ESTHER M
— Esther est un bien joli nom ! dit Antonin, pour toute morale.
— 0 Esther, que ne suis-je ton Assuérusî.. ajouta le chevalier de Cramailles.
— Ah ça! capitaine, demanda le vicomte d'Albrenas qui abattait un brelan, avez-vous répondu à cette jolie lettre?..
— Non! dit Bénédict froidement-, j'allais répondre lorsqu'Antonin m'en a empêché.
— Par Jupiter!... s'écria Antonin avec une admiration goguenarde; comme il a dit cela!...
— Pauvre femme ! . . murmura à voix basse
le petit Julio, qui n'osait plus avoir un cœur tout haut.
Or cette lettre, qui venait de mettre en belle humeur cette assemblée d'étourdis , était restée pendant trois jours dans une des poches du capitaine Bénédict. Et cependant la trop confiante Esther avait, depuis ce moment, passé toutes les heures de ses jours et de ses nuits à attendre une réponse, ou plutôt l'arrivée de celui qu'elle aimait. Elle n'avait conçu d'abord aucun soup^^on ; cette sécurité, elle en puisait les motifs dans son propre cœur, dans les décevantes illusions de cet amour virginal qui lui montraient dans Bénédict la réunion de tous les sentiments nobles et généreux. Deux jours et deux nuits s'écoulèrent; et pendant cet intervalle, son oreille interrogeait sans cesse tous les bruits lointains de la campagne, tous les pas qui raisonnaient sur les pierres du chemin. Le troisième jour se leva pour elle plus triste et plus menaçant.
Ce jour-là devait en effet ramener M. Alain auprès de la famille Merlier. Jusque-là l'imagination complaisante d' Esther, d'accord avec ses vœux secrets, lui avait représenté l'éloignement momentané de son liote, comme une absence indéfinie, sans terme, sans retour peut-jtre.
Mais la joie de M. et madame Merlier vint la tirer de ce mensonge, et en mettant à nu la réalité de sa position, emplit son âme des plus vives angoisses. Elle attendit encore vainement le capitaine Bénédict pendant toute cette journée, durant laquelle son cœur et ses forces se lassèrent à composer son visage et ses paroles devant l'impatience joyeuse de ses parents, pour qui le nom d'Alain revenait sans cesse comme le nom d'un fils bien aimé.
Vers le soir de cette troisième journée, le vicaire de la paroisse vint visiter en passant le maître d'école. Toute la famille était réunie en ce moment. La conversation engagée
loul d'abord sur des intérêts purement agricoles et des détails de moisson, dessina imperceptiblement un crochet et arriva insensiblement aux incidents de la vie communale.
— A propos, s'écria le vicaire, nous perdons un de nos plus aimables jeunes gens... Je vous annonce que le capitaine Bénédict est parti pour rejoindre son régiment, en garnison à Compiègne... Je tiens la nouvelle de M. Lartigue père.
Le nom du capitaine Bénédict fut accueilli avec assez d'indifférence par M. et madame Merlier. Esther elle-même, luttant avec une puissante énergie contre le désordre violent que les paroles du vicaire avaient soulevé dans son cœur, ne laissa voir aucune trace de son émotion. Une force surhumaine l'empêcha seule de tomber la face contre terre à cette fatale nouvelle. Cependant, quelques instants après, elle quitta sa place et traversa lentement la chambre à coucher de sa mère pour se rendre dans la sienne.
— EIi quoi! dil M. Merlier à sa (ille, est-il déjà si lard, que lu nous quilles?
Esther se retourna pour répondre à sa mère; mais déjà une pâleur mortelle avait envahi son visage; ses lèvres décolorées étaient si foriement contractées, que la petite Jeanne, avec un instinct merveilleux, devina (ju'elle devait suppléer à l'embarras de sa sœur, et répondit avec une pétulence presque naturelle :
— Mère, nous avons notre chapelet à réciter avant de nous endormir.
A ces mots, Esther revint sur ses pas et s'inclina, sans mot dire, devant son père qui l'embrassa avec un peu de distraction, le vicaire venant de soulever inopinément une question d'un puissant intérêt, touchant l'éducation des petits enfants d'après certaine méthode lacédémoniennc. Elle tendit ensuite son front au baiser de sa mère; mais celleci la retint un peu, et lui dit à demi-voix
pour ne pas troubler la conversation du vicaire et de son mari :
— Tes mains sont glacées, ma fdle, et ton front est bridant!... Tu dois souffrir...
— Oh! rien... presque rien... un peu de migraine, murmura Esther. Puis elle s'esquiva rapidement, et comme par l'effet d'un miracle, car, à peine arrivée dans sa chambre, elle se laissa tomber à genoux devant son lit. Dans cette altitude, la tète cachée dans les couvertures, son âme déborda tout entière ; deux ruisseaux de larmes s'échappèrent de ses yeux.
La bonne petite Jeanne, ignorante encore de toutes ces tempêtes, comprit néanmoins qu'un grand malheur, et surtout un malheur secret, venait de frapper sa pauvre sœur. Dans son instinct de femme, elle devina prématurément qu'il devait y avoir là une faute cachée 5 et son cœur obéissant à l'irrésistible impulsion de son sexe, elle trouva une immense joie à consoler et à pleurer pour un
autre, à se faire en quelque sorte sa complice, en attendant le jour, hélas ! sitôt venu pour les jeunes filles, où elle aurait à pleurer pour son propre compte et pour des secrets privés. La nuit ^int. Ainsi qu'il arrive toujours dans la jeunesse, un grand épuisement succédant à cet orage douloureux, le sommeil ne larda pas à clore les paupières humides des deux sœurs, qui restèrent liées l'une à l'autre dans une douce et chaude étreinte. Jeanne, à demi-couchée sur le lit, se pencha peu à peu jusqu'à ce que sa tête reposât sur l'épaule d'Esther dont les genoux fléchirent, et qui, assise maintenant sur le parquet, appuyait son front accablé sur le bord du lit très bas, couvrant ainsi à demi de ses longues boucles brunes le visage de sa sœur. Et puis on n'entendit plus dans cette modeste chambre, tout à riieure si triste et si désolée, que le bruit doux et harmonieusement réglé de deux jeunes haleines, pures comme le soufïle des anges, si les anges respiraient et dormaient.
Cependanl au milieu de ce silence des cliamps, si calme el si étendu quant vient minuit , un roulement sourd , faible d'abord comme le murmure des arbres sous la brise, se développa, grandit et put bientôt se traduire par Teffet de roues rapides et légères sillonnant la route unie et sablée qui longe la vallée. Le bruit cessa à l'entrée du village de Saint- Pierre. Quelques mots écbangés à voix basse partirent du lieu où le bruit venait d'expirer , mais ils furent emportés par le ruisseau et se perdirent dans les tiges des roseaux frémissants. On frappa à petits coups à la porte de l'auberge voisine. Enlin un pas discret et mesuré foula le sol sous les fenêtres du maître d'école. La lune qui en ce moment perçait à travers un nuage, éclaira les blanches murailles de la modeste maison, et à la faveur de ce rayon fugitif, la silhouette d'un homme de haute taille, enveloppé d'un manteau, se détacha sur le mur. Bientôt après, le loquet de la porte d'entrée céda à la près-
sion de l'individu, la porte s'ouvrit et se referma furtivement et sans bruit. C'est ainsi que dans notre province de Périgord, selon une très vieille coutume, les trois quarts des; familles villageoises dorment encore paisiblement sous la sauvegarde de la bonne foi pu- ])lique, sans verroux ni barrières.
Et maintenant suivons ce nouvel hôte dans la maison du maître d'école. Malgré l'obscurité qui l'environne, il se dirige vers l'escalier qui conduit à l'étage supérieur, en homme qui possède la connaissance exacte des lieux, et à qui rien de ce qui l'entoure ne semble étranger.
Parvenu au haut de l'escalier, le nouveau venu ralentit son pas en apercevant une ligne lumineuse qui perçait à travers les ais assez mal joints d'une porte qui lui faisait face, et s'avança avec précaution en retenant son souffle de peur de se trahir. Après un moment d'hésitation, il appliqua son oreille à la porte mal fermée. Mais celle-ci, à peine effleurée
par ce conlact, décrivit un quart de cercle sur ses gonds huileux et s'ouvrit entièrement, mais sans bruit, devant l'inconnu (jui recula d'abord avec une sorte de timidité. C'était la chambre des deux sœurs qui, unies dans un tranquille sommeil, conservaient encore l'attitude charmante dans laquelle nous les avons laissées.
Toutefois, ayant embrassé d'un rapide coup-d'œil les détails de la scène qu'il avait devant lui, l'étranger parut rassuré contre son indiscrétion, car un sourire doux et heureux vint épanouir ses lèvres. Il fit un pas de plus en avant, et tira en même temps de dessous son manteau une boîte élégante et d'un riche travail qu'il déposa sur une table. Puis après une réflexion qui anima encore d'une expression de joie intime ses traits graves et distingués, il ouvrit cette boîte et y prit une parure de femme étincelante d'or, mi-partie de perles et de diamants. Le premier objet qu'il choisit fut une sorte de dia-
dème ou bandeau de reine, lequel, à la simple clarté de la lampe projetait des rayonnements éblouissants. Il ramena alternativement pendant quelques secondes ses regards du bijou à Estlier endormie, et semblait se dire que ce front charmant était digne de mieux encore. Rejetant enlin son manteau en arrière, pour dégager ses bras, il s'approcha toutà-fait d'Ësther et plaça doucement sur sou front cette couronne qui, au milieu de celte forêt de boucles brunes et soyeuses, parut doubler de prix et de splendeur.
Il prit ensuite un collier d'une grande richesse et rattacha autour du cou de la jeune fille. Il ne l'eût pas plutôt agrafé, que les perles et les diamants se déroulant sur cette blanche peau, le froid des pierreries éveilla tout à coup la jolie dormeuse qui, voyant un homme si près d'elle poussa un petit cri, dans lequel il entrait plus de surprise que de frayeur.
— Est-ce bien vous, Alain? dil-elle avec
l'expression du doute ; car fasciné par l'éclat de tant de richesses, elle se croyait le jouet d'une vision magique.
— Oui, c'est bien moi! dit Alain avec son sourire doux et bon; moi, Alain qui vous aime aujourd'hui comme hier et qui vous aimera demain, toujours comme aujourd'hui!
— Mais moi, moi!... qui suis-je donc, avec ces merveilles, ces perles et ces diamants? s'écria Esther en touchant sa couronne et son collier avec une naïve admiration.
— Vous êtes comtesse de La Croix-Sainte- Aîi^ie , madame ! . . . dit Alain gravement et en fléchissant un genou devant la fille du maître d'école, après s'être débarrassé de son manteau, qui laissa voir son habit de général de brigade, ses cordons , ses plaques et son épée à poignée d'or.
— Je l'aimerai parce que je le dois!.... se dit avec une résolution bien arrêtée mademoiselle Merlier, quand elle fut seule.
Soit que toutes ses idées se fussent engagées dans une nouvelle direction, soit quelle crut avoir trouvé une sauvegarde infaillible dans l'accomplissement d'un inflexible devoir, il lui sembla que son cœur venait de s'ouvrir tout à coup à de nouvelles émotions. Pauvre et cré-
dule enfant, qui rêvait d'asservir à do froides convenances d'ordre et de paix le plus emporté, le plus turbulent des penchants humains...
Et en effet, l'amour (permettez-moi de vous le répéter ici, madame), l'amour est un sentiment spontané, indépendant de tout syllogisme. L'amour ne se prêche pas comme la charité; c'est un caprice de l'âme, heureux ou malheureux, selon l'objet auquel il s'adresse, et dans lequel la raison n'a rien à voir. Si parfois cette divine régulatrice de la pensée s'accorde avec ce jaillissement delà passion, il n'y a ni à se vanter, ni à s'admirer; il n'y a qu'à se réjouir de ce que Dieu ou le hasard a conduit. L'amour ne s'apprend donc pas comme l'italien ou la musique: il n'a ni règles, ni syntaxe ; il vient et s'en va, hélas ! sans qu'on sache ni comment, ni par où. L'amour n'admet pas non plus des degrés divers : ou il n'existe pas, ou il est vrai, complet, exclusif, et surtuut :^aus irrésolutions. Il est bien en-
tendu que la durée ne fait rien à la qualité de l'amour; ce qui s'est passé de raison pour commencer pouvant aussi naturellement s'en passer pour finir
En conséquence, la noblesse d'àme du général comte de La Croix-Sainte-Anne, mise en regard de la légèreté sans nom du capitaine Bénédict, pouvait à la vérité exciter la reconnaissance et l'admiration de mademoiselle Merlier, mais elle ne pouvait faire naître un sentiment plus tendre et tout d'inspiration, quelle que fut d'ailleurs sur ce point sa bonne volonté.
Alain le paysan avait disparu, et mademoiselle Merlier pouvait apprécier à présent toute rétendue de cette généreuse abnégation, qui avait fait descendre le comte de La Croix- Sainte-Anne d'une position élevée jusqu'à la vie humble et pauvre, jusqu'à sa vie, à elle. Elle savait par quelle suite d'événements le noble comte avait été conduit dans la chétive maison d'un maitrc d'école de village.
Le comte de La Croix-Sainle-Anne venait de quitter l'armée après une révolution qui avait changé la couleur de son drapeau. 11 se trouva conduit par le hasard ou la curiosité dans l'église des Ursulines de Périgueux, un jour de prise d'habit. Au milieu d'une cérémonie aussi nouvelle pour un homme de guerre, ses regards s'arrêtèrent sur une jeune fille dont l'attitude pleine de recueillement et de piété fit sur son cœur une profonde impression. Cette jeune lille était mademoiselle Merlier. Jeune encore, mais impressionnable plus qu'il n'était prudent à son âge, le comte de La Croix-Sainte-Anne sentit au fond de son ame que la poésie des camps n'était ni la plus harmonieuse ni la plus naturelle. Il se prit à aimer cette jeune fille subitement, à l'improviste, de toutes les puissances de son intelligence, de toutes les ressources infinies que contient un cœur \ierge encore. Il questionna, s'informa, et bientôt après il commença cette vie simple et résignée que vous savez;
cette observation persévérante, ardue, qui scrutait jusque dans ses replis les plus cachés le cœur de cette enfant dont les grâces l'avaient arrêté au milieu d'une vie autrement commencée, et que, maintenant, celle-ci pouvait refaire et diriger seule.
Voilà ce que les aveux de M. de La Croix- Sainte-Anne venaient de révéler à mademoiselle Merlier. Ces aveux, faits avec l'accent d'une franchise ingénue , avaient pénétré Esther d'une tendre gratitude... Et puis le comte de La Croix-Sainte-Anne n'était-il pas général? n'apportait-il pas à la fille du maître d'école un litre, un rang, des honneurs, une fortune, toutes choses qui chatouillent si agréablement la vanité des femmes 5 enfin ne lui avait-il pas dit, à elle dont l'esprit et le cœur étaient si à l'étroit dans son pauvre petit village : — Nous ii'onsà Paris!....
Paris ! cinq lettres magiques qui brillent rayonnantes de luxe et d'ardents plaisirs aux
yeux de toutes les jeunes femmes et de bien des hommes.... Paris! qu'il est si pardonnable de désirer quand on ne le connaît encore que par les récits étrangers.... Paris! qu'il est impardonnable de ne pas aimer quand on a connu ses merveilles et ses enivrements éternels.... Paris! ciel et enfer tout à la fois.... Paris! ville unique et sublime, où rien ne se grave, où tout s'oublie!...
Ce séduisant prestige glissa sur Tàme candide et pure du maître d'école. Madame Merlier, au contraire, ne sut pas résister entièrement aux sollicitations d'une vanité si naturelle aux femmes, surtout à l'aspect d'une grandeur et d'une richesse jusque-là inconnues. Si elle fut la moins vaine de tout cet appareil d'opulence, la petite Jeanne ne fut pas certainement la moins joyeuse, quand l'élégante calèche du comte, traînée par de vigoureux chevaux de Mecklembourg, fit son apparition à l'entrée du village de Saint- Pierre; rien ne put modérer les élans de sa
joie et les cris de son admiration enfantine.
— Mon fils, dit M. Merlier au comte de La Croix-Sainte-Anne, une chose me réjouit dans votre élévation ; c'est que votre fortune vous permettra de soulager bien des misères et de satisfaire ainsi les bienfaisantes inclinations de votre cœur... Faites que ma fille ne ferme jamais l'oreille à la plainte de ses frères malheureux.
Un des premiers soins du comte de La Croix-Sainte-Anne avait été de pourvoir au bien-être des membres de la famille Merlier; mais le maître d'école refusa, en ce qui le concernait, les offres généreuses de son gendre. Il ne voulait, disait-il, rien changer à ses habitudes de travail, à sa vie humble et frugale.
Madame Merlier fit preuve d'une modéralion non moins philosophique et poussa l'abnégation jusqu'à l'héroïsme, en rejetant respectueusement l'offre bien séduisante pour
une mère de voir sa iille Jeanne élevée dans un de ces couvents de Paris où Ton n'admet généralement que des filles de la plus haute distinction.
— Jeanne restera prés de nous, dit-elle avec une grave résolution ; elle deviendra ainsi ce que Dieu voudra, car pour l'élever, son père et moi nous prierons Dieu tous les jours de nous inspirer.
Estlier tout occupée de l'examen détaillé des riches toilettes qui venaient d'arriver pour son usage personnel, était restée étrangère à cette scène touchante. Joyeuse au milieu de tout ce luxe de chiffons, il lui semblait continuer un rêve merveilleux. Son cœur s'attiédissait graduellement, et si quelque vague ressouvenir de la veille venait à gonfler sa poitrine, une magnificence nouvelle en adoucissait aussitôt l'amertume. Il y avait ainsi pour chaque regret quelque ajustement imprévu, quelque bijou conso-
lanl: si bien qu'à la lin du rinvonlaire la soninie des parures et des magnifiques présents l'emporta sur les chagrins et les soupirs, et que ce fut très sincèrement et avec une con^iction profonde que la belle et coquette jeune fille s'écria :
— Mon Dieu ! que je vais donc être heureuse! et que c'est beau d'être comtesse!...
Cependant le bruit de ce mariage inattendu se répandait de proche en proche. Déjà dans les paisibles campagnes des environs, il faisait le sujet de toutes les causeries et prêtait matière aux conjectures les plus diverses. Les uns assuraient que la fille aînée du maître d'école de Saint-Pierre épousait un ministre déguisé; d'autres, et des plus graves, mirent un enjeu, offrant de parier que le comte de La Croix-Sainte-Anne n'était autre qu'un prince étranger. Périgueux lui-même s'émut à cette aventure romanesque; chacun se trouva pris d'une envie terrible de connaître ce comte si excentrique.
Il serait impossible d'éiiumérer toutes les ruses, toutes les malices diplomatiques mises en œuvre pour arriver à ce but.
Le soir de ce jour mémorable et inouï,
deux jeunes initiés du cercle de la Philologie^ assis à l'écart, paraissaient commenter avidemment le grand événement qui donnait réveil à la malignité générale.
C'était Antonin de Sarons et le capitaine Bénédict.
— Ai-je deviné, capitaine? dit Antonin avec un sourire railleur.
— Qu'importe! répondit le capitaine froidement.
— Il importe beaucoup pour moi, dit Antonin avec une imperturbable gravité ; je fais de la physiologie, et ce qui se passe est tout-à-fait de mon domaine.
Puis rapprochant son tabouret du siège de Bénédict et touchant le bras de celui-ci du bout du doigt, comme pour attirer toute son attention :
— Mon cher, dit-il, voici une aventure qui finit comme un vaudeville ; c'est très fâcheux. A mon avis le dénouement pouvait être meilleur. Savez-vous, cher, que cette main blanche et fuselée (je le suppose du moins) qui traçait les charmantes lignes, signées du nom d'Esther, que j'ai toujours en ma possession, écrira demain au bas d'un grimoire de notaire : Comtesse de La Croix^ Sainte- Anne ! . . .
— Vous pourriez vous tromper ! dit le capitaine d'une voix sourde.
— Vingt louis qu'elle signera?,..
— Vous êtes fou ! grommela le capitaine. . . Je la connais mieux que vous, sans doute ?
— Mais alors que ferez-vous?
— Je la verrai.
— Et vous vaincrez?... belle confiance dont je vous félicite, César!
— Je la verrai ! vous dis-je, et sur une parole, sur un geste de moi, la femme dont je fus le maître remettra son cou sous la
chaîne; ses joies nouvelles s'évanouiront, parce que je l'aurai voulu... Et parce que je l'aurai voulu aussi, ses yeux retrouveront des larmes!...
— Des larmes, beau capitaine? Avez-vous lu Sliakespeare?...
— Sliakespeare ne fait rien ici.
— Je vous demande un million de pardons! On dirait, au contraire, que les paroles qu'il a mises dans la bouche d'Othello, son héros favori, ont été pensées et écrites tout exprès pour la circonstance qui vous intéresse. Yrai!... je vous conseille de lire Shakespeare ! . . .
— Eh bien! que dit ce prophète?
— Ce qu'il dit?.. Écoutez et réfléchissez : « O démon! démon ! si les pleurs d'une
« femme pouvaient féconder la terre, chaque « larme qui tombe deviendrait la mère d'un « serpent!... »
— C'est joH! dit le capitaine; mais demain je le ferai mentir.
Et il se leva pour s'en aller. Quand il fut clans la rue, Antonin de Sarons lui cria par la fenêtre :
— Bénédict, je parie pour Shakespeare!..
Pendant que ces sourdes rumeurs bruissaient au dehors, un calme bonheur planait sur la maison du maitre d'école. Nul ici ne se doutait que plus loin , à quelques lieues de ce petit cercle qui était l'univers pour cette famille, on se souvenait ou l'on s'occupait de gens si simples et si heureux d'être ignorés. Esther elle-même se croyant bien oubliée, parce qu'elle même avait oublié, se laissait vivre nonchalamment, savourant, sans se préoccuper de l'avenir, un présent splendide au-delà de ses vœux. Le passé, dans lequel elle avait tant pleuré , ne lui apparaissait plus qu'à travers la douteuse transparence d'un songe à demi-effacé.
Tous les apprêts du mariages étaient terminés, toutes les formalités remplies. On avança d'un jour cette cérémonie si désirée.
L'église resta pauvre et nue, comme pour le mariage des plus simples habitants du pays. La toilette de la mariée n'eut rien de la magnificence qu'attendait le petit nombre de curieux que l'avance d'un jour n'avait pu tromper. L'union fut consacrée par le vénérable pasteur. En sortant de l'église, le comte de La Croix-Sainle-Anne regarda sa jeune femme: il trouva dans ses yeux tant de calme et d'innocence, il la sentit s'appuyer si fièrement sur son bras, désormais sa force, son appui, que son âme s'ouvrit tout entière à d'inexprimables délices de confiance et d'amour.
Le repas du soir fut pris en famille; le curé et son vicaire vinrent le bénir et s'asseoir à la table des nouveaux époux. Le digne maître d'école adressa de longues exhortations à sa fille. Son cœur lui dicta d'éloquentes paroles sur cette vie qu'elle allait commencer et qu'elle pouvait rendre si belle pour l'iiomme qui l'avait choisie. Es-
ther l'écouta dans un pieux recueillement, pendant que sa mère, triste et pâle, au nom de toute sa vie, protestait de l'exactitude de sa fille à remplir ses nouveaux devoirs. Le départ des époux Cul lixé au lendemain. La nuit vint surprendre la famille Merlier au milieu de cette touchante elfusion des cœurs. La petite Jeanne, sortie un instant auparavant , rentra bientôt et fit à sa sœur un signe que celle-ci comprit seule; car, peu d'instants après, elle sortit à son tour.
A peine arrivée dans le couloir qui conduisait dans la rue, la jeune mariée tressaillit tout-à-coup et s'appuya contre le mur, pâle comme une mourante.
— J'arrive trop tard! dit une voix sourde, qui était celle du capitaine Bénédict.
— Oh! malheur! dit Esther, portant la main sur son cœur. Puis, détournant la tête, elle murmura : — Malheur sur moi 5 car je sens là que c'est lui seul (pie j'aime!...
Qui pourrait dire tout ce qui se passa c^ans
cette entrevue, où d'un côté l'anéantissement moral, de l'autre le dépit et l'audace, se trouvèrent en présence. Le capitaine allégua d'hypocrites excuses pour colorer son absence; à quoi la malheureuse fille du maître d'école ne put opposer que des regrets et des sanglots. 11 fallait ou que l'un possédât une grande puissance et d'irrésistibles moyens de convaincre, ou que l'autre fût dominée par un vertige éblouissant ; car, dans ce rapide téte-à-tête, leurs griefs mutuels avaient disparu ; puis, à un certain bruit qui se fit dans l'intérieur de la maison, deux mains s'étreignirent dans l'ombre, et ces paroles furent échangées à voix basse :
— A Paris?...
— A Paris!...
Un moment après la porte de la maison se referma, et la comtesse de la Croix-Sainte- Anne se retrouva face à face avec son époux qui n'avait rien vu, rien entendu, et qui, lui prenant la main, la conduisit doucement à la
chambre nuptiale. Mais là, voyant les traces des pleurs qu'elle avait versés, la noble figure du comte s'altéra. Bientôt cependant sa jeune femme lui sourit à travers ses dernières larmes , et le comte, ivre de bonlieur, s'agenouillant en époux chrétien, remercia Dieu une ibis encore de l'ange qu'il lui avait donné.
Minuit venait de sonner ; on sortait de l'Opéra.
Dans un salon décoré des mille fantaisies d'un luxe ingénieux et coquet , se trouvait réunie la fleur de cette jeunesse élégante et ambrée qui compose la classe si ridiculement appelée des lions. Ici tout se ressent de la présence de ces héros de h/ashion. Les frivoles recherches d'un goût capricieux s'y marient aux plus confortables applications des arts utiles. Autour de cette pièce , éclairée
par un lustre bronze et or d'un délicieuxyZorentin , se développe circulairement un immense divan fleur de pêcher, moelleux comme le nid d'un bengali, et couvert d'une multitude de coussins à crépines et glands d'or. Les parois des murailles sont revêtues de cuirs frappés et odorants : renaissance précieuse des anciennes tentures vénitiennes. Le reste de l'ameublement, d'un goût non moins heureux, est approprié aux usages spéciaux et divers d'un club de bonne compagnie ; car nous sommes ici dans un de ces lieux consacrés par une mode récente à des cohues particulières.
Parmi les jeunes gens qui tenaient déjà assemblée, c'était un bourdonnement confus ; des conversations animées venaient se perdre tumultueusement, de tous les coins du salon, dans un seul murmure sourd et prolongé. Le fond de toutes ces causeries isolées était à peu près le même ; elles embrassaient les observations recueillies à l'Opéra. C'étaient des
questions et des réponses sur des absences remarquées, sur des retours inattendus.
— Qui a vu la marquise de Mirafiore? demanda le comte de Villamblard.
— Seneuil pourra vous répondre; car il l'a lorgnée pendant un grand quart-d'heure, répondit vivement une de nos connaissances, Antonin de Sarons, qui, cédant à son impétuosité naturelle, parlait toujours avant d'avoir réfléchi.
— Ce que vous dites-là n'est pas exact , répliqua le marquis de Seneuil, avec les formes de la plus exquise courtoisie.
— Pauvre Sarons ! chuchotta à mi-voix le colonel de Fossemagne à l'oreille du jeune prince de la Roche-Mareuil ; il vient de se faire un ennemi irréconciliable.
— Après tout, reprit Antonin tranquillement en s'adressant à M. de Seneuil, il peut se faire que je sois resté à côté du vrai, et que vous ayiez lorgné la belle marquise beau-
coup plus long-temps; vous en aviez le droit, marquis.
M. de Seneuil se mordit les lèvres, el, sans paraître avoir entendu le trait qui venait de lui être décoché, il courut se mêler à un groupe voisin.
— Sarons tîre-t'il?... demanda le prince au colonel.
— Moins bien que Seneuil.
— Messieurs, dit le comte de Villamblard, en secouant négligemment sa belle et longue chevelure brune, la marquise a bien vieilli.
— En trois mois?... s'écria le prince de la Roche-Mareuil.
— N'y a-t-il que trois mois?... répUqua le comte , presque fatigué ; trois mois ou trois ans, qu'importe?...
— C'est juste! dit le prince avec un sourire charmant; trois mois sans soleil sont bien longs.
Le comte de Villamblard s'inclina , comme pour applaudir à Tesprit de M. de la Roche-
Mareuil; et sepenchanl ensuile vers M. de Sarons :
— Je déclare, dit-il en baissant un peu la voix, que le jeune prince se l'orme singulièrement.
— Peste!... à votre école!... dit M. de Sarons avec une respectueuse conviction.
— Vous croyez, Sarons?... Peut-être — Tenez, très cher, si vous le vouliez, je suis sûr que vous-même vous nous laisseriez bien peu de chose à désirer.
— Bah!...
— Oui!..', un cheval de race et de prix, auquel il reste encore quelques mauvaises allures... Vous sentez le mousquetaire, mon cher... vieux genre!... Lauzun ou Richelieu, deux types usés par la reproduction!...
— Deux belles renommées cependant!
— Bah ! elles se sont ruinées en petite monnaie... Tenez, cher, soyons nous-mêmes. L'étourderie et l'irréflexion ne sont plus que ridicules, songez-y bien !. . . Une folie de bon
goût ne s'improvise ijoint. Pour qu'une extravagance, (le nos jours, ait l'honneur d'être inexcusable et de soulever le vulgaire par un glorieux et ineffaçable scandale, il faut qu'elle porte le cachet d'une longue et consciencieuse préméditation. N'est-ce pas là tout le secret des hommes excentriques ?
— Vous avez raison, dit Antonin. Hélas! ajouta-t-il avec un soupir, je me ferai tuer quelque jour, sans laisser après moi plus de trace qu'un simple commis de l'octroi.
— Seneuil, qui a moins d'esprit que vous, est plus habile : vous l'avez raillé ce soir, et sa figure est calme... Il vous tuera demain, sous un autre prétexte ; soyez-en sûr.
— Le comte de Yillamblard professe!...
dit le colonel de Fossemagne à M. de Seneuil.
— II discute plutôt, répondit M. de Seneuil gracieusement : M. de Sarons n'est plus un élève.
— Soyez chez Grisier demain dès l'aurore , dit M. de Yillamblard d'un ton enjoué, en se
penchant à Toreille de Sarons : M. de Seneuil est trop poli avec vous, pour qu'il n'y ait pas quelque grande rancune au fond de celte polilesse.
— Hé! grand Dieu, quel monde!... murmura alors une voix claire et timbrée comme celle d'une femme.
— Qui est-ce qui a parlé?... s'écria en riant le prince de la Roche-Mareuil, qui, par malice , regardait en même temps sous un coussin du divan, comme s'il y eût cherché cette voix inaccoutumée.
— C'est Julio!... dit Antonin de Sarons. — Julio parlerait?... s'écria le colonel avec
l'accent d'une prodigieuse surprise.
— J'ai entendu parler Julio, dit le comte de Villamblard, et j'atteste que j'en douteencore.
— Cent louis que Julio est muet ! dit le prince avec un sérieux des plus bouffons.
Mais au même instant les portes du salon s'ouvrirent bruyamment, et donnèrent passage à (juatre ou cinq jeunes évaporés , les-
quels, en gens bien élevés, entrèrent en parlant tous à la fois.
Ce ne fut un moment que récits de chasses, bulletins de courses , les plus glorieux exploits de vénerie, les plus surprenants miracles de vigueur, d'audace et d'agilité. Les nouveaux venus arrivaient en poste de la Touraine , où ils avaient passé huit grands jours à risquer leur cou le plus insoucieusement du monde dans des fondrières et des ravines.
— Pas une égratignure? demanda le comte de Villamblard à l'un d'eux.
— A peine, très cher, répondit le vicomte d'Andrivaux ; seulement, Yillebrun s'est démis les deux genoux, et. . . je crois. . . Richard, le piqueux de jNailhac, s'est brisé Tépine dorsale.
— Le maladroit!... dit le comte en haussant les épaules.
— Ah! j'oubliais... Lionel \e beau cheval de Yillebrun, que vous connaissiez tous, s'est
cassé la tète contre un frêne qui lui barrait le passage.
—Malheur immense, messieurs!... s'écria le comte avec l'expression cVune véritable douleur: Lionel était une noble bête!
— Mais à votre tour , Messieurs , quelles nouvelles?... demanda le vicomte d'Andrivaux.
— Pas de nouvelles, répondit M. de Seneuil.
— Si, grande nouvelle ! , . . dit le colonel : Julio à parlé!...
— Qu'est-ce que Julio ? demanda au vicomte d'Andrivaux un des nouveaux arrivés, homme grave, à l'extérieur du moins, et dont le nom s'était perdu au milieu de l'entrée bruyante de ses compagnons.
— G' est... 'Julio!., répondit le vicomte en riant; je n'en sais pas davantage. Tenez, ce jeune chérubin tout blond, tout bouclé, que vous voyez là-bas auprès d'Anlonin de Sa-
rons, dont il est l'ombre inséparable; ombre qui se meut, qui boit, qui fume, mais qui ne parle pas... C'est Julio!
Pendant cette explication, M. de Sarons se penchait vers le comte de Yillamblard, et lui fesait une question du même genre sur le grave interlocuteur du vicomte d'Andrivaux.
— Que sais-je! répondit le comte d'un ton complaisant... C'est Égidius... Hamlet...ou Polyphonte!.. Andrivaux l'a nommé cependant. . . Je gage que c'est quelque honnête Tourangeau qui commence son tour de France.
— Parbleu! s'écria le prince de la Roche- Mareuil, il est de bonne heure encore, Sarons devrait bien nous raconter l'histoire de Julio; ce doit être tout un poëme.
— Ce prince m'ennuie, dit Julio à M. de Sarons; je le lui dirai tout-à-l'heure.
— Messieurs, répliqua Antonin, d'une voix pleine, Julio est mon ami; voilà son histoire... êtes-vous satisfaits?
— Laral .. Lara!., murmura le comte de Villamblard.
— Sarons se fâche, dit le prince avec un sourire de bonté, je retire ma... curiosité.
— Pai'don, cher prince, ajouta aussitôt M. de Sarons, avec la grâce qu'il savait prendre quelquefois; mais mon petit Julio n'est de la force de personne ici ; il faut bien que je le défende.
— Qui songe à l'attaquer?., s'écria le colonel gaîment. C'est notre Julio à tous, muet ou parlant, connu ou inconnu ; Julio, notre joli petit épagneul. . .
— L'épagneul a des dents, colonel! s'écria Julio se levant d'un bond, les joues animées et rejetant brusquement en arrière sa forêt de cheveux blonds.
— Bravo! dit le colonel, c'est un petit diable!
— C'est un lionceau! ajouta le comte de Villamblard. Julio, dès ce jour asseyez-vous
entre Sarons et moi, et dites-nous, en bon camarade, si vous consentez à ce que votre ami nous raconte votre histoire?
— Très volontiers, répondit Julio avec insouciance. Puis il alla s'asseoir à la place qui lui était indiquée, et disposa sa tête sur un coussin du divan, comme pour dormir.
— Il est question d'une intrigue romanesque, dit alors Antonin de Sarons, dans laquelle figure une femme... une femme de province. . . charmante , il est vrai , mais une fille de rien.
— Passons à Julio, par grâce, dit en interrompant le comte de \ illamblard, et laissonslà ce conte de grisette, qui sent mauvais",
— La grisette devint comtesse! poursuivit M. de Sarons.
— C'est mieux, ajouta le comte; c'est égal, abrégeons.
— Comtesse des plus brillantes... Cent mille livres de rente, un hôtel à Paris, et avec
tout cela le cœur le plus tendrement facile...
— Pour Dieu, son nom!., cria l'assemblée en chœur.
— La comtesse de La Croix-Sainte-Anne ! . . Alors il se lit un mouvement de stupeur
dans une partie de cette réunion. L'étranger, venu avec les chasseurs de Touraine, se leva, les lèvres fortement contractées, fit un pas dans le salon vers "M. de Sarons auquel il adressa ce peu de paroles d'une voix brève, mais fortement accentuée :
— Votre histoire n'est qu'une fable, monsieur ; vous mentez ou vous êtes ivre !
Un silence de quelques secondes suivit ces paroles 5 chacun entrevoyait un dénouement terrible.
— Votre nom, monsieur? demanda Sarons à l'interrupteur, sans quitter la position renversée qu'il occupait sur le divan, et avec le sang-froid railleur qui ne l'abandonnait JLniais.
— Le comte de La Croix-Sainte-Anne, monsieur! répondit celui-ci d'une voix ferme et menaçante. A ce nom qui venait d'être si outrageusement raillé, il se fit un morne silence. M. de Sarons se leva à son tour, son maintien était noble, grave, digne enfin d'une meilleure cause, quand il dit au comte, en s' inclinant :
— Je suis à vos ordres, monsieur le comte!...
— A l'instant même, monsieur, s'écria le comte avec l'accent de la fureur : demain il serait trop tard.
— Un duel aux flambeaux ! murmura M. de la Roche-Mareuil ; c'est du dernier pittoresque!..
— Il y a ici deux épées parfaites, dit le comte de Villamblard, sous forme d'observation.
Le combat immédiat ayant été accepté, les deux adversaires choisirent respectivement leurs témoins: le vicomte d'Andrivaux fut
pris par M. de La Croix-Sainlc-Anne; Antonin de Sarons se fit accompagner du comte de Villamblard; après quoi tous se dirigèrent vers la porte de sortie.
C'était par une nuit froide et nébuleuse; les rues solitaires et désertes avaient perdu tout mouvement. On aurait pu se croire dans un de ces palais des contes merveilleux habités par le Silence ou la Mort.
Les deux adversaires, suivis de leurs témoins, tirent (juelques pas dans la rue et se placèrent sous le foyer d'un de ces astres pâles et Iremblanls, que la vigilance des édi-
les de la cité allume, chaque soir, pour la sûreté des citoyens. De leur côté, plusieurs membres de la réunion à laquelle nous venons d'assister, accourus sur le lieu du combat, se divisèrent en deux groupes et s'embusquèrent oflicieusement aux deux extrémités de la rue , de manière à intercepter le passage à tout indiscret dont la présence aurait pu gêner les deux champions.
Pendant que les témoins réglaient entr'eux les conditions du combat, M. de Sarons, placé le plus près possible du faisceau lumineux , arracha un feuillet de son calpin et traça à la hâte quelques lignes, qu'il remit à Julio, auquel il avait fait signe de la main, d'approcher. Puis, se penchant à l'oreille de son ami, il lui parla à voix basse, lui pressa la main avec une expression qui ne lui était pas familière, et le pria de s'éloigner.
Enfin les combattants se posèrent en face l'un de l'autre et les fers se croisèrent. Dès la première attaque , on pût se convaincre
que les deux adversaires étaient consommés dans l'art de l'escrime; ils procédaient avec une grâce et une aisance incomparables, de la même façon qu'auraient pu le faire deux raffinés dans une salle bien close et sur le parquet le plus uni. Le premier engagement fut sans résultat.
Mais en ce moment une voiture lancée au grand trot, déboucha tout à coup par une rue transversale.
— Halte-là ! cria une voix partie du groupe apposté de ce côté.
Le cocher surpris demeura d'abord indécis, mais se ravisant bientôt, il levait déjà son fouet pour châtier les opposants, lorsqu'il se sentit le bras serré comme dans un étau; ce qui arrêta son geste menaçant.
La main qui tenait ainsi l'automédon en respect, appartenait au colonel Bertrand do Fossemagne qui, fort comme un hercule et leste comme un mousse, s'était élancé sur le
siège en voyant le mouvement hostile du cocher.
— Crois-moi, lui dit-il tranquillement, retourne sur tes pas 5 tu trouveras sans doute un passage libre aux environs, à moins que le démon de la guerre n'ait soufflé sur tout le quartier.
— Florentin!... cria du fond du coupé une petite voix argentine; qu'est-ce qui vous arrête?...
— Je ne sais, madame, répondit judicieusement le cocher.
— Daignez nous excuser , madame , dit alors le prince de la Roche-Mareuil , se tenant chapeau bas, malgré la neige , à la portière de la voiture; mais nous avons là deux de nos amis qui ont besoin de toute la rue, pour un instant
— Comment, c'est vous, prince?... dit en se récriant la dame qui jusqu'alors était resiée toute pelotonnée sur ses coussins, et si mignonne sous ses fourures de cygne ([u elle
faisait l'effet d'une petite chatte hlanclie et bien frileuse, plutôt que d'une jolie femme. — Parbleu!... dit le prince renfonçant son chapeau jusqu'aux oreilles : c'est Marie !
— V Egyptienne ?. . demanda le colonel.
— Elle-même, colonel, dit Marie qui passa courageusement sa tête par la portière
A ces mots, le colonel lâcha le bras du cocher et descendit du marche-pied,
— Ah! çà, qu'est-ce qu'ils font donc vos amis, qu ils aient besoin de toute la rue? demanda Marie au groupe de connaissances qui l'entourait. Est-ce qu'ils dévaHsent uneboutique?...
— Mieux que cela, dit le colonel en riant, c'est un mari qui se bat pour sa femme!
— C'est fort plaisant en vérité.... cela mérite d'être vu , dit Marie avec de petites façons d'enfant gâté Ouvrez-moi, prince,
que je descende!...
Elle descendit en effet et toute grelottante, les pieds dans le verglas, la jolie fille se fourra sous le burnouss du colonel à qui elle emprunta ses jumelles pour mieux \oir.
Cependant la lutte continuait. Depuis quelques minutes les champions s'attaquaient et paraient les coups avec une égale habileté. Vifs et prompts tous les deux, ils fouettaient l'air de leurs épées si rapidement qu'à la lueur du réverbère, on croyait voir jaillir des flammes de leurs mains. Toutefois ils ne tardèrent pas à se lasser et alors, comme par un accord tacite, baissant la pointe de leurs épées, ils prirent le temps de respirer.
— Qu'est-ce que le mari? demanda l'Égyp-. tienne au colonel.
— On ne sait, répondit celui-ci ; quant à son adversaire, c'est Antonin de Sarons, un des nôtres... Vous êtes libre de faire des vœux pour lui, mon bel ange!...
— Ils doivent avoir bien froid, dit lajoHe
fille, avec un frisson... En vérité, on ne fut jamais si pressé de se couper la gorge.
— Avez-vous oublié, répliqua le colonel avec un sourire, qu'il s'agit ici d'un époux outragé, et ces sortes d'alFaires exigent toujours du mystère.
— Ma foi! ajouta gaîment l'interlocutrice, avec de pareils confidents, je crains bien pour l'époux que la nuit ne soit encore plus indiscrète que le jour!
Les combattants venaient de s'attaquer de plus belle : on voyait que chacun d'eux avait hâte d'en finir. Leurs coups, cette fois, étaient portés avec moins de précaution et de feintes. Ils marchaient alternativement l'un sur l'autre, toujours la pointe au corps. Tout à coup le comte de La Croix-Sainte-Anne poussa M. de Sarons avec une vigueur si inattendue qu'il porta un certain trouble dans son jeu. C'est qu'il venait de voir briller des bayonnet" tes dans l'éloignement et qu'il craignit l'intervention de la force armée.
C'était en effet une patrouille de la milice civique. Mais sur les renseignements qui lui avaient été fournis par les éclaireurs embusqués à l'extrémité delà rue, le chef d'escouade, jugeant avec un discernement profond que la querelle d'un mari ne touchait en rien au bon ordre, fit faire volte-face à ses hommes et la petite troupe se perdit dans l'ombre.
Le vicomte d'Andrivaux profitant de la diversion se rapprocha du comte de Villamblard, et lui demanda s'il ne vaudrait pas mieux faire cesser le combat entre deux adversaires dont les forces s'épuisaient inutilement pour le recommencer le lendemain. Au même instant M. de Sarons, serré de plus prés, glissa subitement par suite du verglas qui se formait. Le comte de La Croix-Sainte-Anne se fendit sur lui de tout son aplomb, par un coup droit qui passa sous le bras de son adversaire sans l'atteindre; mais l'épée du comte s'engagea dans la manche, ce qui lui lit croire qu'il avait blessé M. de Sarons. Ce moment d'iiési-
talion que ne comprit pas M. de Saronslui fut cependant favorable car il riposta plus ra])ide que l'éclair par un coup dioit aussi, mais si terrible que son épée , qui entra dans le côté droit de la poitrine, ressortit d'autre part de deux pouces.
— Vous êtes blessé, monsieur le comte, dit M. de Sarons en se relevant.
— A un autre jour j'espère. Monsieur ! . . . . répondit froidement le comte de La Croix- Sainte-Anne, et il laissa tomber son épée pour s'appuyer sur le vicomte d'Andrivaux.
Antonin de Sarons s'inclina avec une noble convenance, se bâta de se rajuster, et disparut; puis un moment après on entendit le roulement d'une voiture : Marie n'était plus là.
Le blessé cependant perdait ses forces; il fallut songer à le transporter dans un lieu où il pût recevoir les premiers secours. Le comte pria instamment qu'on ne le ramenât pas à son bolel. On cboisit donc le Divan comme
étant l'endroit le plus propice. En conséquence, et grâce aux efforts réunis des assistants, M. de La Croix-Sainte-Anne fut transporté au club voisin.
Un lit fut improvisé pour le blessé; mais à peine y fut-il déposé qu'il s'évanouit. Alors seulement la même idée vint à tous :
— Un chirurgien!.... répétèrent plusieurs voix à la fois.
Julio, cet enfant blond et rose, si jeune, si féminin, qui tout à l'heure encore frémissait devant deux épées croisées, revêtit à cette pa« rôle un aspect nouveau. Ce fut un homme qui se révéla sous cette enveloppe frêle et délicate j un homme dont l'œil s'assura, dont la physionomie devint grave et virile.
— Place, dit-il, laissez libre les abords de ce lit.
Et jetant bas son habit , il déroula une trousse de chirurgien de laquelle sortirent confusément tous les instruments nécessaires à cette profession. Seul, sans aide, il releva
le blessé sur ses oreillers, le débarrassa de tous ses vêtements avec une agilité et une aisance inouies. Alors face à face avec le mal qu'il avait à combattre, au milieu d'un silence religieux, il sonda d'une main sûre et légère la blessure qui semblait se fermer, consulta le pouls du blessé et interrogea longuement les battements du cœur, le jeu des poumons. T»as un mot ne sortit de ses lèvres, durant cet examen. La figure du jeune praticien avait en ce moment une telle expression d'observalioii profonde et d'audacieuse résolution que pas un de ces hommes légers qui l'entouraient n'eût osé faire un mouvement sans son av«'u.
— Un vase!... dit Julio.
On apporta ce qui pouvait se trouver en pareil lieu; un bol à faire du punch, mais personne n'y fit attention.
— Tenez cela!... dit Julio à son plus proche voisin; c'était le comte de Villamb'ai'd. C(>lui-ci <M)éit sans répliquer.
Julio, prenant le bras du blessé, y pratiqua . une légère incision, mais le sang ne coula que goutte à goutte. Sa main se porta à son front qui se plissait malgré lui, et se penchant aussitôt sur la poitrine du comte de La Croix- Sainte-Anne, il appliqua ses lèvres à la blessure et recommença un essai qu'il avait déjà tenté inutilement sur le lieu même du combat. Cette fois la tentative eut un plein succès : la blessure s'ouvrit, le sang jaillit avec abondance et presqu'en même temps la veine piquée se mit à couler facilement. — Julio s'appuya sur le chevet du lit et attendit en silence. C'était un tableau bizarre que celui qui s'offrait à cette heure dans ce salon. Autour de cet enfant qui disputait sans pâlir un homme à la mort, se trouvait l'élite d'une jeunesse dorée, d'ordinaire bruyante, insoucieuse et maintenant recueillie, partagée entre l'espérance et la crainte. Au milieu de cette anxiété générale, un soupir faible et lent vint exirer sur les lèvres du blessé; l'oreille seule
de Julio put recueillir ce signe de vie. Il chercha à rappeler les esprits défaillis en faisant respirer au malade les sels les plus actifs. — Le comte enfin agita les bras, ouvrit les yeux , puis les referma , puis les rouvrit encore après quelques secondes et promena ses regards sur tout ce qui l'enlourail.
— Où suis-je?... demanda le comte d'une voix éteinte.
Julio proféra quel({ues mots à l'oreille du blessé et écouta de nouveau les battements de son cœur et le souffle de sa poitrine. Ce nouvel examen ne fut pas long et dut le satisfaire, car il releva sa tète soudainement avec une expression de confiance qu'il n'avait pas eue encore et il jeta vers le ciel un regard ineffable de reconnaissance et de joie.
La blessure, en effet, ne coulait plus et restait vermeille. La veine avait donné tout ce qu'il fallait de garantie contre un épanchement intérieur.
— li vivra!... dit Julio, le fer a glissé sur le poumon droit.
— Julio, donne-moi la main!.... dit le comte de \ illamblard , et il serra avec un véritable enthousiasme la main du jeune chirurgien.
La déclaration de Julio venait de rassurer les assistants, et déjà chacun songeait à se retirer afin de laisser reposer tranquillement le comte de La Croix-Sainte-Anne, lorsque Julio s'apercevant du mouvement qui s'opérait, s'écria :
— Messieurs , quelques minutes encore :
votre présence peut être nécessaire un instant de plus; c'est ce que je vais savoir.
Il tira de sa poche un billet qu'il lut, d'abord pour lui seul, à la clarté d'une bougie, puis se rapprochant du blessé et s'agenouillant près de son lit de manière à ce que toutes ses paroles pussent arriver facilement à son oreille :
— Monsieur le comte, dit-il, ceci est une
déclaration de voire adversaire. Il me Ta confiée avant d'engager le combat; comme il ne me l'a point retirée, je suis fondé à conclure que son intention de la rendre publique est restée la même. Consentez-vous à ce que lecture en soit donnée en présence de ceux qui furent témoins de l'offense failc à volrc honneur?...
— J'y consens... dit le blessé avec effort.
Et Julio lut ce qui suit :
« En présence de la lutte qui m'attend et dans l'ignorance de son issue qui peut m'èlre fatale, je déclare rétracter formellement toutes paroles offensantes pour l'honneur de madame la comtesse de La Croix-Sainte-Anne ; paroles que je reconnais fausses, dites légèrement, sans réflexion; que j'eusse enfin désavouées publiquement et bien plus tôt, si un tel désaveu pouvait se faire sans lâcheté devant la pointe d'une épée.
« Signé : baron de Saroks. »
Un moment de silence suivit cette déclaration.
— M. de Sarons est un digne gentilhomme, dit enfin le comte de La Croix-Sainte- Anne, en raffermissant sa voix de toute son énergie; messieurs, je vous prie de le lui dire pour moi.
Le cercle s'inclina devant le blessé et le colonel Bertrand de Fossemagne répondit pour tous :
— Général, la réparation a été ce qu'elle devait être ; nous regardons la déclaration de M. de Sarons comme un éclatant hommage rendu à la vérité.
— Merci, messieurs, merci ! ... dit le comte, avec une émotion qui ne pouvait lui être nuisible, car elle était toute de joie et de bonheur.
— Monsieur le comte, dit Julio, vous pouvez être transporté maintenant sans danger : où désirez- vous être conduit?...
— Chez moi, mon ami ! . . . répondit le corn le
en prenant la main de Julio qu'il serra avec cordialité-, mais j'y mets une condition, c'est que vous ne me quitterez pas.
— Je vous suivrai!.... dit Julio en reprenant sa simplicité d'enfant et en rougissant comme une jeune fille.
Les salons se vidèrent peu à peu et bientôt il ne resta plus que Julio, le colonel de Villamblard et M. d'Andrivaux dont la voiture transporta M. de La Croix-Sainte-Anne à son hôtel.
Dès que la comtesse de La Croix-Sainte- Anne vit son époux ramené au milieu de la nuit par des étrangers, pâle et sanglant, elle s'élança vers lui à denii-vètue et avec des cris de désespoir; puis elle faiblit et tomba sur le carreau dans une terrible syncope qui dura jusqu'au jour.
La blessure du corn le de La Croix- Sainte-Anne avait exigé une longue et pé-r nible curation. Pendant le cours de la maladie, Julio avait déployé un zèle infatigable auprès de la personne du comte; aussi, M. de La Croix-Sainte-Anne aimait-il Julio comme il eut aimé un enfant unique et longtemps désiré, et se plaisait à garder un souvenir religieux du constant intérêt de ce
jeune homme que la veille du combat il ne connaissait pas encore, et qui au moment de sa fatale issue s'était révélé à lui comme un ange bienfaisant. De son coté, Julio semblait s'être pris pour le comte d'une de ces nobles et touchantes affections qui suivent pres(iue toujours un dévouement bien placé.
Un jour, c'était pendant le dernier période de la convalescence de M. de La Croix- Sainte-Anne; le comte, appuyé sur le bras de Julio, s'était rendu sous un lilas en fleur de son jardin pour y respirer les tièdes boufl'ées du printemps. Son regard s'anima soudainement d'une expression douce et bienveillante :
— Julio, je ne crois pas que désormais nous puissions vivre l'un sans l'autre.
— ÎNi moi! répondit Julio d'un ton
plein du naturel le plus aimable.
— Ainsi donc, reprit vivement le comte, vous resterez toujours auprès de nous.....
n'est-ce pas? Vous ne nous abandonnerez jamais?...
— Jamais!
Depuis ce jour, Julio faisait partie de la famille du comte de La Croix-Sainte-Anne. Il n'était pas entre le mari et sa jeune femme, mais il vivait à côté de tous les deux, paisiblement, avec bonhomie, comme s'il eût toujours ainsi vécu; n'ayant jamais songé à réformer en rien ses habitudes indolentes ni son caractère; dormant au premier endroit venu et répondant à la conversation quand il y pensait.
Julio avait des habitudes toutes particulières que nul ne tentait de reprendre ou de modifier. C'était un être si doux, si rêveusement distrait et en même temps si gentil dans ses étrangetés, qu'on l'aimait avec ses caprices imprévus, ses façons bizarres et ses inspirations hardies.
L'esprit un peu rêveur du comte de La Croix-Sainte-Anne s'accommodait facilement
tle ce voisinage. Il avait l'ail dans sa vie, luimême, assez d'incursions dans le domaine du romanesque et de l'excentrique , pour admettre tous les types, quelques distants (ju'ils fussent d'un sens droit, pourvu toutefois qu'ils fussent honorables. Esther ellemême , quoique depuis quatre ans comtesse de La Croix-Sainte-Anne, ne participait nullement à ces exigences hautaines, inflexibles, qui sont comme un apanage des classes élevées. Elle éprouvait une sincère bienveillance pour ce Julio qui avait partagé conjointement avec elle les soins exemplaires qu'elle venait de donner à son mari. Mais habituée à regarder Julio comme un objet dont l'existence était nécessaire pour remplir les journées de M. de La Croix-Sainte- Anne, elle se contentait de vivre avec ce meuble en aussi bonne intefligence qu'avec son fauteuil ou son écran, mais plus indifféremment peut-être qu'avec son piano , car Esther était devenue musicienne.
Or, ce jour-là justement, la comtesse de La Croix-Sainte-Anne était à son piano et tournait le dos à son mari qui lisait un journal au coin de la cheminée. Julio, assis sur le lapis, à l'autre coin du foyer, reposait sa tète sur le coussin d'une bergère, déjà occupée par une levrette blanche, dont le museau se trouvait à moitié couvert par les longs cheveux du jeune homme.
La comtesse avait une de ces voix heureuses qui ne coûtent aucun effort. Il s'était agi seulement, pour le maître que lui avait donné son mari, de lui apprendre à lire dans le livre de l'art : la nature lui avait fait d'avance le charme et la suavité. Elle possédait un contralto éclatant, riche des notes les plus brillantes du soprano , et avait une prédilection marquée pour les œuvres musicales de Schubert.
Elle chantait en ce moment les Adieux de cet auteur.
Voici l'instant suprême, L'instant de nos adieux !
0 toi, seul bien que j'aime, Sans moi, retourne aux cieux!...
Paroles ternes, lettre morte, fade accouplement (le mots; mais poëme divin quand il a revêtu le génie du maître allemand ! . . . .
La comtesse trou vait presque du cœur quand elle chantait cette pure et suave mélodie; c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire consciencieusement de la femme et du musicien.
On était alors dans les premiers jours du printemps, qui font tant souffrir parce qu'ils renouvellent la sève et la vie de tout ce qu'il y a de jeune et dé vivace dans la création. Julio souffrait et pleurait pendant qu'on le croyait endormi. Alba, la petite levrette blanche, leva son museau efiilé, ouvrit ses jolis yeux si spirituels, flaira Julio son meilleur ami et poussa un petit gémissement.
Le comte ne prit pas garde d'abord à cette scène muette, mais l'anxiété d'Alba devint
bienlùt si vive et si expressive, qu'il se leva à demi pour en connaître la cause, et ne put luimcme retenir un cri d'inquiétude en apercevantlevisagedesoncherJuliobaignédelarmes.
Julio sourit doucement à travers ses pleurs et fit signe de la main qu'il ne fallait pas interrompre le chant de la comtesse; mais celle-ci avait vu dans la glace toute cette pantomime, et curieuse, étonnée, elle vint se joindre à son mari.
— Vous aimez donc bien la musique?...
dit-elle à Julio, pendant que le comte observait et se taisait.
— Non ! je ne l'aime pas ! . . . répondit Julio avec une expression de profonde amertume.
— Et pourquoi cela?... s'écria la comtesse presqu' indignée de ce qu'elle regardait comme un blasphème
— Parce qu'elle me fait mal , dit Julio avec aballemcnl.
— Alors, tu te trompes, Julio, dit le comte à son tour, tu l'aimes trop!...
Julio secoua îa tête en signe de protestation.
— Enfant!... reprit le cornle, à quoi te sert de vivre seul, de renfermer en toi toutes tes émotions?... Pauvre âme mystérieuse et désolée!.... As-lu donc si peu de confiance en nous qui t'avons pris pour frère et pour enfant?.... Julio, tu ne m'as jamais dit d'où tu venais ; comment veux-tu que mon cœur te devine et seconde le tien pour aller où tu vas?...
Et pour toute réponse, Julio redoubla de pleurs.
— Alain, laissez-le moi dit tout bas, la comtesse à son mari; j'ai dans l'idée que j'en apprendrai là-dessus plus que vous.
— Orgueilleuse, répondit le comte en plongeant un regard d'une inexprimable douceur dans l'azur limpide des yeux de la comtesse; puis il ajouta : — Faites ! . . .
Après quoi il sortit du salon.
Dès que la comtesse fut sefile avec Julio, elle ne douta pas un moment qu'elle ne parvînt à lui arracher l'aveu d'un secret qu'il s'obstinait à taire 5 c'est que, femme, elle possédait toutes les ressources d'une éloquence persuasive, et qu'au besoin, elle savait allier aux plus molles inflexions de la voix les plus dangereuses subtilités de la parole. Elle commença par s'agenouiller avec une grâce tout-
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à-fait enfantine, sur le tapis, à côté de Julio; puis prenant dans ses mains une des mains du rêveur, elle se mit à lui parler de cette voix que se font les femmes selon les occasions-, de cette voix mélodieuse et tendre qui chante plutôt qu'elle ne parle; qui rit ou qui pleure, qui ordonne ou qui prie; enivrante harmonie qui berce l'âme et l'endort.
■ — Julio, dit la comtesse, que c'est mal à vous d'affliger vos amis, car nous vous aimons, vous le savez... Qui ne vous aimerait?... Dites-moi!... Pleurer et dévorer secrètement vos larmes, n'est-ce pas vous retirer de ceux qui vous aiment. Vous ne nous aimez donc pas, vous?... Oh!... si, car vous pressez ma main... et cependant votre front est toujours soucieux, et vous refusez de me dire la cause de vos chagrins, à moi, dont le cœur ne demande qu'à s'ouvrir à toutes vos tristesses... Peut-être croyez-vous que je ne sais ni souffrir ni pleurer?... Moi, mon Dieu! pauvre jeune fille, venue de si loin pour être
comtesse!... Moi, qui ai laissé dans un village lointain mon père, ma mère, ma jeune sœur, cliers amis que je ne dois jamais revoir peutêtre! . . Mais vous voyezbien, Julio, que,moi,j'épanche librement ma douleur devant vous ! . . . Et Julio, sans armes contre la séduction qu'exerçaient sur son esprit ces conlidences pleines d'abandon, baisait les mains de sa consolatrice et s'oubliait.
— Peut-être regrettez-vous aussi une mère, Julio?... reprit la comtesse en essuyant ses yeux humides; une mère qui vous attend et qui prie...
— Je n'ai plus de mère... dit Julio laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
— Plus de mère ! . . . pauvre enfant ! . . . vous êtes orphelin peut-être?... Y a-t-il longtemps que vous êtes seul ainsi, sans parents, loin sans doute de la terre qui les couvre?. .
— Long-temps ! ... dit Julio, avec effort.
— Oh ! qu'elle devait vous aimer votre mère!... poursuivit la comtesse en passant son
mouchoir parfumé sur les joues mouillées de Julio. Puis elle ajouta avec une intraduisible inflexion devoLx :
— Est-ce en France que vous l'avez perdue?....
— Non, dit Julio sans défense; à Rome!... La comtesse triomphait; elle avait enfin
de Julio une parole qui devait en amener d'autres : son doigt était déjà posé sur le secret ; il fallait redoubler de finesse et de grâces pour l'empêcher de s'envoler.
— C'est sans doute aussi dans la ville sainte que votre père est mort, Julio? dit la comtesse avec un petit ton mystique plein de componction.
— Il n'est point mort!.... répondit Julio avec une angoisse inexprimable, pendant (jue dans ses yeux se peignaient simultanément r horreur et l'effroi .
— Oh! parlez, ordonnez, cher enfant, reprit la comtesse, et si vous voulez revoir votre père nous vous mènerons vers lui!... Dites,
Julio, le voulez -vous, et quand le voulezvous?...
— Jamais!... dil Julio en se renversant en arrière, les traits pales et contractés.
Cette exclamation laissait deviner un mystère dans la destinée de ce pauvre enfant. Dès-lors , la comtesse se sentit prise de cet intérêt curieux qui s'attache au dénouement d'un drame commencé. Elle passa un de ses bras autour du cou de Julio et ramena sa tète doucement jusque sur son épaule, mais sa lèvre cflleura l'oreille du jeune homme.
— Puisque votre père est à Rome, pauvre ami, nous n'irons jamais à Rome; je vous le promets...
Remarquez que Julio n'avait pointdit le lieu où était son père; mais comme il ne démentait pas la supposition de la comtesse , elle en conclut qu'elle avait deviné juste. — Elle ajouta, dans l'espoir d'un progrès nouveau :
— Il est quelquefois des anomalies que l'esprit ne peut admettre et qui désolent le
cœur!... Un père sans amour pour son enfant!... Oh ! nous vous tiendrons lieu de tout, Julio!... Et cependant, au fond de votre àmc , gardez une prière et un pardon pour celui qui vous donna le jour.
Julio lit un mouvement répulsif.
— Les habitudes, Téducation, la place où Dieu mit un homme endurcissent quelquefois le cœur. . . Votre père, vieux soldat peutêtre...
Julio tenta presque de se dégager du joli bras qui enlaçait son cou. La comtesse vit bien qu'elle s'était trompée, et elle reprit la nomenclature des professions que peut exercer un homme dans tous les pays civilisés, espérant qu'un mot, qu'un geste de Julio lui apprendrait à laquelle il fallait s'arrêter : ' — La carrière des armes, dit-elle, n'est pas la seule qui puisse émousser une sensibilité native : le légiste, aux prises avec tous les petits intérêts de ce monde; le juge qui absout ou qui condamne avec la loi, sans qu'il lui
soit permis d'écouter ses sympathies personnelles; le médecin qui assiste aux dernières souffrancesdu mourant , à la douleur des siens, et qui de là s'en va du même calme ouvrir la vie à un enfant qui fait la joie de toute une famille; le prêtre lui-même, autre espèce de médecin, qui enterre et qui baptise; tous n'émoussent-ils pas insensiblement par Texercice de leurs ministères, l'une des plus précieuses faculté de l'homme : la faculté d'aimer. L'artiste lui-même, l'artiste qui trop souvent ne vit que dans l'égoïsme de l'art. . .
Ici Julio fit un bond sur lui-même et répéta comme s'il eut obéi à une action purement mécanique, les dernières paroles delà comtesse :
— L'égoïsme de l'art!
Mais la comtesse comme si elle n'eût point remarqué le trouble de Julio, continua.
— L'égoïsme do l'art qui enfante des
merveilles et qui ne recule devant aucun sacriiice du cœur eii faveur de l'orgueil ou de
l'intérêt personnel... Je dirai presque devant aucun crime... Ne dit-on pas que Michel- Ange tua un-^moine dans son atelier, pour se faire un modèle du Christ expirant?...
Julio frémissait sous le tranchant de ces paroles, jetées ainsi au hasard, poignantes ou non, mais destinées à faire tressaillir et palpiter une part quelconque de cette pauvre nature d'enfant, pour la satisfaction d'une implacable curiosité de femme.
Le but était à peu près atteint : elle était parvenue à savoir que le père de Julio était artiste. Elle n'avait donc à regretter aucune des tortures qu'elle venait de faire subir à ce malheureux jeune homme, ainsi mis à la question. Elle ne lui avait point tenaillé * les membres, il est vrai; au contraire : elle avait essuyé ses pleurs; elle avait effleuré ses joues avec les boucles de ses cheveux soyeux et parfumés; elle avait entouré son cou de son bras; elle avait dépensé pour lui les poses Tes plus gracieuses, les mots les plus doux, les phra-
ses les plus harmonieuses. Et pour tout ceUi Julio lui avait laissé deviner un dixième, un vingtième peut-être de son secret; évidemment il était en reste avec elle. Aussi madame de La Croix-Sainte-Anne , insistant avec une ardeur nouvelle, retourna sans remords dans la blessure qu elle venait de faire, son joli poignard doré.
— Julio, dit-elle, il faut ne plus se souvenir : voilà le remède! Ne demandez rien au passé et tournez-vous vers l'avenir... Le nom fpie votre père vous a transmis, vous le lui rendrez un jour illustre et glorieux!...
— Un nom! dit Julio avec amertume; hélas ! je n'en ai point !
— Eh quoi! n'auriez-vous pas le droit de porter le nom de votre père?. . .
— Ce nom est à moi, dit Julio vivement, mais je le répudie... je n'en veux point!.... Ce nom.,..
— Eh bien! ce nom?... demanda la coin-
tesse dont l'àme resta suspendue aux lèvres de Julio.
— Ce nom, je l'ai d'ailleurs oublié depuis long-temps, poursuivit Julio avec une sombre expression. Ma langue ne retrouverait plus les sons qui le composent, et mon oreille pourrait l'entendre sans que mon esprit s'en ressouvînt.
Décidément la comtesse était désappointée. Peut-être une ombre de dépit eût-elle trahi l'échec que sa curiosité venait d'éprouver, si un laquais ne fut venu lui annoncer que sa calèche l'attendait. Alors elle se leva comme àregret, jeta encore quelques paroles bienveillantes à Julio qui avait repris sa pose auprès d'Alba. Mais avant de quitter le salon, elle essaya quelques préludes sur son piano resté ouvert, se regarda un instant dans l'immense glace qui le surmontait , se sourit coquettement à elle-même et sortit enfin après cet examen, presque consolée de n'avoir pas obtenu le secret tout entier.
Julio resté seul se leva presque aussitôt résolument et suivant du regard la comtesse, il s'écria :
— Curieuse et sans cœur î . . . . Femme, malheur à qui t'écoule! fauvette, tu modules un chant brillant et sonore qui enivre l'oreille, mais qui ne sait pas le chemin de l'âme!... Tes pièges sont un faible réseau que saura briser une volonté forte et hardie; mais il faut que Dieu soit avec qui te résiste, car les par fums de ton haleine, la mélodie de tes paroles, les perles de tes yeux humides enfantent le vertige et l'aveuglement!... Ange de la terre, les cieux te seront fermés, car tu porterais la séduction jusque dans les célestes légions!. .. Et pourtant qu'il serait beau avec toi ce rêve que l'on appelle amour!... si beau que l'éternité de Dieu ne serait plus enviée; si beau que pour quelques années, pour un mois, pour un jour de tendresse partagée, d'élans compris, de pensées confondues; pour unir passagèrement sonâmeàlatienne, on consentirait
à mourir poussière, à s'endormir sans espoir de réveil!... Femme ou chimère, d'où viennent donc mes pleurs et mes regrets amers?. . Qu'importe?... Ne suis-je pas né pour la douleur, comme le cyprès pour la tombe... Dans cette vie où je marche au hasard, sans but, sans lien, sans appui, quel cœur chercherait un écho dans mon âme?.... Un seul!.... Et c'est l'époux de cette femme vaine; un homme dont l'avenir appartient au premier spadassin qui voudra bien jouer sa vie contre un regard de la comtesse! — Néant! néant!.... le vide de mes jours nesera-t-il donc jamais comblé?...
Pendant ce monologue, Alba, la petite levrette blanche, suivait les pas inégaux de son maître chéri et le regardait d'un œil inquiet et intelligent. Elle devinait instinctivement la souffrance morale de cet ami dont la main avait toujours pour elle une caresse, et la voix un doux appel. Le regard distrait de
Julio l'aperçut enfui et s'arrêta long-temps sur elle avec une ineffable tendresse.
— Pauvre Alba!.... dit Julio. Ingrat, je t'oubliais, toi, qui ne m'oublies point!... Oli! je suis un grand fou de me plaindre! n'ai-je pas une amie qui n'est ni curieuse, ni bavarde; qui ne vient qu'à ma voix, qui ne cherche que ma main, qui ne dort qu'âmes pieds et qui ne rêve jamais sur ma couche d'un autre maître ou plus grand ou plus beau?.... Alba, sije te survis un jour et que Dieu me laisse la force d'écrire ton nom sur le marbre que je te promets, j'ajouterai : Elle me fut fidèle!... Et pour que l'étranger ne tombe pas dans un piège fâcheux, je graverai plus bas : « Alba, ma levrette bien-aimée, était le plus noble cœur du royaume de France! »
On eut dit qu'Alba avait compris cette promesse flatteuse, car elle se leva sur ses pattes pour se rapprocher du regard de son maître. Elle accompagnait sa pantomime expressive de petits cris tendres et langoureux qui étaient
comme une maiiifeslalion de sa reconnaissance.
— Oui! je t'entends, dit Julio, et maintenant sois tranquille.... Dors en paix!.... Allons... Alba, plus de protestations!... ou vous me feriez croire que vous n'êtes qu'une femme dégénérée et frappée par la loi de la métempsycose!... Plus de geste, vousdis-je; je vous l'ai promis et je vous tiendrai parole: Alba, vous serez mes seules amours!...
Alba fut satisfaite sans doute de cette assurance positive, car elle alla reprendre sa place accoutumée sur un carreau de satin.
Julio qui était devant le piano de la comtesse ayant aperçu une page de musique restée ouverte, fit un mouvement pour l'écarter de ses yeux. Puis cependant, comme s'il eut obéi à une impulsion supérieure à cette première, volonté, il s'assit devant le clavier et fit tout à coup vibrer sous ses doigts les touches de l'instrument, avec une puissance suprême; enfin il jeta dans l'air toutes les impressions
de son âme dans un cliant improvisé qui ne ressemblait à rien de connu.
C'était une voix d'une nature extraordinaire, belle sans doute, mais acre, déchirante et qui eut parfaitement convenu dans un ora- /o/7b,pour exprimer les tortures de la damnation éternelle. Il chanta ainsi une heure durant, sans éprouver la moindre fatigue.
La porte s'ouvrit derrière Julio et il ne l'entendit pas. C'était la comtesse qui, surprise par la pluie, était rentrée du Bois. Elle resta d'abord immobile à l'entrée du salon et presque épouvantée de ce qu'elle entendait. Bientôt cette épouvante se transforma en une sorte de fascination douloureuse qui l'amena lentement et par reprises jusqu'auprès du chanteur. Là, éperdue, haletante, pfde et dans une sorte de crise nerveuse qu'elle ne put dominer, elle posa sa main sur l'épaule de Julio et d'une voix qui mourut sur ses lèvres, elle cria :
— Assez... assez!...
Julio se levant avec effroi disparut aussitôt.
Depuis ce jourJulio ne chanta plus; il rentra dans sa vie uniforme et contemplative. La comtesse (pii jusque là avait ignoré qu'il fut musicien, se prit d'abord à le craindre, puis à s'étonner, puis à l'admirer, puis enfin elle fut bien près de l'aimer. Mais Julio ne s'en aperçut point, quelque peu de mystère qu'elle mît dans les révélations incessantes de cet amour qu'elle alimentait au péril d'ellemême.
Or, il arriva de cet amour de la comtesse ce qu'il arrive toujours d'une passion née hors des devoirs. Le cœur de toute femme, qu'on nous pardonne la trivialité de cette comparaison en faveur de sa justesse, est un véritable dépôt de matières explosibles : Julio insoucieux et distrait venait de traverser sans accident le moulin à poudre... Un autre que lui devait infailliblement amener une explosion.
Cet amour que la comtesse de La Croix- Sainle-Anne éprouvait pour Julio, l'enfant sans nom, n'était néanmoins, si je puis ainsi parler, qu'un sentiment purement accidentel; une de ces transitions, trop communes dans la \ie conjugale, qui marquent le passage de l'indifférence à l'ennui, surtout quand le mariage fut disproportionné, sous (|uelque rapport; transition tout-à-fait invo-
lontaire, et qui s'opère sans calcul, presque sans péché! Esther avait alors vingt ans, et quoique M. de La Croix-Sainte-Anne eût à peine quarante-deux ans, on lui en aurait donné cinquante. Esther était déjà tellement habituée à ce luxe et à cette grandeur qu'elle devait à son mari, qu'elle considérait tous ces biens comme lui étant parfaitement acquis, et que sa reconnaissance s'effaçait chaque jour un peu plus. Elle en était venue à ce point, de n'envisager plus son mariage avec le riche M. de La Croix-Sainte-Anne que comme une sorte de transaction, dans laquelle l'un avait apporté ses voitures, ses laquais, ses diamants; l'autre sa couronne virginale , ses trésors de jeunesse et de beauté qu'un homme avait estimés si cher. La balance une fois arrêtée dans son cœur, elle arriva à constater des dépréciations immenses à son préjudice, et elle vit que, tout compte réglé, elle ne devait plus rien à l'acquéreur: il était payé, intérêts et principal.
par quatre années d'une tranquille possession.
Jusque-là elle s'était soumise sans murmure et surtout sans réflexion. Elle se révoltait ajuourd'hui contre cette obéissance passive. II lui était cruel de se voir liée à un homme dont la taille se courbait, dont les cheveux blanchissaient-, à un homme qui eut pu être son père. Vainement cet homme avaitil le cœur jeune comme au temps de sa plus verte jeunesse; vainement enfin ses forces physiques se conservaient-elles en harmonie avec cette jeunesse du cœur; ce n'en était pas moins une anomalie inadmissible, pour une femme de vingt ans, que la possibilité d'un amour partagé entre la personnification de la maturité et un foyer de sève printannière, à la température de Naples ou de Madrid.
Aux yeux de plus d'une femme, Esther paraîtra fort excusable; il y avait quatre ans qu'elle était mariée, et son mari ne l'en-
nuyait que depuis six mois. Esllier n'étailcllc pas une exception dans son sexe?
— Une femme, aussi franche que spirituelle, me disait un jour en Suisse : — Un mari est supportable un an, et encore faut-il (ju'il soit bien aimable!
Admirable aphorisme! singulière bizarrerie des mœurs de ce temps! Une pénible observation nous a conduit personnellement à constater que même la femme la plus irréprochable dans ses pensées, éprouve toujours sinon de l'ennui, au moins un embarras moral, une gêne intellectuelle qui la paralyse et la rend moins aimable, dès que son mari survient dans une réunion, dans un cercle, et surtout dans un tèle-à-tête dont elle fesait très innocemment peut-être tout le charme, une minute auparavant. Cette gêne se fait même sentir pour les interlocuteurs les plus désintéressés. On dirait que de la présence seule du mari, il émane un fluide impalpable qui échappe à l'analyse, lequel
communique un froid humide à tous les cerveaux. Si ce fluide existe, pourquoi ne l'appellerait-on pas le fluide conjugal? Cette hypothèse mérite une étude toute particulière, et nous la recommandons à l'attention des physiologistes.
La comtesse de La Croix-Sainte-Anne ne pouvait échapper plus qu'une autre à cette influence que nous venons de signaler. Elle était encore cependant à l'abri de tout blâme ; car malgré le goût assez prononcé cju'elle s'était sentie instantanément pour Juiio, sa pensée ne s'était pas arrêtée à l'abandon résolu de ses devoirs. Son imagination était attaquée plus que son cœur. Il lui avait fallu d'abord combler le vide que l'image de sou mari n'avait jamais assez complètement rempli. L'excentricité de Julio n'avait pas peu contribué à développer en elle ce besoin de changement. Ce premier mouvement de déclinaison avait été marqué par l'invasion de ces vapeurs inquiètes et fluctuantes, contre les-
quelles l'art le plus délié ne peut rien 5 maladie qui progresse rapidement et devient in- * curable si la malade n'a pas la force d'opposer aux sollicitations de ses nouveaux penchants, le spectre ascétique de quelque vieux et incorruptible directeur.
L'insensibilité de Julio ou plutôt son inattention complète, dérouta bientôt cette jeune femme, indécise sur le chemin qu'elle devait parcourir. L'inexpérience n'admet jamais les moyens termes : elle se jette inopinément dans les extrêmes, sans prévoir les difticullés du retour. La comtesse dépitée, ignorante de son propre cœur, ne sentit qu'un besoin, celui de changer sa vie 5 qu'un espoir, celui de mettre à la place de Julio quelque chose de plus grand, de plus noble, de plus immuable... Si elle n'eut pas été mariée, elle se fut faite carmélite, sauf à expirer de langueur six mois après, dans ce tombeau de pierre que l'on nomme couvent; mais, à quelque chose un iiiaii est bon! Elle se contenta de
convertir son boudoir on oratoire, de renvoyer sa loge de T Opéra, et de passer l'heure du Bois àSaint-Sulpice, où il y avait des conférences fort suivies. Elle s'habilla de gris, comme une veuve en demi-deuil, et se lit recevoir de la confrérie du Rosaire, à Saint- Thomas- d'Aquin sa paroisse. Enfin elle prit un confesseur, et ce fut l'abbé de Chamblain qu'elle appela à la direction de son à me.
L'abbé de Chamblain , prêtre - gentilhomme, avait quarante-cinq ans; on lui en aurait à peine donné trente-six. Lancé dans le monde avant tl'entrer dans les ordres, il avait suivi les ambassades et y avait gagné de nombreuses décorations. Il connaissait un grand nombre de langues anciennes et modernes; mais ses connaissances étendues ne lui inspiraient aucune vanité, et il n'était savant que lorsqu'il le fallait. Ses manières un peu mondaines, quant auv: formes, n'en étaient pas moins empreintes
tl'iino sévérité distinguée, qui n'avait rien de revêche et qui devait imposer le respect. Au reste, tous ceux qui le connaissaient honoraient la pureté de ses mœurs et le considéraient comme un des flambeaux de l'Église gallicane. Il faut dire, toutefois, que le clergé, le voyant d'un œil moins favorable, se sentait moins prévenu pour sa personne.
Il y avait trois mois que l'abbé de Chamblain dirigeait la conscience de madame de La Croix-Sainte-Anne, lorsque celle-ci, mécontente de sa vie, mécontente d'elle-même, mécontente surtout du parti qu'elle avait pris, écoutant pour un instant son cœur et non plus sa tête, écrivit à sa mère la lettre suivante :
« Mère, te souviens-tu de cette prière écrite à la main à la fin du livre d'Heures que tu me donnas aif moment du départ? Il y a, en têle, à la mère des affligésl Je la disais ce matin de toute mon âme, et je n'ai eu d'autre distraction que ta chère pensée, qui pouvait
bien \ciiir, n'est-ce pas? entre ta lille et cette douce reine de toutes les mères, sans qu'il y eût péché. Je pensais au temps où j'étais toute petite et où tu me fesais prier, avec cette promesse que Dieu serait entre nous. Puis quand la prière était finie, tu baisais mon front et mes cheveux, en me disant que les anges m'auraient voulue pour sœur... Et je m'en allais ainsi bénie et glorieuse d'avoir une mère si sainte, et je rêvais du ciel, tout enfant que j'étais! Te souviens-tu des jours d'orage, pendant l'été, quand de sombres nuées couvraient l'horizon, qu'on sonnait la cloche de notre vieille église et que tout le village priait pour la moisson? J'avais peur de ce tonnerre qui grondait sourdement sur notre vallée, et j'allais cacher ma tète dans tes genoux pour ne pas voir l'éclair. Alors encore tu priais , et je t'entendais demander à la Vierge sainte de couvrir de sa main tes enfants et leur père, de sauvei- le pain du pauvre et d'épargner la fortune du
riche, qui peut faire tant de bien. Peu à peu la tempête cessait et j'écoutais ses derniers coups mourant dans le lointain. Pour moi, c'était la prière de ma mère qui avait fait le miracle, et je cherchais dévotement autour de ta tête ces rayons que Dieu attache au front de ses saints. Mère, toute ma foi t'est restée ; aussi ne trouvai-je jamais le calme de mon esprit que dans mes jeunes souvenirs, dans le rêve de mon passé déjà si loin de moi. Je suis un instant heureuse de redevenir enfant par la pensée. Je me vois courir dans nos longues prairies où l'on coupe le foin qui sent si bon! J'entends le faucheur qui aiguise sa faux, et les chants des faneuses et leurs rires joyeux. Puis vient le feu de la Saint-Jean, brûlant le soir sur la place de l'Église, et illuminant les tombes... Et tous les usages antiques et touchants de notre bon Périgord 5 la croix d'argent et les bannières des saintes confréries en procession, à l'aube du jour, sur le versant de nos fertiles co-
teaux, avec le vieux pasteur en surplis qui chante les litanies des Rogations.
« J'ai vu aussi les solennités de ce monde nouveau dans lequel on m'a conduite, pauvre fille du village, et je n'ai retrouvé aucune de ces extases , aucun de ces pieux tressaillements de mes premiers ans, au milieu des basiliques dorées, si pleines de magnificences et d'harmonies, si pleines enfin de toutes les grandeurs, hormis de la grandeur de Dieu! Le temple le plus riche, avec ses fresques des grands maîtres, ses revêtements de marbre et ses colonnes sculptées, ne me donnera jamais les recueillements ineffables que m'inspirait la pauvre église nue et sans vitraux, où ma mère me faisait agenouiller auprès d'elle, sur les dalles disjointes qui vacillaient sous nos pas. Mère, c'est que là où tu n'es pas, ta fille perd sans doute la grâce que lui méritaient tes prières.
« Oh! si tu savais avec quel effroi je mesure l'e.'space qui nous sépare ! cette étendue de val-
lées et de montagnes, cette routesi longue, ces \illes, ces fleuves... la moitié d'un royaume entre une mère et son enfant ! Parfois je couvre mes yeux de mes mains pour oublier ce qui m'entoure, et mon âme, dégagée des cliaînes du monde extérieur, franchit pour un instant cette désolante immensité. Parfois aussi je vous surprends au moment du repas du soir ; je vois la noble et vénérable ligure de mon père, dont les traits s'illuminent des clartés intérieures de sa haute vertu 5 j'entends sa voix qui bénit la table où vous allez vous asseoir. Je vois aussi le visage riant et insoucieux de ma chère Jeanne, ma sœur bien-aimée, qui doit être déjà une belle personne, car elle a seize ans. C'est toi surtout que je vois, mère, avec tes traits si doux et si purs; je cherche ton sourire de sainte qui me rendait docile et soumise, et il me semble, dans cette rapide et adorable fiction, que je vois tes yeux rouler une larme, quand ils s'arrêtent sur cette place que j'ai
laissée vide depuis quatre ans. Hélas! pourquoi 1 ai-je quittée?..
« Oh! ma mère, je ne veux pas t'afniger!je dois être heureuse; en vérité, il faut que je le sois. Mon mari est si bon, si loyal, si estimé de tous... Il vaut bien mieux que moi; car je sens que je n'apprécie pas toujours ses nobles qualités ainsi que je le dois.
« Mon Dieu, mère, dis-moi, n'y a-t-il jamais eu dans notre famille quelque pauvre tète frappée de démence? Cette idée me préoccupe depuis quelque temps et me revient sans cesse : j'ai peur de devenir folle! C'est que, vois-tu, je pleure souvent sans savoir pourquoi; je me crois malheureuse, et quand je recherche la cause de ce malheur imaginaire, je ne la trouve nulle part. N'est-ce pas ainsi que doit commencer la folie? Je vois bien que mon mari s'aperçoit du changement survenu dans mon caractère, mais il ne m'en fait point de reproche. Quand je lui ai témoigné le désir d'être seule, quoiqu'il com-
prît bien que je m'éloignais de lui, il a respecté ce caprice et ma solitude! Il y a trois mois de cela-, il me vint dans l'esprit que le démon s'était emparé de moi, depuis que je vivais au milieu des bal's, des fêtes, de l'Opéra et de toutes ces femmes de Paris qui font des péchés mortels, sans s'en douter et de si bonne foi... (Paris est bien terrible pour les femmes, ma mère!) Alors je pris un confesseur. J'avais fait mes pâques la première année de mon mariage; mais depuis trois ans, me le pardonneras-tu, ma bonne mère? tant de choses se sont succédées dans ma tête que la pensée de ce devoir ne s'est pas une seule fois présentée à mon esprit. Oh! c'est que trois ans à Paris, vois-tu, c'est une semaine partout ailleurs ! Le temps y passe si vite, qu'entraîné par ce rapide tourbillon, on ne s'aperçoit point des fêtes! Enfin, le croirais-tu? j'ai dansé pendant tout un carême, sans le savoir. — Oh! sans doufe, c'est pour cela que, depuis cette époque, n'é-
tant plus en étal de grâce, mon âme a langui et que j'ai tant pleuré! J'ai donc quitté le monde, tout, mon mari lui-môme; je me suis vouée à la prière et à la pénitence. Mon confesseur est un homme savant ; les âmes dévotes l'appellent un nouveau saint Augustin. Il parle avec une facilité qui lui vient de Dieu sans doute : il dit toujours de belles et bonnes choses. Cependant je n'en suis pas aussi touchée que je le devrais : il faut que je sois bien endurcie. Il est vrai qu'il n'a pas les paroles simples de notre bon curé que je comprenais si bien, surtout lorsque ses larmes venaient en aide à ses pieux conseils. Mais, ô mon Dieu! la faute en est à moi seule, sans doute. 0 mère, que penseras-tu de ta fille?..
« Il y a des moments où la religion me trouve indifférente à ses dogmes divins... Il y a des moments où le goût du monde me reprend, où j'appelle ses bruits, ses ivresses; où je rêve de ses plaisirs les plus ardents... Alors
ma tète est prise de vertiges indéfinissables; mes oreilles tintent, mes artères battent avec une \iolence qui m'épouvante; une flamme inconnue se mêle à mon sanû et ravace tout mon être; mes lèvres s'entr'ouvrent comme pour aspirer un souffle qui lui échappe, mes yeux se ferment... et lasse, brisée, anéantie, je me sens défaillir. Oh! dans ces moments, mère, j'oublie le prêtre, sa parole, son Dieu ! . . Fille impie, j'oublie ma mère!.. Oh! c'est de la folie, n'est-ce pas? et je suis bien à plaindre? Mère, daigne prier pour ton enfant, pour tonEstlier, honteuse de ce qu'elle vient d'écrire, et cependant soulagée par ces aveux. — Depuis trois ans, vois-tu, c'est la première lettre vraie que je t'aie écrite. Si j'avais lardé d'un jour, tu ne l'aurais pas re^ue : je vais sonner pour qu'on la porte sur l'heure à la poste, car dans un instant, peut-être voudrais-je la ravoir. — Mère bien-aimée, vois combien est grande l'influence de la vertu : ente parlant, même de si loin, je me sens
plus calme, presque tranquille. Oh! si tu étais près de moi je serais tout-à-fait sauvée!... Sauvée,mon Dieu! en ai-je donc besoin?.. .Sauvée de quoi? de qui?.. — Mère, j'ai peur!.. Mon mari, cet homme si grand, si noble, si digne de tous les respects; cet homme que je servirais humblement et avec joie, s'il était mon frère... cet homme, je le hais.... parce qu'il est mon mari !.. Oh ! cela est odieux , cela est infâme!.. Grâce! ma mère, grâce!.. Quoique loin de votre présence, je me cache la figure de honte après cet indigne aveu et je sens la rougeur qui couvre mon front. Ma mère, une ligne, une seule ligne de votre main vénérée ; je lirai votre réponse à deux genoux !
Pendant que la comtesse écrivait cette lettre, M. de La Croix-Sainte-Anne, seul, dans le silence de son cabinet, était absorbé dans une grave méditation.
Les éti^angetés survenues dans la vie de sa femme, d'abord moins saisissantes , aujour-
d'hui mieux dessinées , lui apparaissaient dans toute leur effrayante singularité. Depuis son mariage, l'esprit du comte, jusquelà si juste,'si prompt et surtout si clairvoyant, avait en quelque sorte baissé et perdu de sa perspicacité. Néanmoins, M. de La Croix- Sainte- Anne avait conservé assez de pénétration pour se douter qu'il se pouvait faire, par aventure, que sa femme s'ennuyât un peu de lui. Il s'ennuyait bien d'elle, lui qui n'avait pas tout-à-fait autant de sujet qu'elle de s'ennuyer. A force d'observations, de retours sur ses souvenirs, de supputations aventureuses et peu rassurantes, le comte en était venu à ce point qu'il rêvait fantômes, tout éveillé; au moindre bruit il dressait l'oreille comme un lièvre. Il semait ainsi sa vie de petites misères et d'appréhensions puériles, comme font ses pareils en même cas. Il oublia toute dignité, toute prudence, et cette renonciation de soi-même l'entraîna dans mille ridicules faiblesses.
Le comte pensait au confesseur de sa femme qu'il n'aimait point. Toutefois il ne lui fesait pas l'injure de suspecter l'austérité de ses mœurs. Mais comme il avait remarqué en lui un esprit sceptique et frondeur bien plus que dogmatique, il eut préféré à l'abbé de Cliamblain toute autre personne au monde. En ceci le comte de La Croix-Sainte-Anne retrouvait un peu de ses anciens jugements. Il pensait avec quelque raison , à certains égards , que la vie d'une femme peut dépendre du choix de son premier confesseur, plus que du choix de sa première amie, plus que de son premier amour.
Si on se souvient que l'abbé de Chamblain avait été diplomate, on comprendra que M. de La Croix-Sainte- Anne dût craindre que l'abbé ne traitât les affaires du ciel avec plus de ruses pieuses que de conviction.
Les craintes du comte, par rapport à M. de Chamblain, ne portaient comme on le voit sur rien de particulier. A ses yeux les torts de
l'abbé avaient un caractère indéterminé qu'il ne cbercliait nullement à approfondir. Il n'aurait pu dire pourquoi il ne l'aimait pas; il se
contentait de le haïr sans motif apparent
Effet bizarre de l'humaine faiblesse! Cet homme qui avait dans sa vie affronté les périls les plus grands, se trouvait réduit à trembler devant des dangers chimériques.... M. de La Croix-Sainte-Anne aurait donné volontiers en ce moment ses épaulettes, ses plaques, ses cordons et jusques à son épée, à qui lui eut rendu l'indépendance du célibat.
Au milieu de ces anxiétés indéfinissables , le bruit d'une sonnette le fit tout à coup tressaillir sur son fauteuil, comme ne l'avait jamais fait le bruit du premier coup de canon ennemi : c'était la sonnette de sa femme. Le pauvre général rougit de ce mouvement qui lui sembla puéril et chercha à se remettre; mais presque en même temps il lui vint à l'idée que ce tressaillement, qu'il s'était reproché, pou^ait être un de ces avertissements
providentiels, sauve-garde miraculeuse des maris torturés, et il s'élança à la porte de son appartement.
Un domestique passait tenant une lettre ; le comte pâle et presque fou, la lui arracha des mains. 11 réHéchit ensuite et eut honte de ce qu'il avait fait. I! lui prit envie de renvoyer ce domestique qui le regardait d'un air scrutateur et malin : il le crut du moins, le pauvre homme! Enlin il se contenta de rendre la lettre et de rentrer chez lui sans mot dire.
Quand il fut dans son cabinet, il se rassit et réiléchilde nouveau; puis après cjuclques minutes :
■ — Parbleu! dit- il, je suis un grand sot! Une femme qui écrit si longuement à sa mère (car il y a un volume au moins dans cette lettre, sij'en juge par le poids), cette femme, dis-je, n'a pas l'esprit tourné vers le ma V c'est évident!... En effet, si elle avait une de ces préoccupations fatales, une de ces préoccu-
pations qui.... allons!.... je me forgeais des chimères!...
Vaincu par cette logique puissante, le général demanda son tilbury et se rendit au club.
A dater de ce jour, il parut au comte de La Croix -Sainte -Anne qu'il n'avait plus (pour nous servir d'une expression un peu vulgaire) qu'à s'endormir en paix sur les deux or<*illes. — C'est ce qu'il lit.
Julio ne vivait point en dehors de cette atjnosphère de misères et de déceptions cruelles. Malgré son goût pour l'isolement et son oubli des choses de ce monde, il y avait toujours comme un regard de son âme qui veillait sur les rares objets de son amour et de son dévouement. Les inquiétudes du comte de La Croiv-Sainte-Anne ne lui avaient point échappé. Les capricieuses bizarreries de lu
comtesse les justifiaient pleinement à ses yeux. D'abord il se contenta de marcher plus près du comte, de se tenir plus à sa portée pour le cas où ce noble cœur aurait besoin d'une oreille et d'un appui ; mais il garda un silence mesuré et ne crut pas devoir provoquer une confiance encore entourée de réserve. Il sentait que cette union troublée devait être respectée jusque dans ses mystérieuses douleurs, et que Dieu seul jugeant le cœur des deux époux, il n'appartenait à aucune amitié humaine , quelque fervente qu'elle fût, de s'interposer comme lien dans cette union qui se dissolvait.
Depuis le jour où ses chants inaccoutumés avaient jeté la comtesse dans les premières rêveries qui suivent le besoin d'aimer, Julio avait compris cette organisation fatale et s'était retiré de la comtesse, par degrés, avec d'adroites précautions. Maintenant il se passait des semaines sans qu'un mot fut échangé entre celte femme et lui, sans même qu'il fut
d'elle aperçu. De ce jour enfin Julio vit bien (|u'il était pris en haine, presqu'en mépris.
Il avait suivi curieusement toutes les phases de cette métamorphose, et fut près de se réjouir quand il sut que la comtesse s'était jetée dans la vie dévote. Il fut moins rassuré lorsqu'il^ eut entrevu les allées et les venues de M. de Chamblain. — A tout prix il voulut connaître cet homme, s'assurer du bien ou du mal qu'il allait faire, afin de l'aider ou de le déjouer suivant le cas.
La défiance de ce jeune homme n'était point basée sur cette incrédulité systématique du siècle passé, qui s'efface heureusement de nos jours pour faire place au libre examen et à la discussion. Julio devait peutêtre à son éducation italienne un peu plus de respect qu'un autre pour le catholicisme; mais il tirait de ses propres études surtout, une foi sincère aux grands et larges enseignemciiis; du christianisme. La médecine et la
chirurgie dans lesquelles il avait acquis une supériorité réelle, n'avaient fait qu'affermir ses convictions. Lorsque tant de cerveaux étroits ou follement superbes ne rêvent que matière et néant, lui, le scalpel à la main, cherchant les secrets de l'organisation humaine, avait été frappé de l'intelligente harmonie de cette sublime machine, et s'était écrié plein d'enthousiasme et de foi : — Je reconnais l'auteur de ce chef-d'œuvre! Dieu existe!., et du moment que je le comprends, mon âme n'est point matière ! . .
Mais si Julio admettait sans réserve les sublimes enseignements du christianisme, il apportait plus de circonspection dans l'adoption des hommes et de leurs œuvres.
Une ou deux rencontres fortuites avec Tabbé de Chamblain avaient suffi pour lui montrer cet homme sous un aspect particulièrement équivoque et douteux. Loin de s'en éloigner alors, comme l'eût commandé le premier mouvement de son àme, il s'en
rapprocha dans un but de vigilance et de protection. En peu de jours, lui si jeune et si droit, il en vint à jouer à jeu égal avec cet homme qui tant de fois avait mis le faux à la place du vrai, et berné les politiques les plus déliés de la France et de l'étranger.
L'abbé de Chamblain, avec son instinct de diplomate, ne pouvait rester long-temps en vue de son antagoniste sans pressentir une lutte. 11 s'applaudit intérieurement d'avoir trouvé à qui parler. Il lui fallait ce déploiement de ses facultés, cette prise d'armes intellectuelle; sa vie ordinaire de prêtre était si pâle et si calme !
Il se prit donc d'une sorte d'affection pour ce jeune homme qui entrait avec lui dans l'arène hardiment, s'inquiétant peu que son adversaire portât ou non une armure secrète sous sa robe noire. Si au premier choc , il l'eut vu reculer, il est sûr qu'il lui eut prêté des armes nouvelles, plutôt que de se rési-
gner à clore si vite une lutte (|ui satisfaisait son ardeur.
Julio se mil en garde devant son adversaire et le vit bravement venir. Quelques escarmouches préliminaires eurent lieu en présence de la comtesse de La Croix-Sainte-Anne , qui put juger des coups et'prendre parti. Mais soit qu'elle n'apportât pas un intérêt bien sérieux au triomphe de l'un ou de l'autre des deux champions; soit que le ressentiment qu'elle nourrissait contre Julio vînt en aide à son confesseur, un froid silence de sa part accueillait toujours ces joutes inutiles.
Enfin M. de Chamblain finit par rester maître du champ de bataille-, mais déjà la comtesse ne prenait plus aucune part à cette lutte.
Il faut rendre cette justice au confesseur, qu'il n'abusa pas de sa victoire : au contraire. Il se prit à estimer Julio, autant que l'estime était compatible avec cette nature aride et hautaine. Bien plus : cet homme d'orgueil
dont le cœur était en apparence inaccessible aux joies sensibles d'une douce paternité, cet homme se prit tout à coup à désirer avec une ardeur surhumaine, de se faire un (ils de son esprit. Et il se dit que Julio serait cet enfîint d'adoption.
Quand un homme doué de cette énergie se laisse aller à désirer, il en est de ses vœux comme d'un métal en fusion qui bouillonne, s'élance et brûle tout ce qui se trouve sur son passage, jusqu'à ce qu'il ait rencontré le lit où il doit s'arrêter et produire le chef-d'œuvre de l'artiste. Ce fut un magnifique élan que celui de ce prêtre dévoré de l'idée de se créer un fils; ce ne fut pas un effort moins héroïque que la résistance de ce jeune homme qui refusait un père, malgré son isolement.
Julio finit par se lasser de la persistance du prêtre et abandonna le terrain ; mais l'abbé ne se départit pas ainsi de l'idée qu'il avait caressée. 11 poursuivit le fugitif, l'atteignit de nouveau, et alors, entre ces deux hommes d'une puissante volonté, eut lieu une dernière
scène où la franchise de l'un (inil par mettre à nu la conscience de l'autre. L'abbé de Chamblain, pour la première fois de sa vie, se montra dans toute la nudité de son âme; mais Julio resta de fer et n'appuya d'aucune sympathie ce désir dévorant et presqu' implacable d'une adoption qu'il regardait comme impossible.
Seulement à l'issue d'une de ces discussions, dans laquelle Julio avait senti la désolante aridité que l'orgueil avait laissée dans l'âme du prêtre, il suivit long-temps du regard l'abbé de Chamblain qui s'éloignait, et plein d'une douce pitié pour ce cœur vide et ~ sans amour, il s'écria douloureusement.
— C'est dommage ! chez lui la tête a brûlé le cœur.
La comtesse de La Croix-Sainte-Anne, repliée sur elle-même, appuyée sur son propre cœur, s'atténua peu à peu le danger de son isolement. Confiante dans ses forces, comme toutes les natures faibles, elle n'attendit plus de secours extérieur, pas môme le secours de sa mère. Elle mesura la taille de son confesseur, et comme son ame n'avait
pas d'écho pour la parole <le cet homme, elle I. 11
en conclut follement qu'elle trouverait dans son esprit plus de ressources que dans les communications religieuses qu'elle avait d'abord si avidement recherchées dans le trouble de ses sens et de sa raison .
Elle ne se confessait plus : elle discutait. Elle se fût volontiers persuadée que c'était elle qui était chargée de conduire le prêtre dans la bonne voie. La comtesse de La Croix Sainte-Anne oublia donc, on ne sait pourquoi, ses terreurs, ses tristesses mystérieuses, ses répugnances conjugales, ses rêves de flamme, et elle se dit sans rire, avec une humble conviction, quelqu'orgueil qu'il y eût dans les mots :
— Qu'ai-je à craindre? je suis une femme vertueuse î
Et en effet elle était vertueuse, ainsi que l'entendent toutes ces petites femmes juchées sur de petits trônes par de tout petits hommes qui tiendraient debout dans une noix.
A leur compte, la femme vertueuse peut
tout accorder à son amant , excepté la possession d'elle-même. Car l'adultère, pour ces rares vertus, commence justement là, où pour nous il finit. — L'abandon de l'âme et de la pensée, les désirs dévorants, les rêves d'un autre amour éclos sous les rideaux de l'alcôve conjugale, ne sont à leurs yeux que bagatelles, distractions poétiques.
Celle qui apporte au foyer de la famille l'image d'un étranger, image qu'elle caresse
impunément tout le jour Celle qui fait
cela, mais rien que cela, est une femme vertueuse !
Celle qui écoute un aveu et qui l'encourage -, qui ne devine un premier regard que pour en appeler un second ; qui se fait avec un homme un langage de convention qu'elle parle avec lui devant son mari, devant tous 5 qui lui reproche ses anciennes amours; qui le force à rompre avec une rivale ; qui lui défend de chanter ou de danser avec une autre ; qui lui donne enfin des droits de maître à force de le
faire esclave... Celle qui fait cela , mais rien que cela, est une femme vertueuse!...
Celle qui souffre un amant à ses pieds, qui laisse sa main dans sa main, ses yeux dans ses yeux, et qui atteste son amour par des pleurs d'ivresse, des étreintes folles, des baisers ardents.. . Celle qui fait cela, mais rien que cela, est une femme vertueuse! .. .
Facile et commode vertu !
Mais je suppose qu'un amant s'irrite et devienne plus exigeant; que fait la femme vertueuse PEWqIq, quitte aussitôt (l'honnête femme!) toute émue d'indignation... et elle passe à un autre. — Qui a le droit de se plaindre?... ii'est-elle pas restée vertueuse?
Remarquez qu'il n'y a pas de raison pour quela femme vertueuse nefasseainsiletourdu globe, à la barbe de son mari, se donnant jusqu'au point réservé, intellectuellement et matériellement, par grammes et décagrammes, à la moitié de l'univers musculin. Puis quand tout sera fini, quand les églises et les chapel-
les auront hérité de ce mensonge décrépit, la femme vertueuse, au chapitre de ses dernières volontés, aura l'humble discrétion de ne demander à son époux inconsolable qu'une croix de bois et cette inscription aussi modeste que méritée : Ci gît une épouse fidèle!
Nous nous sommes parfois étonné de l'aplomb de ces vertus de convention qui, en dépit de leurs manières lestes d'agir envers les hommes, conservent une assez bonne opinion d'elles-mêmes pour oser se retrouver ensuite avec ces quarts, ces tiers ou ces moitiés d'amants ; pour les rencontrer, tous les jours, face à face, sans peur de leur colère, sans trembler qu'il ne passe par la tète du plus meurtri d'entr'eux quelques terribles récriminations.
Si on allait au fond de cette prétendue vertu, on serait eflTrayé de voir combien est imperceptible la limite qui sépare cette vertu d^ déshonneur. Ainsi il n'est personne qui ne sache qu'entre deux amants, l'abandon et le
dernier oubli de soi arrivent toujours sans qu'on y pense, sans préméditation, sans calcul. Aucun des deux ne saurait dire comment cela a commencé; comment cela a fini. A quoi donc tient cette vertu tant préconisée ?. . . Mais s'il est à côté de ces robustes vertus quelque femme bien faible, bien tendre, mais aussi bien noble, bien dévouée ; une de ces pauvres femmes qu'il faut plaindre, et qui ne se perdent qu'à force d'abnégation et par une trop grande exubérance de sensibilité (sacrifice qui reçoit si rarement son prix); quel sera son sort? Celle-ci est tombée, mais après un combat inégal; elle souffre plus qu'elle ne sourit... Elle ne songeait à donner que son âme, le reste lui est échappé... Impardonnable faiblesse qui la dégrade!... Plus de présence d'esprit l'eût sauvée du mépris... Voilà pourtant la morale qu'une fausse vertu voudrait faire prévaloir.
Celle-là seule est sage et louable (je ne dirai pas vertueuse, puisque ce mot a une si
étrange acception aujourd'hui!) celle-là seule est digne de nos respects, qui se défie de son propre cœur et de ses entraînements ; qui s'isole pour ne pas s'exposer au danger ; qui préfère une mort lente au malheur ([ui foudroie ! . . . Celle-là ne donne rien, pas même un regard, parce qu'elle sait qu'un regard engage aussi solennellement qu'un serment; celle-là obtient le respect, faute de bonheur ; celle-là se résigne souvent ainsi à ne pas être aimée, mais aussi elle ne donne à personne le droit de la maudire. Nobles et courageuses exceptions que nous avons rencontrées en plus grand nombre qu'on ne le pense, et devant lesquelles nous nous sommes toujours respectueusement incliné !
Cette digression, quelque étendue qu'elle puisse paraître, était ici nécessaire pour établir nos véritables opinions. Après une pareille profession de principes, s'il arrivait à notre drame, dans l'enchaînement rationnel des faits, de heurter quelques susceptibili-