Épilogue
Le premier janvier i 859 , il y avait réception, dans la matinée, à l'ambassade française à Constantinople.
Deux jeunes gens se rencontrèrent inopinément nez à nez dans une des allées du jardin qui précède Thôtel de l'ambassadeur. Ils poussèrent deux exclamations simulta-
nées el parurcnl aussi surpris que joyeux de se revoir.
— Je ne me trompe point....
— C'est bien vous...
— Sarons !..
— Yiliamblard!..
— Heureuse année , très cher , que celle qui commence par votre arrivée !
— Cent fois plus heureuse celle qui m'amène à votre rencontre !
— Que diable faites-vous ici ?
— Et vous-même ?..
— Je suis attaché à l'ambassade...
— Je voyage pour.... voyager.
— Comme si vous alliez au boulevard des Italiens.
— Vous me faites \ous-nième l'eftet de sortir du Café-Anglais.
— Mais où alliez-Yous de ce coté ?..
— Me faire inscrire très respectueusement chez votre ambassadeur.
— Vous avez le temps, mon bon Sarons. . . . Voulez-vous m'appartenir aujourd'hui?.. Je vous offre les tristes loisirs de la vie orientale : le chibouk et des piles d'oreillers... Seulement , à Tenvers de ces malheureux Turcs plus moroses encore que les turcs de nos bals masqués , nous causerons , nous causerons beaucoup et gaîment s'il vous plait...
— Très- volon tiers !.. répondit M. de Sarons. Seulement j'ai diablement soif... J'ai mangé si hyperboliquement d'un pilau enragé que j'en ai le feu à la gorge et aux poumons!..
— Je vais commander des sorbets, répondit le comte de Villamblard.
— A vrai dire, interrompit M. de Sarons en arrêtant son ami, j'aimerais mieux du grog 5 c'est plus raffraîchissant.
— Du grog, soit!., dit le comte, en souriant.
Et ils entrèrent ensemble à l'hôtel de l'ambassade, où le comte de Villamblard avait un appartement tout-à-fait confortable.
Le valet de chambre du comte apporta aussitôt deux longues robes d'étoffe turque dont les deux amis se revêtirent gravement ; après quoi ils s'étendirent sur des piles de carreaux de duvet de cigne, recouverts d'un riche tissu de cachemire.
On apporta ensuite des pipes et du grog.
Dès qu'ils furent seuls , le comte rompit le silence et dit :
— Maintenant , mon très cher , des nouvelles et encore des nouvelles!.. J'en suis affamé!.. Dites-moi ce que vous savez de toutes nos anciennes connaissances.
M. de Sarons leva les yeux au ciel solennellement , aspira trois bouffées de sa longue pipe , et après avoir ramené sous sa tête quatre ou cinq carreaux pour être plus à l'aise, il poussa un profond soupir de béatitude et dit à son tour :
— Allah !.. Dieu est grand !..
Puis il ajouta :
— Par qui commencerai-je?..
— Parbleu! par la dernière femme que je vous ai connue?..
— Laquelle? dit naïvement M. de Sarons, cherchant à se souvenir.
— Eh ! mais, la comtesse...
— Ali !.. lit négligemment M. de Sarons. — Elle me quitta pour le jeune prince de la Roclie-Mareuil, qui la céda à un banquier de Hollande , lequel la passa à un commis d'agent de change , des mains duquel elle convola....
— Pouah !.. s'écria le comte, avec dégoût-, passez, mon très cher...
— A qui , s'il vous plait ?..
— Au roi des viveurs, à Bénédict !.. au suprême conquérant ! . .
— Le conquérant fut ruiné en moins de deux années... Je l'ai rencontré à Saint- Pétersbourg, où il fait maintenant excellente figure. Je sais, de bonne source, qu'il est dans la diplomatie secrète.
— Il s'est fait espion?., s'écria le comte.
— Comme il vous plaira , répondit M. de Sarons. Il est en outre décoré de plusieurs ordres : l'empereur lui a parlé devant moi, et l'a appelé : Monsieur le comte !
— Peste !.. fit M. de Yillamblard, avec une moue de dédain passablement aristocratique. — Et le colonel Bertrand de Fossemagne ?..
— Commandant bravement une brigade en Algérie !..
-r- Tant mieux !.. et le petit prince?..
— Laroche- Mareuil vient de se marier avec une de ses cousines , riche de toute une province...
— Hélas !.. le voilà éteint L. dit le comte avec un profond soupir.
— Vous savez sans doute ce que devint je pauvre Lacroi\-Sainte-Anne !..
— Oui !.. oui !.. triste liistoirc!... passons, mon cher, passons! — Dites-moi pluhH quelque chose de la Marchesina, par exemple ; (lu petit Julio, de l'abbé de Cliamblain , que sais-je?.. Sans oublier cette délicieuse folle que vous avez tant appréciée et qu'on appelait, de notre temps, ( hélas! déjà bien loin ! ) Marie , la bonne fdle ! ...
— Marie l'Égyptienne?., mariée à un noble lord d'Ecosse, menant un train de princesse du moyen âge , avec une couronne fermée sur les panneaux de ses carrosses... Je lui ai conseillé d'ajouter un troupeau de lions en support...
—Quant au petit Julio , il s'est envolé , je pense , et pour ma part je n'y ai plus songé... La Marchesina s'est, dit-on, convertie comme Lèlia ^ aux pays ultramontains... L'abbé de Chamblain s'est fait journaliste : — le pape vient de l'excommunier î
— Savez -vous, mon cher Sarons , dit alors le comte de Yillamblard , après avoir aspiré son tabac du Levant, à plusieurs reprises , sans parler ; savez-vous que nous ne ressemblons pas mal à un monceau de feuilles sèches qu'un coup de vent a suffi pour disperser?,. Que de belles intelligences arrêtées tout à coup dans leur essor , brisées , foudroyées !.. Que d'avertissements pour ceux qui restent debout! . . Franchement je m'applaudis tous les jours d'avoir abandonné mon rôle dans cette triste parade dont nous avons connu et aimé presque tous les acteurs. A la manière dont vous m' écoutez, je crois que vous pensez comme moi
Ici le comte de Yillamblard fit une pause , comme pour attendre la réponse de son interlocuteur. Celui-ci l'écoutait gravement ; mais voyant que son ami s'interrompait, il secoua la tète , avec un air de profonde rcllexion , allongea son bras pour prendre un
dernier verre de grog dans le plaleau , puis il proféra de nouveau les paroles qu'il avait dites en eomniençant :
— Allali ! Dieu est grand!..
Et s'étendant ensuite de tout son long , sans autre commentaire , il s'endormit , avec toute la nonchalance d'un vrai croyant, sur les coussins moelleux.