‹ À l'ombre du clocherChapitre 2 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

— Oh !.. murmura Julio douloureusement.

Puis oubliant le lieu où il se trouvait, il cacha sa tète dans ses mains et se laissa tom ber sur un siège. Il resta long-temps dans cette attitude.

Témoin impassible de cette scène, la Marchesina, froidement accoudée sur son lit de repos, ne quitta pas de son œil pénétrant ce jeune homme si naïvement abîmé dans sa profonde douleur.

Cependant elle parut enfin vouloir mettre un terme à cette grave et muette observation. Elle se leva et traversa lentement l'espace qui la séparait de Julio. Celui-ci ne Tenlendit pas s'approcher et garda son attitude brisée.

La Marchesina se pencha doucement sur lui, et, prenant ses deux mains, elle les écarta sans craindre sa résistance. Julio surpris jeva les yeux et rencontra le regard de cette

femme extraordinaire 5 ce regard était si suave, si pénétrant, qu'il se sentit amolli malgré lui.

— Vous êtes une noble créature!... lui dit alors la Marcliesina avec cette voix si harmonieusement timbrée qui rendait irrésistible la magie de ses paroles.

Et, après ce peu de mots, elle déposa sur son front un baiser de mère chaste et pur comme le souffle d'un ange. Elle lui sourit ensuite, mais d'un sourire qui ne lui était pas familier, de ce sourire mouillé de larmes dont parle Sterne; peut-être le seul de ce genre qui jusqu'à ce jour fût venu se placer sur ses lèvres railleuses et si long-temps sans pitié.

Julio frissonna dans tout son être, et se dit:

— N'est-ce pas un rêve?... Le monde invisible s'est il ouvert?...

Puis il conliiiiia à liante voix :

— On la disait si belle, qu'en vérité je m'attendais à un miracle de beauté , et cependant je ne la craignais point. Le miracle est maintenant devant moi, et jamais je n'ai mieux compris le pouvoir de Dieu qui se joue, quand il lui plaît, de l'intelligence et de la volonté de l'bomme. — Belle, mon Dieu! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Ange ou fée, éblouissant mystère, de quels cieux êtesvous descendu?...

La Marchesina écoutait ces paroles comme un chant tout nouveau pour son oreille. Quoiqu'elle fût lasse, dès long-temps, de l'éloge et de l'admiration, elle lui semblait aujourd'hui être belle d'une autre manière que la veille-, elle en était plus heureuse que lière, et son regard, doux et bon, répondait à Julio :

— Merci, enfant!... merci!... Encore, de

grâce, un de ces mots que je n'entendis jamais... Fixe encore sur moi tes yeux dont la douce flamme me revêt comme d'un voile de soie... Encore ce rayon que j'attendais dans une nuit isolée!... Sommes-nous frères, dis-moi?...

L'extase de Julio continuait, et il parlait comme s'il eût été seul :

— Dieu se créa une cour céleste d'esprits supérieurs... Il les fit si beaux et si resplendissants que l'orgueil d'eux-mêmes les perdit et les précipita du monde des soleils dans le monde terrestre... Pieuses croyances, traditions des siècles, mystérieuses révélations!... C'est bien cela!...

— Je ne suis qu'une pauvre femme!...

dit alors la Marchesina avec un sourire d'enfant, et elle s'agenouilla. Puis, joignant les mains dans une simplicité charmante, elle éleva un regard inexprimable de mélancolie ci de candeur vers le ciol.

Julio, rendu aussitôt au monde réel, se leva vivement :

— Femme ou démon, qu'importe ! . . . Mensonge ; voilà ton nom ! . . . Mais penses-tu tromper Dieu comme tu trompes les hommes?... Beauté, beauté, funeste présent!... pièges et abîmes sans fond!... Faut -il donc adorer le difforme?... Alors, mon Dieu, change les yeux et les rêves de tes créatures !...

— Je n'ai jamais trompé personne, dit la Marchesina avec une dignité pleine de calme.

— Quoi ! n'avez - vous pas rendu fou un homme à force de faux semblants d'amour?.. N'avez-vous pas fait de cet homme, autrefois noble et bon , un vil insensé qui a payé d'un patrimoine de prince vos sourires et vos baisers?... Et comme appoint de cet infernal marché, sais-tu bien, Satan, le dernier gage qu'il t'a donné de son aveugle passion? l'hon-

neur de sa femme , prostituée grâce à toi !,..

— Cet homme n'a jamais eu de moi une seule caresse, une seule parole d'amour !... Qu'il le dise !... s'écria la Marchesina avec un accent d'irrésistible vérité. J'ai, par ma naissance et de mon chef, plus de richesses qu'il n'en faut pour réparer dix fortunes perdues, plus grandes que la sienne. A l'heure même, je vais lui faire tenir plus d'or qu'il n'en eût jamais, et il ne saura pas d'où vient cet or ; car ce n'est pas une restitution, entendezvous?... Pour restituer, il faut avoir reçu.

Elle prit aussitôt une plume et écrivit quelques lignes qu'elle mit ensuite sous les yeux de Julio. Mais lisant dans sa physionomie , en vertu de la faculté puissante qu'elle avait de deviner la pensée d'autrui :

— Il n'aura jamais à rougir, dit-elle d'une voix grave ; ce que je fais je dois le faire ; c'est bien pour moi qu'il s'est perdu... Puis

elle ajouta, avec l'expression d'une francliise (jui alla droit au cœur de Julio : — Et maintenant il faut que je me reconnaisse coupable, car si je n'ai i)as dit au comte de La Croi\-Sainte-Anne que je l'aimais, je ne lui ai pas dit non plus que je ne l'aimais pas. — Yoilà seulement comment je l'ai trompé!..

Julio fit un mouvement de surprise. La Marcliesina poursuivit :

— Ma conduite vous paraît étrange, n'estce nas?... N'en cherchez point le motif; je veux le taire aujourd'hui encore... Demain, peut-être, il me sera permis de vous tout révéler.

Julio se recueillit un instant. Puis cédant à un élan de confiance et d'espoir :

— Oh ! oui, s'écria-t-il, vous êtes franche et tout me dit que vous pouvez beaucoup dans le dénouement de ce drame inexplicable... Et maintenant;, pardonnez-moi, ajou-

ta-t-il avec l'accent d'une louclianle prière et en flécliissant le genou; pardonnez -moi si je vous ai méconnue et offensée... Je ne sais quelle atmosphère magique vous environne. . , Je sens, à ces mystérieuses émanations qui s'exhalent de vous, que vous êtes puissante autant que vous êtes belle, et je vous dis, comme je le dirais à Dieu : Sauvez-le, sauvez-les ! . . .

— Hélas ! répondit tristement la Marchesina ; il est bien tard !.. .

— Si lu me quittes tu t*en repentiras! disait une élégante et coquette Espagnole du bal de la Renaissance à un beau jeune homme qui sortait d'une loge où ils étaient entrés tous les deux, un quart d'heure auparavant.

— Peut-être, répondit nonchalamment le Jeune homme.

— Insolent!... murmura T Espagnole, et un éclair de colère jaillit de ses yeux qui brillaient à travers son masque de velours.

— De gros mois, ma chère?.. Je fais donc bien de vous quitter?

Et le jeune homme, enjambant la banquette sans s'émouvoir davantage, sortit aussitôt. Puis cependant en revenant sur ses pas, il dit à la belle irritée :

— A trois heures au pied de l'horloge!... nous soupons... Allons!... ajouta-t-il encore, en lui tendant la main 5 ne soyez point fâchée... je vous ennuierais beaucoup si je restais toute une nui t de bal auprès de vous . . . Vous allez, sans moi, vous amuser comme une reine... Et dans quelques heures, nous serons charmés de nous retrouver ! . . .

Il appuya sur ce mot charmés^ avec une telle fatuité, qu'il en sourit lui-même, et satisfait de s'être ménagé une sortie convenable, il s'éloigna sur-le-champ.

Quand le jeune homme fut dans le couloir, il se trouva mclé à une bande de masques qui arrivaient à grand bruit et cherchaient à se mettie à l'unisson de leurs devanciers, en se trémoussant et riant comme gens qui veulent regagner le temps perdu.

Un de ces masques, revêtu d'un costume de Pierrot, avisa l'élégant qui s'effaçait le long du mur pour faire place, et aussitôt il lui lendit les bras avec effusion.

— Bénédictl s'écria-t-il, Bénédict ici, le roi, l'empereur des lions!... Bénédict, mon frère, embrassons-nous !

— Qui diable es-tu? répondit Bénédict en s' éloignant un peu.

— Ne me reconnaîs-lu pas? s'écria le Pierrot en reprenant sa voix naturelle. Suffit-il donc, ingrat, d'un habit inaccoutumé pour te devenir aussi étranger qu'un habitant des

terres australes?... L'amitié a-t-clle donc besoin d'une livrée?

— Antonin!... reprit Bénédict en riant.

Mais pourquoi ce costume? Pardicu, mon cher, je ne vous aurais pas deviné là-dessous.

— Il est quelquefois permis à la sagesse d'endosser la robe de la folie, dit gravement notre ancienne connaissance, Antonin de Sarons. — Ma foi! ajouta-t-il avec son insouciance habituelle, je viens de souper avec des femmes délicieuses... Nous avons couru tous les bals masqués de Paris, je crois! ... Il faut de ces nuits-là pour ranimer un peu la vie, trèscher !... La canaille vue de près est fort curieuse ! . . .

— C'est donc une étude que vous avez voulu faire?

— Justement ! une étude de mœurs ; toute une nuit d'études!... J'irai au point dujou

recueillir mes notes chez Marie, la divine Marie, Marie l'Égyptienne!.. Tenez, là, voyezvous, là-bas, le petit débardeur en satin bleu?... Oh! l'excellente fille!... Je reviens

toujours à elle avec un nouveau plaisir!

Croiriez-Yous qu'elle a roulé ce soir sous la table le petit prince, qui s'avisait de vouloir boire plus qu'elle!... Permettez que je vous la présente, mon illustre maître?... Marie, ohé! Marie!... Chère enfant, ce n'est pas sa faute si elle ne m'entend pas : il y a là-bas un Turc qui la préoccupe ! . . . — Ah ça ! mais vous-même, avec qui êtes- vous ici?... Seriez-vous seul, par hasard? Parbleu, je le voudrais... Justement nous avons deux ou trois duchesses en disponibilité, de vrais démons, jolies comme des anges. Je vous conseille la petite brune, oh! quels yeux! quels pieds! . . . à moins que vous ne préfériez la blonde, superbe fille, ma foi: belles hanches, mains royales!., qui donne proprement un souflet à un verre de vin de Champagne... ou d'ail-

leurs, sans prévention, ni [)rriï'renee!.. C'est une créature fort distinguée !...

— Je n'en doute pas, dit Bénédiet en riant; mais j'aime autant ma liberté, au moins pour quelques instants.

— A votre aise, très-cher!... A propos, et cette reine de beauté, cette Heur des champs, ce bouquet de prince, notre noble et chaste comtesse enfin?. . .Qu'en avons-nous fait? Pardieu ! savez-vous que vous êtes sublimes l'un et l'autre?... il y a long-temps que cela dure : deux mois au moins ! . . .

— Chut! dit Bénédiet.

— Comment, chut?...

— Elle est là!

— Où, là?

— Dans cette loge.

— Seule?...

— Seule.

— Je comprends, dit Antonin... Au fait, deux mois, c'est un échantillon de l'éternité conjugale. Mais, ajouta-t-il en forme de réflexion , ne craignez -\ous point que cette impériale beauté ne se lasse de son nouveau seigneur?

Bénédict lit un geste de îa tête et de l'épaule qui voulait dire dans le langage des signes :

— Je n'aurai pas ce bonheur-là !

— Hé ! hé !.. . lit Antonin avec une certaine estime pour son propre mérite.

Bénédict sourit.

— Pardieu! dit Antonin piqué, si vous me laissiez foire, mon martre...

— Je vous aiderai même , interrom})it Bénédict avec une délicieuse bonhomie.

— D'honneur?...

— D'honneur.

Page 1