A MES AMIS ODON DE FROIDEFOND ET LÉON LÀFATE
Voici probablement mon dernier livre, et je vous l'adresse, mes bons amis. -— Je ne le mets pas sous votre sauvegarde : vous auriez trop à faire si vous vouliez être ses champions contre les critiques qu'il pourra soulever.— Peut-être aussi est-ce là une crainte
prcsomplueuse, et cet ouvrage passera-t-il , comme tant crautres... sans bruit!...
A la volonté des dieux littéraires!...
Si ce doit être , en effet , mon dernier livre, cet envoi aura peut-être plus de prix pour vous. C'est dans cette seule pensée que je mets ici vos deux noms.
J'ai écrit ces pages, bonnes ou mauvaises, auprès de vous : un chapitre au foyer de celui-ci, la moitié d'un volume sous les ombrages de celui-là. — A cette heure où je me recueille, pour nommer des légataires , ne suisje pas aussi sous un toit hospitalier ? et je regrette qu'un noble et juste sentiment des convenances m'interdise de me rappeler, à cette occasion, le nom de la noble et respectable amie qui veut bien que je date mon œuvre de son magnifique palais des champs.
Je pense enfin, mes chers amis, que je fais
ici une sorte de teslameiit liltoraire, parce que j'ai quitté Paris, jwowr n'y plus revenir.
Je ne veux pas dire , pour cela , que l'on ne puisse écrire qu'à Paris : Dieu me garde de la prétention de frapper d'impuissance les esprits si pleins de sève et d'ardeur que j'ai vu jaillir autour de moi dans ma nouvelle vie de province ! — Mais il faut le reconnaître : le bien-être bourgeois , les intérêts positifs de la famille, la vie réglée, les habitudes a' horloge^ dépaysent l'homme du métier.
Que faire alors?...
Quitter la place, si l'encrier surabonde, si la plume vient d'elle-même sous les doigts , si le vélin vous apparaît , en songe , avide de vos compositions préférées ; si enfin le nom d'un éditeur vous poursuit, en caractères flamboyants, jusque dans la salle des festins.
Mais ces tentations fiévreuses ne sont irré-
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sislibles que pour les poètes de vingt ans. L'àgc mûr se résigne ; il s'assied connne Marius.... — Dieu me pardonne l'ambition de ce que j'allais dire!
Pour expier ce mouvement de vanité , j'espère qu'un humble aveu suffira. Quand je me suis résigné y amis, c'est que je ne pouvais, hélas! faire autrement. Il est vrai qu'aujourd'hui vous m'avez rendu le sacrifice presque léger et que j'en viens à pardonner, du fond de l'âme, à ceux qui ont jeté ma vie et mon avenir aux vents. Vous m'avez fait oublier, nobles cœurs, bien des ingratitudes, bien des infamies... 5 vous avez secoué le découragement que m'avaient fait les hommes et les choses ; vous avez illuminé mon doute sur tout et sur tous 5 vous m'avez rendu la foi, quand je vous disais, tout brisé de douleur et de honte : « Ils m'ont trompé, je ne crois plus à rien!... »
Ainsi (Jonc, après avoir suivi dix ans une route qui m'était devenue familière et presqu'aisée, il m'a fallu tourner le dosa l'horizon qui me faisait face.... Pauvre soldat, étranger à l'intrigue, j'ai été mis à la retraite avant le temps. — Je serais curieux, pour toute vengeance , de voir publier la biographie morale et politique de celui (j[ui a pris ma place dans le rang!...
Et maintenant, adieu Paris!...
Je vous épargne, amis (et sachez -m'en gré!) une assez longue prosopopée qui, pourtant, serait ici à sa place. On ne quitte pas ordinairement , avec si peu de façons , la patrie des arts, de la poésie^ etc.. Ce que je ne veux pas vous laisser ignorer, c'est mon regret sincère de ne plus savoir si je pourrai serrer, encore une fois, quelques mains loyales qui m'étaient ouvertes là -bas. Je pourrais inscrire, à la suite de ce souvenir,
(les noms justement célèbres, quoique jeunes encore, véritables gloires françaises, illustrations constituées de tous les genres de talents; mais mon cœur parle seul ici, je ne veux pas qu'on cherche un vain prétexte d'amour-propre dans le choix de mes liaisons. Je dois ajouter que parmi tous mes vieux compagnons, celui dont l'amitié de frère me manque le plus n'a jamais voulu consentir à signer de son nom les pages ravissantes qu'il écrivit ; et s'il devient jamais célèbre ( ce dont je doute, au train dont il se repose!) il est capable d'en mourir d'effroi.
Toutefois si je plie bagage forcément, comme homme de lettres, le sentiment de ma propre dignité me défend de rester oisif; si Dieu m'a fait pauvre, il ne m'a pas fait lâche : jamais nul être humain ne pourra dire que j'aie vécu à ses dépens. L'expérience enfin m'a fait désespérer de beaucoup de gens 5
mais je ne désespère pas du pays... c'est lui que je veux servir dès ce moment. Où? eommenl? Le sais-je?... A la garde de Dieu, (pii n'abandonne pas les hommes de bonne volonté !
Pendant cette retraite de près de deux années où vous m'avez si bien aidé , amis , à guérir les meurtrissures de mon âme, trouverez-vous que j'aie convenablement rempli mes longues heures de loisir par la composition du livre que je vous envoie? Hélas! si votre indulgente affection est prête pour l'affirmative, je dois avoir plus de sévérité moimême. Peut-être n'était-ce pas le moment de faire du roman, quand une réalité terrible et poignante me poursuivait jusque dans mes rêves du jour et de la nuit. Mais je dois le dire ici, ce fut un remède puissant que j'employai , une sorte de préservatif pour ma raison si rudement blessée. — Décidément ,
il valait mieux écrire que de devenir fou!...
Je vous dois encore, avant la fin de ces explications de ma pensée intime, (pickpies mots sûr le fond et le but de l'œuvre qu'elles accompagnent.
Et d'abord un mot sur le titre.
J'ai intitulé ce livre A l'ombre du clocher^ parce que c'est là que sans cesse, et depuis la première page, je veux ramener le lecteur. C'est à l'ombre du clocher que j'ai pris mon héroïne pure et angélique-, c'est à l'ombre du clocher que vous lirez son testament de mort, quand elle s'est perdue aux souffles empestés de la grande ville-, quand elle jette ce dernier cri d'alarme à son humble sœur, la femme du paysan, qui n'a jamais manqué, elle, à la prière de tous les jours sur la tombe des vieux parents.
Qu'on ne se méprenne pas quant au sens
de cette opposition sociale : je n'ai pas voulu donner la préférence à la paysanne sur la grande dame, et c'est mcine pour que ma pensée fût plus facilement comprise que j'ai fait ces deux femmes sœurs, La vertu se rencontre aussi bien, en effet, sous les lambris de la châtelaine que sous le chaume qui abrite la femme du fermier ; la première de ces deux vertus a un mérite plus grand , j'ose le dire, parce qu'elle est plus difficile : la vie d'une femme du monde belle et recherchée est le plus sublime combat , pour qui observe. Tout est contre elle, on le sait : le luxe, les fêtes, les longs loisirs, les pièges de l'esprit, les enivrements du cœur; c'est pour^ quoi les reines saintes ont été de si grandes saintes!...
Ce que j'ai voulu dire, c'est qu'il doit toujours arriver malheur à celle qui dédaigne la place (|ue Dieu lui a marquée. Cette leçon
bien faible, sous mes enseignements, n'est pas sans quelque valeur, quant à l'intention, à l'heure où nous vivons, dans ce monde social où tous, hommes et femmes, par un inconcevable vertige, tendent à se déplacer.
Je n'ai vu qu'un remède à cet esprit d'aveuglement, c'est la religion. Je l'ai indique bien légèrement sans doute, trop légèrement pour une question aussi grave et aussi importante ; mais le sujet (un roman!) était si peu à la hauteur de cette grande vérité ! La broderie eut rompu le canevas.
Le personnage de Bénédict vous paraîtra peut-être forcé sous quelques aspects-, peutêtre aussi lui reprocherez-vous de prime abord certaines inconséquences de caractère , calculées cependant , et qui, à mon avis, complètent sa physionomie. Bénédict ( le Lovelace moderne) est une de ces natures égoïstes qui ne sont pas nées absolument mauvaises,
mais que le besoin de se procurer de jouissances à tout prix conduit de degrés en degrés au dernier échelon de l'infamie. Tant que le mal ne lui est pas nécessaire comme moyen de satisfaction , il sera capable de faire môme le bien, par hasard , il est vrai , et sans calcul. Ses veux se mouilleront au récit d'un acte de dévouement 5 il battra des mains pour un beau drame ; car sa nature impressionnable n'est pas sans quelque poésie. Il parlera de Dieu en bons termes, à l'occasion... Il fera ce que l'on appelle de la religiosité! Mais cette nature n'en est pas moins viciée sans remède , et elle n'a pas même le mérite d'un type ferme et excentriquement dessiné. J'aimerais mieux un brigand corse que cet écumeur de salon en manchettes et en gants blancs.
Le comte de La Croix Sainte-Anne , au contraire , né avec toutes les qualités d'un
honnête homme, essentiellement bon et distingué, finit par se perdre moralement comme Bénédict, mais sans arrière-pensée-, c'est aussi un esclave de la jouissance personnelle, mais un esclave qui a constamment la fièvre chaude , qui n'agit que d'enthousiasme et par accès , qu'il faut plaindre , qu'on ne peut flétrir. Si ce caractère paraît exagéré, je répondrai que j'ai voulu faire de l'exagération ; j'avais un fou à peindre , un de ces fous qu'on n'enferme pas , parce qu'ils ne font de mal qu'à eux-mêmes. Si la comtesse Esther devint une femme méprisable , son mari n'eut pas en effet à en répondre : elle était partie de son village ayant au cœur le serpent que Paris allait faire éclore et dont elle devait le germe à Bénédict.
Le personnage, en quelque sorte épisodique de la Marchesina , est ici comme le dieu de l'ancienne comédie. Il fallait un être à
part , pour juslifier Tégarcmcnt du comte et sa passion qui va jusqu'à la démence; il fallait peut-être plus encore que la Marcliesina, malgré ses séductions magiques , son enivrante coquetterie , ses retraites si iirilantes de tactique amoureuse.
Ce que j'en dis ici n'est point une justification de mon livre : rien ne m'a encore paru plus ridicule que ces préfaces où l'auteur fait lui-même sa propre apologie, pour qu'il y ait au moins une \o\\ en sa faveur. Je ne prétends pas plus désabuser la critique, qui ne me fera peut-être seulement pas l'honneur de songer à moi -, — mais je m'explique pour quelques amis.
La Folle Vie et le Mois de Mai que j'ai publiés , à deux ans d'intervalle , ont soulevé quelques reproches de sensualisme contre leur auteur. Je ne parle pas ici , par exemple , d'un austère directeur de journal
Si G
qui , dil-on , aurait condamné le premier de ecs deux livres, ex cathedra; cette condamnation serait un trop grand Iionneur pour moi, rapprochée d'une censure toute pareille portée par le môme contre Notre Dame-de- Paris. — Aycz-yous lu Notre-Dame P lui demanda quelqu'un. — Je m'en garderai bien ! répondit le casuiste.
Et voilà nos jugeurs !
Je peins peut-être un monde sensuaîiste, parce que je le \ois ainsi; mais toutes les fois que l'auteur parle pour son compte, son langage tranche assez nettement avec les discours de ses personnages, pour n'être pas accusé de connivence avec eux.
Ce dernier roman, que je me garde de croire une œuvre irréprochable, sous le rapport littéraire , n'est pas plus que ses devanciers un mauvais livre en morale. Un mauvais livre
est pire qu'une mauvaise action, et je ne me consolerais de ma vie si j'avais à me reprocher sciemment l'un ou l'autre. Mais il est des conditions pour chacune des créations de l'écrivain. — Un roman dont le but est un enseignement honnête et profitable, ne peut avoir cependant ni le fonds, ni surtout la forme d'un sermon. Yoilà ce que quelquesuns de nos meilleurs amis ne veulent pas comprendre.
Quand je ramène le lecteur à l'ombre du clocher, il faut bien que je passe par la fournaise du monde , afin que la transition soit plus sentie et la leçon plus vivement acceptée. Si on me demande pourquoi il y a dans mon livre plus de fous que de sages , n'aurai-je pas le droit de répondre que la proportion n'est pas autre dans la société? Enfin , j'espère que quatre vertus parfaites, posées comme les figures du maître d'école et de sa
femme, de Jeanne leur fille et du vieux curé, me vaudront un bill d'indulgence des plus rigoristes, à part le talent qui a du me manquer en les dessinant.
J'ai voulu , en faisant le livre que je vous envoie, mes amis, mettre en relief la vie de famille, hors de laquelle je ne vois point de salut pour la morale. Il n'y a pas de philosophie, ni d'esprit de progrès qui tienne : il est impossible d'être honnête homme à celui qui nie la famille, sous quelque prétexte spécieux que ce soit.
Si ce n'est là le dernier mot de mon dernier livre, ce sera toujours la pensée immua-
rable de
Votre ami