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À l'ombre du clocher

—0 imagination, reine de désordre et de folie! s'écria douloureusement le comte de La Croix-Sainte-Anne... Que penseront de moi les sages?

Puis, après une pause, il ajouta:

— Hélas! où sont les fous?... où sont les

sages ?. . . Peut-être ceux que nous enfermons

devraient-ils au contraire nous tenir sous les II. 1

vcrroiix cl nous ai roser d'eau froide!... Ceci sera discuté cl jugé quehiucjour... le jour où Dieu souillera sur le soleil , gardanl lout au plus la lune connue une veilleuse pour éclairer l'agonie de ce pauvre genre humain !...

Comme on le voit, M. de La Croix-Sainte- Anne ne se contentait pas d'agir d'une manière extravagante; il se faisait encore un langage à l'unisson.

Triste et déplorable condition (jue cette dépendance de l'âme livrée à tous les capri ces des plus soudaines illusions ! Je ne sais plus quel moraliste a comparé l'imagination à un de ces feux-follets des contes de fées , dont les flammes errantes égarent le voyageur à travers les ténèbres, jusqu'à ce qu'il tombe dans un trou , d'où il sort (s'il ne s'y est brisé les os) pour suivre de plus belle et avec un nouvel espoir cette lumière fantastique. M. de La Croix-Sai nie-Anne se trouvait le jouet de déceptions analogues. Son esprit

rempli de sombres visions, fantômes nés de son imagination , s'élançait avec une ardeur juvénile à la poursuite d'une insaisissable chimère. On le voyait se promener à grands pas, pendant les froides nuits de Paris, sous les fenêtres du petit palais des Champs-Elysées. Il était là comme un mari jaloux, veillant sur ce qu'il regardait comme son honneur. Ne pouvant s'expliquer les caprices bizarres de sa belle maîtresse, il avait fini par s'arrêlerà cette pensée que probablement un autre était plus heureux que lui; et cet autre, il l'attendait, en bondissant dans l'ombre , comme un tigre altéré de sang et de vengeance. S'il eût vu entrer ou sortir un homme, par cette porte qu'il couvrait d'un regard inquiet, il l'eût percé de son poignard . . . Les heures s'écoulaientainsi. Le jour arrivait, et alors, mécontent de sa veille, honteux de ses terreurs chimériques, rougissant de lui-même, il enveloppait sa figure dans son manleau pour n'être pas reconnu et al-

lait prendre (iiiclqucs heures cle sommeil dans une maison (ju'ii avait louée dans le voisinage et qu'il ne (juittait (jue pour être admis auprès de la femme qu'il aimait.

Cette vie de forçat avait miné l'organisation physique et morale de cet homme à ce point qu'il avait maintenant l'air d'un vieillard.

Ses cheveux déjà bien rares avaient blanchi; sa barbe tombait encore épaisse mais elle était argentée. Son œil brillait, il est vrai, d'un feu incessant, mais il avait perdu la limpidité qui en faisait l'expression. Sa taille était courbée ; un tremblement nerveux agitait ses membres.

Pour ceux qui l'avaient connu six mois auparavant, c'était là une transformation si prodigieuse et si eifrayante qu'on ne pouvait le regarder sans terreur. Les imaginations romanesques et avides de merveilleux se de-

mandaient si quelque poison, de la famille de ceux qu'inventaient les Borgia, ne tuait pas cet homme jour par jour, heure par heure.

El ceux-là avaient raison. — C'était bien un poison qui avait fait ce déplorable ravage dans une intelligence si noble, dans une organisation physique presqu'herculéenne...

le poison de la passion la plus indomptable, la plus terrible qui se soit développée au cœur d'un homme !

Et le comte ne s'apercevait pas que plus cette passion grandissait, que plus il devenait vieux avant l'époque, que plus enfin la fièvre de son amour éclatait aux yeux de celle qui en était l'objet, par cette incroyable mais touchante déconq)osition des formes et de l'esprit, moins il lui en était tenu compte. M. de La Croix-Sainte-Anne, nous avons eu déjà Toccasion de le dire, ne connaissait pas les femmes. Il ne savait pas qu'il ne faut at

tondre ni générosité ni incrci de celle qui n'a pas répondu au premier élan de noire cœur.

On ne se fait jamais aimer d'une femme à force d'amour.

« L'amour naît de rien et meurt de tout ! » a dit notre bon camarade Alphonse Karr. dans les Gi/^f^^^, ce tout petit livre, si énor- , me d'esprit et d'observation.

Il est bien évident qu'il n'y a point de logique dans la passion . — Le cœur ne conclut jamais.

A la vérité, le comte de La Croix-Sainte- Anne aurait eu l'expérience de Lovelace, qu'en présence de la Marchesina et aux prises avec cette femme exceptionnelle, cette science eût perdu toute valeur.

On n'a pas oublié sans doute que ce n'était pas seulement une œuvre de coquetterie

qu'elle accomplissait ; il n'y avait pour elle dans le roman ironique où le comte jouait seul un rôle sincère, qu'une méchante et haineuse complicité. — Le comte caressait un aspic auquel il avait fait une cage d'or et de perles !

Partout on le voyait sur les pas de cette lière souveraine et l'on ne pouvait pas dire qu'il jetât sous ses pieds charmants sa fortune et ses grandes richesses, — la Marchesina n'accepta jamais de lui, même un bouquet de fleurs des champs, — il n'en était pas moins vrai que chaque jour celle-ci hâtait sa ruine en devenant l'objet de quelque nouvelle folie coûteuse , de quelqu' invention d'un luxe inouij car le comte semblait multiplier les unes et les autres avec une sorte de vertige , pour mieux frapper son attention et vaincre son indifférence.

Entre autres folies, nous citerons deux exemples :

Un soir, à miiuiil el au soilir de l'Opéra, la Marclicsina ayant trmoi^mé la singulière laïUaisie d'aller se promener au Bois, elle en trouva toutes les allées éclairées par enchantement. Des porteurs de torches à cheval se succédaient au-devant d'elle, avec une telle rapidité et en si grand nombre, ({u'en plein jour les chemins n'eussent pas été plus faciles pour la course, ni plus resplendissants.

La Marchesina parut irritée de cette galanlantcrie. Elle ne resta au Bois qu'un quartd'heure et rentra chez elle à la hâte, sans mot dire.

Une autrefois , par un de ces caprices si fréquents chez cette belle fée si fantasque , celle-ci voulut sortir à pied malgré les inconvénients d'une journée humide et fangeuse. A partir du seuil de sa maison, située comme nous l'avons dit, dans l'Allée des Veuves, aux Champs-Elysées , elle trouva un tapis qui se déroula devant elle j usqu'à la place Louis X\ ,

Mais lu cruelle despote se mit à marcher sur les bas côtés de l'allée, avec ses brodequins de satin, et après deux cents pas qui suffirent àcrolterconvenablemeut ses petit pieds, elle rentra chez elle sans avoir seulement effleuré le tapis.

Le lendemain elle s'enferma hermétiquement sous prétexte d'un rhume \iolent, et, pendant près de quinze jours, le malheureux comte fut consigné à sa porte, accusé particulièrement d'avoir causé cette indisposition par sa ridicule et intempestive prévenance.

Si l'amour-propre, si la vanité qu'inspire une brillante conquête, eussent joué le premier rôle dans l'àme du comte, M. de La Croix-Sainte-Anne eût, du moins en apparence, obtenu une large compensation à tant de mécomptes, La capitale entière assistait charmée à ce spectacle de la passion la plus chevaleresque et la plus magnifique. Il n'y avait pas assez d'applaudissements encoura-

geaiilspoiir ces folies vraiment royales. Sans s'en douter, le comte était devenu l'homme le plus prôné du moment.

Les femmes enviaient hautement l'objet d'un amour qui se manifestait d'une façon si éclatante et si excentrique; les hommes pensaient qu'il fallait en retour une grande somme de bonheur et d'enivrements pour jeter ainsi les millions par les chemins.

Les noms de la Marchesina et du comte de La Croix-Sainte-Anne étaient dans toutes les bouches, accompagnés d'épithètes louangeuses, d'hommages passionnés, de secrètes jalousies. Partout enfin on proclamait le charme inaltérable , la constance et la vivacité de leurs mutuelles sympathies. Nul ne songeait à s'enquérir s'il y avait parle monde une comtesse de La Croix-Sainte-Anne. Et si par hasard un ou deux de ces curieux oisifs en savaient quelque chose, ils ne s'en inquiétaient que pour savoir si la femme légitime

était belle ou laide; et en apprenant qu'elle était belle, ils n'en applaudissaient que davantage au triomphe de la maîtresse et se disaient avec une pluscomplètecon\iction : — Il faut que cet homme soit bien heureux dans son amour!..

De son côté, le comte ne s'occupait pas plus de sa femme que le public. Il en était .^ «venu peu à peu à rester des semaines entières absent de son hôtel. Au début de son fa- 2 j ^kl égarement, par une secrète pudeur , il ^/ o /^^ommença par ne pas oser s'informer de la fJbomtesse\ puis ce fut tout simplement indifférence. Enfin l'oubU succéda à ces sentiments divers ; et pendant près de trois mois qu'il vécut dans cette sorte de délire, il ne dit pas un mot devant ses gens étonnés et confondus, qui pût leur rappeler ce qu'ils devaient à leur maîtresse. 11 y avait des jours entiers où le comte oubliait sérieusement qu'il était marié.

Si le comte se laisail sur un sujet aussi grave, on comprend qu'aucun doses domesti(iues ne fut tenté de le lui rappeler; leur maître n'était plus en eiïct le bon, l'afFable, le généreux chef de famille d'autrefois. Dur et hautain depuis son amour, il semblait vouloir, à force de fière sévérité, commander la crainte à défaut d'un sentiment plus noble de dévouement et de respect dont, sans doute, il ne se sentait plus digne.

Et pourtant s'il eût dit un mot qui eût provoqué une réponse, il eût appris assez de choses pour réfléchir et peut-être pour reculer dans cette ligne où son honneur restait en lambeaux à toutes les ronces du chemin.

Le dernier de ses valets en effet eût pu lui dire que cette comtesse dont il daignait si tard s'occuper, n'était plus à lui, n'était plus sa femme; que depuis deux mois, elle aussi, avait quitté la maison conjugale, et que nul ne savait ce qu'elle était devenue... Le dernier

de SOS valets, entré depuis un mois à son service, eût pu le faire rougir bien davantage, enfin, en s'étonnant de sa question, et en y répondant par une question au moins aussi naturelle que la sienne :

— Y avait-il donc ici une comtesse?... Et s'il y en avait une, quand donc y était-elle?... Eh! puis-je savoir, moi valet, ce que vous en avez fait?...

Mais le comte se taisait ; aveugle, hébété, il laissait couler sa vie comme un torrent : il n'avait pas le temps de penser.

Dans une de ces journées de honte où il continuait à donner cet affligeant spectacle d'une noble intelligence paralysée par un regard de coquette, mettant en œuvre le renversement du monde, priant quand il eût dû commander, gémissant quand il eût pu faire couler des larmes de cette faible femme, un tiers survint tout à coup, un tiers inattendu,

oublié comme tant d'autres, comme le monde entier.

Julio entra brusquement dans le kiosque de fleurs des Cbamps-Élysées; il se présenta cliez cette femme qu'il ne connaissait pas, comme s'il fût arrivé chez lui. 11 resta debout et en silence entre le comte et la Marcliesina. Le comte eut peur de cette subite apparition : Julio revenait d'un assez long voyage dans le midi de la France. A peine de retour, il avait appris assez de malheurs, assez de folies déplorables, pour accourir aussitôt auprès de l'homme auquel il s'était si tendrement dévoué.

— Votre voiture nous attend à la porte !... dit-il au comte avec une mâle autorité qui produisit sur cette organisation en léthargie une sorte de commotion galvanique.

Le comte se leva et tendit la main à Julio , qui n'eut pas le courage de la repousser 5 mais une profonde afïliclion couvrit ses

traits en voyant les sillons creuses sur cette figure amie, aujourd'hui presque méconnaissable.

Cependant le comte hasarda une phrase pour présenter Julio à Marchesina; mais celui-ci ne lui laissa pas le temps de l'achever.

— Madame, dit-il avec une rude fermeté, je suis venu chez vous parce que chez vous seulement je pouvais rencontrer un homme que je veux, qui est à moi... Je vais sortir de cette maison pour n'y plus rentrer, veuillez le croire... La poussière que laisseront mes pieds sur le parquet de la courtisane vaut -elle, à votre avis, la peine d'une excuse?... Voici de quoi racheter suffisamment à vos yeux cet abaissement auquel je ne saurais descendre...

A ces mots, il jeta sa bourse aux pieds de la fière maîtresse de la maison.

La Marchesina pâlit ; mais elle n'exprima

son i*essenlini(Mil que par son sourire mordant cl acéré, vérilablo énigme slcréol}i)ée clans les plis de sa boucljc.

A cet outra^^c imprévu, le comte poussa une sorte de rugissement : son idole venait d'être renversée de son piédestal. Le regard calme et froid de Julio lui imposa cependant assez pour que sa fureur se traduisit en sim- , pies paroles :

— Julio, dit-il, nous sommes quittes maintenant!... Sortez!...

— Soit!... dit Julio avec le même sangfroid ; mais vous sortirez aussi ! . . .

Le comte fit un signe négatif qu'il accompagna d'un sourire amer.

— Yous sortirez, dit Julio : votre honneur y est engagé ! . . .

— Je suis le seul juge de cette question, répliqua le comte avec hauteur.

— Eh bien ! jugez de moine le conseil que je vous donne, et vous regretterez le silence que vous me forcez à rompre devant T indigne témoin qui nous écoute. . . Comte de La Croix- Sainte-Anne, sortez, vous dis-je, pour aller ramasser votre écusson dans la boue où le traîne depuis deux mois la femme qui porte votre nom ! . . .

Le comte tressaillit à ces affreuses paroles; sa face devint livide: la haine et la fureur éclataient dans son regard.

Il s'approcha de Julio, et les dents serrées, les poings crispés , il proféra hautement et d'une voix sourde une horrible menace :

— Enfant !.. si tu as menti, je te tuerai !.. Si tu as dit vrai, je te tuerai encore !...

Il sortit aussitôt; car dominé par le désordre de son esprit, il ne voyait plus ni la Mar-

chesina ni Julio.

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