mon Bénédict, la vérité, je t'en prie!...
— Esther, demanda Bénédict avec froideur, vous êtes donc jalouse de votre mari?
— Jalouse ? moi !.. de lui ?. . Oh ! non , le ciel m'en est témoin ! . . . répondit la comtesse avec elfusion; mais je veux la preuve !.. Je voudrais le surprendre, le voir... Oh! je donnerais dix ans de ma vie pour le voir, mais le bien voir!...
— Pourquoi ce désir si ardent?... cette chaleur dans vos prières?... demanda encore Bénédict, dont la voix s'irritait.
— Oli! pourquoi?. . . pourquoi ? dit la comtesse impatiemment; puis-je donc vous le dire?
— Je veux le savoir!., s'écria cette fois Bénéclict, hors de lui.
Et la comtesse souriant doucement, répondit à voix basse et avec un regard caressant.
— Méchant!... Tu ne comprends pas que si j'ai la preuve... si je le vois... eh bien! cet homme ne sera plus mon mari... je ne lui devrai plus rien, rien!... et je serai... à toi... à toi... à toi toute... Comprends-tu maintenant?...
— Oh!... s'écria Bénédict fasciné.
— Eh bien ?... demanda la comtesse avec anxiété.
— Eh bien ! répondit Bénédict résolument ; tu le verras!...
Un coup frappé à la porte de la chambre
interrompit cet entretien. La comtesse se jeta
dans un fauteuil et se couvrit de son voile.
Bénédict alla ouvrir. C'était son valet de
chambre qui venait annoncer la visite d'un
étranger, lequel insistait pour être reçu.
— Son nom? demanda Bénédict.
— Le comte de La Cioix-Sainte-Anne.
— Présentez-lui mes excuses et priez-le (l'attendre un seul instant. Je \ais être à ses ordres.
Quand le valet fut sorti, Bénédict fit dérober la comtesse par un escalier secret... elle n'avait rien entendu.
En le quittant, elle lui répéta :
— N'oublie pas!... la preuve!... c'est le bonheur ! . . .
Aussitôt qu'elle fut partie, Antonin sortit du cabinet d'où il avait tout entendu.
— Bénédict , dit-il sérieusement , votre main!... <{ue je vous félicite!... il n'y a point de faiblesse à se laisser toucher par l'expression naïve d'un amour aussi sincère que celui qui vient de se révéler devant moi. Ce que vous avez fait, sur mon honneur, je l'aurais fait!... C'est bien, c'est noble... je dirai plus, c'est sage. Vous préférez le bonheur à la vengeance... Soyez heureux!... Ma foi, je voudrais être à votre place! C'est vous dire
que je ne rirai jamais de \oiis avoir vu changer d'avis!...
Bénédict regarda Antonin gravement pendant (juelques secondes , puis il haussa les épaules, avec un sourire amical, tempéré peut-être par un peu d'ironie , et répondit :
— Antonin , vous êtes bien jeune ! . . .
M. de Sarons frissonna et regarda son ami, comme s'il eut craint de lui voir pousser par prodige les attributs de Satan.
— Morbleu ! . . . dit-il , mes cheveux se hérissent!... Vous êtes le Robert -Macaire de Tamour!...
— Il n'est pas question de ce que je suis, interrompit Bénédict tranquillement; de grâce écoutez-moi : j'ai besoin d'une fdle docile, jeune et bien faite. Je ne lui demande pour toute intelligence que de savoir vider à propos un verre de vin de Champagne, en y ajoutant ses plus adroits semblants d'amour : une heure, et dix louis !..
— J'ai votre affaire!... répondit Antonin : Marie V Egyptienne.
— Merci!... et maintenant, partez!... Je vais recevoir le comte de La Groix-Sainle- Aniie.
— Le comte de La Croix-Sainte- Anne!...
répéta Antonin stupéfait : quel jeu de barres!
En disant ces mots , il pirouetta sur luimême et sortit.
Bénédict avait écrit le matin à la Marchcsina le billet suivant :
« A deux heures j'irai vous présenter M. de « La Croix-Sainte-Anne qui se meurt d'envie «f de vous connaître. Sœur, vos charmes sont « notre plus puissant auxiliaire pour arriver à « l'accomplissement de notre œuvre. »
Lorsque le comte entra chez Bénédict, celui-ci l'engagea avec une assurance fort en-
courageanle à [''accompagiier cliez la belle étrangère.
— Je vous jure, lui dit-il, que vous serez parfaitement accueilli.
Cependant le comte, malgré son penchant pour les types excentriques, n'était pas romanesque à ce point qu'il crût à ces sympathies instantanées qui jettent deux êtres dans les bras l'un de l'autre , à première vue. Une sage défiance de lui-même, l'absence absolue de toute vanité, le mettaient également en garde contre ces illusions qu'on n'a guère que dans la première jeunesse: il était enfin assez fou pour aimer déjà une femme qu'il n'avait jamais vue, mais il n'avait pas la sottise de marcher vers elle en conquérant présomptueux.
— En vérité, dit-il, après quelques minutes de réflexion, je ne sais quelle force me pousse dans la route où je vous prie de me servir de guide!... Depuis quelques heures il mu semble que des ailes me sont venues
et que je suis suspendu dans l'espace sans que mes pieds puissent toucher terre. J'ai \écu plus vite à dater d'hier, que pendant les longues années que je conq)tc déjà... D'abord je suis ici, chez vous, capitaine... et j'en sortirai pour aller?... Mais qu'inqmrle? Au nom dn ciel, dites-moi, croyez-vous cette femme aussi dangereuse que vous le dites? Son histoire est-elle vraie?. . . Je crois rêver. . . Pardonnez-moi ce retour de sagesse... il me semble que j'assiste au récit d'un conte fantastique!... Tenez! capitaine, il me vient une peur!...
— Laquelle?... demanda Bénédicten souriant.
— La peur de ne pas trouver votre magicienne aussi terrible que vous la dépeignez!...
— Ne vous y fiez pas !... dit Bénédict froidement.
— Vous croyez donc qu'il y a danger pour mon repos el pour ma raison?
— Je le Cl ois, répondit lîéiiédict du même ton.
— Alors... dit le comte devenu plus sérieux.
— Alors vous reculez... et vous faites sagement, interrompit Bénédict avec une sorte d'affectueuse gravité.
— Non! parbleu!... j'avance au contraire!...
Et comme il vit une certaine surprise se répandre sur les traits de Bénédict, il poursuivit avec une effusion mélancolique :
— C'est une organisation singulière que la mienne , mon cher capitaine; heureuse dans quelques-unes de ses impressions, presque toujours fatale dans ses derniers résultats. J'ai aimé bien des femmes dans ma vie et je les ai aimées fanchement, toutes à peu près avec le même délire , la même exaltation ; eh bien! jamais il ne m'est arrivé de prendre Tobjet de mes rêves dans des conditions ordinaires... Il a toujours fallu (pi'il
fût marqué de quelque sceau particulier... Je me souviens que très jeune mon premier amour fut pour une sœur de la Charité... Nous allions ensemble dans le parc de mon père cueillir des fleurs de tilleul pour les malades du village. Cela dura bien trois mois ainsi; trois mois de promenades et d'innocence!... C'était une lille pauvre qui faisait son noviciat... Elle avait dix-sept ans à peine, et belle!., oh ! belle!... Eh bien 1 je l'ai oubliée!... Elle mourut avant de prononcer ses vœuxl Qu'y faire?... Ensuite j'aimai une dame de la cour ! . . . Je défie bien votre Marcliesina d'avoir un cœur plus impénétrable; c'était Satan "que cette brune aristocrate I Satan, avec les prières sur les lèvres, un carreau qu'elle usait à deux genoux dans l'église de sa paroisse, et dix sorties à son alcôve pour faire échapper dix amants, quand le talon du mari résonnait à la porte de sa chambre à coucher! — Puis ce fut le tour d'une griselte, parbleu! et je n'en ai point
lionto!... Elle m'attendit, une fois, tout un jour, aux Tuileries pour m'assassiner avec un couteau de cuisine î... — Après celle-ci, une vierge que je volai à sa mère.,. J'en voulais un enfant ! Elle ne me donna que des pleurs, un amour d'ange. — Elle m'ennuya. — Ce fut alors le tour d'une fille de l'Opéra, lille déplaisirs et de folles joies : elle avaitété la maîtresse de cet empereur , qui naguère, à Meudon, réglait ses comptes à coups de canne avec son boucher. — Pauvre souvenir ! — J'en passe et des meilleurs !... — Où en suis-je? — A vingt ans de plus, et au même point de départ, sauf le dégoût du passé!... Cette même soif d'amour de l'adolescence et les désavantages de la maturité ! . . Les mêmes battements de cœur pour une belle créature qui passe, le même besoin de chercher au fond de son âme la fièvre qui n'a pas cessé au fond de la mienne ; toujours les mêmes espérances et à coup sûr toujours les mêmes désappointements !... — De qui
me plaindre?... de moi, de moi seul; de celte organisation fatale dont je vous parlais tout à l'heure... Que faire d'un homme qui, dans son cœur, répond froidement à un aveu d'amour qu'il eût payé de sa vie une minute auparavant : — « C'est bien !.. à une autre ! . . j> — Et c'est pourtant ainsi : une méchante fée sans doute s'est assise auprès de mon berceau. On dit (ju'il y a des martyrs d'amour; j'aurais voulu de ce martyre ! . . . — Mais la fée m'a entouré d'une triple cuirasse... — Yous voyez bien qu'il faut que cette femme que nous allons voir ait un pouvoir plus qu'humain... Yous voyez bien que je cherche une chimère que vous ne pouvez me faire rencontrer...— En conscience, capitaine, vous me connaissez maintenant : que décidezvous?...
— Partons!... mon général, répondit Bénédict avec une parfaite tranquillité : la Marchesina nous attend.
La déesse les reçut dans son tabernacle.
C'était un kiosque au milieu d'un jardin, dans l'avenue des Champs-Elysées. On y arrivait par un escalier de marbre blanc , en avant duquel jouaient sur le sable deux charmants lionceaux venus d'Afrique avec la maîtresse du logis.
Ces animaux se dressèrent contre les deux visiteurs, dans une attitude de véritable hostilité, que Bénédict réprima de sa badine, comme s'il se fut agi d'épagneuls hargneux. — Une petite négresse parut alors sur le seuil du kiosque, sourit au capitaine et rentra pour l'annoncer.
Au haut de l'escalier, le comte et son introducteur trouvèrent, dans un vestibule soutenu par quatre colonnes de jaspe vert, un jet d'eau de Portugal , dont la gerbe se fondait en une brume fine et odorante qui se répandit sur leurs cheveux et sur leurs habits. Un bassin de jaspe vert également recevait le surplus de l'eau embaumée.
— C'est le parfum favori tie la Marchesiiia!... dit Bénédict.
Sans leur laisser le temps de poursuivre leurs observations, les portes du tabernacle s'étaient ouvertes, et ils étaient admis en présence de la merveille qu'ils venaient évoquer.
L'intérieur de ce kiosque ne ressemblait à rien de ce que l'on a l'habitude de voir.
Figurez-vous d'abord au milieu une fontaine dans le roc et sous la mousse; un dùme de feuillage, des murs de rosiers et de camélias en fleurs, et la lumière venant d'en haut par une coupole de cristal si transparente, qu'on voit le ciel et les nuages à travers. Une fraîcheur délicieuse règne dans cet oasis, auquel on est arrivé par une cour sablée où darde le soleil. Ce n'est pas un parquet sur lequel vous marchez, c'est un gazon aussi vivace que l'herbe de nos prairies. Les pâquerettes y naissent en foule, entremêlées de primevères, de myosotis et de scabieuses.
Un banc circulaire de gazon invite à s'asseoir, et quand on est assis, on admire à ses côtés les dahlias veloutés, tigrés, de cent espèces diverses. Au-dessus de sa tète, on voit se balancer des touffes de roses et de genêts de la Chine, semés en cet endroit avec une profusion féerique.
Au fond du kiosque, au point le plus sombre, sur une espèce de lit de mousse, émaillé de pervenches et de lis bleus, apparut enfin, à demi-couchée, une forme blanche et gracieuse qui se souleva à demi à l'approche de ses hôtes. C'était la Marchesina vêtue tout simplement d'une tunique de mousseline, les cheveux en bandeau comme une pensionnaire 5 sans perles, sans collier, sans autre parure enfin que son incomparable beauté.
A ce premier aspect, le comte sentit déjà qu'il n'y avait rien d'exagéré dans l'admiration de Bénédict. La Marchesina, par une charmante négligence des usages ordinaires de la vie, ou plutôt aussi par un calcul de
haute coquetterie, avait reçu ses hôtes sans se souvenir qu'elle avait en ce moment les pieds nus. Ils reposaient tous deux gracieusement sur le sable doré de la fontaine. L'eau qui les baignait était claire, limpide, et se renouvelait incessamment par une gueule de griffon doré , sans qu'on put savoir d'où elle venait, ni où elle allait se perdre. L'atmosphère embaumée de ce séjour délicieux, n'avait rien que ne pût supporter le cerveau le plus impressionnable à l'elfet des parfums; mais il y avait dans l'air un je ne sais quoi de doux et de suave qui portait dans les esprits une molle langueur, un céleste enivrement.
La Marchesina invita ses hôtes, par un geste gracieux, à s'asseoir auprès d'elle, et ne leur lit point d'excuse sur l'excessive familiarité de sa réception. Elle leur tendit la main à tous les deux, et, avec une naïveté d'enfant, elle leur souhaita la bien-venue. — Le comte pensa rêver quand il tint cette pe-
lilc main si fine et si veloutée dans la sienne; et, dans son exaltation habituelle, bien e\- (;usable en présence de cette éblouissante créature, il se demanda si les fobles des nymphes et des nayades n'étaient pas plus vraies que l'Évangile; si ce n'était pas là une réalisation de l'Aphrodite des Grecs; si, surtout, il devait lui parler autrement qu'à genoux.
Mais la déesse était bonne lille, et traitait l'humanité de la plus humaine façon.
En un quart- d'heure elle sut quel était l'homme qu'elle avait devant elle. Ses attentions ne furent que pour lui, et Bénédict fut traité en ami ; c'est-à-dire qu'il fut à peu près oublié. Elle parla au comte du monde où il vivait, des noms qu'il savait, des personnages les plus illustres de l'époque, des princes de l'ancienne cour, et tout cela comme on parle de ce qu'on a vu, de ce qu'on a touché en passant, de sa vie à soi, de ses relations les plus familières.
Elle lui dit des chasses royales où il avait
assisté, et lui rappela des faits et quelquefois des mots que des intimes seuls avaient pu entendre. Elle lui rappela aussi des bals magi({ues, des batailles terribles, des secrets de diplomatie, des amours de palais.
Et le comte resta aussi surpris qu'enivré.
Les heures s'écoulèrent et il écoutait encore dans un muet ravissement ; car, en parlant, elle le couvrait de ce regard inexprimable que nul n'avait jamais su analyser ; et, malgré ses prétentions à la pénétration , le comte cédait au charme plus qu'il ne l'étudiait.
C'était une sorte d'extase orientale après l'opium : ses yeux se fermaient à force de lixité ; ses oreilles n'entendaient plus qu'une mélodie murmurée; cet état magnétique tournait au vertige, à ce vertige qui fait qu'en regardant en bas, du haut d'une tour, on éprouve le besoin de se précipiter sur le sol.
Le comte éprouva réellement le besoin irrésistible de se rapprocher de cette enchan- (. 22
teresse qui l'attirait avec son regard aimanté. Les yeux fixés surelie, les bras jetés en avant, il fit tout à coup un mouvement si singulier et si fou, qu'on ne peut savoir ce qui fût arrivé, si tout à coup aussi, d'une sorte de taillis de camélias et de bruyères d'Ecosse, ne s'était élancé brusquement à la gorge de cet ardent admirateur un gardien de nouvelle espèce, qui poussa un cri féroce, en cherchant à déchirer de ses ongles l'audacieux visiteur. — A bas Loulou!... à bas!... dit la petite voix chantante de la Marchesina.
Or, Loulou était un délicieux chat tigre, qui avait des yeux flambloyants, une robe élégamment tachetée, et sans doute des ongles de fer, avant qu'on ne les lui eût coupés, fort heureusement pour le comte de La roix-Sainte-Anne. On lui avait aussi limé les dents; ce qui faisait de Loulou un petit animal très bien placé dans un salon, à part ses habitudes un peu singulières de sauter à la figure des gens.
Le comte, qui était brave et vigoureux, avait saisi cette bête par le milieu du corps et la serrait énergiquement.
Bénédict lui lit voir du doigt qu'il n'y avait là ni griffes ni dents à redouter, et le comte rendit en souriant la liberté à son ennemi.
— Loulou veut dire perle en arabe ! ... dit fort tranquillement la Marchesina, comme si rien ne se fût passé.
— Elle sait l'arabe! pensa le comte... Elle a pour portiers deux lions , et un tigre pour garde-du-corps : il faut sans doute se faire tatouer pour lui plaire ! . . .
Bientôt après M. de La Croix-Sainte-Anne et Bénédict quittèrent la Marchesina. Le comte était toujours visiblement dominé par les impressions étranges que cette entrevue avait fait naître en lui. Ils marchèrent longtemps.
— Vous paraissez étonné? demanda enfin Bénédict, qui voulait savoir le résultat de cette visite.
— Oui, répondit le comte; puis il ajouta avec unerésolution froide. . . Tenez, il me faut l'amour de cette femme, ou je la tuerai!..,
— Vous ne la tuerez pas!... dit Bénédict en souriant.
— Que voulez-vous dire? reprit le comte assez embarrassé.
— Que la Marchesina livrera son cœur sans vous réduire à une extrémité toujours fâcheuse... Mais n'est-ce pas, général, que cette femme est admirablement belle?...
— Si belle ! qu'il y a de la magie. . . ou que ma tête n'est plus là!... ajouta le comte en se frappant le front dans un abattement profond.
Cette première visite de M. de La Croix- Sainte-Anne à la Marchesina fut suivie d'un grand nombre d'autres, et presque toujours sans témoins.
Quinze jours s'étaient à peine écoulés que déjà une étroite intimité régnait entre le comte et la belle magicienne; mais telle était cette singulière liaison, que l'observateur le plus clairvoyant n'eut rien deviné de la na-
ture de leurs rapports. Ils passaient ensemble des journées presque entières, et, [dans ces longs tête-à-lôte, où grandissait l'amour du comte, se déroulait, sous ses milles faces, le plus inexplicable caractère féminin qui se puisse imaginer. Enjouée l'heure d'avant, la Marchesina tombait ensuite dans de suaves rêveries; tantôt sa poitrine oppressée semblait se briser en exhalant un souffle brûlant ; tantôt, folle enfant, elle chantait un refrain naïf, et rien dans son regard ne pouvait révéler la trace de l'émotion qui venait de s'envoler. Quelquefois, fière et hautaine, d'un geste irrésistible, elle congédiait son nouvel ami. Souvent aussi le comte la laissait pensive et en apparence affligée d'une séparation qui ne devait durer que jusqu'au lendemain. Presque toujours dans ces épanchements, qu'amène l'habitude de se voir, survenait tout à coup une parole acérée et railleuse, suivie presqu'aussitôt d'un serrement de main affectueux, d'un long regard en forme d'excuse.
Puis, quand le sourire s'était épanoui, il n'était pas rare de voir briller sous cette blanche paupière une larme venue du cœur.
Ce n'était point là, il faut le dire, un manège de coquetterie. C'était une manière d'être à la fois bizarre et naïve, absurde ou adorable; une organisation qui ne tenait de rien de connu. Ces disparates étranges prêtaient à la Marchesina une physionomie d'un caractère fantasque. C'était une fée, avec tout le charme de la féerie; un ange avec tout ses attributs célestes; une femme avec ses ineffables séductions; un démon avec ses griffes et ses sanglantes ironies. Mystérieux mélange où rien ne dominait victorieusement , où toutes les parties se neutralisaient au contraire pour composer l'ensemble le plus harmonieux, le plus séduisant qui se pût voir. On aurait dit Circé, la belle et redoutable enchanteresse, mais avec sa seule parole pour philtre, et ses yeux pour tout poison.
La folie était au bout pour qui osait écou-?
ter ou regarder; aussi le comte devint-il fou.
Il s'était cru capable de soumettre cette femme à son amour, mais il se trouva luimême chargé de chaînes et roula sous les pieds mignons de sa souveraine, plus esclave que sa négresse favorite, plus édenté que son chat-tigre, plus énervé que les lionceaux de son jardin.
Le comte céda, dans cette lutte, à une maladie qui tue toutes les organisations ardentes et trop faciles ; maladie qui s'attaque de préférence aux intelligences les plus belles, qui frappe l'esprit d'aveuglement et produit une sorte de catalepsie morale! J'appellerai hardiment cette maladie : l'éréthisme de l'imagination.
Parvenu à ce degré, M. de La Croix-Sainte- Anne se laissa conduire comme un enfant infirme et hébété. Il crut à tout ce qu'on voulut lui faire croire; il se prêta à une comédie honteuse, dans laquelle il accepta le
premier rôle, avec la joie attristante de ces pauvres aliénés qui se parent fièrement de plumes de coq qu'on attache à leurs chapeaux, ou des décorations dérisoires qu'on met sur leur livrée d'insensés.
On était alors aux jours du carnaval. Un soir, le comte sortit du petit palais des Champs-Elysées presque absolument découragé. La Marchesina avait été pour lui si moqueuse, si âpre, d'une si poignante ironie, que c'était à se brûler la cervelle, pour un amant vulgaire... ou à se consoler au plus vite avec une héroïque résignation.
Le comte lui-même, quoiqu'il ne fût pas tout-à-fait un amant vulgaire, eut bien un instant quelque velléité de suicide, mais cela ne dura pas. La réflexion vint l'éclairer à point, et lui démontra qu'en se tuant il aurait bien moins la femme qu'il désirait avoir; puis il pensa qu'en ne se tuant pas, s'il ne l'avait pas davantage, il n'y aurait logiquement rien de changé dans sa position.
Cependant, comme ce raisonnement, fort peu neuf en soi, n'entraînait après lui aucune consolation essentielle, lecomte,sanscliercher plus long-temps un remède à son malheur, (init par conclure, avec une grande sagacité, que ce qu'il y avait de mieux à faire, dans l'espèce, c'était de ne rien faire du tout.
Il attendit donc.
Il attendit, en tète-à-tête avec son esprit qui l'emporta, plusieurs heures durant, à travers nuages, dans le pays des chimères ou tout autre pays de cauchemars et d'enchantements. Quand il revint de ce terrible voyage, il trouva sur sa table le billet suivant, que son valet de chambre y avait déposé, sans troubler sa rêverie :
« Mon ami ,
« Je veux dîner avec vous demain, mais à 0 certaines conditions : Bénédict vous les « dira. — la marchesina. »
Le comte, ravi de ce bonheur inespéré,
acceptait d'avance toutes les conditions, quelles qu'elles fussent. Il répondit donc à la magicienne dans ce se sens, mais avec de tels transports de reconnaissance, de tels ravissements du cœur, que nous ne reproduirons pas sa lettre, pour l'honneur des amoureux passés, présents et futurs, qui, par une espèce de solidarité, sont tous, on le sait, passibles des mêmes erreurs et des mêmes misères.
Le lendemain, à l'heure fixée, le comte alla rejoindre le capitaine chez lui; il le trouva en négligé et lui reprocha son peu de hâte à se rendre à leur double rendez-vous; car il était convenu qu'ils seraient quatre, et malgré toutes ses chastes réserves, le comte s'était encore soumis à cette manière de bonheur pris en commun. Le capitaine accueillit en riant les observations du comte sur satoilette, et l'assura à son tour que tous les frais qu'il avait faits, de son côté, pour être brillant et superbe, étaient des frais en pur
perte. Après quoi, et sans plus auiples explications, ils partirent dans le coupé du capitaine, qui les mena rapidement à l'autre bout de Paris, Place-Royale, au Marais.
Ils s'arrêtèrent devant une de ces belles maisons à arcades, si anciennes et si pleines de brillants souvenirs que le passant cherche encore, en jetant les yeux sur ces immenses fenêtres , s'il ne verra pas paraître quelqu'une de ces suaves figures du grand siècle, contemporaines et voisines de mesdames de Sévigné, de la Sablière ou du courtisan Dangeau!...
En entrant sous un pérystile assez vaste et quand ils mirent le pied sur la première marche d'un fort bel escalier, le capitaine dit au comte :
— Nous sommes ici chez la Marchesina.
Cette maison lui appartient depuis hier; c'est donc une inauguration que nous allons solenniser.
Le comte suivit sans répondre; ses oreilles
bourdonnaient confusément; son intelligence bouleversée d'espoirs voluptueux, d'impatiences amoureuses, n'était pas moins agitée.
Dans une première pièce, dont les volets étaient hermétiquement fermés, éclairée par des candélabres, ils furent reçus par quatre femmes fort belles et vêtues à la grecque,lesquelles se tenaient debout, silencieuses et graves , chacune un flambeau à la main.
— Suivezvosguides, dit lecapitaineau comte.
Et il disparut lui-même avec deux des Grecques.
Le comte se laissa conduire. On le mena dans une chambre magniûquement meublée, dont les plafonds et les corniches resplendissaient d'or et de belles fresques du temps de Louis XY, représentant tous les âges de Vénus, avec une profusion de petits amours, bien joufflus et bien agaçants comme les peignait Boucher.
Il y avait là une immense glace où psyché de forme ancienne, posée sur un pied capri-
cieusement sculpté; au-devant une table de laque de Chine, sur laquelle étaient disposés une aiguière d'or, des vases de cristal et des cassolettes renfermant des essences aromatiques.
Les deux femmes déposèrent leurs flambeaux ; puis de la main elles indiquèrent au comte divers objets de toilette et d'ajustement, s'inclinèrent respectusement et sortirent.
Cette façon de recevoir un hôte, plus orientale que française, surprit d'abord M. de La Croix-Sainte-Anne ; mais bien décidé à suivre l'aventure jusqu'au bout, il se prêta de bonne grâce aux lois de cette hospitalité.
Après la cérémonie des ablutions, après avoir répandu sur toute sa personne les amomes les plus odoriférants, le comte revêtit une longue robe arménienne, du plus fm tissu de cachemire, d'un pourpre éclatant, et qui serrait à long plis autour de la taille au moyen d'une torsade d'or. Cette robe retom-
bail fort heureusement jusqu'à ses pieds, enfoncés dans des babouches turques.
Les deux Grecques reparurent au même instant, et, le flambeau à la main, le précédèrent vers une pièce voisine.
Deux battants s'ouvrirent à leur approche, et le comte entra dans une élégante salle à manger où trois convives se trouvaient déjà réunis.
Il y avait pour sièges devant la table chargée d'un dîner exquis et de vins à profusion, deux vastes causeuses où l'on eût pu se coucher commodément. L'un de ces sièges était occupé par le capitaine Bénédict, dans le même costume que le comte. Près de lui était une femme vêtue d'une tunique blanche, le visage couvert d'un demi-masque de velours noir, terminé par une barbe de dentelle de même couleur, assez épaisse pour ne pas permettre de deviner même le bas de la figure qu'elle cachait. Sur la seconde causeuse se trouvait une autre femme également vêtue de blanc
et masquée aussi. Ccilc-ci tendit gracieusement la main au comte et l'attira, sans plus de façon, auprès d'elle. M. de La Croix- Sainte-Anne céda d'autant plus volontiers à cet appel, qu'en prenant la main de la belle mystérieuse, il sentit à l'un de ses doigts, bien qu elle fût gantée, un anneau dont la forme remarquable lui était trop connue pour qu'il ne devinât pas qu'il pressait la main de la Marchesina.
Il tressaillit de bonheur et baisa cette main avec transport ; puis il se pencha pour baiser aussi les beaux cheveux qu'il vit déroulés sur les épaules de sa délicieuse voisine, laquelle se prêta complaisamment à toutes ces exigences d'amant bien épris.
Un seule chose man(iuaitcepenilant au bonheur du comte: le masque noir le gênait; il perdai t ainsi l'expression de ce regard magique dont il s'était enivré si long-temps sans espoir. Il avait déjà beaucoup, et naturellement il désirait davantage; mais il attendit et se tût,
imaginant qn'cn présence des gens de service ce mystère était de toute rigueur.
Il espérait du moins que la conversation le dédommagerait de cette sorte de Colin- Maillard assis, et il adressa dans cette pensée quelques mots de tendre reconnaissance à sa voisine, qui, pour toute réponse, posa discrètement son doigt sur ses lèvres et sembla commander le silence.
Malgré toute sa soumission ordinaire et son expérience des impérieux caprices de sa souveraine, le comte ne put réprimer un mouvement de surprise un peu impatiente; il murmura même ces mots r
— Ne pas voir, ne pas parler!... Il est peut-être aussi défendu de se mouvoir!...
A quoi le capitaine Bénédict répondit par un grand éclat de rire; mais en voyant le front du comte se rembrunir, il se hâta de l'appaiser en s'écriant joyeusement :
— C'est à nous, cher comte, qu'est dévolu
le soin de distraire ces dames. Encore une I. -23
heure de soumission et les cieux pour récompense ! . . . — Je bois à nos reines ! . . .
Le comte vida son \erre pour faire raison au capitaine. Puis il chercha la main de sa voisine, qui la lui abandonna sans effort ; il resta dans une muette attente des délices promises, faisant peu d'honneur au dîner et répondant par monosyllabes aux flux de paroles enthousiastes de Bénédict, qui buvait comme un soudard et s'abandonnait avec aussi peu de retenue à l'intempérance de sa langue.
Une fois seulement le comte leva les yeux sur le domino blanc qui lui faisait face, et il se sentit troublé par le regard fixe qui jaillissait de ce masque de velours. Il lui sembla qu'il connaissait ces yeux, cette taille, cette pose fière ; mais la Marchesina s'étant penchée vers lui, dans ce moment, il ne prit plus garde à ce qu'il considéra comme une illusion de son esprit. Passant son bras autour d^me taille fine et cambrée qui eut tenu dasn sa main, exalté par les vins qu'il avait
bus, par les parfums el la tiédeur de l'atmosphère, et plus que tout cela, par la perspecpective d'un bonheur qu'il avait long-temps rêvé, il posa ses lèvres ardentes sur un beau col qui se pencha docilement pour recevoir ses caresses. Il crut mourir de ce bonheur anticipé.
Bénédict voulut imiter son compagnon de plaisirs et prendre aussi quelques droits sur sa silencieuse voisine, mais elle le repoussa et du doigt sembla lui commander plus de réserve.
Le capitaine ne témoigna nul souci de cette froideur et attaqua stoïquement une nouvelle bouteille de vin du Rhin.
Cependant le dîner touchait à sa fin. Les femmes qui servaient couvrirent la table de fruits les plus rares, de glaces, de sorbets, et de liqueurs inconnues, puis elles se retirèrent, et les quatre convives restèrent seuls.
En ce moment, le comte oublia complètement Bénédict et l'immobile domino blanc
tjui lui faisaient face; sa raison céda tout entière ;t la li«'vie de son sang. Les muis de cotte salle fussent tombés tout-à-eoup et eussent livré passage à une foule curieuse et insolente, qu'il n'eût vu ni cette foule, ni ses regards importuns. — Son rêve s'accomplissait... il sentait, là, sous sa main, sous ses lèvres, une femme éperdue, palpitante... Et quelle femme !... une idole, jusque-là inaccessible, qu'il avait adorée à genoux, de si loin... sans espoir!... statue plus froide et plus insensible pour lui que le marbre inanimé... II tremblait devant le prodige qui s'était fait... Mais l'énergie de son organisation nerveuse s'était maintenant si bien réveillée qu'il l'eût tuée, cette femme, si elle se fût, par malheur, ravisée et qu'elle eût tenté un semblant de résistance...
La statue s'était humanisée; il n'y avait plus de doute sur ce point : chaque étreinte du comte était payée d'une étreinte plus vive; chaque caresse brûlante lui ouvrait un
monde de cliarmes (juilui étaient livrés a\ec d'indicibles ardeurs. Cette femme tenait de la bacchante à son apogée; elle quittait sa coupe fumeuse pour se suspendre, folle, aux lèvres de son amant 5 puis, capricieuse et délirante, elle s'arrachait à ses baisers et revenait à son verre.
Cette scène parut, il est vrai, durer trop long -temps pour le domino du capitaine, car il se leva brusquement et Bénédict le suivit
Le comte n'y prit pas garde ; il lui sembla
qu'en ce moment toute clarté s'effaçait
Une main l'attirait avec des frémissements impatients et hardis. Ses genou\ fléchirent sous son propre poids; toutes ses facultés s'anéantirent dans les énervantes langueurs d'un baiser plus doux que le miel ; ses lèvres murmurèrent les noms les plus tendres, les appellations les plus passionnées... Son corps était là, son àme était au ciel!...
Mais, tout à coup, dans une pièce voisine,
un ci'i se fil entciulrc, suivi de quelques paroles confuses...
Le comte tressaillit comme par feffet d'une secousse électrique. Il se sentit soudainement glacé et frappé de stupeur. Mille souvenirs l'assaillirent et passèrent devant lui avec la rapidité de l'éclair. La pensée de l'homme est si prompte!..
li s'arracha violemment des bras qui le retenaient et s'élança furieux vers une porte à laquelle il frappa de manière à l'ébranler.
— Ouvrez!., dit-il d'un voix sourde...
Monsieur!., si vous n'êtes pas aussi lâche qu'infâme, vous ouvrirez ! . .
A ces mots la porte s'ouvrit et le capitaine Bénédict parut tenant un flambeau à la main, l'air calme, quoiqu'un peu surpris. A quelque pas de lui le domino blanc était à demi renversé sur les coussins d'une ottomane : son attitude quoique fière et assurée laissait percer néanmoins une certaine appréhension.
Le comte s'élança hors de lui vers le domino.
— Otez ce masque , madame , ôtez ce masque!... ciia-t-il, avec l'accent de ia rage.
— Pourquoi cela?... demanda froidement Bénédict.
— Parce que je l'arracherai de mes mains si elle ne l'ôte, dit le comte en s' élançant vers le domino.
— Je vais dans ce cas vous épargner cette peine, dit Bénédict avec le même phlegme.
Il s'approcha en effet du domino qui n'opposa aucune résistance , et enleva lestement le masque de velours, de manière à laisser voir au comte une figure fort gracieuse, mais parfaitement inconnue.
M. de La Croix-Sainte-Anne se crut le jouet d'une maligne influence. Il se sentit honteux de ce qu'il avait fait et balbutia quelques evcuses. Bénédict les accueillit avec -bonhomie.
Ils ientrùrciilciisiiilc clans la salle à manger qui était vide. — La Marchesina avait disparu. Le comte se mordit les lèvres et parut désappointé.
— Aussi, mon cher comte, dit Bénédict, vous avez de singulières distractions... Mais enlin pourriez-vous me dire la raison de votre brusque visite et surtout de cet air efl'aré?..
— Ne me le demandez jamais, murmura le comte avec confusion-, et surtout pardonnezmoi.
— De tout mon cœur!... et maintenant je mets ma voiture à vos ordres -, on va vous reconduire.
— Soit!., dit le comte, au bal de l'Opéra!... Elle m'a dit qu'elle y viendrait. . . Mais y sera-t-elle?.. ajouta-t-il avec une amère expression de doute.
— Peut-être!., dit Bénédict.
Ils se séparèrent.
Ouand Bénédict lut seul avec son dotnino
blanc, celui-ci se livra a l'accès d'un fou rire, d'autant plus joyeux qu'il semblait avoir été long-temps comprimé.
— A-t-elle eu peur, la grande dame?., s'écria le masque quand la parole lui fut enlin revenu.
— Mais commentas-tu fiiit, dit Bénédict, pour être si vite à ton poste ?
— Ilfesait tant de bruit à cette porte qu'il ne m'a pas entendue m'échapper ?.. Et puis, ajouta-t-elle , il n'est pas de force à lutter de ruse avec moi.
— Je le crois, répondit Bénédict en riant j tu es une lille habile , et voilà pour encourager tes talents.
Et il lui donna sa bourse que Marie accepta comme une autre femme eût reçu un bouquet de bal.
Puis elle se leva :
— Je te laisse, dit-elle, avec la majestueuse comtesse!.. Mon Dieu! ces hommes!., je ne les comprends pas , a\ec leur goût pour les
grandes dames, si froides et si guindées!... Nous aimons mieux que ça, nous autres bonnes (illes, mais adieu, mon beau sire; pendant que je \ous suis inutile ici, plus d'un, je gage, soupire là-bas après Marie l'Égyptienne!
— Voilà un nom de sainte assez plaisamment porté, dit Bénédict en souriant.
— Si vous ne considérez que la couleur du teint ou l'austérité des mœurs, reprit Marie, je suis de votre avis, mais je confesse que ce n'est pas pour|ces motifs qu'il m'aété donné. . . Connaissez-vous le tableau de Greuse, dans lequel la sainte de ce nom est représentée en compagnie d'un lion?... Eh bien!... Il y a ce trait de ressemblance entre la sainte et moi, que j'aime le lion non moins passionnément qu'elle, mais d'une manière moins exclusive, car elle n'en aimait qu'un et je les aime tous!... Mais adieu, reprit-elle, je cours à mes lions... Ah! si l'autre Egyptienne
avaît connu ceux-là, combien son compagnon lui aurait semblé ennuyeux!...
Et elle sortit en fredonnant la romance de Guido et Ginevra.
Bénédict se dirigeant vers un des angles du salon, ouvrit alors une petite porte cachée dans un des panneaux de la boiserie.
— Entrez, Esther, dit-il à demi voix , entrez!., je suis seul.
La comtesse de La Croix-Sainte-Anne entra en effet , non plus en domino , mais en robe de ville. Elle était pâle et fort tremblante.
— Pauvre femme, dit Bénédict d'une voix émue, vous avez été bien épouvantée ; mais rassurez-vous, votre mari...
— Ne me parlez jamais de cet homme, Bénédict, interrompit la comtesse avec dignité... quittons à l'instant cette maison.
Une voiturede place les attendait àla porte. Quand ils furent dans le fiacre , la comtesse se tournant vers le capitaine :
— Bénédicl! s'6ciia-l-ellc dans un violent désordre ; M. de Lacroix-Sainte-Anne vient de rompre lui-même le dernier lien qui m'attachait à mes devoirs.... Qu'il soit maudit. . Mon âme t'appartenait déjà tout entière; veux-tu mon honneur?... dis, veux-tu ma vie?...
Une joie sombre et farouche illumina à ces mots le visage de Bénédict, pendant que la comtesse affaissée sur elle-même, comme après une lutte pénible, gardait un morne silence.
Bientôt apiès la voiture s'arrêta devant la demeure du capitaine Lartigue.